Notes de début de chapitre.

Et voilà Dong Soo. Et toujours plus de contexte.


CHAPITRE XIII


" Personne n'est vraiment mort jusqu'à ce que les ondulations qu'il ou elle procure dans

le monde disparaissent"

(Terry Pratchett, écrivain britannique, "Le Faucheur")


a. L'Œil

La vieille Jae-Ji aimait ne pas avoir de nom et elle se reposait avec confiance sur son âge. Peu lui importait qu'on la traitât de vieille peau ou qu'on l'appelât une antiquité. Elle savait tout ce qu'elle devait savoir, et cet état de fait lui convenait parfaitement. Rare étaient les hommes et les femmes qui pouvaient dire de même et expliquer leur rôle dans la mécanique du monde. Jae-Ji en avait été témoin plus d'une fois : du temps où elle était encore vivante, ou, comme elle aimait le préciser à de nombreux reprises aux gwishins désemparés qui s'adressaient à elle, du temps elle n'avait pas débuté sa "non-vie", elle avait reçu à de nombreuses reprises des visiteurs égarés pas tant du point de vue de leur chemin que de leur existence, et qui avaient souhaité consulter les oracles, les cartes et les grelots pour savoir où diriger leurs pas et leurs pensées.

Jae-Ji savait qu'elle avait été une piètre chaman, et ne s'en formalisait pas plus qu'elle ne se serait formalisée d'une autre évidence, comme le fait qu'elle était une femme ou qu'elle avait déjà vu plusieurs âges du pays. Lorsqu'elle était totalement honnête avec elle, elle repensait à ce qu'elle disait à ses clients et se trouvait relativement douée dans sa campagne de transmission des messages divins, et ce d'autant plus qu'elle-même n'avait jamais cru en rien.

Elle était une mauvaise shaman parce qu'elle n'avait ni croyance en les dieux, ni aucun espoir placé en eux. Elle était née en 1656, soit un peu plus d'un siècle avant la première résurrection des gwishins sur le sol de Joseon, et était morte de vieillesse, à quatre vingt douze ans, d'un mal de poitrine qu'elle avait été bien incapable d'identifier. Elle se plaisait à croire qu'elle était en cela l'une des plus vieilles revenantes du pays, mais certains échos perçus par le biais de la conscience collective tendaient hélas à vouloir lui démontrer le contraire.

Un jour, elle avait vu dans le reflet d'un des miroirs de Gyo Hui-Seon le visage profondément jeune d'une gwishin qui assurait être morte alors que le royaume de Silla venait tout juste d'être unifié. Les très anciens gwishins étaient ceux qui faisaient le plus de bruit dans la conscience : ils criaient de désespoir, incapables de comprendre où ils étaient ni pourquoi. Jae-Ji en avait fait sa priorité, laissant aux autres gwishins-chefs, ainsi qu'elle les appelaient, le soin de s'occuper des morts plus récents.

Elle avait toujours vécu en tant que chaman, arpentant les routes du royaume au point de presque les connaître toutes par coeur et découvrant sans arrêt villes et villages aux quatre coins du pays. Elle était presque certaine de pouvoir désormais situer n'importe quel lieu à partir d'une grande ville, et connaissait tous les chemins qui menaient à Hanyang, où elle avait régulièrement été amenée à offrir ses prédictions et ses messages. Parfois, elle avait rejoint une troupe d'itinérants avec lesquels il lui arrivait de faire un bout de chemin, mais le plus souvent, elle avait été seule avec ses questionnements et son ironie, et généralement sans le sou.

Comme elle n'était pas très douée, on ne la payait pas très bien, et elle ne recevait pas beaucoup. La grande majorité de son activité consistait à se déplacer dans tout Joseon pour transmettre la parole des dieux et l'interpréter. Un temps, elle avait proposé des services de bénédiction des récoltes. Un autre temps, elle avait reçu des hommes, un marché tragiquement plus lucratif que celui des prophéties, et avait pu amasser une somme d'argent suffisamment importante pour vivre relativement confortablement pendant quelques mois.

