11ème jour de Quellë (9 novembre) de l'an 1936

Piquer la paille, l'amener dans le box. Piquer la paille, l'amener dans le box. Piquer la paille...

La jeune femme était concentrée sur sa tâche à l'intérieur de l'écurie et profitait de l'air frais du dehors. Pour une fois, il faisait beau et il ne pleuvait pas. C'était devenu rare depuis quelques jours. Le mois de Quellë avait débuté et déjà l'air s'était rafraîchi, annonçant l'hiver dans huit semaines. En deux semaines, depuis son arrivée, le sol s'était jonché de feuilles mortes, oranges, jaunes, rouges ou marrons.

La jeune femme travaillait chez Alrad et Eryn depuis deux semaines. La cohabitation était facile à vivre et elle ne souffrait pas de leur présence et ils ne semblaient pas être indisposés par la sienne. Elle ne les voyait pas énormément. Elle mangeait toujours seule dans sa chambre et sortait toute la journée pour effectuer les tâches que lui attribuait Alrad. De toute la famille c'était lui qu'elle voyait le plus. Elle travaillait parfois avec lui pour l'aider ou elle effectuait des tâches seule de son côté.

Elle ne parlait pas non plus avec l'homme de main d'Alrad. Elle l'avait juste aperçu de loin. Il arrivait le matin et repartait le soir. La jeune femme savait simplement qu'il n'habitait pas loin d'ici. Elle croisait rarement Eryn sauf quand cette dernière lui demandait de l'aide pour une tâche comme la cuisine ou le linge.

Sa première impression sur cette femme s'était avérée juste. Elle était affable, d'une générosité et d'une bienveillance sans commune mesure. Elle lui rappelait toujours Dame Celebrian et elle préférait l'éviter pour le moment. Elle avait déjà bien assez de ses rêves qui la tourmentaient pendant son sommeil.

Toutes les personnes qui comptaient pour elle revenaient la hanter dès qu'elle fermait les yeux et la plupart du temps elle se réveillait le matin, les larmes aux yeux et une boule au ventre. La jeune femme était rongée par l'absence de tous ceux qu'elle aimait mais refusait de l'affronter par peur de trop souffrir et repoussait dans son esprit toute pensée susceptible de rouvrir des blessures encore faiblement cicatrisées, ne tenant qu'à un fil et ne demandant qu'à s'exprimer.

Heureusement le nombre de tâches qu'elle avait à effectuer dans la journée lui permettaient de se concentrer entièrement dessus et de simplement profiter de l'air pur du dehors. Alrad lui avait bien proposée d'en faire moins mais la jeune femme l'avait rassuré en lui assurant que cela lui allait très bien et qu'elle était très heureuse de pouvoir se rendre utile.

Comme elle l'avait supposé, reprendre le travail de la terre ne lui posait pas de problème et les muscles acquis durant les entrainements avec Glorfindel lui permettaient de faire certaines choses plus physiques qu'elle ne pouvait pas effectuer plus jeune.

Dans l'écurie pour changer la paille du box du cheval d'Alrad et du sien, la jeune femme chantait doucement un poème elfique qu'elle affectionnait particulièrement car il avait été l'un des premiers qu'elle avait appris. Chanter en elfique ne la dérangeait plus.

Elle ne voulait plus parler des Elfes et de son passé en général mais elle ne pouvait pas oublier tout le savoir qu'elle avait intégré en elle. Il faisait partie d'elle maintenant. Elle avait bien essayé de ne pas penser en elfique mais cela lui venait naturellement et la jeune femme mélangeait désormais les deux langues sans plus chercher à se brider.

Passant d'une montagne de paille en fond d'écurie, la paille propre dans le box des chevaux, elle chantait avec entrain et émotions :

Du rivage,

Sous le clair de lune scintillant,

Sur le sommet du Taniquetil,

Il voit un navire.

Le navire brillait, plus brillant que le royaume des étoiles.

Et maintenant qu'il part,

Qui entendra le vent rugissant sous la lune déclinante ?

Qui entendra les rochers grogner sous le clair de lune tombant ?

La mer résonne d'embruns.

Il entend les rochers blancs grogner, de blancs rochers acérés.

