Date : 7 décembre 2020
Personnage : Minos, Rhadamanthe & Eaque, pour InuTheGlouton
Univers : Canon série d'origine (avant la guerre sainte)
Genre : Famille, humour (bien poussé)
Note de l'auteur : Je m'excuse en avance pour les fans des juges qui prennent chers. Ils sont un peu OOC pour le coup, mais c'est vraiment de l'humour de bas étage.
L'électroménager de la paix
Rune se rendit à Toloméa pour y faire son rapport de la journée à son supérieur. Il s'inquiéta immédiatement lorsqu'il constata l'absence de son seigneur dans ses quartiers. S'il n'était ni là, ni au premier tribunal, cela ne présageait rien de bon. Minos n'était quand même pas encore en train de chercher des noises à ses frères, les deux autres juges de Enfers ? Pandore les avait pourtant avertis la veille, au cours d'une réunion disciplinaire où le son tortueux de sa harpe et les geignements de douleur des trois juges avaient retenti. C'était quand même incroyable qu'il faille en arriver là avec eux. Des âmes millénaires dans des corps d'hommes adultes qu'il fallait châtier comme des gamins. La souveraine des armées d'Hadès avait espéré de leur part un bien meilleur comportement à l'avenir, et surtout une bonne entente pour le bon fonctionnement des Enfers.
Mais ces trois-là étaient comme chien et chats. Et le fait qu'ils soient frères n'y changeait rien. Au contraire même, cela empirait encore plus leurs sentiments de rivalité.
Minos étant l'ainé, dirigeant du premier tribunal, qui plus est ancien roi d'un large territoire, il se croyait par conséquent au-dessus des deux autres, hiérarchiquement et intellectuellement. Il exigeait de ce fait un respect sans faille, stipulant que les batailles étaient remportées par des penseurs et non par des batailleurs sculptés comme des gorilles. Même si physiquement parlant, Minos était plus petit et plus élancé que Rhadamanthe et Eaque, il était sûr d'avoir hérité du meilleur des pouvoirs de spectre. L'arme idéale pour torturer, faire parler et tuer aussi tant qu'à y être, tout en y prenant du plaisir. En combat singulier, il était persuadé de l'emporter contre ses cadets et sans même bouger de sa place. Il ne fallait pas sous-estimer cet ancien monarque qui avait dominé le monde Crétois pendant des décennies.
Sa façon de prendre son pied en entendant les cris d'agonis de ses victimes était à gerber. Wyverne et Garuda en avaient plus qu'assez d'être témoins de ses orgasmes. Pour un érudit comme Minos, c'était étonnant qu'il ne connaisse pas la notion de pudeur. Ou alors était-ce à cause de ses origines scandinaves. A ce qu'il paraissait, ils aimaient bien se retrouver tous à poil dans des saunas. Ceci expliquait cela. Pour un pays nordiste, ils étaient bien chauds les scandinaves. Une façon comme une autre de survivre au climat hivernal et économiser le chauffage. Pour le coup, le lien entre Minos et Zeus n'était pas à prouver. Comme dit l'expression, les chiens font pas des chats !
Pour en rajouter à son palmarès d'emmerdeur, Minos se vantait de savoir garder son sang-froid dans des situations périlleuses, contrairement aux deux cadets qui bouillonnaient au moindre pas de travers. Mouais, il ne se rendait surement pas compte qu'il changeait d'humeur aussi souvent qu'une femme enceinte, passant de l'euphorie à la colère en une fraction de seconde, surtout lorsque quelqu'un avait le malheur d'évoquer le nom d'un certain chevalier des Poissons. Son obsession pour son ancien adversaire, un chevalier d'Athéna, était d'ailleurs plus que préjudiciable et avait le don d'énerver les deux autres qui le considérait presque comme une traitrise envers leur Seigneur. Sans parler de son nouveau goût prononcé pour les roses qui ornaient toute la façade de Toloméa et offrait un paysage des plus répugnants à ses voisins. Eaque en avait marre d'avoir ça en face de la fenêtre de sa chambre et il se ruinait en encens pour dégager cette odeur immonde qui s'imprégnait jusque sur ses murs. Si Minos avait le malheur de lui offrir un bouquet pour son anniversaire, il le brulerait sur le champ. Quant à Rhadamanthe, il s'assurait que son grand-frère ne commence pas à planter des rosiers dans le champ à côté de la seconde prison, seul lieu fertile des Enfers. Fallait trop pousser non plus !