Elle n'avait pas appris à être chaman. Sa mère était morte en couches avec le petit frère de Jae-Ji quand elle avait trois ans, et celle-ci se souvenait vaguement mais tendrement de son visage et de ses yeux. Le père de Jae-Ji était essentiellement un escroc, mais un escroc aimant qui avait su transmettre à sa fille tout ce dont elle avait besoin. Il lui avait donné toutes les clés pour se débrouiller toute seule et ne dépendre de personne à l'exception d'elle-même. Il lui avait appris à chasser, à faire du feu, à tailler des flèches, à faire du troc et à sympathiser avec des troupes ambulantes pour s'y faire admettre quelques temps.

Jae-Ji lui était reconnaissance de son investissement, qui lui avait évité un mariage indésirable ou une situation plus précaire d'esclave. Elle était certes considérée comme les bas-fonds de la société, mais elle était à son propre service, et cela lui convenait. Elle avait vécu toute sa vie dans l'errance, en se demandant parfois si, à défaut de ses clients, ce n'était pas elle qui avait besoin d'un signe des dieux. La nuit, elle s'était souvent sentie seule. Elle avait pris des compagnons, mais jamais de mari. Quand elle avait commencé à vieillir, les enfants autour d'elle, qui n'étaient jamais les siens, s'étaient mis à la surnommer "la vieille Jae-Ji", ou simplement "la vieille" : quand des gwishins venaient frapper à sa porte, conduits par la conscience collective ou le bouche-à-oreille du réseau souterrain, ils l'appelaient ainsi (ils l'appelaient l'Œil, celle qui voit), et elle retombait dans le passé l'espace d'une seconde.

Vivante, elle avait prédit à ses clients la météo, la qualité des récoltes, l'amour ou la fortune. Elle avait usé de formules généralistes et aisément réutilisables à souhait, pour peu qu'on en changeait la tournure et qu'on savait manier la métaphore. Son père lui avait toujours "regarde bien les gens, écoute-les bien, et tu en sauras plus sur eux que ce pourront te dire les dieux". Par conséquent, Jae-Ji n'avait pas l'oreille divine, mais un sens de l'observation et de l'analyse remarquables, qui auraient pu faire honte à ceux des espions royaux, lui eussent-ils été confrontés. C'était un atout qu'elle avait conservé au delà de sa mort, et encore à présent, elle pouvait déduire la région d'origine d'un gwishin, sa classe sociale et son métier rien qu'en observant ses gestes et en écoutant son timbre de voix.

Le plus souvent, elle n'avait pas besoin de deviner : contrairement à ses clients, elle n'avait guère le désir d'impressionner ses congénères pour faire monter le prix de ses services. Les gwishins venaient à elle en enfants, en brebis égarées. À présent que son statut avait développé ses facultés initiales et donné un aperçu du monde d'après, elle aimait à les prendre sous son aile et leur dire quoi faire, tout en sachant, pour la première fois de son existence, quel était son propre rôle.

Elle avait trouvé Gyo Hui-Seon et Im Ji-Ho par le biais de la conscience collective. Elle avait trouvé la conscience collective dès son réveil, où elle avait été assaillie par les voix et les pensées et les impressions et la détresse foudroyante de milliers d'esprits qui se réveillaient en même temps. Elle était le produit de la première résurrection, et elle avait tout vu dès le moment où ses mains avaient émergé de sa tombe, couvertes de terre mouillée.

La conscience collective était un des attributs des gwishins, et elle en avait l'exposé à chacun de ceux qui avait croisé sa route, mais peu d'entre eux savaient en revanche que leurs caractéristiques étaient beaucoup plus étendues qu'un esprit commun, une soif de chair rouge et des yeux couleur de nuit. Jae-Ji avait eu quatre résurrections pour découvrir ses talents, les affiner seule, puis les utiliser. Désormais, elle savait. Elle n'avait pas besoin de plus, pas besoin de davantage d'explications ou de répondre à un éventuel "pourquoi". Ce n'était pas son rôle.