Sur ces rochers,

Des vagues vertes, humides, où les ténèbres s'étendent.

Et maintenant qu'il part,

Qui verra la mer se couvrant d'écume ?

Qui verra l'écume flottant sous le vent ?

Qui apercevra un navire blanc dans les courants marins ?

Qui verra un navire blanc fendre la mer de la dernière plage ?

La jeune femme se tût soudain au milieu de son chant, un sourire aux lèvres. La montagne de paille dans son dos avait bougé :

—Tu peux te montrer. Je sais que tu es là, lança-t-elle en se retournant face au tas de paille, sa fourche plantée dans le sol.

Une petite tête blonde aux yeux chocolatés émergea alors au bas du tas de paille suivit par tout le corps d'un petit garçon d'une dizaine d'années. Habillé d'une simple tunique crème et d'un pantalon brun, pieds nus, le garçon baissait les yeux, mal à l'aise, pris sur le fait. Ses cheveux blonds comme le soleil légèrement bouclés étaient emmêlés et plein de paille.

La jeune femme avait deviné qu'il s'agissait d'Amal, le fils d'Alrad et Eryn. Elle ne l'avait pas vu le soir de son arrivée et elle ne l'avait jamais croisé ni rencontré depuis et elle n'avait pas posé plus de questions aux parents sur leur progéniture :

—Pourquoi était-tu là ? Demanda la jeune femme d'un ton bienveillant, amusé par l'attitude du garçon.

Ce dernier sembla hésiter à répondre, se balançant d'un pied sur l'autre. Elle se sentit donc obligée de le rassurer :

—Je ne t'en veux pas de t'être caché. Je suis simplement curieuse.

Le jeune garçon leva alors les yeux vers elle. Il semblait hésitant mais un petit sourire plein de malice planait sur ses lèvres et ses yeux pétillaient d'une vitalité et d'une joie propre aux enfants de son âge :

—Je voulais vous voir, répondit l'enfant avec une franchise qui la désarma.

Voyant qu'elle ne répondait rien, le garçon continua pour s'expliquer :

—Mon papa m'a demandé de ne pas vous déranger et de ne pas vous embêter parce qu'il m'a expliqué vous vouliez être tranquille. J'vous ai dérangé ?

La jeune femme était amusée qu'il ait désobéi à son père et aussi à sa mère car cette dernière lui avait également assurée qu'elle ferait en sorte que son fils ne traîne pas dans ses pieds. Il avait sûrement peur qu'elle le rapporte à ses parents :

—Non tu ne me déranges pas. Pourquoi avoir désobéi si tes parents t'avaient interdit de venir me voir ? Demanda-t-elle gentiment.

Le garçon recommença à se balancer sur ses pieds comme si la réponse était plus embarrassante que le fait d'avoir désobéi en lui-même :

—Vous ne le direz pas à mon papa ?

—Non, ne t'inquiète pas, répondit-elle en plaçant sa main sur son cœur.

Le garçon hésita encore quelques secondes puis se stabilisa sur ses pieds :

—Je voulais voir une Elfe, chuchota-t-il, l'excitation perçant dans sa voix.

La jeune femme se raidit à ces paroles. Est-ce que cet enfant se moquait d'elle ? Mais comment aurait-il pu savoir que de telles paroles l'atteindrait au plus profond d'elle-même ? Ce ne pouvait être qu'une méprise. Elle inspira doucement pour garder le contrôle d'elle-même :

—Tu penses que je suis une Elfe ?

—Bien sûr ! S'exclama le garçon avec entrain les yeux remplis d'une admiration sans borne. Mes parents, y ont dit que vous veniez de chez les Elfes quand ils pensaient que j'écoutais pas mais j'ai tout entendu et je sais que les Elfes, elles sont très belles et qu'elles ont une très jolie voix et vous, vous êtes belle et vous chantez bien.

La jeune femme comprit alors la méprise du jeune garçon en l'écoutant parler à la vitesse de l'éclair. Il n'avait jamais vu d'Elfe et s'il ne se basait que sur ces deux critères alors il était compréhensible qu'il se soit trompé, surtout si ses parents l'affirmaient aussi.

