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Warning : Sexualité.


12 - Osore

~ Crainte ~

Le Moby Dick avait accosté dans la journée sur une petite île de leur territoire. Ils n'avaient besoin ni de ravitaillement ni de réparations, et le Log Pose mettrait deux jours à se recharger. Ils pouvaient ainsi tous profiter de l'escale à leur convenance. Izou était descendue avec Thatch, Marco et Vista dans un restaurant réputé pour sa large variété de poissons. Ils avaient l'habitude de s'y rendre à chacun de leurs passages, se régalant de leurs plats gastronomiques.

Ils venaient de payer l'addition et savouraient le soleil printanier de ce début d'après-midi en traînant sur la terrasse.

Un peu plus loin, Thatch était en grande conversation avec la serveuse qui s'était occupée de leur table. Comme toujours, il ne pouvait s'empêcher de parler cuisine, revenant sur telle préparation ou demandant des détails sur telle recette.

Plus d'une fois, les pirates s'étaient retrouvés à patienter après lui, parfois pendant près d'une heure, tandis qu'il discutait avec le personnel des restaurants qu'ils visitaient. Leurs frères s'agaçaient de cette manie, et partaient bien souvent faire un tour en ville en attendant que Thatch termine de jacqueter comme une pie. Mais Izou ne s'en offusquait pas, admirant la passion de son compagnon pour la cuisine. Il pouvait parler sans fin, sans se rendre compte du temps qui passait, les yeux brillants et le visage extatique alors qu'il débattait sur des températures de cuisson et des dosages d'assaisonnement.

Elle aimait le voir aussi heureux et enthousiaste.

La jeune serveuse d'aujourd'hui était toutefois quelque peu entreprenante à l'égard du quatrième commandant. D'une vingtaine d'années, l'air avenant, peu farouche, elle ne lâchait pas Thatch du regard, semblant boire chacune de ses paroles.

Sa silhouette menue dessinait des formes généreuses aux courbes féminines comme Izou en avait parfois rêvé. Les pans de sa jupe bleue s'ourlaient sur ses genoux et dévoilaient d'interminables jambes parfaitement épilées. Le tissu de sa chemise se tendait sur sa poitrine ronde alors qu'elle cambrait le dos pour se montrer à son avantage. Son visage ovale était charmant, reconnut Izou, le teint légèrement hâlé, le nez retroussé et de petites lèvres qu'elle se mordillait innocemment, révélant des dents blanches et alignées. Son front plat se parait des mèches blondes de sa longue chevelure, laquelle cascadait autour de sa figure comme des filins d'or. Elle représentait tout ce qu'il y avait de plus féminin et délicat.

Izou se trouvait bien dans son corps, mais ne pouvait totalement ignorer ce vieux réflexe de comparaison qui la faisait se sentir inférieure aux autres femmes. Elle s'efforçait de chasser ce sentiment, mais ne pouvait s'empêcher de se demander si Thatch ne lui préférerait pas un jour une compagne plus belle et plus ouverte. Cette pensée faisait mal, ravivait ses craintes les plus enfouies de ne pas être assez bien, de ne pas suffire.

Parce qu'elle ne savait pas faire ça, elle.

Minauder devant un homme. Avoir ce sourire en coin charmeur, sentir quand se fendre d'un petit gloussement candide ou d'un grand éclat de rire, de ceux qui attirent l'attention et les regards. Se faire aguicheuse et séductrice, esquissant des promesses secrètes à chacun de ses gestes pour éveiller l'intérêt, susciter le désir.

Il y avait dans la drague une sensualité qui l'intriguait autant qu'elle la gênait.

C'était un jeu dont elle ne connaissait pas les règles, et dont elle craignait parfois les retombées. Izou ne s'y était que rarement prêtée au cours de sa vie, pour des résultats mitigés, et préférait de loin attendre que les autres viennent à elle – ce qui ne lui apportait guère plus de succès, réalisa-t-elle avec le recul.