Chacun avait sa place dans le schéma des morts, chacun avait sa mission. La sienne, comme celle de Im Ji-Ho, était de transmettre. Mais le savoir de Ji-Ho était tangible, et le sien avait des racines mystiques. Il était l'Historien et elle était l'Œil. Là résidait toute la différence et la spécificité de leurs fonctions respectives. Hui-Seon était vouée à autre chose. Et le jeune Yeo Woon aussi. Ils le découvriraient en temps voulu.

Il y avait la conscience collective, qui reliait tous les gwishins entre eux et leur permettait de partager des connaissances et des pensées communes. On trouvait des gwishins avec la conscience, mais peu étaient ceux qui avaient osé s'aventurer plus profond dans la nébuleuse d'idées et d'abstractions que représentait un tel endroit. Car la conscience était aussi celle de tous les morts, indépendamment de leur état, éveillé ou non. Gyo Hui-Seon s'était montrée particulièrement intéressée par cette problématique lorsque Jae-Ji la lui avait soumise, quelques jours à peine après leur première rencontre.

La jeune femme était caractérielle, ambitieuse, vive et contrôlée tout à la fois. Elle avait un tel désir de vie qu'elle pouvait presque en brûler ceux autour d'elle. Jae-Ji la savait déjà désireuse de s'intégrer et de reprendre là où elle avait laissé son existence à peine commencée, comme elle souhaitait ardemment rencontrer d'autres gwishins et les aider à s'installer. Tu seras notre Voix, lui avait dit Jae-Ji en la regardant, se souvenant de son visage, d'un endroit qui n'existait pas, tu parleras pour nous, tel sera ton rôle.

Elle avait déjà voyagé au cours des années qui s'étaient écoulées entre la première et quatrième résurrection, et elle avait rencontré et recherché les gwishins qui peuplaient sa conscience de façon indistincte, lointaine (qu'on lui avait dit de trouver). Ceux qu'elle avait trouvé, elle les avait formé et informé, longuement, de leur position, du rôle qu'ils devaient jouer, des mesures qu'ils devaient prendre. Pour la plupart, ils avaient été seuls et perdus quand elle s'était mise en travers de leur chemin. Par la suite, elle avait perçu leur écho dans la conscience comme assuré et déterminé.

Elle en envoya plus d'un à Hanyang, auprès de Hui-Seon et Ji-Ho. Ce dernier était leur histoire. Tu écriras, lui déclara t-elle dès le premier jour, tu écriras et tu expliqueras qui nous sommes. Ji-Ho avait demandé s'il dirait aussi d'où ils venaient et pourquoi, mais Jae-Ji avait été catégorique. Non, avait-elle dit, ce n'est pas ton rôle. Il lui fallait placer tout le monde, et elle avait l'impression de manquer de temps.

La conscience collective était comme le bas du vêtement d'une femme : elle avait plusieurs couches. La majorité des gwishins, y compris les plus connus, se tenaient à la première, la chima supérieure, bouffante et visible, qui était faite pour être regardée. Peu d'entre eux avaient visité les étages du dessous. La chima inférieure était celle qui permettait de prendre conscience des autres morts, ceux qui n'étaient pas encore levés, mais dont des filaments de pensées traversaient parfois l'espace et le temps pour venir s'intégrer au fil de leur semblables réveillés.

Elle permettait aussi d'accéder à des souvenirs enfouis profondément. Hui-Seon en était là, comme la plupart des autres gwishins-chefs que Jae-Ji avait rencontré : parfois, Jae-Ji les appelait les "gwishins-princes", car leurs rôles impliquaient le plus souvent des responsabilités et du pouvoir dans le monde des vivants, totalement distinct des statuts sociaux qu'ils avaient occupés précédemment. Et puis il y avait la dernière couche, la sokchima, qu'elle était presque la seule à connaître, mais dont elle n'avait jamais fait usage.

