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À peine avait-il mis un pied hors de l'âtre de la cheminée que Harry fut accueilli par un brouhaha assourdissant causé par la foule amassée dans l'Atrium du Ministère. Surpris, le jeune Auror se demanda un instant s'il n'avait pas loupé un mémo sur un quelconque événement organisé par un Département ou un autre. Il jeta un rapide coup d'œil vers sa montre - il était en retard et cela n'avait pas changé - et se fendit avec difficulté un chemin vers le lobby, grommelant et injuriant quiconque se trouvait sur son passage. Il réalisa, en apercevant les appareils photo, calepins et plumes à papotes en action, qu'il s'agissait pour la plupart de reporters.

Une fois parvenu non sans mal jusqu'au Département des Aurors, il poussa la porte d'entrée et, tout en regardant derrière lui, demanda à haute voix à personne en particulier : "Pourquoi il y autant de journalistes dans l'Atrium ? Qui a averti la presse ?"

Rose l'attrapa vivement par le bras avant qu'il ne puisse continuer à -non pas râler, mais- s'exprimer et lui fit signe de se taire. Il lui jeta un regard sombre mêlé de confusion et leva la tête pour observer le reste du bureau d'ordinaire si bruyant à cette heure de la matinée, mais bien silencieux ce jour-là.

Tous les Aurors étaient debout en rang d'oignons, écoutant solennellement le discours du Directeur Général du Département des Aurors. Ce dernier n'apparaissait ainsi que rarement, préférant rester pompeusement cloîtré dans son grand bureau, situé à l'autre bout du Niveau Deux, occupé à dorer l'image de son service auprès des hautes instances du Ministère. Harry n'avait que peu de doutes quant aux raisons de sa visite à cet instant.

-Tous les regards du Monde Magique sont rivés sur vous aujourd'hui, déclara le Directeur. Je veux toutes les équipes des Sections Une, Deux et Trois sur l'affaire. Non seulement, vous vous concentrerez sur l'enquête, mais je veux également que toutes les affaires possiblement liées à Spencer soient ré-examinées avant que vous ne commenciez l'investigation.

Son ton était autoritaire et sans appel, accentué par sa posture guindée et ses élégantes robes bleu nuit. Il se tourna vers Jack qui se raidit en sentant l'attention de l'homme sur lui.

-Vous avez parlé de cinq meurtres, c'est cela ?

-Non, Directeur, intervint soudain Gabriel, le regard rivé droit devant lui.

Tout le monde se tourna vers ce dernier, une vague de chuchotements traversant le bureau.

-Si on inclut celui d'Édimbourg, il y a quelques semaines, cela fait six, ajouta le jeune officier, imperturbable.

Le Directeur se tourna et s'avança lentement de lui, tel un prédateur s'approchant de sa proie.

-Lieutenant Gabriel Corner, c'est bien ça ? demanda-t-il d'une voix condescendante. Vous êtes celui qui a laissé filer Donnie Spencer. Pour quelles raisons l'avez-vous donc laissé fuir ?

-Lors de son arrestation, il y a deux ans, il n'a reconnu aucun des meurtres, poursuivit Gabriel, ignorant les remarques du Directeur. Je trouve étrange qu'il se mette soudain à nous appeler et à avouer ses crimes. C'est un excellent menteur. Vu que les méthodes utilisées sont identiques, je pense qu'il faut approcher ces affaires de la même façon.

-C'est ce que vous pensez ? lâcha son supérieur, un léger rictus amusé apparaissant sur son visage strict. Vous êtes un jeune homme intéressant. Apportez-moi des résultats, alors seulement, je ne questionnerai pas votre jugement.

Il marqua un bref silence avant de s'adresser de nouveau au reste du Département.

-Je tiens aussi à inclure dans l'équipe d'investigation le Professeur James Wellick, en tant que profiler. Chef Sloper, je compte sur vous pour me transmettre les avancées de l'enquête. Y en a-t-il parmi vous qui ne connaissent pas le suspect ?

Les Aurors secouèrent la tête, toujours en silence.

-C'est ce que je pensais. Alors faites en sorte d'arrêter cet homme, conclut-il sèchement.

Une fois le Directeur et le reste de son équipe partis, Liam sembla se liquéfier sur place et Rose poussa un soupir de soulagement.

-Ça n'a pas changé, je peux toujours pas piffrer les hauts responsables, grommela Harry, les mains sur les hanches.

