Chapitre 26
Adulte
Brienne aurait donné n'importe quoi pour que la pharmacie du Roc contienne un véritable antidouleur digne de ce nom et un médecin capable de faire quelques points de suture, mais évidemment, ce serait trop demandé. Et elle n'a pas envie de se laisser traîner à l'hôpital. Elle ne va pas si mal que ça, elle refuse de voir les couloirs blancs, de sentir l'odeur aseptisée, elle refuse…
Mais face aux Stark et aux Lannister, elle s'incline, épuisée. L'ambulance interdit qu'on y introduise un animal, et Arya doit retenir Nyrah de toutes ses forces pour empêcher la chienne de se jeter dans le véhicule quand on y charge sa maîtresse. Le seul qui refuse qu'on le laisse sur place, c'est Jaime. Il fixe les soignants avec un regard de meurtrier et dit simplement : « Si vous voulez que je parte, il faudra me tuer. »
Personne n'insiste.
Le trajet jusqu'à l'hôpital est interminable, douloureux malgré la morphine, et tout ce que Brienne parvient à retenir, c'est la façon dont Jaime lui répond de manière laconique quand elle lui demande si la police a bien pris en charge Euron. Le regard hanté, Jaime ne la quitte pas des yeux, lui assure qu'une deuxième ambulance les suit, avec Euron et plusieurs flics, et qu'il va s'en sortir.
Le reste est flou.
Quand Brienne reprend connaissance réellement, elle est en chemise d'hôpital, allongée sur un lit dans une chambre unique, au milieu des machines et du désinfectant. La nuit a laissé place au jour, qui entre timidement par la grande fenêtre qui donne sur une végétation dûment orchestrée – une végétation domestiquée, dans ce que Brienne déteste le plus. Mais le décor lui échappe comme elle prend connaissance de son état.
Ses mains ont disparu sous les pansements, ses côtes la tirent douloureusement, et elle n'a pas besoin d'y passer les doigts pour sentir les points de suture et les compresses de gaze qui les protègent. A l'engourdissement de sa jambe, elle suppose que sa cuisse droite a subi le même sort.
Trois estafilades dans le flanc, une coupure profonde dans la cuisse et une série d'autres coupures, plus petites, sur les doigts et les mains.
Merveilleux…
Elle a terminé son examen quand elle réalise que Jaime est là, assis dans un fauteuil bon marché, les doigts serrés sur un gobelet de café fumant. Il la regarde sans un mot, mais ses yeux sont un tourbillon d'émotions contradictoires. Il a des cernes, du sang autour des pupilles. Il semble n'avoir pas dormi depuis la nuit.
Avant qu'il puisse dire quoi que ce soit, elle le devance :
- Ta sœur va bien ?
Jaime la dévisage de longues secondes, ouvre la bouche, la referme sans un mot, opine du chef. Il hésite, puis pose son gobelet sur la table roulante qui sert au repas et il approche la chaise, juste assez près pour prendre la main de Brienne avec précaution. Elle lui serre les doigts gentiment.
- Euron va finir en taule, murmure Jaime, et sa voix est éraillée. Tyrion et mon père vont le crucifier.
- Dommage pour toi, commente Brienne avec un sourire douloureux. Je suis sûre que tu veux sa tête.
Le chuchotement qui lui répond est si bas qu'elle l'entend à peine.
- Maintenant plus que jamais.
Elle presse un peu plus les doigts de Jaime, mais il n'y a plus de rage dans ses yeux verts, il paraît simplement… perdu, peut-être ? Bouleversé, certainement. Il semble exténué, et ses yeux se colorent davantage, jusqu'à ce que leur rougeur ne puisse plus être attribuée à la fatigue, mais aux larmes contre lesquelles il lutte. Brienne hésite, puis lâche la main de son collègue pour lui saisir difficilement l'épaule et l'attirer vers elle. Leurs fronts s'entrechoquent tout doucement, comme un soupir.
- Alors, murmure Brienne, que dirais-tu de voir ton père danser sur I like move it ? Sansa a réussi à lui faire faire quelques pas, et je crois avoir vu Bran filmer toute la scène.
Un soubresaut contre sa peau lui fait penser que Jaime esquisse un sourire, mais un instant plus tard, c'est une larme qui lui tombe sur le visage. Brienne hésite, sa main serre et relâche l'épaule de Jaime, elle a la gorge sèche, la tête creuse.
- Respire, dit-elle en désespoir de cause. C'est rien, tout va bien, c'est…
- Ferme-la, hoquète Jaime. Sérieusement, ferme-la.
Alors Brienne se tait, et malgré sa gêne, elle étreint le corps tremblant contre le sien.
.