Car cette couche-là devait être utilisée : elle tirait sur une corde et réveillait les morts, provoquait des résurrections qui ne suivaient pas le cycle traditionnel des trois années, et donnait le pouvoir de contrôle sur ces populations. Elle était le domaine des gwishin-rois. Hui-Seon sera une gwishin-reine, pensait Jae-Ji quand elle était seule et assise sur le sol, écoutant les bruissements du vent dans les feuilles des arbres et les chuchotements des autres gwishins dans sa tête, et d'autres avec elle, il y aura celle qui aime se battre, il y aura la maîtresse du roi, il y aura celui qui parle à ses soldats et celui qui chevauche au nom des morts. Ils descendront vers la troisième strate et réveilleront les morts. Certains étaient facilement repérables, car elle les avait vu et leur avait parlé, mais d'autres étaient plus lointains, encore inaccessibles, et secrets.

Les gwishins avaient autre chose, quelque chose que Jae-Ji avait eu peine à comprendre et à maîtriser, mais qui ajoutait une autre facette à l'éventail de leurs particularités. Jae-Ji en avait fait l'expérience quatre ans après sa résurrection, alors qu'elle venait d'être capturée par un soldat et tentait de s'échapper : en elle, quelque chose avait bougé, imperceptiblement, et elle avait entendu sa propre voix dans sa tête, avec des accents qui ne lui appartenaient pourtant pas, dire "Murmure". La commande était imprécise, étrange. Elle avait obéi presque malgré elle, alors qu'elle n'avait jamais cru aux dieux ni à la possession.

Elle avait murmuré au soldat, doucement, et la voix qui était sortie de sa gorge était distordue, inconnue, basse et sourde comme une grotte qui aurait été creusée vers le fond de la Terre. C'était sa voix sans l'être, c'était une voix multiple, qui était celle des autres et la sienne. L'homme avait semblé confus, puis il l'avait laissée là, libre et émerveillée, pour ne jamais revenir. Il lui avait fallu plusieurs années pour s'approprier le fonctionnement du mécanisme et en user sans crainte, et elle l'utilisait rarement, mais rencontrait des succès proprement inexplicables et extraordinaires.

Elle l'avait appelé le "Murmure Mort", le comparait à un hypnotisme d'une qualité hors-norme, absolu et complet. Les vivants entendaient le Murmure et tombaient en transe, devenaient malléables et vulnérables. Sa compréhension s'était accentué quand elle avait entendu d'autres gwishins témoigner de l'existence du phénomène : le plus souvent, l'usage était involontaire et totalement incontrôlé, mais Jae-Ji pensait (savait) qu'il pouvait le devenir. Im Ji-Ho était au courant. C'est probablement un outil de chasse, lui avait-il dit, raisonnement en scientifique quand elle raisonnait en théologienne. Il n'avait pas tort, mais Jae-Ji non plus.

Hui Seon devait être mise au courant sous peu, de même que les autres gwishin-princes et princesses du pays. Il le fallait. Le Murmure était un autre signe, une autre fonction, un autre rôle. Tout devait se mettre en place, le murmure et la conscience des morts, le pouvoir et le déséquilibre, l'endroit sans nom dont elle conservait des brides de souvenirs incohérents. Les dieux ne lui parlaient pas, ils ne lui avaient jamais parlé. Les morts étaient le seul auditoire dont elle avait besoin.


b. Le Murmure-Mort

Parfois, la carafe de soju lui parlait. Elle ne disait rien dans les faits, car les carafes n'avaient pas de bouche, et il lui semblait difficile de concevoir comment articuler des mots et des phrases sans tout le système adéquat, mais elle possédait un tout autre langage, plus subtil, plus secret, que Dong Soo peinait encore à traduire malgré des années de discussions intense. Il lui arrivait qu'elle susurre à son oreille "juste un autre, juste un, ça ne peut pas te tuer, un de plus". C'était la commande la plus fréquente, et elle constituait la grande majorité de leurs échanges.

Accessoirement, elle demeurait la plus facile à suivre : il n'y avait rien de complexe dans le fait de saisir une carafe et de remplir un bol. Le plus souvent, il lui suffisait de la regarder pour l'entendre chanter. Dans les ports, on aimait à parler de sirènes et d'enchanteresses qui appelaient les hommes à l'aide de mélodies caressantes. Dong Soo était plus pragmatique, et s'en tenait à la terre ferme, où l'alcool jouait suffisamment de musique pour rapatrier l'ensemble des marins. C'était une chanson douce, sans paroles, qui n'en avait pas besoin. Personne ne comprenait. Ceux que Dong Soo connaissait buvaient par choix et par plaisir, et aucun d'eux n'envisageait qu'une carafe puisse détenir assez de pouvoir pour vous obliger à verser son contenu dans un récipient quelconque, à plusieurs reprises, au point où vous finissiez par ne plus savoir qui vous étiez et pourquoi vous aviez commencé à boire en premier lieu.