Elle prit les compliments du garçon avec une grande douleur car ils ne lui rappelaient que trop bien les paroles d'une certaine personne auquel elle ne voulait pas penser. Pourtant elle se força à ne rien laisser paraitre comme elle se l'était promise et garda un sourire sur son visage :

—Je ne suis pas une Elfe, lui répondit-elle en se remettant au travail, je suis Humaine comme toi.

En enfourchant la paille, elle prit soin d'éviter le garçon et de ne pas le regarder. Elle ne voulait pas voir la déception dans son regard. Pourtant ce dernier ne sembla par se départir de son entrain :

—Mais vous chantez en elfique, non ?

La jeune femme eut un petit rire nerveux :

—Oui parce que je l'ai appris.

—Chez les Elfes ?

Son cœur se serra une nouvelle fois :

—Oui.

Le jeune garçon ne sembla pas se rendre compte de son malaise et continua à s'extasier en babillant gaiement :

—Mon papa, il a dit à maman que vous aviez un arc et une épée, grande comme ça ! S'écria-t-il en mimant avec ses mains, et faites par les Elfes en plus ! Il a même dit que les armes elfiques étaient les meilleurs de tous les peuples !

La jeune femme fronça les sourcils. Ainsi c'était à cause de ses armes qu'Alrad avait deviné d'où elle venait. Peut-être également à sa manière de parler :

—Vous me les montrerez ? Demanda le garçon plein d'espoir.

La jeune femme rit franchement cette fois-ci :

—Ce n'est pas de ton âge. Tu es encore trop jeune. Ce serait dangereux.

—Mais il faut bien que j'apprenne si je veux devenir un grand guerrier !

Elle leva un sourcil tout en continuant son travail, presque terminé désormais :

—Tu veux vraiment devenir un guerrier ? Tu veux te battre alors ?

Le garçon s'assit sur ce qui restait du tas de paille, toujours tout sourire :

—Oui ! Je veux avoir une grande épée pour pouvoir embrocher tous les méchants qui attaquent le royaume et protéger mes parents. Je veux devenir comme les soldats qui viennent voir mon papa tous les mois.

La jeune femme sourit devant son enthousiasme, même si elle espérait qu'il n'aurait jamais à tuer qui que ce soit. Pour sa part, elle n'avait tué que des Orcs ou des Gobelins mais ôter la vie d'un Homme, ce ne devait pas être la même chose.

Alrad avait déjà évoqué ces soldats qui venaient chez lui. La jeune femme ne les avait pas encore vus. Ils venaient de Minas Anor qui n'était qu'à deux ou trois jours de cheval, pour venir chercher une partie de ses récoltes qu'il produisait pour les garnisons. Il était bien payé à condition que la qualité et la quantité soit au rendez-vous :

—Vous chantez très bien.

Cette déclaration la sortit de ses pensées. Elle se retourna et sourit au jeune garçon :

—Je te remercie. Tu t'appelles Amal, c'est bien ça ?

—Oui et j'ai bientôt onze ans, affirma-t-il d'un air fier. Ma maman dit que maintenant je suis un grand !

La jeune femme ne put s'empêcher de sourire. La gaieté du jeune garçon avait un effet bœuf sur l'étau qui pesait dans sa poitrine :

—Cela peut se défendre en effet... d'un certain point de vue seulement, se moqua-t-elle en avisant sa taille.

En effet le garçon n'était pas bien grand et sa tête n'arrivait qu'au milieu de son torse. Cependant elle était une très grande femme du haut de ses un mètre quatre-vingts. Ce n'était donc pas très objectif :

—Et vous, c'est quoi votre nom ?

La jeune femme posa sa fourche à côté du tas de paille et s'assit à côté d'Amal. Elle aimait bien cet enfant. Il était spontané, curieux, drôle et semblait intelligent. Elle se fit la réflexion qu'il aurait pu être son ami dans sa jeunesse. Ses cheveux blonds tout ébouriffés et ses deux yeux bruns pétillants l'attendrissaient :

—Je m'appelle Nwalmendil et tu peux me tutoyer si tu veux.

Il sourit de toutes ses dents et hocha la tête :

—C'est joli ton nom. Est-ce que c'est de l'elfique aussi ? Demanda-t-il.