Au sommet même de sa vantardise, Minos se désignait comme le plus beau des spectres avec sa taille digne d'un mannequin et sa rare et longue chevelure neige, tellement rare que Rune arborait exactement la même. Bravo l'originalité ! Rien à voir avec les mèches violines et envoutantes d'Eaque. Dans d'autres circonstance qu'une guerre sainte en préparation, les deux bellâtres auraient bien organisé un concours de beauté, mais Pandore les avait rappelés à l'ordre en rappelant que seul le Seigneur Hadès était digne d'être qualifié de beau, ce qu'ils avaient approuvé. Pour une fois qu'ils étaient d'accord, c'était à annoter dans un calendrier.
Minos était hautain, beau-parleur, et il arborait toujours son éternel sourire provocant et déstabilisant, signifiant clairement qu'il se pensait au-dessus de vous. Les cadets avaient bien envie de lui faire bouffer son sourire, et même cette frange impressionnante qui cachait ses yeux. Messire Griffon se pensait tellement supérieur qu'il ne daignait même les regarder vraiment en face ! La recette idéale pour faire enrager ses deux petits frères, contrariés et exaspérés qu'il se fourvoie de la sorte. Mais pour se prenait-il ?
Un de ces jours, Rhadamanthe l'enverrait s'écraser contre le mur et Eaque de le ferait décoller au loin pour qu'il ne revienne jamais. Lykke til !*
Rhadamanthe se disait le plus juste et donc le mieux à même de juger les âmes sans l'aide de personne. Son efficacité avait d'ore et déjà été félicitée par Pandore, mais Minos et Eaque n'étaient pas dupes. Ils savaient qu'il ne s'agissait là que d'une façon on ne peut plus évidente de séduire le Wyverne, encore !
Rhadamanthe était connu pour être le toutou de la sœur d'Hadès et il remportait sans discussion le diplôme du plus gros fayot de l'univers. Ce pauvre Valentine en avait d'ailleurs fait les frais lors de la dernière guerre sainte, mais sa loyauté envers Rhadamanthe était restée intacte à cette époque. Alors oui, ça faisait du monde qui se mettrait à genoux pour les beaux yeux de Messire Wyverne, fait incompréhensible d'ailleurs selon Minos et Eaque. Qui serait attiré par cette masse velue et colérique qui beuglait plus qu'il ne parlait ? Gros, poilu, hargneux, loyal, c'était à se demander si la Wyverne n'était en réalité pas l'ancêtre d'une race de chien. Parfois, l'ainé et le benjamin s'amusaient à aboyer puis « parler » à leur frère, lequel rentrait dans une rage sans nom et n'était calmé que par Pandore qui lui ordonnait de rentrer les crocs. Brave toutou !
Un autre fait dont la Wyverne se prévalait, son charisme était tel que les spectres se rassemblaient naturellement autour de lui. Il dirigeait un grand nombre de subordonnés loyaux, disciplinés, coordonnés et de haut niveau pour servir leur Seigneur. A côté, Minos devait se contenter d'un rat de bibliothèque misanthrope, phonophobe qui n'assumait pas son goût prononcé pour les fouets, et Eaque de la seule femme de l'armée aussi bourrine et indélicate qu'un rhinocéros dans un salon de thé. Pour sûr que la reine d'Angleterre n'inviterait jamais Violate à un tea time. Ni Rune d'ailleurs qui, même s'il avait plus de manière, ne savait nullement se comporter avec autrui et s'énervait à la moindre mouche qu'on entendait voler et qu'il dilapidait avec son arme en poussant des grands cris de guerre. Bien bruyant pour un type qui n'aime pas le bruit.
Pas de doute là-dessus, la team Rhadamanthe était la meilleure !
Qui plus est, Rhadamanthe était incontestablement le plus performant des trois juges sur le champ de bataille. Il ne ménageait pas ses entraînements, ni celui de ses hommes. Il se targuait même d'être le plus puissant, avec un cosmos si imposant et menaçant qui faisait fuir ses ennemis sans même qu'il n'ait à lever le petit doigt. Pour couronner le tout, c'était à lui qu'on confiait le plus de mission. Alors, d'autres questions ? Griffon et Garuda levaient les yeux au ciel. C'était aussi lui qui faisait le plus de courbettes. Alors no comment, comme disent les anglais.