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Jack leur avait donné une heure avant de se rassembler pour la réunion, le temps de chercher les dossiers nécessaires et d'appeler le professeur Wellick.

Harry était assis à son bureau, à côté du Lieutenant qui était au téléphone, en pleine conversation. L'attention du jeune Auror était dirigée vers Kevin ; il avait découvert que la petite plante attrapait parfois des gâteaux posés à portée de ses petits bras pour les manger et il s'amusait à piquer les différentes réserves de nourriture de Rose pour lui en donner. Tout en tendant une chips à la boule de mousse, il écouta distraitement la discussion de son partenaire.

-Donnie Spencer vous a appelé ? demanda une voix tout juste audible à l'autre bout de la ligne.

-Oui. Pour nous mentir et affirmer ne pas être le meurtrier de l'affaire d'Édimbourg. Je vous appelle pour vous demander une faveur. J'espérais que vous pourriez jeter un œil sur les rapports d'autopsie de ses précédentes victimes. J'aurais peut-être d'autres affaires à ajouter, mais je vous recontacterai à ce sujet.

-Très bien. Je vais faire mon possible. Faites attention à vous, Lieutenant. J'ai un mauvais pressentiment quant au fait qu'il se mette soudain à vous contacter.

-Je comprends. Merci pour votre aide.

Il raccrocha et soupira. Il y eut un instant de silence, interrompu par le son de croustillement qu'émit Kevin en avalant sa chips, et Harry se tourna vers lui.

-C'était qui ?

-Le Docteur Adler. Je lui ai demandé une faveur.

-Tu le connais bien, ce médicomage, non ? demanda le jeune Auror avec curiosité.

-Il m'a souvent aidé lors de précédentes enquêtes, acquiesça son partenaire. C'est un excellent légiste et un bon partenaire d'échecs.

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La porte de la salle de conférence se referma et les Aurors prirent place autour de la grande table, face au tableau translucide qui trônait au fond de la pièce. Debout à côté de celui-ci, Gabriel commença le briefing de l'équipe d'investigation avec aisance et autorité.

-Notre objectif, Donnie Spencer, est un tueur en série qui est suspecté d'avoir tué six femmes, dont sa propre épouse, énonça le Lieutenant d'une voix assurée. La victime de la première affaire, qui s'est déroulée en 2009, s'appelait Anna Laverty, trente-six ans au moment des faits.

D'un mouvement fluide de baguette, il fit apparaître les informations récapitulatives de l'enquête sur le tableau aux côtés des photos de la victime, avant sa mort.

-Elle a épousé Spencer en 1996. En 2009, ses parents ont signalé sa disparition après plusieurs jours sans aucun contact. Spencer avait alors été entendu comme témoin et avait déclaré qu'elle s'était enfuie en compagnie d'un homme avec qui elle entretenait une liaison. Par la suite, il a été confirmé qu'elle voyait un banquier qu'elle avait rencontré au club de sport.

Le jeune officier marqua une brève pause et fit glisser une nouvelle photo de la victime sur le tableau, morte, et visiblement depuis un certain temps.

-Huit mois plus tard, son corps a été retrouvé dans un sous-bois au sud de la capitale, un bas de nylon autour du cou. Spencer avait de nouveau été entendu, cette fois-ci comme suspect, mais avait été relâché, faute de preuves. Au moment de l'affaire, il n'y avait aucun indice qui le reliait au meurtre. C'est à partir de là que tout a commencé.

S'ensuivit sur le support translucide un défilement de photos, souvenirs et informations.

-La deuxième victime s'appelle Melody Fletcher, vingt-trois ans, étudiante en magizoologie. La troisième victime, Lisa Burton, vingt-sept ans, employée du Ministère. Ces meurtres, dont le mode opératoire était similaire, ont eu lieu à deux ans d'intervalle dans le secteur du sud-est de Londres.

Le souvenir suivant, Harry l'avait déjà vu. Celui de la Sedan blanche du suspect devant l'hôpital et de la jeune femme y montant.

-Alors que le public commençait à oublier les affaires, Spencer laisse une trace pour la première fois. La quatrième victime, Chrissie Fernsby, vingt-cinq ans, guérisseuse à Sainte Mangouste. J'étais l'Auror en charge de l'enquête. Nous avons retrouvé un témoin qui avait aperçu la jeune femme monter dans une voiture et nous avons pu arrêter Spencer en tant que suspect. Le meurtrier me semblait trop audacieux et trop compétent, ne laissant ainsi aucun indice derrière lui, pour qu'il puisse s'agir de son premier meurtre.

