Snape s'ennuyait ferme. Il n'y avait rien à faire dans cette fichue demeure – quoique demeure ne devait plus être le terme approprié depuis qu'un étrange accident dont il n'était absolument pas responsable avait détruit la moitié des pièces à vivre du lieu – à part fusiller du regard les tableaux hostiles qui, il devait l'avouer, auraient sûrement été de sérieux rivaux pour le titre du Professeur le plus flippant de Poudlard s'ils avaient été collègues au château. Mais le Maître des Potions était un expert, et, connaissant déjà par cœur chaque technique poussée du fusillement du regard, il se mit bien vite à s'ennuyer de ces charmants personnages.
Par Merlin, il n'y avait même pas de laboratoire ! Comment pouvait-on vivre sereinement sans laboratoire ? En étant passablement idiot, apparemment. Et, comme il le pressentait, l'immense bibliothèque ne lui serait d'aucune utilité étant donné qu'elle ne contenait aucun ouvrage digne d'intérêt – principalement des livres sur des soi-disant éminents savants qui en réalité ne comprenaient rien à leur sujet, ou à l'inverse des bouquins entiers qui creusaient au plus profond sur des sujets tels que l'Art ardu de l'Épilation nasale – étant principalement destinés à impressionner les visiteurs. Et les seuls objets potentiellement intéressants – à savoir les deux ou trois objets imprégnés d'une magie qu'il ne connaissait pas encore, ou du moins pas totalement – s'étaient brisés lors de l'Envolée des Cornichons à Plume (le nom qu'ils avaient donné à l'incident). Le karma, comme diraient les moldus.
Il serait bien allé s'entraîner aux sortilèges dans une salle spécifique – il y en avait une dans la maison, encore heureux, autrement il aurait véritablement pété les plombs – mais bien évidemment le Dragon de l'Infirmerie lui avait défendu d'utiliser sa baguette ou même simplement la moindre forme de magie autrement qu'en cas d'absolue nécessité, et il n'avait pas la force d'affronter des heures de sermons et de hurlements colériques. En bon Serpentard, il aurait sûrement rusé pour s'entraîner tout de même, ne serait-ce que pour passer le temps, mais cette fichue infirmière avait placé un sort de détection sur sa magie qu'elle détecterait également s'il l'enlevait.
Ni potions, ni sortilèges, ni élèves – ou même humains ! - à martyriser. Ah si ! Potter. Potter qu'il devait vraiment enquiquiner le plus possible pour sortir d'ici, fuir sa présence bien trop révélatrice d'émotions pour une huître telle que lui et au passage peut-être s'ennuyer un peu moins. c'était affligeant.
Il détestait l'état dans lequel il était. Il fuyait la réalité, faisait comme s'il n'avait qu'à partir d'ici et que tous les maux de la Terre se résoudraient. Il y avait certaines choses universelles sur lesquelles il se voilait clairement la face, mais dans la majorité des cas cela concernait des choses sentimentales datant de plusieurs dizaines d'années. Le fait que Potter soit la copie conforme de son père, par exemple. Il se gifla mentalement. Potter était la copie conforme de son père. Il l'était. Point.
L'homme soupira, excédé. Il détestait ça, se trouvait puéril. Sauf exception, lorsqu'il y avait un problème, Severus clarifiait les choses. Il inspirait, posait les mains sur son bureau, fermait les yeux, réfléchissait avec sang-froid et trouvait une solution. Ou bien sa cervelle était de bonne humeur et se décidait à offrir les réponses rapidement. Mais là, Severus fuyait, et il détestait ça.
Bon. Inspire. Expire. Occlude. Ferme les yeux.
Ensuite… bien. Il partirait de la demeure, formidable, on ouvre le Champomy on fait la fête à Serpentard, et ensuite ? Voilà l'os. Le hic. Ou tout ce que tu voulais comme expression moldue qui signifiait que ça coinçait.