Rhadamanthe n'était pas du genre à se vanter, ou plutôt c'était fait d'une manière très subtile. Sa façon qu'il avait de jeter sur eux un regard aristocratique en tenant son verre de whisky de qualité leur filait des verrues. Messire Wyverne croyait peut-être qu'il tenait mieux l'alcool qu'eux, c'est cela ? Bon certes, Minos était pompette à la moitié de son premier verre, mais Eaque tenait très bien la bière bon marché qu'il ne fallait pas sous-estimer. S'il n'y avait pas une guerre sainte prête à éclater à tout moment, il défierait Rhadamanthe dans un concours de boisson. Pandore rétorqua alors que des spectres ivres était le pire déshonneur envers le Seigneur Hadès. Garuda et Wyverne étant étonnement d'accord pour une fois. Ils avaient donc enterré cette idée, à la déception de Minos qui se réjouissait de les voir dégueuler partout et ramper comme des larves.
Rhadamanthe n'avait certes pas été roi aux temps mythologiques, mais il en avait autant l'étoffe que le deux autres. Il avait reçu de la même éducation que Minos par Astérion, roi de Crète et leur père adoptif, qui d'ailleurs lui avait déjà dit qu'il était le plus sage de ses fils et méritait autant voire même plus que Minos de prendre le trône à sa mort. Minos ne pouvait s'empêcher de lever les yeux au ciel, ayant l'impression d'avoir en face de lui un gamin à qui on a volé son jouet. Le trône lui revenait de droit parce qu'il était l'aîné, point barre ! On ne contrarie pas son grand-frère !
Rhadamanthe toisait ses frères de son regard courroucé et imposant, son monosourcil éternellement froncé. Minos et Eaque avaient bien envie de lui coller une bande de cire en plein milieu du front et lui couper les jambes pour qu'il cesse de les regarder de haut comme ça. Oui, il était le plus grand en taille, et alors ? Il en fallait bien plus pour les impressionner.
Une des jours, Eaque s'amuserait à le jeter en l'air et Minos à le rattraper au vol pour qu'il s'écrase plus violemment au sol en stipulant que la crème renversée, c'est bien meilleur que le pudding. Best joke ever !
Bien qu'il soit le plus jeune, Eaque n'était pas en reste. Une vraie boule de fierté et d'arrogance qui méprisait autant ses frères que ses subordonnés, excepté peut-être Violate qu'il appréciait, et même Pandore qu'il jugeait trop faible pour occuper le rôle de chef des armées d'Hadès. Il était fâché avec la moindre autorité, hormis celle de son Seigneur. Un peu comme Kagaho en somme, mais Eaque exécutait sur le champ celui qui osait prononcer ce nom, et les personnes aux alentours également. S'il y avait bien un patronyme qu'il fallait bannir de son vocabulaire avec Eaque, c'était bien celui-ci, ou évoquer le Bénou, l'usurpateur de son titre de juge lors de la dernière guerre sainte. Cela le mettait dans une colère aussi noire que son brasier, et un Eaque en colère était aussi ingérable qu'un gosse qui fait sa crise dans un magasin de jouets, le côté dévastateur et meurtrier en plus. Minos n'avait d'autres choix que de ficeler comme un rôti et le laisser se débattre comme un beau diable pendant des heures jusqu'à ce qu'il s'épuise. Parfois, Rhadamanthe lui venait en aide en étranglant leur jeune frère jusqu'à ce qu'il s'évanouisse, mais les marques qu'il laissait sur le cou du Garuda leur attirait les foudres de Pandore. Non mais, ils venaient juste d'épargner au Seigneur Hadès de ressusciter une bonne vingtaine de spectres là ! Merci, de rien !
Eaque était un solitaire qui prétendait n'avoir besoin de personne. Surtout pour juger les âmes, nullement besoin de s'encombrer de deux bonhommes gâtés de naissance, qui n'avaient même pas eu à lutter pour bâtir leur royaume. Eaque, lui, s'était démerdé tout seul. Egine n'était rien avant qu'il n'en devienne le souverain. Il avait tout fait par lui-même sans l'aide de personne, pendant que ses deux aînés avaient eu la belle vie. Ils ne connaissaient pas la galère, le dur travail, eux qui étaient bien confortables, entourés et à l'abri dans leur palais. Le pauvre chéri ! Il n'allait quand même pas commencer à se rouler par terre de frustration, non ? Sa façon de faire son Caliméro agaçait sérieusement ses deux aînés qui exagéraient leurs rôles de grands-frères en proposant à Eaque de venir le border et lui raconter une histoire pour qu'il s'endorme. Et paf, nouvelle crise de colère du Garuda. Même technique. Ficelage, étranglement, engueulade, et tout le monde repartait sur de bonnes intentions en se tenant la main, Eaque au milieu bien sûr parce qu'il est le plus jeune. Foutus frangins !
