Chapitre 10.
Pour le repas, en bons touristes que nous sommes pour la journée, nous prenons un hot-dog au premier snack que l'on croise dans le parc. Je vais m'asseoir sur le premier banc que je découvre disponible et mes parents m'y rejoignent plus doucement. Je n'ai pas suivi la discussion, j'entends simplement ma mère s'arrêter en pleine phrase, ce qui me fait relever la tête vers elle, la bouche pleine. Heureusement pour moi, je n'ai pas besoin de lui demander ce qu'elle a, juste à suivre son regard.
Face à nous, derrière les arbres, se dresse la tour qui appartenait à Stark confiée par la suite aux Avengers. Ou plutôt, ce qu'il reste de cette tour.
- Pourquoi ils ne la détruisent pas ? Elle tombe en ruine de toute manière, grommelle ma mère.
- Peut-être que ce serait mal vu de péter la tour des Avengers alors qu'ils bossent pour le bien de la planète ? je propose sur le ton de l'évidence.
- Rappelle-moi à cause de qui l'intelligence artificielle a fait s'envoler la Sokovie en prévoyant d'exterminer la race humaine ? A cause de qui un taré a créé le mandarin pour s'en servir de couverture ?
Je ne réplique rien, et me contente de regarder une nouvelle fois le building en reprenant une bouchée. Ma mère n'est pas extrémiste dans ses propos en temps normal, mais quand il s'agit de Stark – ou plus largement de super-héros – elle a tendance à s'emporter. Mon père non plus ne parle pas, sous couvert de manger. Ça a au moins le mérite de clore rapidement la discussion et le ton redevient léger quand je leur demande ce qu'ils veulent faire ensuite.
Au final, nous nous promenons tranquillement dans l'Upper East Side le reste de l'après-midi, et reprenons finalement le bus pour rentrer chez nous.
- J'en peux pluuuus, je me plains en me posant sur une chaise de la salle à manger.
- Petite nature, se moque mon père.
- C'est vrai qu'on a bien marché, me rassure ma mère.
J'acquiesce lentement, et détourne mon attention lorsque je perçois du mouvement par la fenêtre de la cuisine.
- On a des invités ? je questionne.
- Non, réplique ma mère.
- Alors c'est une affirmation, on a des invités, je répète.
L'instant d'après, quelqu'un toque à la porte et mon père, qui est le plus près, ouvre en plissant légèrement les yeux face aux arrivants.
- Bonjour ! s'exclame une femme d'âge mûr. Nous sommes vos voisins, à quelques maisons près. Nous n'avons pas eu le temps de nous croiser jusque-là, mais nous tenions à nous présenter.
- C'est vous qui nous avez offert le gâteau l'autre jour ? suppose ma mère en approchant après avoir salué nos voisins. Il était délicieux.
Je décroche de la discussion et les vois finalement rentrer dans le hall en se présentant, eux et leur fils. Mon père me jette un regard réprobateur, l'air de me dire « bouge tes fesses et viens te présenter aussi ». Face à cette charmante réprimande silencieuse, je m'exécute.
- Voici notre fille, Naia, lance mon père en m'attrapant par les épaules.
- Bonjour. Salut Luke.
Il me répond, un peu gêné par le conseil de famille qui s'est installé dans notre hall d'entrée ce que je ne peux que comprendre. Le regard de ma mère m'indique qu'elle ne voit pas d'où nous nous connaissons déjà. Elémentaire pourtant.
- C'est lui qui a apporté le gâteau et c'est moi qui l'ai réceptionné.
Les adultes hochent la tête, tout semblant s'éclaircir pour eux et mes parents proposent que nous allions tous dans le salon. Nos invités improvisés affirment ne pas rester longtemps, ce qui s'avère au final être vrai. Néanmoins, dans ce laps de temps, je me retrouve à discuter un peu seule avec Luke, qui est plutôt timide, mais pas méchant. Nous échangeons nos numéros de téléphone avant qu'ils ne partent et la soirée se conclut par un petit repas en famille, avant que je ne m'écroule dans mon lit pour y dormir à poings fermés.
...