Ce n'était pas qu'il n'avait pas essayé autre chose. Au début, il s'était plongé dans le travail, mais le travail était mesquin, et il lui renvoyait des images et des sons (Dong Soo-yah) qui étaient insupportables, qui paraissaient vouloir arracher la peau de son ventre et ouvrir son torse pour dévorer son cœur. Le travail avait été une distraction de très courte durée. La nuit, Dong Soo finissait toujours par se retrouver seul avec lui-même, et ces moments-là étaient les plus pénibles. Et puis le travail impliquait de voir Cho-Rip (Hong Guk Yeong), ce qui tendait à lui ôter toute forme de combattivité et de volonté. Il fallait occuper son esprit, lui éviter de tourner en rond, de lui lancer son chagrin au visage avec un dédain coupable.

Il ne se souvenait plus vraiment de la chaîne de raisonnement qui l'avait amené à une telle conclusion, mais le magkeolli avait été une première option, et elle l'avait occupé pendant près d'un an, jusqu'à ce qu'il constate que ses pensées redevenaient trop vite cohérentes (Dong-Soo yah), et que sa culpabilité revenait trop rapidement se jeter à sa gorge. La seule solution avait été de viser quelque chose de plus fort. L'alcool embuait sa colère et sa peine d'une façon qui le satisfaisait, les enterrant plus profond qu'il n'avait enterré (Woon-ah). On lui avait appris que quand un coup de poing ne marchait pas, il fallait frapper plus fort. Diligemment, il avait appliqué les vieilles consignes de son éducation, et attaqué le soju comme il avait autrefois frappé ses camarades, lorsqu'ils disaient des choses qui ne lui plaisait pas.

Dong Soo était souvent saoul et toujours triste, mais il n'était ni aveugle ni sourd, et il savait ce que les autres pensaient de son attitude sans pour autant cautionner leurs reproches. Il se sentait en colère contre tout le monde, y compris Sa-Mo. Sa-Mo ne comprenait pas, pas plus que le roi ou ses amis ou ses collègues, personne ne savait, personne n'avait jamais rien vécu de la sorte (c'était ce que disait la carafe, et il la croyait, car la carafe prenait sa douleur et ses angoisses et les faisait disparaître). Il ne se souvenait pas avoir été un jour aussi haineux envers le monde, mais il supposait que sa jeunesse avait été plus tranquille, et moins pessimiste (Dong-Soo yah).

Il savait qu'il s'épuisait contre du vent, mais peu lui importait. Il préférait en vouloir à Cho-Rip, à cette salope de gisaeng, au prince (au roi) et au pays tout entier plutôt que de s'effondrer et d'admettre qu'il n'y arrivait pas (ne sois pas triste pour quelqu'un comme moi). Il persistait à vouloir rester buté, malgré les injonctions de ses camarades et de sa famille. Il n'y avait qu'avec Yoo-Jin qu'il se sentait un peu plus calme, parfois. Le petit ne jugeait pas, et il voulait juste passer du temps avec son père, même si ce dernier buvait un peu ou que ses paroles devenaient vaguement absurdes. Il essayait de faire attention avec son gamin. Yoo-Jin n'était responsable de rien. Sa femme non plus, mais il arrivait qu'il ait du mal à la regarder, comme il avait toujours des difficultés à croiser les yeux de Ji-Seon ou à voir Jin-Ju s'entraîner quand elle n'était pas occupée à négocier les ventes de ginseng avec sa partenaire de commerce.

