Emmitouflée dans un anorak imperméable et protégée d'un parapluie, Madoka sortit en trombe pour aller le chercher. Il était encore là-bas, comme toujours…
Dans le cimetière, Kyoya restait debout devant une minuscule stèle de béton. Pas de garniture, pas de statue, pas de photo. C'était une simple plaque de béton que Kyoya observait fixement. Cela faisait des heures que la pluie acide, la seule qui tombait du ciel depuis l'avènement de Némésis, brûlait sa peau. Mais il ne bougeait pas. Il le lui devait bien.
_ Kyoya ! Prend un parapluie au moins quand tu sors !
Madoka l'avait rejoint et le protégea de la pluie acide avec son parapluie en observant ses bras brûlés à de nombreux endroits. Tout doucement, elle sortit des bandages de sa poche et soigna ses blessures. Kyoya ne bougeait toujours pas. Il ne la regardait toujours pas. Quand ce fut fait, Madoka lui prit doucement la main et attendit que Kyoya soit prêt à lui parler.
_ Qu'est-ce que qu'il dirait ? A ton avis, Madoka, qu'est-ce qu'il dirait ?
_ Je pense qu'il dirait quelque chose comme « Darkbubububull, Kyoya mon pote, je suis avec toi ! » chuchota-t-elle avec une pointe d'humour.
Kyoya eut un léger sourire en coin.
_ Il a toujours été avec moi alors que j'ai toujours été le perdant.
_ Ne dit pas ça…
_ C'est vrai, la coupa-t-il. Je n'ai jamais pu vaincre Gingka. J'ai échoué. Si j'avais réussi, Gingka ne serait pas le roi de ce pseudo monde.
Madoka ne trouva rien à répondre et se contenta de serrer sa main plus fort.
Cela faisait cinq ans maintenant que Némésis avait remporté la bataille aidé par un Gingka qui s'était bêtement mis en tête que Rago était possédé par la force obscure de Ryuga et qu'il allait l'aider. Le monde avait bien changé. Gingka régnait sur Bey-City en maître incontesté mais dans l'ombre, tout le monde savait que c'était Némésis qui tirait les ficelles. Lorsque la bataille avait été perdue, les bladers du monde entier comprirent trop tard que Gingka avait changé. Les bladers légendaires tentèrent bien de les rallier à leur cause en leur affirmant que rien n'était perdu définitivement et qu'ils pouvaient toujours se battre mais personne ne répondit à leur appel. Le régime imposé par Gingka était si sévère, si autoritaire, si effrayant, que personne n'osa contrevenir à la règle. Au début, les bladers légendaires et leurs soutiens (Massamuné, Tsubasa et les autres) tentaient d'organiser la résistance et de reprendre le pouvoir sur Némésis mais leur entreprise resta vaine. Et il fallait bien se nourrir… Contraints et forcés par des impératifs matériels, la plupart des bladers résistants renoncèrent et tentèrent de s'adapter à cette nouvelle ère démoniaque tant bien que mal et d'y trouver un peu de bonheur. Seuls Kyoya, Madoka, Kenta et Ryuga ne renonçaient pas. Leur vie de résistant n'était pas aisée. Ils étaient constamment recherchés par les beymilices, les nouvelles milices de Gingka chargées de faire régner l'ordre en menaçant les autres avec le pouvoir des toupies. Ils avaient faim constamment et se contentaient de larcins qu'ils cachaient. Et si Kyoya trouvait un peu de réconfort dans la chaleur de Madoka, rien ne pouvait atténuer l'immense peine et l'incroyable culpabilité qu'il ressentait en songeant à la mort de Benkei qui s'était sacrifié pour eux cette nuit-là en prenant l'explosion de la grenade de plein fouet. Il ne pouvait pas s'apaiser en songeant à cet objectif de vaincre Gingka qu'il n'avait jamais pu atteindre et qui avait signé leur perte à tous. Et si Madoka ne s'occupait pas de le nourrir, de le soigner, de l'obliger à dormir, Kyoya serait sans doute déjà mort depuis longtemps d'avoir oublié de s'occuper de lui-même. Kyoya n'était pas le seul à s'en vouloir atrocement. Ryuga ne desserrait plus les dents. Lui qui n'était déjà pas très loquace, il devint quasiment muet. Il réfléchissait, il ruminait, il continuait de chercher un moyen pour faire tomber Gingka, pour éliminer Némésis et rétablir la paix mais ses réflexions qui tournaient en rond le rendait un peu plus fou chaque jours. Depuis quelques mois, Ryuga avait régulièrement des pulsions destructrices et le pouvoir obscur s'emparait à nouveau de lui. Jusque-là Kyoya et Kenta réussissaient encore à le maîtriser. Mais pour combien de temps encore ? Quant à Kenta, de façon presque naturelle, il avait prit la tête de leur petit groupe. Il avait gardé la tête froide et concentrée et il était le seul qui n'avait pas perdu espoir. Kenta organisait les missions de rébellion et les stratégies de révolte dans lesquelles il s'avéra excellent. Sa tête était d'ailleurs mise à prix plus cher que celles de Kyoya et de Ryuga réunis. Ensemble, ils se protégeaient les uns les autres. Ils étaient presque devenus une famille dans leur douleur partagée. Une famille riche d'un héritage qu'elle avait appris de Gingka autrefois et qu'elle cherchait aujourd'hui à préserver et à transmettre à tout prix : le véritable esprit de blader.
