Gilderoy Lockhart avait vraiment eu une idée de génie en prenant le poste de défense contre les forces du mal à Poudlard.
Il était face à un immense miroir qui prenait l'essentiel d'un des murs de ses quartiers, les autres murs étant couvets de portraits de lui, et se coiffait avec une grande application avant d'aller éblouir ses élèves lors du premier cours de la journée. Sa création capillaire du matin était ce qui lui demandait le plus de créativité et de concentration de la journée, et il adorait ça. Plus besoin, à Poudlard, d'esquiver d'incessants appels à l'aide de pauvres pécores assaillis par les forces du mal. Ici, Gilderoy n'avait qu'à sourire et enseigner à des têtes blondes béates d'admiration. Bien qu'elles ne soient pas toutes blondes, se remémora-t-il en pensant à mademoiselle Julie Chase, une séduisante Poufsouffle de 7e année, aux adorables cheveux bruns et bouclés, qui requérait de lui, avec de plus en plus d'insistance, des cours particuliers du soir.
Aujourd'hui, Gilderoy allait se montrer rassurant auprès de mademoiselle Chase, lui assurer que l'héritier de Serpentard serait bientôt sous les verrous, foi de Lockhart ! Depuis la pétrification de cette chatte, puis du petit Colin Crivey il y a quelques jours, les élèves étaient tendus, ils avaient besoin d'une figure rassurante, et ça, Gilderoy savait l'incarner. C'est très facile, un sourire ravissant, quelques blagues, les filles minaudent, les garçons le jalousent, et tout est revenu dans l'ordre. Il n'y avait vraiment pas de soucis à se faire de toute façon, aucune personne saine d'esprit n'oserait s'en prendre à Gilderoy, après tout ce qu'il avait écrit dans ses livres.
Oui vraiment Gilderoy tu as eu une idée brillante, félicita-t-il son reflet. Il lui dégaina son sourire numéro 5, le Triomphal, celui qu'il réservait pour ponctuer les récits de ses combats épiques. Pour s'échauffer avant le cours de 7e année avec les Poufsouffles, il enchaîna avec le sourire numéro 2, le Séducteur, qui lui avait valu ses victoires au titre de sourire le plus charmeur par Sorcière-Hebdo.
Gilderoy acheva sa coiffure et se trouva beau. Nu, et beau. Il se détourna du miroir pour se diriger vers son impressionnante garde-robe, mais ne put s'empêcher de se retourner un bref instant pour reluquer dans son miroir ses propres fesses.
Une fois habillé, il se rendit au petit déjeuner, puis débuta sa journée de cours avec les deuxième-année de Gryffondor. Les adorables enfants étaient tous présents, attentifs, émerveillés, prêts à s'extasier devant les récits de Gilderoy. Sauf Harry, cet incorrigible, qui semblait comme toujours un peu trop bouillonnant. Pour Gilderoy, la célébrité de ce garçon lui était monté à la tête ; le voilà qui ricanait avec son ami roux. Alors qu'il arpentait la salle de classe en narrant le récit de son combat contre le loup-garou du Yorkshire, Gilderoy s'étonna du manque d'attention et d'admiration dans les yeux de ses élèves. La jeune Lavander Brown, qu'un regard suffisait d'habitude à faire rougir, entortillait anxieusement ses longs cheveux dans ses doigts, mettant ainsi à mal sa coiffure, de l'avis de Gilderoy. Même Hermione Granger, la véritable prodige qui connaissait sa biographie sur le bout des doigts en début d'année, ne lui accordait plus qu'un semblant d'attention, les yeux dans le vague.