Brienne peut sortir dès l'après-midi. Ses blessures ne sont pas particulièrement graves, mais elles restent douloureuses. Bien déterminés à racheter le scandale qu'il essaye d'étouffer, Tywin a offert l'asile à toute la troupe des Stark pour plusieurs jours. Quand Jaime et Brienne franchissent à nouveau le seuil du château, les invités sont tous partis ou presque, il en reste un ou deux que Tyrion désigne comme des avocats aux dents longues, prêts à tout pour détruire les ennemis des Lannister. Brienne n'écoute pas tout. Elle retrouve Nyrah avec soulagement, rassure Rickon que la vue du sang a profondément choqué. Elle joue avec la canne sur laquelle elle s'appuie, lui raconte des bêtises en faisant croire qu'elle pourra enfin prendre des vacances, puisque les médecins lui interdisent de se tenir debout trop longtemps avant deux bonnes semaines. Tout le monde sait qu'il faut d'ordinaire la menacer pour réussir à lui faire prendre des vacances, mais Rickon laisse couler, et ils plaisantent dans le salon des Lannister. Cersei est là, elle aussi, occupée dans une discussion avec Osha, qui semble assez à l'aise pour ne pas entraîner la mère de famille sur une pente trop glissante. Arya et Bran se chargent d'occuper Tommen et Myrcella. Sansa a pris les rênes, et Brienne comprend que la jeune Stark s'est alliée à Tyrion pour savoir comment déposer une plainte et mobiliser des avocats compétents elle aussi. C'est un sentiment étrange que celui de comprendre que, sans avoir été concertée, on est déjà placée sous la protection d'un clan dont la cheffe n'a que vingt-et-un ans.
Brienne remarque vaguement que Cersei a l'air dévasté, mais un peu plus vivante qu'à la soirée. Elle note ça dans un coin de sa tête, mais se concentre surtout sur Nyrah qui se love contre ses jambes et lui donne des coups de langue chaque fois qu'elle se croit oubliée.
Quand vient le moment d'aller se coucher, Brienne comprend qu'elle ne va pas se défaire de Jaime. Il la suit partout et, elle doit l'admettre, elle ne pourra pas se déshabiller toute seule, mais la perspective qu'il l'aide la tétanise. Il est sorti de la chambre d'hôpital quand une aide-soignante est venue l'aider, et la jeune femme voudrait avoir encore cette aide-soignante avec elle. Bien sûr, Osha a une formation médicale, mais elle est déjà occupée avec Bran et les soins du soir – sans parler de l'autorité qu'elle doit déployer sur Rickon pour le mettre au lit. La pauvre nordienne est autant une infirmière à domicile qu'une nurse dévouée à la famille. Brienne ne veut pas ajouter à sa charge. Déjà qu'Arya a gentiment attiré Nyrah dans sa propre chambre pour s'occuper de la sortir, avec les autres chiens.
- Tu ne vas pas me lâcher, pas vrai ? soupire Brienne d'un air las qui, elle l'espère, masque son malaise.
- Plutôt crever, répond Jaime d'un ton parfaitement sérieux.
Il a refermé la porte de la chambre d'amis qu'on a attribué à Brienne. Initialement, elle avait la même chambre qu'Osha, mais le départ des invités a poussé Tywin à réorganiser les pièces, et elle est désormais seule dans la vaste chambre. La salle de bain attenante est immense et lumineuse, digne d'un hôtel.
- Comment va ta sœur ? demande Brienne en s'asseyant sur le bord du lit.
Elle essaye de se pencher pour enlever ses chaussures, mais les points de sutures sur ses côtes tirent d'un coup sur la peau, et elle se crispe en grimaçant. Jaime la repousse de sa prothèse et s'agenouille. Malgré elle, Brienne sent le rouge lui monter aux joues.
- Elle m'a juré que c'était la dernière fois qu'elle acceptait les avances d'un homme qui la battait, répond Jaime en dénouant lentement les lacets. Et que c'était aussi la dernière qu'elle laissait notre père lui imposer une relation pour des raisons d'affaires.
- Il y a des baffes qui se perdent, commente Brienne.
- Tyrion est de ton avis. Il ne frappera jamais notre père, mais il a offert à Cersei de lui trouver un très bon avocat indépendant si elle était à nouveau contrainte à quoi que ce soit par notre père. Et pour une fois, je crois bien qu'elle a accepté l'aide de Tyrion. Ce qui prouve bien que tout peut arriver.
Il abandonne une chaussure, attaque la deuxième.
- Ils ne s'aiment vraiment pas, pas vrai ? questionne doucement Brienne.
- Cersei hait Tyrion depuis toujours, et il a appris à le lui rendre. Mais elle est en train de changer. Et si ça peut l'aider à protéger ses enfants, elle pactisera avec n'importe qui.
Jaime se débarrasse de la deuxième chaussure, se relève pour aider Brienne à s'extirper de son pull. Même si ses côtes ne sont pas endommagées, la peau tire si douloureusement que chaque mouvement est difficile. Les antidouleurs ne font plus tout à fait effet, il faudra en reprendre avant de se coucher, sinon la jeune femme n'aura aucune chance de s'abandonner au sommeil.
Il y a quelque chose d'éteint dans le regard de Jaime alors que Brienne émerge de son pull. Quelque chose qu'elle n'aime pas.
- Il y a quelque chose qui ne va pas ?
