J'espère que cette histoire vous plaît toujours. Encore une fois, les commentaires font toujours plaisir...
Musique du jour : "Calling" de Oda Kaori, composée pour la série d'animation "Baccano!" (2007).
Chapitre 10 :
Calling
La nuit est tombée sans que Sherlock ne s'en rende compte. Après avoir quitté la chambre d'hôpital de John, il a l'impression d'avoir directement été téléporté à l'orphelinat, dans son propre lit. Et cela fait déjà plusieurs minutes qu'il gesticule dans son lit sans avoir une once de fatigue se manifestant. Le ventre noué, il ne peut guère s'empêcher de penser à pleins de choses à la fois, dans le désordre. D'abord, il visualise en détail le bras blessé de son ami, la foule qui s'est amassée autour de lui pour lui porter secours, les couloirs interminables de l'hôpital, le trajet en voiture, ses quelques échanges avec la fille rousse dont il a oublié le nom pendant plusieurs minutes (Molly ? Non. Johanna ? Encore moins. Capucine ? Ah oui, voilà !), mais aussi son entretien avec William, et surtout...Surtout John. Recroquevillé dans son lit, ne prêtant aucune attention à son chien en peluche, Sherlock n'arrête pas de repenser au baiser qu'il lui a donné. Est-ce que John le sait ? Et si oui, qu'en pense t-il ? Il va le prendre pour un garçon bizarre maintenant ! C'est sûr !
Et puis il revoit le visage ravi de son camarade quand il l'a vu entrer dans sa chambre, et en lui prêtant son walkman. D'un côté, Sherlock est satisfait de son geste, John peut écouter de la musique dès qu'il en a envie, mais de l'autre, lui ne peut pas se rassurer avec les musiques de Bach ou Vivaldi. Dernièrement, il essaye d'apprendre à rejouer des morceaux dans sa tête, mais c'est compliqué de retenir des compositions qui durent souvent plus de dix minutes. Sherlock ne se rappelle plus combien de fois il s'est endormi le casque sur les oreilles, tandis que la cassette continuait de se jouer en boucle jusqu'au matin, les piles rendant souvent l'âme au moment du réveil.
Mais ce soir, la seule chose que le garçon peut écouter sont les insectes qui émettent toutes sortes de petits sons bien spécifiques, en particulier les grillons qui semblent prendre un grand plaisir à tous chanter près de la fenêtre de Sherlock. Se sentant nerveux, et n'ayant aucune envie de rester au lit, Sherlock se lève d'un bond, repoussant au loin les couvertures. Il observe tranquillement toute sa chambre. Ce soir, tout est bien rangé, Maxine ayant fait comme toujours un bon travail. La grande étagère en face du lit est dépoussiérée, laissant respirer tous les livres alignés classés par catégorie et tailles, sans qu'aucun ouvrage ne dépasse. Entre deux planches reposent çà et là des figurines ou divers objets de décorations, dont une boule à neige que Sherlock a eu pour un Noël. Un bateau pirate prit dans un océan gelé. Il y a aussi un rubik-cube qu'il a terminé en un peu moins d'une heure, non sans dire par moment quelques grossièretés d'enfant quand il croyait ne pas y arriver. À côté du cube multicolore se trouve une tirelire en forme de cochon où gisent au fond quelques pièces. Sherlock sait qu'il a de l'argent mis de côté depuis son arrivée. Il ne se souvient pas d'où il provient, et quand il en parle à madame Hudson, cette dernière se contente de lui dire qu'il est bien gardé dans un coffre fort, et qu'il pourra s'en servir quand il sera plus grand. Ça, Sherlock s'en fiche, ce qu'il veut savoir, c'est qui lui a donné ça, et la directrice est incapable de donner une réponse.
Il y a tellement de choses rien que sur l'étagère qui représentent tellement le jeune garçon que ce dernier espère pouvoir tout montrer un jour à John. Comme ce livre de conte à la couverture et aux pages ondulées et décolorées suite à une dure rencontre avec l'eau. Ça non plus, Sherlock ne sait plus d'où il vient. De même que ces moufles tout décousus désormais trop petits. Ou encore ce joli stylo plume en bois avec son prénom gravé dessus. Seulement son prénom.
Oui, un jour, il montrera tout ça à John.
Dans sa réflexion, Sherlock prend le fameux stylo, et l'étudie à la faible lueur de sa lampe de chevet. Il ne s'en est jamais servi, n'arrivant pas à faire une ligne sans faire une rature ou baver l'encre. Écrire au stylo bille ou au crayon à papier est bien plus facile. Le garçon se déplace sans un bruit jusqu'au petit meuble où sont rangées ses affaires d'écoles, ainsi que ses leçons et contrôlés. La plupart des exercices ont de bonnes notes, les copies corrigées au stylo vert par le professeur. Sherlock lui est reconnaissant de ne pas utiliser du rouge, il n'aime pas cette couleur, du moins, dans certains contextes.