Il sentait que le roi commençait à douter de son retour au palais et que Cho-Rip alimentait sa méfiance avec toute l'habileté dont il était capable. La guerre avait été déclarée avec son exil. Cho-Rip et lui ne communiquaient presque plus que pour les urgences et les obligations. Ils ne buvaient plus ensembles, n'allaient plus dans les mêmes maisons de divertissements, s'évitaient dans les couloirs. Une part de lui s'attristait d'un tel constat et repensait au garçon qui lui disait qu'il ne savait pas nager d'un air désespéré, mais une autre (essaie donc de survivre tout seul) se délectait ouvertement et sans vergogne de mortifiée qui s'inscrivait sur les traits de Hong Guk Yeong quand Dong Soo arrivait à l'entraînement des recrues, carafe à la main et uniforme mal mis, déjà plus alcoolisé qu'il ne l'avait été au cours des vingt premières années de sa vie.

Un jour, Min-So lui avait dit, comme il venait lui rendre visite après la mort d'un de ses bébés, qu'elle avait l'impression de courir après la petite fille qu'elle avait été, mais qu'elle ne parvenait plus à la rattraper, qu'elle était devenue trop lente, et que son amertume la retenait comme des chaînes. Dong Soo éprouvait une sensation équivalente presque tous les jours, du lever au coucher, et rien ne l'apaisait, à l'exception de la carafe. La carafe était une amie. Elle ne l'avait jamais laissé tomber, même si elle le détruisait, mais il y avait parfois des destructions préférables à d'autres, et Dong Soo ne voulait pas faire face à celle qui le menaçait dès l'instant où il était sobre.

Un jour, il avait envisagé de se jeter du haut d'une falaise. L'idée avait été très sérieuse et il avait tout planifié pendant des semaines, pensant à ce qu'il laisserait comme message, s'il en laisserait un (peut-être pas juste pour leur faire comprendre juste pour leur apprendre), à quel endroit il pourrait aller, quel jour et à quelle heure. La carafe était d'accord avec lui. Elle ne lui disait jamais non, elle lui suggérait simplement de continuer. C'était quelques mois après ce qui s'était passé dans les champs. Il avait l'impression d'être dans le noir et de ne pas pouvoir avancer. Il s'était décidé pour une date, mais il avait tellement bu ce jour-là qu'il avait fini par complétement oublier son projet. Personne n'avait jamais été au courant, pas même Sa-Mo. Personne ne se doutait non plus qu'il répétait le scénario tous les jours dans sa tête, armée de la pensée que si les choses devaient un jour aller trop mal, il lui serait toujours possible de prendre cette échappatoire. En attendant, le soju faisait l'affaire.

Il aurait préféré rester à la campagne. La vie y avait été particulièrement difficile, mais elle l'avait suffisamment occupé pour qu'il réduise sa consommation d'alcool. Sa femme avait été soutenante : elle l'était toujours, et bien qu'attachée à un certain prestige social, elle avait relevé ses manches pour apprendre à manier la faucille et à planter des légumes. Ainsi va la vie, mon époux, lui avait-elle dit d'un ton ferme. Ils avaient eu un petit troupeau, que Yoo-Jin adorait. Il avait pleuré quand ils avaient du vendre leur minuscule exploitation pour revenir à Hanyang, dans une maison de piètre qualité qui aurait mieux fait d'être démolie. Même Yun-Seo avait paru quelque peu désarçonnée quand Dong Soo lui avait lu la lettre de Cho-Rip qui les mandait à la capitale. Êtes-vous sûr de vouloir revenir, mon époux ? Lui avait-elle demandé avec sagacité, parce qu'elle savait sans doute mieux que lui de quoi il avait besoin. Il lui avait répondu qu'il n'était sûr de rien, mais qu'il ne pensait pas que ce retour serait particulièrement fructueux. Je ne pense pas non plus, lui avait-elle dit, avant d'ajouter : vous êtes plus paisible ici.

Même les gisaengs avaient perdu de leur attrait. Un temps, elles avaient néanmoins représenté une autre dérobade à sa souffrance, et elles avaient toujours des carafes à profusion, mais depuis l'exil, leur éclat salvateur avait nettement disparu. C'était la première fois qu'il revenait les voir depuis qu'il était de retour à Hanyang, et il n'avait prévu au départ que d'accompagner ses collègues officiers, qui riaient souvent de son état et se montraient plus cruels que tout ce qu'on pouvait dire à propos des gwishins (Dong Soo-yah).