Gabriel balaya l'assemblée silencieuse et attentive du regard et poursuivit.

-J'ai commencé à chercher des affaires avec le même mode opératoire et c'est ainsi que j'ai découvert que sa femme avait été tuée de façon similaire. Je l'ai interrogé, mais il a nié sa culpabilité. Comme vous le savez tous, il s'est enfui lors de son transfert en détention. Si j'avais réussi à l'arrêter à ce moment-là, le meurtre suivant n'aurait pas eu lieu.

Il s'interrompit à nouveau quelques instants, apparement rattrapé par les souvenirs de cette nuit-là, puis reprit son exposé.

-Voici la victime suivante. Julia Chaplin, vingt-quatre ans, stagiaire à Gringotts, retrouvée à Édimbourg. Enfin, la sixième et dernière, Oona Simpson. Dix-sept ans, élève à Poudlard en vacances chez ses parents et retrouvée morte il y a deux jours. Nous pouvons supposer que ces six meurtres ont été commis par Donnie Spencer, en considérant que toutes les jeunes femmes ont été agressées sexuellement, attachées, étranglées avec des bas de nylon. Elles avaient toutes la vingtaine sauf son épouse et Oona Simpson. Les faits ont également eu lieu dans le secteur du sud-est de Londres…

-Sauf pour Chaplin, elle a été retrouvée à Édimbourg. Ce n'est pas la porte à côté, intervint un Auror.

-Parmi les objets retrouvés dans les poches de son manteau, l'équipe médico-légale a retrouvé un portoloin. Il était programmé pour s'activer automatiquement à vingt-deux heures, ce qui explique que le corps ait été trouvé là-bas. Elle se trouvait non loin de son domicile, mais n'a pas été tuée sur place. Toutes ces affaires sont liées. Le professeur Wellick a également découvert quelque chose.

Il fit signe au jeune universitaire de se lever et lui laissa la parole.

-Toutes les victimes étaient vêtues de robes ou de jupes, déclara Wellick d'un ton neutre.

-C'est pas naturel pour les femmes d'être en jupe ? pouffa un Auror de l'autre côté de la table.

-Ça devait être des mini-jupes ! renchérit son équipier.

-Mais ce n'était pas toutes des femmes d'apparence moyenne ? demanda un troisième larron à leur côté.

-Si ce n'était pas le cas, aurait-ce été une raison valable de les tuer ? lâcha Rose, d'une voix peinte de fausse curiosité. Vous pensez que seulement certaines femmes méritent de mourir ?

Les trois Aurors ne répondirent rien, semblant rapetisser sous les regards désapprobateurs de leurs collègues.

-Le fait qu'elles étaient toutes vêtues de façon semblable pourrait être un élément essentiel de l'enquête, poursuivit Wellick, après un hochement de tête en direction de Rose. Si nous arrivons à découvrir la raison derrière l'obsession de Spencer pour les jupes, nous pourrons en savoir plus sur sa personnalité et pourquoi il tue.

-Peut-être à cause de la colère qu'a suscitée la liaison de sa femme ? tenta Liam, incertain.

-Vous avez une idée en tête, professeur ? interrogea Jack en tapotant son index sur la table pensivement.

-En fait, j'ai autre chose à partager, répondit-il.

Il se tourna vers Gabriel et lui adressa un signe de tête. Le Lieutenant leva sa baguette et de nouveaux clichés apparurent sur le tableau, les trois articles de la Gazette du Sorcier datant de 1985. Jack se redressa vivement dans sa chaise et laissa échapper une expression de surprise.

-Ce sont des affaires avec des victimes dont le profil est identique et qui datent d'il y a trente ans, commenta le professeur. Trois femmes d'une vingtaine d'années tuées près d'une banlieue sud-est de Londres en 1985. Donnie Spencer habitait par là à cette époque.

-Ces affaires… C'était… balbutia Jack en jetant un regard vers Harry.

Celui-ci hocha la tête puis prit la parole.

-Il y a quelque chose que tu ne sais pas cependant. Il y a eu d'autres meurtres, jusqu'en 1986.

-Pardon ? demanda Wellick avec surprise, son regard rivé sur le jeune Auror.