Ses élèves étaient probablement préoccupés par ce maudit héritier de Serpentard. Malgré tous les propos rassurants de Gilderoy, même ses collègues professeurs semblaient secoués par cette dernière attaque, et Albus avait envisagé de fermer l'école. Cette perspective n'arrangeait pas du tout Gilderoy, qui avait encore reçu au cours de la semaine précédente deux hiboux implorant son aide pour lutter contre une infestation de vampires et terrasser une momie inca. Hors de Poudlard, il allait être à court d'excuses et sa réputation risquait d'en pâtir. Il fallait coûte que coûte qu'il remonte le moral des troupes à Poudlard en attendant que ce problème soit résolu.
Gilderoy fit une pause dans son récit, admirant un de ces portraits accrochés au mur, qui lui envoya un clin d'œil d'encouragement. Il prit une inspiration, gonflant sa poitrine, et s'adressa à ses élèves avec un ton solennel :
- Les enfants, je sens que vous n'êtes pas avec moi aujourd'hui. Je sais ce qui ne va pas. Sachez que dans cette classe, vous n'avez rien à craindre de l'héritier de Serpentard.
A ses paroles, Gilderoy sentit l'attention de toute sa classe revenir à lui. Il en profita pour dégainer son sourire numéro 6, le Rassurant, qu'il réservait d'ordinaire à son avocate lorsqu'il faisait face à une nouvelle accusation d'abus sexuel. Gilderoy enchaîna, au centre de l'attention :
- Et même hors d'ici, vos professeurs et moi-même patrouillons et menons l'enquête pour arrêter cet être infâme. N'oubliez pas que vous êtes sous la protection du plus grand sorcier de tous les temps, sans compter l'aide précieuse de Dumbledore.
Gilderoy ponctua sa phrase d'un rire modeste, convaincu d'avoir recouvré la sérénité dans sa classe. C'était sans compter l'audace de Harry Potter, qui demanda effrontément :
- Professeur, est-ce que vous avez la moindre idée de qui peut être l'héritier de Serpentard ?
- Pas-d'in-quié-tude, ânonna-t-il. Il s'agit probablement d'un élève un peu trop audacieux…
A ces mots, les enfants se mirent à chuchoter entre eux, tous azimuts. Plusieurs noms furent évoqués, Ronald Weasley semblait prêt à citer le nom de tous les Serpentards. La plupart des nés-moldus, Hermione en tête, fronçaient les sourcils et semblaient penser que pétrifier leurs condisciples ne se résumait pas en un comportement "un peu trop audacieux".
Gilderoy était tout à fait dépassé par les évènements. Il avait toujours été doué pour faire naître l'excitation des foules, mais beaucoup moins pour les calmer et les rendre propice à une leçon, aussi passionnante soit-elle. Il soupira, levant les yeux au ciel de concert avec tous ses portraits accrochés dans la salle. ll eut alors une idée fulgurante, qui lui permettrait à la fois de rassurer les élèves, de distraire les professeurs, et de proposer des cours particuliers à la charmante Julie Chase. Il reprit une profonde inspiration, gonflant sa poitrine, et fit onduler ses cheveux d'or, reflétant son éclat aux quatre coins de la salle de cours. Il déclara alors d'une voix de stentor :
- Chers enfants, à situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles. Je vous annonce maintenant en exclusivité, que pour venir à bout du problème de l'héritier de Serpentard, …
Gilderoy captait tous les regards de la classe, et sourit à Lavande Brown, provoquant chez elle un émoi mal contenu. Il dévoila toute ses dents à ses élèves, et acheva avec un geste théâtral :
- … j'instaure officiellement le club de duel de Poudlard ! Et foi de Lockhart, je vous enseignerai tous mes secrets pour vous défendre contre l'héritier. Je ferai de vous tous des maîtres duellistes, et il n'aura plus aucune chance face à vous !
Très fier de son effet, il se passa la main dans les cheveux et reprit son récit comme s'il n'entendait pas les élèves chuchoter entre eux d'une voix excitée. Il appréciait particulièrement les regards envieux de certains garçons, et rêveurs de certaines filles. Enfin, les choses rentraient dans l'ordre. Gilderoy, tu as vraiment eu une idée de génie.