Il retournerait à Poudlard… Reprendrait les cours… Il ne voulait pas finir sa vie ainsi. Il voulait bien continuer les cours, mais pas uniquement. Il voulait créer des potions, mais des potions pour quoi ? Inventer des sortilèges, mais des sortilèges destinés à faire quoi ? Il voulait résoudre des problèmes, ressentir l'adrénaline d'un souci complexe à relever dans un temps compté, user de son cerveau, de ses compétences et devenir toujours plus brillant. Mais comment ?
En trente-huit ans de vie, il n'avait jamais réellement pu avoir de désirs, d'espérances bien à lui. Il avait cru, avec les Mangemorts, mais avait déchanté. Il avait passé sa vie à poursuivre les rêves des autres. Voldemort, Dumbledore. Et maintenant ? Il ne savait pas. C'était un constat amer. Ils étaient tous morts, que pourrait-il faire ? Avant, il passait des heures entières à ruminer des stratégies pour la guerre, rachetait ses fautes, menant son rôle d'espion, corrigeait les torchons des cornichons qui lui servaient d'élèves, allait près du Lord Noir, puis du vieux mage. À la mort d'Albus, l'objectif résidait encore. La victoire du Bien. La victoire de Lily, et même peut-être la victoire de son fils. Il avait passé l'année à essayer de sauver les élèves, avait rempli ses fonctions de Directeur, avait joué son rôle à la perfection, les turbines de son cerveau tournant toujours à plein régime, avait joué le Mangemort dévoué et aidait ce fichu Gryffondor – encore ! - à distance. Et, veinards comme ils l'étaient, Snape pressentait qu'il devrait encore sauver sa peau pour un bon moment.
Il devait œuvrer dans l'ombre, réfléchir, protéger, enseigner… Et maintenant ? Que voulait-il ? Désirait-il la moindre chose ? Il avait tant détesté la guerre, le stress, les obligations… Mais à présent, il était perdu. Il avait toujours accompli sa mission toujours la volonté des autres. Et maintenant… ?
Il sentait qu'il avait besoin de s'attacher, de se passionner, d'avoir une raison de vivre, quelque chose qui lui importerait. Mais quoi ? Et comment ? C'était hors de question. À chaque fois qu'il s'attachait, il avait détruit… Sa mère, Lily, Dumbledore… Tous morts par sa faute. Parfois de sa propre main…
Quand il avait reparlé à Lily, un sentiment fort, si fort empli de confiance en lui-même l'avait envahi. Il avait alors su avec précision ce qu'il désirait. C'était limpide. Mais là, à l'instant il ne savait plus. Juste... il était simplement urgent qu'il fuie le Gryffondor – mais, au fond, n'était-ce pas justement parce que ce n'était qu'aux côtés du jeune homme, à présent, qu'il sentait qu'il avait le droit de vouloir quelque chose ? Parce qu'à ses côtés, il éprouvait le sentiment que, peut-être, il était possible qu'il puisse avoir une vie menée par ses propres choix ? Par ses propres envies ?
Il en avait peur autant qu'il en avait envie.
Le claquement de la porte d'entrée le coupa net dans ses pensées.
- PDV EXTERNE -
Les pas claquèrent sur le sol, le jeune homme mettant un point d'honneur à faire lâcher au Maître des Potions un soupir excédé.
« Je suis reveeeenuuuuuuu… ! » chantonna presque Harry en laissant bien traîner sa voix avant d'éclater de rire à l'idée de la tête que devait faire le professeur là-haut. Il posa la cape utilisée pour sortir sur la moitié du porte-manteau encore intacte. « Je suis allé voir Rita Skeeter ! J'avais besoin d'argent de poche…
- Il est dangereux de me prendre pour un imbécile, Potter… murmura le Maître des Potions de sa fameuse voix aussi doucereuse que dangereuse, qui avait le don de donner la chair de poule au garçon par pur réflexe. Il faudrait qu'il lui apprenne, c'était quand même vachement fort.