Eaque en avait marre qu'on le traite comme un enfant sous prétexte qu'il était A PEINE plus jeune que Minos et Rhadamanthe. Ce pourquoi il avait choisi la voie des airs. Déjà pour se donner une impression de dominer tous ces insectes restés au sol, mais surtout pour s'éloigner le plus possible de ses aînés. Celui qui domine les cieux domine également le monde. Malheureusement pour lui, sa galère n'avait pas été restaurée à cette époque, et Minos l'avait déjà pris inopinément sur ses épaules pour lui donner l'impression qu'il pouvait toucher le ciel. Si Garuda ne pouvait pas voler à cette époque, Griffon en revanche s'était pris un envol colossal. Non mais y avait marre à la fin !
Eaque n'arrivait pas à croire que la Wyverne rentrait aussi dans ce jeu-là. Ses aînés se faisaient un plaisir de piétiner son orgueil. Il n'allait certainement pas se laisser faire par deux guignols nés avec une cuillère en argent dans la bouche. A chaque coup bas qu'il subissait, sa prétention n'en devenait que plus dense. Et à ce titre, Eaque se cataloguait comme le plus digne des juges, le plus à même de rendre leur Dieu fier de son armée. Il représentait à lui seul toute la magnificence des spectres. Vouloir sublimer les armées d'Hadès était tout à son honneur.
Griffon et Wyverne comparaient son arrogance à de l'insolence, sa soi-disant vaillance à de la crânerie. A leurs yeux, Garuda restait le ptit dernier boulet et leur bouc-émissaire préféré. Ils prenaient un malin plaisir à ébouriffer ses cheveux, emmêler encore plus le nid de poule qu'il avait sur la tête et le voir s'énerver à chaque pet de travers. Minos trouvait que ses deux cadets faisaient dans la concurrence de celui qui s'énerve le plus vite. En plus, l'aîné connaissait très bien ce qui les faisait sortir de leurs gonds. Eaque et Rhadamanthe s'étaient déjà jurés de se venger du norvégien avec toute la violence dont ils étaient capables pour lui faire ravaler son sourire narquois et ses blagues nulles.
Des trois juges, Eaque était le plus renfrogné, méprisant, susceptible et au moins aussi irascible que Rhadamanthe et aussi hautain que ne l'était Minos. La Wyverne se ferait un plaisir de les faire redescendre de leur piédestal, les deux ex-souverain là ! Et non, ce n'était pas de la jalousie de n'avoir jamais pu monter sur un trône. Il ne supportait juste pas les péteux dans leur genre. C'en était une insulte envers lui-même qui se trouvait au même niveau qu'eux. Attention, parce qu'il n'était pas l'étoile céleste de la violence pour rien. Fallait pas trop le prendre pour un subalterne.
Ce n'est pas parce qu'Eaque avait, par le passé, dominé les cieux qu'il se classait au-dessus. Un bon Greatest caution dans sa gueule et le Garuda tombait à pic comme un oiseau pris en chasse. Minos n'avait plus qu'à le ficeler pour le maintenir au sol, même s'il serait certainement KO un bon bout de temps suite à son attaque. Śubha rātrī bhaï !**
Après mainte et mainte résurrection, ces trois-là n'avaient jamais fait le moindre effort pour s'entendre. Mais comme ils agissaient chacun en solitaire de leur côté, cela n'avait jamais eu de répercussion sur la force de frappe d'Hadès, jusqu'à aujourd'hui du moins. Nouvelle résurrection, nouvelle guerre sainte, nouvelle stratégie. Pandore avait déclaré que cette fois-ci, les troupes d'Hadès devraient combattre ensemble. Une armée unie serait visiblement plus forte que des troupes dispersées. Et donc les trois juges devaient apprendre à s'entendre, se comporter enfin comme de vrais frères.
Ils avaient essayé. Pour la gloire et la victoire de leur Seigneur, ils avaient vraiment essayé. Mais après avoir transpercé le toit du premier tribunal, brûlé une partir des archives, blessé Cerbère et démolit son refuge, déraciné toutes les fleurs de la seconde prison qui avaient heureusement repoussé par la suite, jugé des âmes à la va vite dans une course ridicule, brisé des fenêtres de leur temple, abîmé des reliques et Hadès sais-je encore, Pandore avait littéralement explosé de fureur. Trop c'était trop, il fallait que toutes ces querelles de gamin cessent au plus vite.