-À cette époque, Donnie Spencer avait été interrogé en tant que suspect, poursuivit ce dernier. Il avait été relâché parce qu'il avait un alibi, mais maintenant que j'y pense, ses parents ont probablement menti.

-Hé, le bleu ! interpella Rose. Comment tu es au courant des affaires des années 80 ? Tu en parles comme si tu y avais participé.

-C'est… C'est parce que le Chef m'en a parlé ! expliqua-t-il à la hâte en lançant vers ce dernier un regard insistant.

-Oui, c'est exact ! C'était ma première affaire en tant que jeune recrue ! Mais j'ai du mal à croire que ce lycéen est vraiment Donnie Spencer. J'ai toujours cru que le suspect était mort. Qu'est-il advenu de Spencer après ça ?

-Il a déménagé à Aberdeen avec sa famille en 1987, répondit le Lieutenant. Après ça, il a été hospitalisé dans le service de psychiatrie de Sainte Mangouste pendant huit ans. D'après son dossier, il n'avait pas particulièrement de maladie mentale.

-Mais attendez, attendez, intervint Jack en l'interrompant d'un signe de main. Si mes souvenirs sont bons, on nous avait dit que Spencer était un Cracmol. Il y avait des traces d'impacts de sorts sur les corps des victimes.

-Ses parents ont toujours caché les capacités de leur fils, sans doute par peur de son comportement et redoutant qu'il commette l'irréparable à Poudlard. Cependant, c'est bel et bien un sorcier et il sait parfaitement utiliser certains sorts. Il a d'ailleurs épousé une sorcière après sa sortie de l'hôpital. Et vous connaissez maintenant la suite.

-Il a donc quitté Londres juste après le sixième meurtre, en 1987, conclut Jack.

-Si on considère le fait qu'il a passé les huit années suivantes en institution, ça explique qu'il n'y ait pas eu de nouveaux cas de jeunes femmes tuées et tatouées durant ce laps de temps. Le suspect n'était pas mort, ajouta Harry en secouant la tête.

-Donc, si je comprends bien, l'affaire dont tu nous parlais quand on a retrouvé la jambe, c'était celle de Spencer ? demanda Liam, dont le visage s'éclaira devant cette révélation soudaine.

-Ah, mais oui, c'est vrai, ajouta Rose en hochant frénétiquement la tête. Tu parlais d'une enquête d'il y a trente ans. C'était ça, n'est-ce pas ?!

-Le meurtrier tatouait ses victimes sur le talon, commenta Jack. Claire Tenenbaum était la cinquième victime, mais avait survécu sans que nous ne le sachions. Après le sixième meurtre, il n'y a plus eu de nouveaux cas. Si ce n'est la disparition de Ha… De l'un de nos Aurors. Nous avons conclu que le meurtrier était sans doute mort.

-Mais attends, ça veut dire qu'il aurait changé de mode opératoire ? questionna Rose en se tournant vers le professeur avec un regard confus.

-C'est une possibilité, répondit Gabriel avant que l'universitaire ne puisse répondre. Ça peut être dans le but de nous déstabiliser. Nous avons pu établir un profil préliminaire avec les informations dont nous disposons.

-Nous avons affaire à un tueur à la fois organisé et désorganisé, expliqua Wellick à la suite du Lieutenant. Organisé, car il est incroyablement minutieux dans la réalisation de son crime, prenant soin de ne laisser aucune trace derrière lui, ce qui est la preuve d'un travail de préparation. Il ne connaissait pas les victimes et elles n'avaient aucun lien entre elles, si ce n'est leurs caractéristiques communes : jeunes, blanches, en jupe. Elles ont toutes été attachées et ont subi des violences avant la mort. Cependant, malgré les violences à caractère sexuel, les viols recensés dans les meurtres les plus récents étaient tous post-mortems, ce qui le signe d'un tueur désorganisé, probablement incompétent sexuellement. Il est resté vivre près du lieu de ses meurtres après 2009 et n'a jamais eu d'emploi stable ou qualifié, ce qui penche aussi en faveur de ce profil.

-C'est possible pour un meurtrier d'être les deux à la fois ? demanda un Auror dans l'assemblée.

-Être organisé et désorganisé n'est pas mutuellement exclusif. Certains tueurs moldus célèbres présentent ces caractéristiques : John Wayne Gacy, Jeffrey Dahmer ou encore Ted Bundy. Un tueur organisé peut devenir désorganisé quand il craint d'avoir été repéré par les autorités, l'inverse est aussi vraie quand un criminel désorganisé devient organisé et apprend à maquiller ses meurtres.