- Ça ne sent pas bon pour vous, hein ? fit le jeune homme comme s'il n'avait pas entendu – il trouvait plus prudent de ne pas s'attarder sur la degré de suicidarisme qu'engendrait son ton – avant d'être prit dans un nouveau fou-rire. Œil pour œil…
- Je suis au regret de vous informer, Potter, que les sorciers se fichent bien de ma vie amoureuse, Rita Skeeter se fiche éperdument de tout ce que vous avez bien pu dire sur moi et ne gardera que les extraits parlant de vous, pour la simple et bonne raison que les lecteurs de ce torchon se fichent de voir mon nom écrit dans -
- Abonnés de ce torchon dont vous faites partie, j'ai vu ça à Poudlard, vous receviez toujours un exemplaire par Hibou dans la Grande Salle. » coupa Harry, en omettant qu'il en allait de même pour lui, se félicitant de profiter jusqu'au bout du fait que le professeur soit alité en vacances d'été. Pas de perte de points et pas de menaces, il pouvait bien dire ce que bon lui semblait. Il se sentait un peu coupable d'user de coups bas, ça faisait un peu trop Serpentard à son goût mais tant qu'il était en cas de légitime défense… sachant que l'occasion ne se représenterait sûrement pas, il en avait bien le droit, non ?
« Abonnés dont je fais partie, effectivement, il se trouve que le Ministère offre un abonnement gratuit – voyez là forcé, Potter – pour donner une image d'un Poudlard en parfait accord avec le Ministère. Il s'agit là d'une stratégie, mais je ne devrais pas m'étonner que la possibilité n'ait pas effleuré ce qui vous sert d'esprit.
- Je…
- Je n'ai pas fini, Potter, et coupez-moi encore une fois et je commence à noter sur un papier tous les points accumulés que je n'aurai pas pu vous enlever à Gryffondor pour tous les retirer le jour de la rentrée. Certes, vous n'êtes plus dans cette maison, mais il me semble que certains Gryffons pourraient vous en vouloir…
- Je suis dans cette maison, répondit Harry, réellement interloqué. Ce n'était pas marqué dans votre contrat ? Il y aura des huitièmes années, cette année… Hermione, Ron et moi, nous n'étions pas à Poudlard, et tous ceux qui estiment avoir eu de mauvais résultats à leurs Aspics ont le droit de repasser parfois. Nous nous mêlerons aux Septièmes années. Minerva ne vous l'a-t-elle pas...
- EST-CE QUE C'EST UN CANULAR ?! »
La voix avait tonné, et Harry, par instinct, s'était figé au bas de l'escalier en retenant son souffle. Severus Snape en colère, ce n'était pas très doux, en général. Il se redressa quelques secondes plus tard, étonné par ses propres instincts conservateurs. Il n'avait pas peur, pas réellement… il jeta un coup d'œil au bas de la porte ouverte de la chambre, entendant marmonner tout un tas de manières d'égorger un chat – en passant par une tapette à souris géante – et Harry en conclut que Snape pouvait être bien plus effrayant qu'un taré sans nez. Après tout, il avait survécu à deux Avadas de sa part, alors que son Maître des Potions… il ne comptait plus les fois où il avait réellement failli mourir de peur. Un petit rire machinal sortit de sa bouche avant qu'il ne l'étouffe par prudence. Mieux valait se faire discret, dans ce genre de cas.
Il repensa alors à l'article qui sortirait sûrement le lendemain… Il était vraiment suicidaire, tout compte fait.
« Bon dieu, soupira la voix grave depuis l'étage, si maintenant tous les Gryffondors se mettent à agir en serpents…
- J'ai failli aller à Serpentard. » ajouta le jeune homme. Il aurait mieux fait de se taire.
« Oh, Merlin. Vous voulez ma mort, aujourd'hui, Potter... »
Un silence s'installa, pesant, et Harry décida de retourner dans le salon et d'enfin commencer à nettoyer – à la main – les morceaux de murs et de meubles qui jonchaient le sol.
« Vous savez que maintenant, Skeeter ne vous lâchera plus, ricana au loin la voix du professeur. Elle sait que vous êtes capable d'accepter l'une de ses demandes, maintenant…
- Et j'en accepterai encore, si c'est ce dont vous avez besoin pour que le message passe. » grommela le garçon en faisant apparaître un balai. Il grimaça en se rendant compte que, dans sa grande mansuétude, sa magie lui avait envoyé son Éclair de Feu pour balayer, avant d'être interrompu par la voix grave de la Terreur des Cachots.