Je relis une énième fois mon cours de chimie que je connais déjà par cœur depuis un moment, le tout dans la joie et la bonne humeur, soit en soupirant. Quelques feuilles volent de mon bureau, ce qui m'agace encore plus et je les ramasse au sol depuis ma chaise en manquant de dégringoler.
J'en ai marre de bosser, mais aujourd'hui je n'ai pas grand-chose d'autre à faire. Ma mère s'est lancée dans une grande activité cuisine, mon père a décidé de passer la tondeuse dans le jardin. Il a raison de profiter de l'extérieur, il fait beau aujourd'hui.
Après m'être forcée à me reconcentrer sur mon cours, mon téléphone vibre. En fait, le ciel veut que je ne bosse pas, c'est pas vraiment ma faute.
Suite à cet argument idiot mais qui me suffit, je saisis mon téléphone pour y découvrir un message de Luke.
« Tu fais quoi ? »
Certes, on pourra repasser pour l'originalité, mais je suis même prête à répondre à ce message pour arrêter de travailler quelques instants.
« J'essaie de trouver un sens à ma vie. »
La réponse arrive quelques instants plus tard.
« Tu veux essayer d'aller le chercher dehors ? »
Alors ça, carrément. Tout plutôt que de rester enfermée ici encore plus longtemps. Nous convenons de nous retrouver dans cinq minutes dans la rue, donc je me dépêche d'enfiler des chaussures. Je déboule dans le hall d'entrée tandis que la tête de ma mère apparaît depuis la cuisine.
- Tu vas où ?
- Je sors avec Luke, j'ai fini de bosser.
- Ah, très bien, répond-elle en souriant. Il a l'air gentil ce garçon, ses parents le sont en tout cas.
- Ouais, à plus tard ! je m'exclame avant de refermer la porte derrière moi.
En dévalant les quelques marches du perron, j'aperçois déjà Luke qui traverse la rue pour venir à ma rencontre.
- Salut, lance-t-il. Alors, tu déprimais ?
- Je révisais, ce qui en soit, revient au même.
Un petit sourire moqueur se dessine sur son visage, mais il finit par hocher la tête.
- Tu veux aller quelque part en particulier ?
Je hausse les épaules en répliquant.
- Je ne connais pas le coin et Central Park est trop loin, alors comme tu veux.
- Central Park ? Tu sais qu'il y a aussi des parcs dans le Queens ?
- J'ai pas eu le temps de regarder encore, j'explique.
- Eh bien on y va si tu veux.
D'un geste des mains, je l'incite à passer devant, mais nous finissons par marcher côte à côte sans parler. A se demander si sortir avec lui était finalement une bonne idée.
- T'habites ici depuis toujours ? je finis par demander, espérant lancer un sujet de discussion pour supprimer ce silence légèrement malaisant.
- Euh, ouais. Pas toi je suppose ?
- J'ai emménagé la semaine dernière, je lui rappelle en ricanant.
Il m'imite et semble gêné, comme s'il se rappelait tout juste de ce détail.
- T'aurais pu avoir vécu dans un autre quartier de New-York.
- Je viens de Miami.
Il opine lentement et ne réplique rien. Le silence revient et je me triture les méninges pour chercher autre chose. En réalité, je n'ai pas à réfléchir longtemps.
- Dis, tu m'amènes en Californie ou quoi ? Ça fait au moins vingt minutes qu'on marche.
- C'est au bout de la rue, précise-t-il posément, ne semblant même pas remarquer mon ton railleur.
Effectivement, après une centaine de mètres, nous débouchons sur une avenue passante et en face, un parc.
- Ça a l'air grand, je commente alors que nous traversons par le passage piéton.
- Il l'est. Autant sinon plus que Central Park je pense.
- Cool.
Sitôt que nous y entrons, le bruit du passage des voitures derrière nous semble s'amenuiser, l'air se purifier. J'ai l'air d'exagérer, mais vraiment, j'aime les parcs. C'est tranquille, personne n'y est pressé ou énervé, c'est juste… Relaxant. Et cette fois, le silence avec mon voisin ne me gêne pas. Je me sens directement apaisée en entendant les oiseaux chanter, quelques enfants rigoler ensemble et les feuilles remuer quand il y a du vent.