Il avait demandé à être seul pour éviter leurs commentaires. On disait de lui qu'il aimait consommer les femmes autant que les alcools forts, mais dans les faits, il s'était plus d'une fois contenté d'écouter une gisaeng jouer du gayageum pendant qu'il buvait en silence, incapable de dire un mot, sous peine d'en dire beaucoup trop. Ses nuits avec les courtisanes avaient été plus remplies de mutisme et de musique que de soupirs. Il avait du mal à toucher sa femme, et il l'aimait beaucoup. Il n'avait pas de difficultés à toucher une inconnue, mais repartait toujours avec un arrière goût amer dans la bouche, et l'impression qu'il trahissait quelqu'un.

Il les possédait en étant ivre. C'était plus facile, plus plaisant, et plus simple à oublier. Le plus souvent, il se surprenait à s'engager dans la moindre activité charnelle. Les gisaengs ne disaient pas non. Une fois, il avait léché l'une d'entre elle entre ses cuisses et elle lui avait assuré qu'il était plein de bonté, qu'il était l'un des clients les plus gentils et les plus respectueux, et qu'elle aurait voulu l'épouser. Il était rentré chez lui en pleurant, l'esprit brumeux d'alcool et de sexe, et du désir dont il ne pouvait parler à personne (Dong Soo-yah).

Peut-être les choses seraient-elles ainsi avec la gisaeng qu'on lui envoya. Elle était un peu plus grande que ses consœurs, et se présenta le visage entièrement voilé. Il ne s'en étonna qu'un bref instant, avant de retourner à sa carafe. Ce soir, elle était particulièrement bavarde. La gisaeng vint s'asseoir à distance de lui. Sous le voile, il devinait qu'elle l'observait attentivement pour juger ses goûts, ses préférences et son apparence.

- Je suis Yae Mina, dit-elle, et sa voix était étrange, très profonde et très calme, mais pas désagréable. Je remplacerais Yeong-Ja pour ce soir.

- Est-elle souffrante ?

Il aimait bien Yeong-Ja, comme il aimait bien beaucoup de gisaengs (sauf une). Elle était capable de jouer du gayageum selon un répertoire remarquablement varié et elle ne l'incitait jamais à rien d'autre. C'était une des premières gisaengs qu'il avait côtoyé individuellement, après Yun-Seo.

- Non, répondit l'autre gisaeng, celle dont il ne voyait pas le visage. Juste demandée ailleurs. La période est très chargée.

- C'est ce que j'avais entendu, lui confirma t-il.

Il se demandait pourquoi elle cachait son visage, ce qu'il pouvait y avoir sous le voile. Sa voix était très douce, presque timide, et elle avait des accents apaisants, des accents de (sommeil).

- Voulez-vous que je la rappelle ? Demanda t-elle prudemment.

Ses mains étaient posées sur son genou, à la manière habituelle des gisaengs. Elles étaient très longues, très blanches et très fines.

- Non, répondit Dong Soo en secouant la tête. Non, pardon, je ne voulais pas dire ça.

Il hésita, puis ajouta :

- Je crois que c'est la première fois que je vous vois.

- Je viens d'être engagée, l'informa t-elle, et sa voix avait pris une inflexion nouvelle (murmure). Je n'étais pas revenue à Hanyang depuis longtemps.

Dong Soo prit la carafe posée en face de lui. Elle l'appelait depuis des heures.

- Alors vous êtes comme moi, lui dit-il.

Il la sentit sourire. Peu importe le voile, pensa t-il, peu importe. Il accusait la fatigue de la journée, et il se rendit compte qu'il aurait voulu qu'elle parle encore un peu (murmure).

Elle continuait de le regarder sous son voile, paisible et immobile comme une statue. Les couloirs renvoyaient les gloussements des autres gisaengs et l'agitation des banquets qui prenaient place aux quatre coins de la maison. Ils étaient seuls.