« Et quel message, je vous prie… » lâcha le Maître des Potions dans un soupir.
Il soupirait quand même beaucoup.
Fatigué de devoir hurler pour converser, Harry quitta le salon pour rejoindre les escaliers, puis monta jusqu'au pas de la porte. Elle était entrouverte. Il posa nonchalamment une main sur son cadre et fixa le Professeur un instant.
« Si vous avez fait ça, l'autre jour… la rumeur… commença-t-il. Je sais que vous voulez m'emmerder -
- Langage, Potter.
- Me faire chier -
- Langage, Potter !
- Me rendre la vie impossible -
- C'est du haut niveau, pour un Gryffondor.
- Arrêtez de me couper, s'il vous plaît… professeur. »
L'homme, par il ne savait quel miracle, ne répondit pas. Il le vit tourner rageusement la tête vers le mur opposé, avant de comprendre dans un éclat de rire que l'homme était simplement trop détendu par le son de sa voix. C'était tout de même sacrément pratique. Il sentait qu'il participerait beaucoup, à présent, dans les cours du Directeur de maison.
« Je sais que vous voulez me rendre la vie impossible, donc, reprit le rouge et or en tâchant de dissimuler son amusement – ce qui était de toute façon bien trop tard, mais vous avez quand même poussé le bouchon plus loin que d'habitude. J'ai donc l'impression que cette fois-ci… il s'agissait de me faire comprendre quelque chose, ou, à défaut, de me faire faire quelque chose. Je ne sais pas quoi. »
Le Maître des Potions ricana. Il aurait dû se douter qu'il aurait dû faire les choses explicitement – sa stratégie n'avait pas pris en compte le fait que Potter était un idiot.
« Donc mon message est celui que peu importe ce que vous voulez atteindre à l'aide de ces provocations, je ne le ferai pas, je riposterai simplement à la manière d'un Gryffondor stupide – et que fait un Gryffondor stupide ? Il répond aux provocations.
- Vous n'en aurez pas marre, Potter ? grommela le Serpentard dans un soupir, de guerre lasse.
- Je suis stupide et suicidaire, donc, non, je n'en aurai pas marre, je serai simplement motivé pour vous rendre coup pour coup.
- Et vous pensez que ce genre de stupidités va me décourager, ricana le Maître des Potions avant de soupirer machinalement.
Harry ne répondit pas, inclinant la tête en une interrogation silencieuse, observant l'homme.
« Vous soupirez beaucoup. Vous devriez vous reposer plus, vous ne pensez pas ? Je ne suis pas si stupide, je sais que vous êtes au moins aussi têtu que moi, et que peu importe ce que vous a dit Pomfresh, vous n'êtes pas resté cloué au lit toute mon absence, n'est-ce pas ?
- Vous n'avez jamais vu une des colères légendaires de l'infirmière, si vous pensez cela. »
Harry pouffa. C'était une réponse en soi. Il ne s'attarda pas sur le fait qu'il ait ri a un semblant de blague de Snape… Le monde tournait dans tous les sens, aujourd'hui… il n'était plus à ça près.
Un temps passa.
« Je suis d'avis que vu votre piètre niveau en cuisine – qui d'ailleurs n'est absolument pas surprenant, lancer un sort de cuisson fait partie des sorts de première nécessité auxquels j'ai droit. » affirma l'homme.
Harry sourit. Quand on apprenait à prendre du recul – et qu'on occultait les remarques sarcastiques, rabaissantes et les articles de journaux agaçants qui provoquaient de façon éloignée la destruction de votre salon – Snape pouvait être drôle, et même agréable à vivre.
De toute évidence, ce constat apparut aussi dans la tête de l'autre homme, puisqu'il pesta depuis sa couette. Ce n'était pas ce qui devait arriver, il devait partir d'ici, et vite. Mais après sa réflexion de plus tôt, il n'en était plus si certain.
Il aurait voulu soupirer de nouveau mais se retint. Il ne se sentait plus lui-même ces temps-ci, et le contrôle de ses émotions et réactions devrait sûrement aider à remédier à ça. Et en même temps… Il repensa aux paroles de Lily.