– Je vous laisse une dernière chance pour apprendre à vous s'entendre et à travailler ensemble afin de servir au mieux notre roi. Trouvez quelque chose, imprégnez-vous de l'ambiance des fêtes de fin d'année qui ont lieu actuellement sur Terre. Démerdez-vous mais soyez unis et opérationnels pour la guerre sainte qui est imminente. Si vous en êtes incapables, je me verrais dans l'obligation de vous rétrograder et confier vos tribunaux à d'autres spectres. Comme Rune...
– Le fumier ! Je savais qu'il visait ma place, fulminait Minos.
– Kagaho...
– Ah non, pas Kagaho ! objectiva Eaque. Pas lui, pas encore une fois.
– Et pourquoi pas Valentine.
– Valentine, après ce qu'il vous a fait il y a deux siècles ? s'étonna Rhadamanthe surpris d'un tel choix.
– Je crois qu'il a retenu la leçon ou qu'il me juge plus digne que ma précédente incarnation. En tout cas, il est bien dressé cette fois et je lui donnerai volontiers le poste de juge si tu n'y mets pas du tien, Rhadamanthe.
– En gros, elle te renvoie à la niche, ricanait Eaque.
– Et sans une caresse sur ta tête, renchérit Minos.
Rhadamanthe serra les dents. Une seule punition lui avait suffi et il devait prouver à Pandore qu'il était capable de ne pas répondre à ces provocations de bas étage. Il était un juge d'Hadès, nom de nom !
Une journée s'était donc écoulée depuis cet avertissement. Les Enfers avaient été bien calmes aujourd'hui. Rune tourna autour des demeures des trois juges à la recherche de Minos. Un fil électrique au sol finit par le guider jusqu'à eux, une longue rallonge qui le mena jusqu'à l'entrée du Cocyte, la huitième prison située non loin de leurs temples. Ils étaient là, tous les trois, assis par terre en cercle, sans leurs imposants surplis, dans ce qui ressemblait à une relative bonne ambiance. Bon déjà, ils ne se s'étaient pas entretués et on ne recensait ni dégradation, ni blessure à ce jour. Un miracle en soi.
Rune s'approcha et remarqua que ses supérieurs étaient en train... de faire une raclette. Littéralement, ils étaient tous les trois rassemblés autour du traditionnel appareil d'électroménager qui réchauffait quelque peu l'environnement glacial du Cocyte. Ils s'étaient entourés de plateaux de fromages, de charcuteries, d'un plat de pomme de terre, et même d'un plateau de légumes qu'ils faisaient griller sur la plancha du dessus.
Bien, fort bien. Visiblement, ils avaient trouvé quelque chose qui les rassemblait. La fameuse raclette qui apaise les tensions. Rune se souvenait de sa famille humaine de cette époque, celle dans laquelle il avait grandie avant d'être rappelé par Hadès en tant que spectre. Tout le monde était en conflit permanent, se tirait dans les pattes, se reprochait la moindre petite erreur et la ressassait pendant des années. Une ambiance de fou à chaque réunion familiale. Et bien même dans sa famille, la raclette mettait tout le monde d'accord, et on oubliait les discordes pendant deux heures en se remplissant la panse de fromage et de charcuterie. A vrai dire, Rune n'avait jamais été très fan de cette tradition et il l'avait esquivé sur les dernières années, prétendant qu'il ne pouvait pas rentrer chez lui à cause de ses études qui lui demandaient beaucoup de temps et de calme. Et franchement, le Balrog n'arrivait pas à croire que l'illustre raclette tout le monde aime et tout va pour le mieux était la solution finale des trois juges pour parvenir enfin à s'entendre. Son Seigneur Minos le décevait franchement.
– Minos, y a ton larbin, signala Eaque.
– J'ai vu Eaque, mais n'essaie pas de changer de sujet.
– Bon, vous allez me gonfler longtemps avec ça ? J'ai épluché les patates avant de les faire cuire, et alors ? On se crame les doigts en les épluchant cuites.
– On perd la plupart des vitamines à la cuisson et toutes les qualités nutritionnelles, l'informa Minos.
– Ne me parle pas de nutrition alors qu'on est littéralement en train de s'avaler une farandole de calories.
– J'y ai ajouté des légumes personnellement, et j'ai fait une salade, dit le norvégien.
– Va bêler de ton côté avec ta salade. C'est juste pour te donner bonne conscience en ajoutant un peu de vert.
– Et je tiens à préciser qu'il n'y a pas de légumes dans la recette traditionnelle de la raclette, intervint enfin Rhadamanthe. Minos, t'es qu'un sale hérétique, une honte pour notre fratrie.