-Que penser de son appel téléphonique aux Aurors ? lança une jeune femme assise à côté de Harry. Est-ce que c'était un geste impulsif ?

-Les tueurs en série, surtout ceux qui entrent dans la catégorie des tueurs organisés, suivent en général les médias et la façon dont sont traités leurs meurtres. Il y a plusieurs cas de tueurs qui ont ainsi échangé avec les forces de l'ordre. Cela peut être un moyen de déranger l'enquête ou bien encore de satisfaire un besoin narcissique. C'était le cas du Zodiac, du Fils de Sam et du tueur BTK, pour ne citer que les plus connus. Dans le Monde Sorcier, nous n'avons jamais eu affaire à un meurtrier qui communiquait avec les Aurors auparavant, Spencer est le premier. Une chose est certaine, malgré son hospitalisation en psychiatrie, nous avons, face à nous, un tueur psychopathe et non psychotique.

-Nous allons attraper cette ordure, affirma Jack en guise de conclusion à la réunion. Gabriel, s'il te contacte à nouveau, je veux un rapport immédiat. Unité numéro une, allez interroger les familles des victimes pour vérifier que rien n'a été omis lors des investigations précédentes. Unité deux, je veux les relevés des témoignages, des interrogatoires et des listes de preuves. Ne laissez rien de côté. Monsieur Wellick…

-Je vais me rendre à Sainte Mangouste et interroger le médicomage qui s'était occupé de Spencer à l'époque. Il est possible que quelque chose nous ait échappé.

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Harry marchait silencieusement derrière le Lieutenant et le professeur Wellick, plongés en pleine discussion, le long du long couloir blanc qui menait vers l'aile psychiatrique de Sainte Mangouste. Les deux Aurors avaient proposé à l'universitaire de l'accompagner, curieux d'en apprendre plus sur les raisons de l'hospitalisation de Spencer. Ils avaient retrouvé la médicomage qui avait suivi ce dernier, toujours en activité dans ce service, et elle avait accepté de les rencontrer ce jour-là.

Assise derrière son grand bureau blanc, dans la pièce baignée de lumière, elle confia patiemment les souvenirs qu'elle gardait de son patient aux trois hommes attentifs.

-Il n'était pas psychotique, n'avait pas d'hallucinations visuelles ni auditives. Dans son cas, comme cela arrive parfois, c'est sa famille qui avait demandé l'institutionnalisation contre sa volonté. Ses parents ont fortement insisté pour qu'il soit hospitalisé.

-Pouvez-vous nous dire pour quelle raison ? demanda Wellick, tout en prenant des notes dans son petit carnet.

-Sa mère me répétait qu'il n'était pas sain d'esprit, répondit-elle, son regard clair fixé sur son interlocuteur. Qu'il n'était pas humain, qu'il ne fallait pas qu'on le laisse sortir. J'avais du mal à comprendre comment une mère pouvait affirmer ainsi que son propre fils n'était pas humain. Mais ce patient… M'a donné la réponse.

Elle marqua quelques secondes de silence, tournant la tête vers la fenêtre comme pour collecter ses souvenirs puis porta de nouveau son attention vers les Aurors.

-Il m'a dit avoir tué les chiens par curiosité. Il voulait savoir ce qu'il y avait à l'intérieur. Mais plus il recommençait, moins il y trouvait de plaisir. Puis il a dit, et je m'en souviens encore, qu'il se demandait ce que cela ferait de tuer un être humain.

Harry pouvait parfaitement imaginer le jeune Spencer prononcer ces paroles, les souvenirs de son interrogatoire, de son attitude désintéressée et de sa voix dénuée d'émotion encore clairs dans son esprit.

-Il avait une sœur, un peu plus âgée que lui. Un jour, il a essayé de l'étrangler de ses mains. Il a affirmé qu'elle avait aimé ça, car elle n'avait pas froncé les sourcils et elle avait souri. Son regard, lorsqu'il a prononcé ses paroles, me hante encore, ajouta la médicomage en accompagnant ses propos d'un frisson avant de poursuivre. Ses parents l'ont protégé, ils n'ont jamais prévenu les Aurors et ont préféré le faire institutionnaliser pour l'éloigner de sa sœur. Il n'a jamais eu une seule visite durant ses huit années d'hospitalisation. Il a eu vingt ans ici, et est sorti alors qu'il en avait presque trente.