Tu as gâché ta vie pour les autres et à cause des autres. Maintenant, tu as le droit de profiter de la tienne.
Il avait l'impression toujours plus perturbante que ce n'était qu'aux côtés du garçon qu'il percevait l'espoir de profiter de sa vie. En fait, le morveux lui rappelait aussi atrocement que merveilleusement toutes les émotions qu'il avait enfoui au plus profond de lui depuis la mort de Lily. Peut-être était-ce de cela que parlait Lily. Il ne savait plus. Il y avait sa peur, il y avait sa fierté qui l'empêchaient d'avoir les bonnes réponses, il le savait. Il avait peur de la réponse, et sa fierté l'empêchait de l'admettre.
La voix du garçon le coupa dans ses pensées.
« Je vais y aller… euh… je vais faire des pâtes. Je sais faire les pâtes. »
Snape haussa un sourcil moqueur et émit un petit ricanement sarcastique.
« Oui, ben, c'est bon, hein... » grommela le lion en fermant doucement la porte.
Doucement. Il s'amusa de la façon dont le garçon avait voulu ne pas faire de bruit pour son rétablissement, puis dans celle qu'il avait à dévaler les escaliers comme un troupeau d'éléphant en retard à leur rendez-vous. Bah, le garçon était et restait Harry Potter.
Un sourire discret naquit sur ses lèvres, qu'il s'autorisa à garder quelques secondes.
- PDV EXTERNE -
C'était la nuit. Pomfresh venait de partir de la chambre du Maître des Potions, la demi-lune éclairait les murs depuis la fenêtre. Il n'y avait pas de volets. C'était tout de même assez étonnant.
Snape ferma les yeux, se préparant mentalement à entrer dans son inévitable période de sombre auto-remise en question, mais se rendit compte qu'il avait soif. Sa main se dirigea vers sa baguette, avant que le sort de détection de Pomfresh ne vienne fourmiller sur ses doigts. Il leva les yeux au ciel. Un simple Aguamenti. C'était même un besoin de première nécessité, non ? Certainement. Le sort pour invoquer le verre, lui, ne l'était pas. Il émit un profond soupir, se massa les tempes avec deux doigts et décréta que, pour une fois, cela lui ferait une bonne excuse pour aller se dégourdir les pattes. Rester au lit pendant tout ce temps, c'était plus éreintant et démoralisant qu'autre chose. Bien que cela lui coûtait de l'admettre, sans la présence du morveux pour l'égay – le distraire, le distraire, il ne savait pas s'il aurait supporté bien longtemps l'ennui et l'enfermement.
Il se leva prudemment et se dirigea vers la porte. Il l'ouvrit, le silence de la nuit battant toujours son plein. Il descendit les marches puis se dirigea vers le salon, trébucha sur deux ou trois débris, fit la carte mentale de l'emplacement des ruines sur le sol – il était absolument hors de question que la petite scène d'auto-cassage de gueule se reproduise devant le garnement – et atteignit enfin la cuisine. Il se servit un verre et bu.
Il s'arrêta un instant, prit deux bols et les posa sur la table, en prévision du lendemain. Deux parce que c'était plus pratique, certainement pas pour aider le garçon. Certainement pas.
Il sortit de la cuisine puis du salon, puis se dirigea vers les escaliers mais fut arrêté par un son. Un murmure. Spero Patronum.
Cela venait de la chambre du garçon, et, connaissant ses propres sortilèges nocturnes, Severus ne crut que trop bien comprendre ce qu'il se passait. Mais c'était impossible, la vie du gamin était magnifique. Elle était parfaite. Dans son esprit, la voix de Harry résonna comme un écho. Et on me frappait.
Instinctivement, il avait effleuré du sien l'esprit du garçon, cette fois là. Il voulait juste se convaincre que c'était faux, que la garçon mentait, pour calmer le sang qui avait furieusement battu en lui et la colère qui avait grandi, toujours un peu plus. Il avait découvert que, certes, ce n'était pas comme il l'avait craint. Ses parents ne le frappaient pas. Mais alors, son esprit s'était fait emporter par la vague de souvenirs du garçon qu'il n'avait même pas pensé à refouler. Il se faisait frapper par son cousin. Par les amis de son cousin. Alors, tout un tas de souvenirs s'étaient déversés. Le placard. La cuisine. Les corvées. Le manque d'amour. La jalousie. Les secrets. La solitude. Les coups. La peur. La tristesse.