– Parle mieux que ça à ton aîné, Rhada ! La raclette, ça se décline. C'est comme le choix de mettre ou non du fromage dans le gratin dauphinois, alors qu'il n'y en a pas dans la recette traditionnelle. Mais qu'est-ce que ça peut foutre qu'on en mette si ça rend le goût meilleur. Faut arrêter de rester sur ses acquis, sinon on n'évolue jamais. Et c'est la même chose en combat.
– Je te signale que ta technique n'a jamais évolué, fit remarquer Eaque.
– Pourquoi changer une technique qui marche ?
– Tu me défie, Minos ! – regard déterminé du Garuda.
– Hé ho, on se calme, tempéra Rhadamanthe. Souvenez-vous de ce qu'a dit Dame Pandore. Il faut apprendre à s'entendre. Vous voulez pas être rétrogradés, non ?
– Ne dis pas ça devant Rune, l'avertit Minos. Il veut piquer ma place.
– Quoi ? Mais… non, Seigneur Minos, je n'oserai jamais…
– Il est plus compétent que toi de toute façon, dit Eaque qui ne pouvait s'empêcher de faire dans la provocation.
– Attention Eaque. Mes jambes ont parfois de drôles de reflexe. Le pied peut partir de façon assez soudaine dans les noix, l'avertit le norvégien.
– Grand frère ! Petit frère ! Ça suffit !
– Oh Rhada, c'est la première fois que tu m'appelles grand frère. – yeux pétillants de Minos – En fait tu es adorable.
– Ta gueule, dit tout bas la Wyverne qui se contenait tellement que ses oreilles fumaient.
– Je me souviens comment tu t'accrochais à moi aux temps mythologiques. J'étais ton modèle. On jouait au puissant roi et au valet dévoué. J'étais le roi, bien évidemment. Tu t'en souviens ?
– Non ! ton grave de Rhadamanthe. Arrête de raconter n'importe quoi et file-moi le vin.
Minos tendit une bouteille qu'il avait jusque là conservé bien au frais grâce au froid du Cocyte. Le calme semblait revenir entre les trois juges et Rune se demanda si c'était le moment de faire enfin son rapport pour qu'il puisse déguerpir. Il avait le sentiment que malgré toute leur bonne volonté, cette raclette party allait mal se terminer.
Rhadamanthe prit le temps déboucher la bouteille et s'en servit un fond de verre. Il fit tournoyer la boisson, la sentit avant de la gouter du bout de la langue, faisait lever les yeux au ciel du plus jeune.
– Tu te reconvertis œnologue ? C'est au cas où tu te retrouves au chômage ?
– Un bon vin, ça se boit pas comme de la vulgaire piquette.
– Ça, c'est parce que t'as des gouts de bourgeois. C'est comme le fromage que t'as acheté, il coute plus cher que l'appareil.
– Je ne mange pas de la nourriture bas de gamme. C'est rempli de pesticides, de conservateurs et autres produits chimiques qui agissent sur notre cerveau. Je tiens à garder mes pleines capacités pour servir au mieux notre Seigneur.
– Non mais regardez-le manger comme un prince un plat typiquement rustique, se moqua Eaque. Minos, je crois qu'il veut prendre ta place et devenir l'étoile de la noblesse.
– Attention Eaque, parce que tu as affaire à un passionné de la violence, grogna Rhadamanthe en jetant un regard mauvais et en commençant à charger son poing.
– Woh woh, on se calme, mes petits.
– Ta gueule Minos ! dirent en cœur les cadets.
– C'est bien, défoulez votre mauvaise humeur sur moi. Je suis l'aîné après tout, c'est mon devoir de veiller sur vous deux.
Cette fois-ci, personne ne répliqua. Le silence s'installa et on n'entendit plus que le crépitement du bacon sur la plancha et les bruits de couverts dans les assiettes. Minos avait dit exactement ce qu'il fallait. Non pas parce qu'il était un aîné sage sur lequel il fallait se reposer, mais parce que leur vraie mission consistait plutôt à veiller les uns sur les autres au lieu de toujours se battre. Telle était la demande de Pandore, le souhait de leur Seigneur afin de les mener à la victoire cette fois-ci. Ils étaient les trois juges des Enfers et ils se devaient de montrer l'exemple.
– Pour une fois qu'on a trouvé quelque chose qu'on aime faire tous les trois, dit Eaque. On va pas s'engueuler comme des sagouins.
– Exactement. Nous devons faire honneur à notre rang et au Seigneur Hadès, renchérit Rhadamanthe. Merci de nous avoir rappelé à l'ordre, Minos.