Thatch avait changé la donne, lui épargnant bien des angoisses en acceptant de ne pas être intime avec elle. Izou lui en était bien sûr reconnaissante, la danse des corps lui ayant toujours paru étrange et mécanique, comédie montée de toutes pièces où elle ne savait pas quel rôle jouer. Ses précédents amants ne l'avaient peut-être pas aidée à s'y trouver une place, mais même avec les plus attentionnés d'entre eux, Izou n'avait jamais pu se défaire de ce malaise singulier face au sexe.

Elle n'était pas totalement indifférente au désir physique pourtant. La jeune femme avait connu quelques fantasmes, des fascinations brûlantes qui la mettaient en émoi au point d'en trembler de plaisir. Néanmoins, donner corps à ces envies, que ce soit seule ou avec un partenaire, n'avait pas toujours été une réussite. Izou ne savait pas expliquer la sensation d'étrangeté qui la saisissait face à l'intimité. Les gestes, les siens comme ceux de ses amants passés, lui paraissaient bien souvent factices, motivés par quelque chose qu'elle n'était pas à même de comprendre. Elle avait beau essayer de suivre les règles tacites du sexe, d'en jouer la sensuelle comédie, le plaisir lui semblait vain.

Elle avait déjà joui, bien sûr. Mais sans y trouver tellement de satisfaction.

Les sensations la submergeaient comme une vague déferlante, la déconnectant de la réalité, comme si c'était une autre qui ressentait à sa place. Lorsqu'elle reprenait conscience de son corps, Izou se sentait déroutée, perdue.

Au début, la pirate s'était justement demandé si le problème ne résidait pas dans ce corps avec lequel elle bataillait depuis si longtemps. Si le malaise qu'elle éprouvait envers elle-même n'était pas la cause de ses difficultés à appréhender la sexualité. Mais elle avait bien vite rejeté cette hypothèse, car ces idées noires ne lui venaient jamais au cours de l'acte – après, oui, et parfois de façon violente, mais jamais pendant. Lorsqu'elle parvenait à suffisamment lâcher prise pour accepter le plaisir qui déferlait en elle, Izou ne pensait pas un seul instant aux contours de son corps. Elle s'en détachait totalement au contraire, d'où cette sensation surréaliste qui accompagnait ses orgasmes, les quelques fois où elle en arrivait là.

En réalité, elle préférait autant se passer de sexe, et ces derniers mois passés avec Thatch à seulement partager leur amour et leur tendresse l'avaient comblée comme aucune autre de ses précédentes relations. Elle chérissait leur complicité, quand il leur suffisait d'un seul regard pour se comprendre, pour éclater de rire, ou pour se réconforter l'un l'autre. La confiance qu'elle éprouvait pour lui rejaillissait sur elle-même, Izou ne s'était jamais sentie aussi heureuse qu'avec Thatch.

Elle craignait cependant qu'il finisse par se lasser de la situation – il ne serait, hélas, pas le premier.

Izou devinait parfois sa frustration, même s'il s'efforçait de la lui dissimuler. Le jeune homme affirmait se ficher du sexe, n'hésitant pas à dire et répéter qu'il l'aimait sans avoir besoin de cela. Elle le croyait. Mais elle savait aussi que lui ressentait du désir à son égard. Certains soirs, lorsque leurs étreintes se faisaient plus passionnées, Izou s'apercevait bien qu'il bandait. La culpabilité lui venait alors, à l'idée de provoquer ces réactions sans le vouloir et d'être incapable d'y répondre. Pourtant Thatch ne le lui reprochait jamais. Au contraire s'employait-il à dédramatiser la situation, à détourner l'attention par l'humour pour qu'elle ne se sente pas mal, assurant encore et toujours que l'absence de sexe lui importait peu.

Dans ces moments-là, elle réalisait avec une certaine confusion l'étendue de la bonté de Thatch et de l'amour qu'il avait pour elle. Mais Izou ne pouvait s'empêcher de se demander combien de temps cela durerait. Il serait tout à fait en droit de rechercher une femme plus à même de lui offrir les étreintes qu'il désirait.

Comme cette jeune serveuse, qui paraissait ouverte aux contacts charnels.