Il se rappelle alors d'une histoire qu'ils avaient dû lire à voix haute, chacun leur tour, pour apprendre à bien articuler, lire, mais aussi à s'exprimer à tout un groupe. Sherlock se rappelle qu'il s'en était plutôt bien sorti, même s'il s'était précipité sur la fin, tandis que John avait correctement lu son paragraphe sans buter une seule fois sur un mot. Mais l'histoire en elle-même n'avait rien de marquant hormis un passage où le narrateur parlait d'un langage codé, le morse. Bien évidemment, le professeur expliquait son fonctionnement. Sherlock sait ainsi qu'on s'en sert notamment en mer, et avec de la lumière, mais une idée fuse dans sa tête. Il peut sûrement l'écrire, non ?
Il récupère la copie de l'alphabet en morse que l'instituteur lui a donné, et commence à parcourir chaque lettre qu'il souhaite écrire. En fouillant dans ses affaires, le garçon essaye de trouver un joli papier pour écrire son mot. Enfin, sachant quels point et traits mettre dans quel ordre, il s'arme de son stylo bille, et écrit, non sans avoir le cœur qui bat la chamade. Extérieurement, cela lui prend à peu près une minute, mais pour Sherlock, il a l'impression qu'une heure s'écoule en posant ses mots codés pour son destinataire.
Après avoir vérifié que tout est juste, il plie le mot en quatre, et sort en catimini de sa chambre. Il se dirige aussitôt vers la chambre de John. Par chance, elle n'est pas fermée à clé. Sherlock s'y glisse, et regarde tout autour de lui, pour trouver un endroit idéale pour sa petite lettre. À côté de la fenêtre est accrochée un pull à capuche à l'effigie d'une équipe de rugby que Sherlock ne connaît pas. Les joues sur le point de bouillir, il glisse le mot dans une des poches, et fait demi-tour, comme pour s'enfuir. Puis il aperçoit le bureau de son ami. Le meuble n'est là que depuis peu, étant donné qu'il ne l'a pas vu avant. Parmi les crayons échoués et quelques feuilles d'exercices de mathématiques, il y a un petit cahier où figurent toutes sortes de dessins. Sherlock constatent que John aime dessiner des animaux et des fleurs. En tournant les pages, il sourit, aimant particulièrement le dessin d'un hérisson et celui d'un raton laveur.
Et puis il tombe sur une page à moitié gondolée à cause de tous les coups de crayons de couleurs qui la recouvre. Le dessin représente un grand arbre avec pleins de nuances de vert, avec un ciel clair en fond, et deux garçons assis au pied du tronc. Il se reconnaît immédiatement, représenté par une coupe de cheveux toute bouclée et brune, le faisant ressemblé à un mouton. Sur le dessin, il a un joli sourire sur son visage endormi, de même que John (qui se retrouve avec des cheveux jaune poussin) qui a la tête posée sur son épaule. Il n'a pas non plus oublié un détail. Le petit rectangle avec un fil et deux point oranges représentent le walkman. Sherlock ne peut s'empêcher de rougir à nouveau, John n'a oublié aucun détail de cette scène. Le bouclé se souvient lui aussi de chaque instant, comme si c'était il y a quelques minutes.
Les autres dessins qui suivent celui-ci sont plus divers, comme des ballons de rugby, d'autres animaux, d'autres fleurs, des petites bandes dessinées rigolotes avec des bonhommes bâtons, et… un portrait. Sherlock est pour de bon impressionné par le coup de crayon de John. Il reconnaît sans peine Capucine, le blond ayant mit pleins de détails dans sa chevelure semblable à un feu de cheminée, ainsi qu'une représentation réaliste de ses tâches de rousseurs. De même que ses yeux pétillent autant sur le dessin que dans la réalité. Sherlock est bluffé par le coup de crayon de son camarade, mais au fond, il est un peu triste. John doit vraiment aimer Capucine pour la représenter aussi joliment. Non sans un soupir, il tourne la page, et son souffle se bloque. Il y a un deuxième portrait. Le sien. Et il est aussi bien représenté, n'ayant oublié aucun détail, que ce soit la forme de ses yeux ou son grain de beauté sur le cou. Le sourire est bien plus discret mais présent. Sherlock se sent d'un coup ridicule avec sa lettre codée, qui fait bien pauvre à côté de ça. Peut-être que s'il compose une mélodie au violon… ?