– Mais c'est tout naturel. Et j'étais sincère lorsque je disais ça.
– Il en est de même pour moi. Vous êtes mes confrères et aussi mes frères. Minos, Eaque, je connais bien la violence et je sais qu'elle peut être dévastatrice quand on la gère mal. Si vous en ressentez le besoin, je suis open pour un entrainement défoulatoire. Et n'ayez pas peur de taper, je sais parer et encaisser.
– Je sais très bien gérer mes accès de violence contrairement à ce que vous croyez, dit Eaque. Mais je vous remercie de veiller à ce que je me calme avant de me faire mal. Je suppose que vous ne faîtes qu'obéir à un instinct fraternel. En fait, je crois que je vais profiter de ma place de benjamin pour me faire choyer.
– Tu as tout compris, petit frère, sourit Minos. Vous voyez qu'on y arrive.
– Dame Pandore sera fière de nous.
– Et Kagaho ne me piquera pas ma place. Tout s'arrange. Rhada, me ferais-tu goûter de ton vin ?
– Si tu ne le gobes pas comme un jus de raison.
– Et bien, dis-moi comment faire.
Rune soupira. Ses fesses étaient sauvées. C'était le moment où jamais, en plus Minos semblait enfin reporter son attention sur lui.
– Que veux-tu, Rune ?
– Faire mon rapport.
– Je t'écoute.
– Mais assieds-toi, Rune. Tiens, mange un peu avec nous, l'invita Eaque.
– Non merci, je dois retourner travailler.
– De toute façon, on va être juste, dit Minos en remarquant ce qu'il restait de fromage et de charcuterie.
– Mais Rune est tout maigrichon, il ne doit pas manger beaucoup, dit Eaque sous l'œil outré du procureur. Et puis, il reste plein de fromage au piment.
– Non merci, vraiment. Et puis je n'aime pas trop ce qui est épicé, déclina Rune.
– Toi aussi t'as un palais fragile comme mes frangins, ricana Garuda. Petites natures.
– Ne recommence pas, Eaque, rouspéta Rhadamanthe. T'es vraiment immature quand tu t'y mets.
– Et puis je te confisque le fromage au piment, dit Minos en donnant le plat à son subordonné qui ne savait pas quoi en faire. Tu manges trop d'épices, Eaque. C'est mauvais pour ton système digestif. Tu vas te flamber les intestins et ça va brûler à la sortie.
– Minos, on mange ! ronchonna encore une fois de plus l'anglais. Garde tes explications scientifiques scato pour après.
– Et puis je te signale que mes intestins se portent très bien. Traditionnellement au Népal, on se soigne avec des herbes et des épices et ça a très bien marché pendant des siècles. L'ayurvéda est encore usité d'ailleurs, alors et ne viens pas la ramener avec ta science moderne.
– L'ayurvéda c'est hindou, pas népalais, béta !
– Ta gueule Minos. On s'en sert aussi là d'où je viens. On initie les bambins aux épices dès les premières bouillis, alors tu vas voir si je me mets à péter du feu. Rhada, donne-moi la rosette au poivre.
– Je te préviens Eaque, l'avertit le Griffon. Je ne viendrais pas soigner tes hémorroïdes.
– Minos, on ne dit pas ce genre de mot en mangeant. Et plus c'est intime, gronda cette fois-ci Rhadamanthe. Peut-on arrêter de parler de fesses pour le moment ? Vous gênez Rune.
– Euh…
– Laisse mon procureur en dehors de ça, Rhada !
– C'que t'es précieux, Rhada. C'est comme ton pinard, je vois pas ce qu'il a de si particulier.
– Bordel Eaque, t'as déjà tout sifflé ? Je t'ai dit qu'il fallait le savourer. T'es sourd ou quoi ?
– Mais on s'en fout. Allez, ressers-m'en un verre. Pour faire plaisir à ton petit frère.
– Attention Eaque, doucement sur l'alcool, le prévint Minos. Tu commences à avoir le rouge aux joues.
– C'est bon, j'suis pas comme toi qui tourne de l'œil au bout de deux gorgées.
– Tu sais que je me ferais un plaisir de te retourner la tête, petit con ! s'agaça Minos.
– C'est toi qui mets le feu aux poudres, d'abord.
– Hé, qu'est-ce qu'on avait dit ? temporisa Rhadamanthe.
– C'est pas possible, Rhada. Laisse-moi lui donner sa fessée au ptit frère et qu'on en parle plus. Il la mérite.