Nous marchons un bon moment, en discutant de temps à autres. En réalité, c'est surtout que Luke me balance quelques infos sur le par cet les environs, mais rien de transcendant.
Alors que j'observe les gens assis dans l'herbe sur le retour, je tique et fronce les sourcils, pas certaine de moi. Pour vérifier, je m'approche du gazon, faussant compagnie à Luke qui le remarque cependant rapidement puisque je l'entends me suivre avec un peu de retard.
- Peter ? je demande en arrivant à deux mètres de lui.
Mon camarade relève brusquement la tête de son bouquin, et me fixe un court instant l'air totalement perdu. Visiblement, tout comme moi, il ne s'attendait pas à me croiser ici.
- Naia ?
- Non, je suis sa jumelle.
Je lève de suite les yeux au ciel pour qu'il comprenne que je plaisante et il hausse les sourcils l'air faussement blasé en réponse. Ah, il se fait enfin à mes remarques.
- T'es venu tout seul ?
- Bah non comme tu vois, je suis avec mon pote imaginaire, Franck, réplique-t-il en mon montrant le vide à côté de lui.
Un sourire moqueur se dessine sur mon visage et je finis par pouffer.
- Toi en revanche t'es pas seule, reprend Parker en désignant du regard le garçon derrière moi.
- Ah, ouais. Peter, c'est Luke, mon voisin.
Ce dernier réplique un timide bonjour, auquel mon ami répond poliment avant de reporter son attention sur moi.
- Je vais peut-être te laisser bosser, je conclus en percutant que le livre sur ses genoux est en fait le manuel de chimie. On rentrait de toute façon.
- Ok. On se voit demain de toute manière.
Son affirmation passe presque pour une question à son ton et je confirme en hochant la tête, avant de lui dire au revoir.
Après quelques mètres à avancer en silence, Luke se tourne légèrement vers moi.
- C'était qui ?
Je ne mets qu'une seconde à réaliser que je ne les ai qu'à moitié présenté. Oups.
- Peter, c'est un ami, on est au lycée ensemble.
La réponse semble lui convenir puisque je le vois acquiescer, puis finalement sourire.
- Un ami hein ?
Ok c'est peut être rapide effectivement.
- Oui, enfin autant qu'on peut appeler quelqu'un « ami » au bout d'une semaine, je corrige.
Une nouvelle fois, le garçon hoche la tête et nous poursuivons notre route.
- Au fait, t'es dans quel lycée ?
- Midtown Sciences and Technologies School.
Même s'il ne me fait pas face, je le vois ouvrir de grands yeux alors que je vérifie l'endroit où je marche pour ne pas rentrer dans quelqu'un.
- Ah ouais ! Ça explique pourquoi je ne t'ai jamais vue à l'école, je pensais que tu étais dans le lycée de notre quartier.
- Et nope. Mes parents sont très branchés sciences, faut croire que ça a déteint sur moi.
A partir de là, Luke semble lancé et me questionne sur mes différentes matières, sur ce que je veux faire plus tard, sur les clubs auxquels je fais partie. Le trajet du retour passe plutôt vite en fait, ce que je capte une fois que nous arrivons dans notre rue.
Quand j'arrive devant chez moi, je m'apprête à saluer mon voisin, mais il me devance.
- Dis, t'aurais du temps pour qu'on bosse ensemble éventuellement ?
Je suis totalement prise au dépourvu. Il me faut quelques secondes pour y songer et finalement répondre.
- A vrai dire, mis à part le mardi, mes journées sont plutôt chargées.
- Je suis libre le mardi, sourit-il. Ça te dirait ?
Je ne sais pas si ça me « dirait », mais j'ai l'impression de ne pas vraiment avoir le choix. Ceci-dit, après une fraction de seconde de réflexion, travailler à deux peut-être moins gavant que bosser seule. Et Luke n'est pas méchant, il semble même s'ouvrir au fil du temps.
- Ça marche.
Il sourit franchement.
- A mardi alors, lance-t-il avant de repartir chez lui.