D'un geste qui se voulait naturel et anodin, elle tira sur le bas de son chemisier, comme pour réajuster le vêtement, mais accentuant dans le mouvement son décolleté. Elle rit à une quelconque remarque de Thatch puis posa sa main sur son bras, les yeux brillants.

– Tu sais qu'elle n'a aucune chance ? souffla Marco à côté d'elle, la sortant de ses pensées.

Izou lui jeta un coup d'œil surpris, elle n'avait pas conscience que son intérêt pour le jeu de la serveuse fut si visible. Marco hocha légèrement la tête. Elle reporta son regard vers son compagnon : Thatch avait le nez penché sur la carte du restaurant, épluchant la liste des desserts en parlant de mariage de saveurs et de sensibilité de papilles.

Un sourire amusé lui échappa.

– Tu plaisantes ? Il n'a même pas conscience qu'elle est en train de le draguer.

Marco les observa un moment, puis sourit à son tour.

– A-t-il seulement une fois levé les yeux de ce menu ?

– J'en doute, rétorqua aussitôt Izou. C'est la carte des desserts.

– Oh. Tout s'explique.

Ils échangèrent un regard complice.

Puis Marco donna un léger coup de son épaule contre celle d'Izou, avec une moue appuyée. Elle comprit qu'il la poussait à intervenir pour mettre fin à ce quiproquo et une pointe d'appréhension naquit dans son ventre. Elle ne craignait pas d'affronter cette serveuse, pas plus qu'elle ne doutait de Thatch. Mais elle n'était pas certaine du rôle qu'elle était censée tenir dans cette situation. L'autre femme ne savait sans doute rien de sa relation avec Thatch, et Izou ne voulait pas faire d'esclandre.

Mais comme le regard de Marco se faisait insistant, elle se leva et s'approcha de son compagnon, sans la moindre idée de ce qu'elle devait dire ou faire. Le jeune homme sourit aussitôt en la voyant. Il glissa un bras sur sa taille et l'embrassa brièvement, dans un geste si naturel qu'il paraissait presque inconscient, évitant ainsi à Izou de tergiverser plus longtemps.

– Tu as vu ? Ils ont un fondant au chocolat et à la banane ! s'exclama Thatch en lui montrant la carte. Maryse a gentiment accepté de me donner la recette et je pense tester dès demain matin, pour le petit-déjeuner…

Dans le mouvement, Izou croisa le regard de la serveuse, dont l'expression s'était brutalement décomposée. La dénommée Maryse paraissait perdue, déstabilisée et étrangement vulnérable. Instinctivement, Izou comprit qu'il lui suffirait d'un rictus narquois ou d'un coup d'œil acéré pour faire basculer le rapport de force et rabaisser l'autre femme, brisant temporairement sa confiance en elle et son assurance jusqu'alors si clairement affichées.

Au lieu de cela, la pirate lui offrit un sourire doux.

– Merci pour la recette. Thatch n'a pas fini de nous régaler, grâce à vous.

Maryse hésita un instant, s'éloignant d'un demi-pas, puis sembla se détendre. Elle hocha la tête avec un mince sourire, tirant nerveusement sur le col de son chemisier et rabattant les mèches de sa frange derrière ses oreilles.

Thatch enchaîna aussitôt en parlant du crumble aux fruits rouges, inconscient de ce qui venait de se jouer. Grâce à lui, toutefois, la tension qui flottait au-dessus de leurs têtes acheva de se dissiper. Izou participa avec plaisir à la conversation, découvrant en Maryse une aussi fervente passionnée de cuisine que l'était Thatch, d'où la complicité évidente de leur discussion. La serveuse était drôle, gentille et chaleureuse. Une fois le malentendu balayé, il n'y eut plus aucune ambiguïté dans son comportement. Izou sympathisa avec elle bien plus facilement qu'elle ne l'aurait cru.

Lorsque les pirates se décidèrent enfin à quitter le restaurant – Marco et Vista commençaient à vraiment s'impatienter – ils promirent à Maryse de revenir la voir à leur prochaine escale, et la jeune serveuse jura en échange de leur préparer un dessert qu'ils n'oublieraient pas de sitôt. Ce qui, évidemment, ne tomba pas dans l'oreille d'un sourd.