– Je savais que t'avais des fantasmes tordues, Minos ! Argh, ça me dégoute d'être ton frère, même à moitié.
– Mais moi aussi je te signale, mais je fais avec sans me plaindre.
– Sans vous plaindre… marmonna Rune qui faisait encore le pied de grue avec son plateau de fromage au piment dans les mains.
Deux paires de yeux curieux se levèrent pour fixer Rune. Minos suivit le mouvement pour le fusiller du regard. Le procureur avait envie de s'enterrer sous terre, ou plutôt sous la glace vu l'endroit. Il savait qu'il venait de gaffer. Qu'Hadès lui vienne en aide, il en avait plus que marre d'être ici.
– Peux-tu nous expliquer ça, Rune ? demanda Eaque.
– Il n'y a rien à expliquer, intervint immédiatement Minos. Laissez mon subordonné tranquille. Rune, tu peux disposer. Retourne au premier tribunal, je t'y rejoindrais plus tard.
– Stop stop stop, l'arrêta Rhadamanthe. Ça m'intéresse moi-aussi. Minos, tu n'as quand même pas osé nous dénigrer devant d'autres spectres ? Ternir l'image des plus puissants soldats d'Hadès, c'est comme insulter le Seigneur Hadès lui-même.
– Mais non, c'était juste des ptites blagues parce que vous vous énervez trop vite tous les deux. Rien de méchant. Allons, je descendrais jamais mes petits frères. C'est pas mon genre, voyons.
– Laisse-moi en douter, balança Eaque blasé et peu convaincu. Rune, tu confirmes ?
– Euh…
– Bien sûr qu'il confirme.
– Il n'a pas l'air vraiment sûr de lui. Rune ?
– Je…
– Rune, n'oublie pas que tu as une place de prestige. Ne l'oublie pas. – regard lourd de sens de Minos.
– S'il te rétrograde, Rune, je veux bien te prendre parmi mes hommes, dit alors Rhadamanthe. A condition que tu sois honnête.
– Je… je vais y réfléchir, lâcha le procureur avant de partir à grande enjambée loin du Cocyte, emportant avec lui le plat de fromage au piment.
– Ah ben bravo Rhada, tu l'as fait partir, lui reprocha Eaque. Maintenant, on aura pas le fin mot de l'histoire.
– Mais y a rien à raconter. Ce que vous êtes susceptibles, on peut pas plaisanter avec vous, soupira Minos. Allez, pour me faire pardonner, la prochaine fois je vous invite à une fondue savoyarde chez moi.
– Encore du fromage ! protesta Rhadamanthe. A ce rythme, on va devenir aussi large que les surplis des Dieux jumeaux avant la guerre sainte.
– Moi je propose ça pour qu'on fasse la paix. Parce que pour le moment, c'est pas vraiment une réussite.
– Bonne idée Minos, dit Eaque. Je ramènerai une bonbonne de gaz et j'en profiterai pour cramer toutes tes saloperies de roses dégueulasses sur ta façade.
– Haha, quelle imagination, Eaque ! Et tant que tu y es, tu me la fileras ta bobonne que je puisse te cogner avec jusqu'à défiguration.
Trop c'était trop, le point de non retour avait été franchi. Eaque sauta par-dessus l'appareil pour se jeter sur Minos, renversant les restes de leurs assiettes au passage. L'ainé et le benjamin commencèrent à se battre comme des gamins, faisant lever les yeux au ciel de Rhadamanthe qui terminait son verre de de vin.
– Oh arrêtez. On va encore se faire rouspéter par Dame Pandore.
– La ferme, sale clébard poilu ! blasphémèrent ensemble les deux bagarreurs.
– Putain, je vais vous démolir vos belles tronches, les imberbes, explosa Rhadamanthe en brisant son verre dans sa main et en se mêlant à la cohue. Par Hadès, je jure que je vais vous tuer.
Niveau bonne ambiance, ils en étaient encore loin. Mais au moins, les trois frères se chamaillaient aussi bien que le ferait n'importe quelle fratrie.
* Lykke til ! : « bon vent » en norvégien.
** Śubha rātrī bhaï ! : « bonne nuit petit frère » en népalais
Note de l'auteur : Le moment où Eaque dit « Ah non, pas Kagaho ! », j'avais dans la tête cette scène du film « La folie des grandeurs » avec Louis de Funès qui est censé faire preuve de pauvreté et rétorque « Ah non, pas de pauvreté ! ».
J'espère que ça vous a fait sourire malgré l'humour lourdingue et les longs dialogues.