-A-t-il déjà parlé de femmes en jupes ? interrogea le jeune professeur. Peut-être en mentionnant sa mère ou sa sœur ?

-Je ne suis pas sûre. Après cette première session de thérapie, il ne s'est jamais montré loquace.

-Serait-il possible d'avoir vos souvenirs de vos entretiens avec lui ? demanda le Lieutenant, concluant ainsi leur entrevue.

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Laissant le professeur Wellick retourner seul au bureau, Harry et Gabriel rendirent ensuite une visite rapide à la famille de l'épouse décédée de Spencer. Assis sur le canapé fleuri du salon aux couleurs beige et caramel, dont les murs étaient couverts d'étagères emplies de bibelots divers, les deux Aurors écoutaient la sœur de la défunte parler de Spencer.

La relation entre ce dernier et sa femme avait d'abord semblée idyllique avant de tourner peu à peu au cauchemar au fur et à mesure que sa vraie personnalité se révélait jusqu'à ce que finalement, la jeune femme ne donne plus de nouvelles à sa famille. Pendant ce temps, la mère de cette dernière était dans un fauteuil face à eux, feuilletant silencieusement, presque religieusement, un album photos. Les enquêteurs n'apprirent cependant rien de nouveau ni d'utile.

Remerciant les deux femmes pour leur accueil, Gabriel s'arrêta sur le pas de la porte en sortant et se retourna vers la sœur qui les avait raccompagnés.

-Si quoi-que-ce-soit vous revient en mémoire, un détail, une idée d'endroits où Spencer avait l'habitude de se rendre ou aurait pu se cacher, prévenez-nous immédiatement, lui demanda-t-il avant de la saluer.

Le jour commençait déjà à tomber et Harry resserra sa veste autour de lui en frissonnant, imité par son partenaire. Ils avaient à peine fait quelques pas hors du petit jardin que le téléphone de ce dernier se mit à sonner.

-C'est le téléphone de Spencer, dit-il en croisant le regard de son équipier. Est-ce que tu peux tracer ce numéro ?

Le jeune Auror acquiesça et essaya de se rappeler du sort que Liam lui avait appris, lui permettant de localiser le lieu d'où provenait l'appel. À ses côtés, Gabriel avait décroché et fusillait l'appareil d'un regard noir.

-Qu'est-ce que tu veux cette fois ? lança-t-il d'un ton abrupt.

-Je me demandais juste si vous faisiez assidûment vos devoirs, Lieutenant, répondit la voix rauque du criminel.

-Quels devoirs ? Parle clairement.

-Je me demande combien de temps ça va vous prendre pour débarquer ici. Un, deux, …

-Qu'est-ce que tu attends de moi-

-Trois.

L'appel s'interrompit dans un tût suivi de la tonalité.

-Hé !

-Il a raccroché ? demanda Harry en jetant un regard vers son partenaire qui fixait toujours furieusement le téléphone dans sa main. J'ai l'adresse ! C'est à Bilton Road, dans le quartier d'Erith.

Ils transplanèrent sans attendre et se retrouvèrent dans une rue déserte, face à un petit immeuble dont les fenêtres illuminées laissaient entrevoir les habitants vaquant à leurs occupations, inconscients de la présence d'un tueur dans leur voisinage. Harry repéra immédiatement une cabine téléphonique de l'autre côté de la rue et fit signe à Gabriel. Ils s'avancèrent pour l'inspecter, mais furent interrompus par le portable qui sonna à nouveau.

-Spencer ? demanda Harry à son partenaire en même temps que celui-ci prenait l'appel sur haut-parleur.

Les deux Aurors scrutaient frénétiquement la rue dans l'espoir de localiser le suspect qui devait forcément les observer.

-Vous êtes à Bilton Road ? nargua la voix désagréable de Spencer. La prochaine fois, je compterai jusqu'à dix. Vous n'auriez pas dû me provoquer, Lieutenant. Continuez à bien travailler, je vous rappellerai.

Il raccrocha sans attendre la réponse de l'officier et les deux jeunes hommes lancèrent une pluie d'injures au téléphone, bien que conscients qu'il ne pouvait les entendre. Ce qui n'était pas le cas de l'un des riverains qui ouvrit sa fenêtre, visiblement agacé, et leur somma de déguerpir, "bande de voyous, ou sinon j'appelle la police !"