L'intéressée rit une fois de plus. Il lui faisait un bien fou. Cet enfant l'avait faite rire plus de fois ces dernières semaines que n'importe qui ou n'importe quoi :

—Oui effectivement. Mais n'auriez-vous pas une obsession pour tout ce qui concerne les Elfes jeune homme ?

—Mon papa m'a toujours répété que les Elfes étaient les êtres les plus parfaits du monde et qu'ils avaient été créés par le Grand Maître en premier et qu'ils étaient à son image.

Le cœur de la jeune femme se serra. Alrad avait vu juste, c'était exactement ainsi qu'étaient les Elfes : parfaits et bénis. Mais à cause de cela, certains étaient également hautains et méprisants envers les autres peuples, se vantant de leur position alors que leur peuple avait également commis leurs lots d'atrocités. Elle avait très mal vécu les regards mauvais que lui lançaient de nombreux Elfes lorsqu'elle se promenait dans la cité à son arrivée.

Elle pensa un instant à lui exposer tous les défauts des Elfes pour lui faire voir à quel point sa vision ne reflétait qu'une partie de ce qu'ils étaient vraiment, mais se ravisa. Pourquoi briser une si jolie illusion ? Après tout, ce garçon ne rencontrerait sûrement jamais d'Elfes.

La jeune femme remarqua également que le peuple gondorien semblait avoir connaissance d'Eru Ilúvatar car elle avait plusieurs fois entendu Alrad bénir le « Grand Maître ». Elle appréciait de ne pas être la seule à lui rendre grâce. Peut-être connaissaient-ils également les Valar ? Il lui faudrait demander :

—Ton père n'a pas tort Amal... mais ça ne veut pas dire que toi non plus, tu n'es pas incroyable.

Elle ne voulait pas que le garçon se sente inférieur à eux :

—Je n'ai plus rien à faire pour l'après-midi, continua-t-elle, N'aurais-tu pas une idée de ce que nous pourrions faire ?

Pour la première fois depuis longtemps, la jeune femme ne voulait pas être seule. A la proposition, le jeune garçon sauta sur ses pieds :

—Viens, 'y a un ruisseau pas loin ! J'aime bien y aller. C'est joli et il y a plein de petits poissons qu'on peut attraper !

Elle se laissa donc emporter par la gaieté d'Amal. Il ne devait pas avoir beaucoup de compagnie, étant fils unique. La jeune femme avait appris d'Eryn elle-même que cette dernière ne pouvait plus avoir d'enfant à la suite de son accouchement très difficile. Le petit garçon n'aurait donc jamais de frères et sœurs avec qui jouer et devait parfois bien s'ennuyer.

Il la guida jusqu'à un petit ruisseau à quelques minutes de la ferme. Il se trouvait au milieu des plaines et des champs, bordé de grands arbres, de vieux chênes principalement.

Cet après-midi-là, la jeune femme le passa en compagnie de son nouvel ami. Ils discutèrent longtemps, très longtemps, pendant des heures entières. Amal lui posa de très nombreuses questions mais il comprit rapidement qu'elle ne parlerait pas des Elfes. Cependant, il comprit que la jeune femme connaissait beaucoup de choses dans de nombreux domaines alors ses questions s'orientèrent rapidement sur la Botanique, l'Histoire, les différents royaumes et les armes également.

La jeune femme lui apprit à reconnaître plusieurs plantes des environs et les poissons du ruisseau et lui fit une démonstration de lancer de dague pour son plus grand bonheur. Elle la gardait toujours sur elle, dans sa botte, par prudence.

Lors du retour, lorsque le soir commença à assombrir le ciel, elle chanta un poème elfique à sa demande et lui promit de lui en apprendre quelques-uns.

Eryn et Alrad furent très surpris quand la jeune femme vint s'assoir à leur table ce soir-là, aux côtés de leur fils tandis que ce dernier leur racontait leur après-midi passé ensemble, plein d'énergie et avec force détails. Amal avait réussi à la faire sortir de sa coquille.

Sa mère en était fière, le père était étonné et la jeune femme sentit que la nouvelle vie qu'elle désirait n'était plus bien loin désormais et cela lui réchauffa le cœur et éloigna, l'instant d'un repas, le vide pesant dans sa poitrine qui ne l'avait plus quitté depuis son départ.