Un instant, Jaime la dévisage. Pendant cet instant, Brienne croit qu'il ne répondra pas, puis :
- Tu t'es faite poignarder.
- Arrête de dramatiser ! soupire-t-elle. C'était un foutu couteau du service de table, pas une arme de boucher. Il n'a touché aucune artère et aucun os. Il est dans un état bien pire que moi, maintenant.
- Sauf que je me branle qu'il souffre ! explose Jaime. Au contraire ! Plus il dérouillera, plus je penserai qu'il existe un minima de justice !
Brienne n'a pas bougé d'un millimètre alors qu'il hurlait en se redressant. Ils se défient du regard plusieurs secondes interminables et, lentement, la poitrine de Jaime se dégonfle. Il fait volte-face et s'engouffre dans la salle de bain, où Brienne entend qu'il remplit un bain. Elle sent une peur glacée s'insinuer dans ses veines. Elle a évoqué plus tôt dans la journée qu'elle voulait profiter d'un bon bain relaxant, mais depuis, elle a réalisé qu'elle ne pourrait pas rentrer dans la baignoire et a fait une croix dessus.
Jaime sait qu'elle ne pourra pas enjamber le rebord de la baignoire.
- Tu ne comptes quand même pas me mettre au bain ?
Brienne aurait aimé réussir à insuffler assez d'autodérision à sa phrase pour paraître détendue, mais c'est un échec. Elle se sent nauséeuse. Elle a mis deux ans à se convaincre de se baigner à nouveau en piscine, incapable qu'elle était avant de se confronter au regard des autres. Mais sa peau, hormis les médecins, plus personne ne l'a vue depuis… depuis ce beau menteur qui lui parlait mariage, avant de lui révéler le pari qu'il avait fait. Avant de lui dire que, franchement, « pour quelle autre raison aurait-il été jusque-là » ?
Avant de lui faire comprendre qu'elle ne pourrait jamais prétendre à mieux que des coups d'un soir et des enfoirés avides de plaisanteries qui joueraient de ses espoirs.
Combien de temps cela fait-il, maintenant ? Presque trois ans, lui semble-t-il.
La tête de Jaime apparaît dans l'encadrement de la salle de bain.
- Tu pues l'hôpital, et tu veux un bain. Alors à moins que tu puisses sauter dans la baignoire toute seule, oui, je crois que je vais t'aider.
- Et ça ne t'as pas effleuré l'idée que je puisse ne pas apprécier l'idée ?
- T'avais pas l'air d'en faire un fromage à l'hôpital, rétorque Jaime d'un ton acide. On est adulte, oui ou merde ? Tu ne crois pas qu'on puisse être au-dessus de ça ?
Adultes, oui, ils le sont, bien sûr… Mais c'est tellement plus. Brienne ne se considérait pas comme particulièrement pudique avant que ses rêves ne volent en éclats lors d'une humiliation publique. Avant, avec Renly, les choses ne se posaient pas de la même manière. Une fois passée l'adolescence et ses angoisses, l'âge adulte leur a apporté une sorte d'entente, de pudeur bien particulière qui pouvait les conduire à se retrouver presque nus l'un en face de l'autre sans que ça ne pose de problème. Ils étaient adultes, oui, et parfaitement au courant que l'autre ne ferait rien, n'éprouverait même rien. Il n'y avait eu aucune attirance, aucune ambiguïté entre eux. Brienne avait réussi à enterrer ses sentiments à sens unique, et Renly… Renly était Renly.
Mais être adulte n'a rien à voir avec la nudité et la sagesse face à elle. Être adulte, aux yeux de la jeune femme, tient davantage à savoir vivre chaque jour sans le meilleur ami qu'elle ait jamais eu. Sans son soutien et ses conseils. Lui aurait su quoi faire à cet instant.
Comme elle ne répond pas, Jaime la dévisage et ajoute :
- Ou alors tu ne me fais pas confiance ?
Le feu de la honte prend Brienne au visage, et elle détourne les yeux. Que croit-elle ? C'est bien de l'amitié qui transparaît de son collègue, et elle lui en est reconnaissante, mais l'idée qu'il puisse… qu'il puisse quoi, d'ailleurs ? Elle n'a rien à offrir. Personne ne l'a jamais regardée à deux fois sans attendre quelque chose en retour. Et le ton sur lequel Jaime dit ça… Elle ne veut pas croire que ce soit moqueur, elle veut se persuader qu'il parle ainsi parce qu'entre eux, la confiance devrait être absolue, après tout ce qu'ils ont enduré.
Elle le rejoint près de la baignoire sans dire un mot, et quand il entreprend de la déshabiller, elle l'aide en fuyant son regard.
Être adulte c'est aussi cela : savoir quand ses rêves s'étiolent pour ne devenir que des mirages sans espoir de réalisation, et apprendre à se satisfaire de ce que l'on a. Apprendre à voir ses propres limites.
Même quand celles-ci vous réapprennent sans arrêt que vous ne méritez pas de connaître ces choses que les autres tiennent pour acquises.