Mais alors qu'il commence à réfléchir, il entend des pas dans les escaliers. Il quitte en vitesse la chambre, et se dirige vers la sienne. Il y entre juste à temps, tandis qu'il entend distinctement la veilleuse commencer à avancer dans le couloir. C'est pratique d'avoir l'ouïe fine ! Sherlock se rend dans son lit, et une fois de plus, fait semblant de dormir. Un peu plus tard, quand la fille a fini de faire le tour des chambres, le garçon se lève de nouveau, bien décidé à faire une nuit blanche. Il n'en peut plus du silence de plomb qui règne. Cela paraît bizarre à dire, mais Sherlock est désormais habitué à certaines crises de pleurs de John. Bien sûr, au fil des semaines, le blond a commencé à s'habituer, et à être moins sujets à l'angoisse et la tristesse, mais il continue parfois de pleurer la nuit, refusant l'aide des autres, même celle de Sherlock. Ce dernier espère pouvoir un jour le soutenir, et faire en sorte qu'il ne soit plus triste du tout.
Ainsi, pour fuir le silence, Sherlock met ses chaussons, une veste, et sort de sa chambre. Il sait qu'il fait une grosse bêtise, mais il a toujours rêvé de dormir à la belle étoile. Surtout qu'il fait encore très doux la nuit.
Il met plusieurs minutes à filer en douce, veillant à faire aucun bruit, marchant sur la pointe des pieds. Le garçon sort par une fenêtre qui était restée entrouverte pour aérer la salle du réfectoire, et peut enfin respirer à son tour. Il sait qu'il va se faire gronder. Mais avec un peu de chance, il retournera dans sa chambre avant le prochain tour de la veilleuse.
Sherlock se dirige alors vers l'arbre sur lequel ils se sont assoupis lui et John, et s'assit, écoutant avec sérénité les grillons, et le vent, complices du ciel dégagé qui laisse les étoiles s'exprimer entièrement. Il a entendu parlé des constellations. Il n'en a retenu qu'une ou deux, n'y portant aucun intérêt, mais il ne peut nier la beauté des cieux. Sherlock essaye d'imaginer John à ses côtés, tous deux allongés dans l'herbe, tandis qu'ils écouteraient un doux morceau de piano en ayant chacun une oreillette du casque prêt de leurs têtes. Cela impliquerait alors qu'ils soient très proches. Cela ne dérange guère Sherlock, bien au contraire. Ensuite, il demanderait à John de dessiner la scène. Et après ils s'endormiraient main dans la main, le sourire aux lèvres.
Sherlock est tellement plongé dans ses rêveries qu'il n'entend pas les pas lourds qui s'approchent à grande vitesse. Il sursaute lorsqu'une main brusque se pose sur son épaule.
- Mais qu'est-ce que tu fais dehors, à une heure pareille ? Il faut rentrer !
Dire que Johanna est la veilleuse n'enchante aucunement l'enfant, se retenant de grincer des dents tant la voix de la jeune femme l'insupporte. Il préfère largement celle de Maxine ou de n'importe qui d'autre dans l'orphelinat. Et depuis quand cette fille fait des veilles ? Elle est seule au point d'embêter aussi son monde la nuit ?
Sherlock se lève à regret, et suit d'un pas traînant Johanna, cette dernière continuant à fulminer plus ou moins silencieusement.
- Vous devriez arrêter de grogner, si vous ne voulez pas réveiller les autres, dit-il en contenant un sourire.
- Et toi, tu ferais mieux de respecter les règles, et de ne pas me manquer de respect, répond Johanna avec un regard mauvais.
- Si vous n'aimez pas travailler ici, pourquoi vous ne bossez pas dans une parfumerie ? Avec tout ce que vous mettez, je suis sûre que ça ne dérangerait pas. À moins que c'est pour compenser avec vos soucis de transpiration ?
Juste après sa déduction, Sherlock se prend une claque, sa tête pivotant malgré lui. Il fait tout pour ne pas grimacer de douleur, il ne manquerait plus qu'il paraisse blessé face à cette...personne.
- Tu parles fort pour ton âge, si tu continues comme ça, ça ne va pas s'arranger.
- Vous non plus, réplique Sherlock, le regard aussi amer que celui de son interlocutrice.
Et sans plus un mot, le garçon devance Johanna et se rend dans sa chambre. Une fois couché, il serre de toutes ses forces Barberousse dans ses bras, se remémorant le parfum de vanille de Clochette, la peluche de John.
À suivre...