Il avait perdu le contrôle cette fois là, autant pour les souvenirs que ces images ramenaient en lui que pour la fureur qu'il avait éprouver. Personne ne devait subir ça. Personne. Pas même Potter. Surtout pas Potter. Surtout pas le fils de Lily. Surtout pas le garçon qui, il avait du mal à l'admettre mais le faisait tout de même, réveillait en lui des émotions qu'il croyait perdues à jamais.
Il s'approcha de la chambre sans vraiment réfléchir, plus par instinct – décidément le garçon le détraquait vraiment – et ouvrit la porte. Il découvrit le cerf plongeant ses yeux dans ceux du gamin. Celui-ci ne l'avait pas remarqué, trop perdu dans sa contemplation.
« S'il te plaît. »
Il mit un instant à comprendre que le gamin ne s'adressait pas à lui.
« Je n'en peux plus… je sais que tu me le répètes chaque nuit mais s'il te plaît. Je sais que ce n'est pas bien. Mais je n'en peux plus de voir leurs visages… Ils me regardent et… et je sais que c'est de ma faute… je sais que je les ai tués… je veux juste… oublier… »
La voix du garçon n'était que tristesse, et cela lui fit un coup au cœur. Il ne comprenait que trop bien ce sentiment. Culpabilité. Solitude. Désespoir.
Quand on n'avait pas de père ou de mère pour nous aider à surmonter tout ça.
Quand on se réfugiait dans nos propres moyens. Il ne pensait pas se revoir un jour dans qui que ce soit, il ne pensait pas comprendre quelqu'un à ce point un jour, et certainement pas Potter.
Mais il ne connaissait ces sentiments que trop bien. La brisure qu'il ressentit en voyant le garçon dans un tel état, dans une tristesse si familière ne l'étonna même pas.
À l'instant ou le patronus ferma les yeux, cédant, et approcha doucement son museau de l'esprit du garçon, Snape ne put se résoudre à laisser ce qu'il se passait se produire. Comme s'il avait pu se sauver lui-même, en sauvant le garçon. Comme s'il pouvait empêcher une personne de vivre ce qu'il avait vécu.
Il était jeune, bien trop jeune.
« Arrêtez. »
Sa voix n'avait été qu'un murmure, et s'il en était agacé, le sentiment ne dura qu'un instant, chassé bien vite par un trouble poignant à la vue des prunelles émeraude humides se tournant vers lui. L'expression qu'il arborait en cet instant, Lily ne l'avait jamais eue. Ce n'était ni un mal, ni un bien, juste un constat. Les yeux n'étaient pas exactement ceux de sa mère. Ils avaient la même couleur, exactement la même, mais la façon de les utiliser – son regard, sa façon de s'arrêter sur des détails, l'émotion intense qu'il y percevait – tout ça n'était propre qu'à Harry.
« Qu'est-ce que... »
Le garçon était troublé. Severus n'était même pas d'humeur à se remarquer l'élocution navrante du jeune homme en face.
« Vous ne pouvez pas vous enfermer là dedans. C'est un cercle vicieux, une drogue. Vous ne pouvez pas vous enfermer dans l'illusion..
- Comment pouvez-vous... »
À nouveau, le garçon ne termina pas sa phrase. Comme s'il lisait dans le regard de l'adulte, comme s'il comprenait.
Les deux hommes s'observèrent un instant, durant lequel le temps s'était comme figé. Les prunelles sombres plongeaient dans celles du garçon, les deux êtres oubliant le temps d'un instant tout le reste. Il n'y avait plus qu'eux deux.
Après un moment, Severus se détourna, quitta la chambre, ferma la porte et remonta dans la sienne. Aucun des deux ne dirent un mot, comme si c'était normal.
Aucun d'eux ne mit longtemps à s'endormir.
