Chapitre 11

Gray


Natsu arrive vers dix-sept heures, vêtu d'une grosse doudoune à capuche en fourrure avec des mitaines rouge vif. Je n'ai pas vu le moindre flocon de neige dehors et je me demande s'il y a eu du blizzard pendant que je faisais la sieste.

- Excuse-moi, tu habites en Alaska ? je lui demande alors qu'il enlève son manteau.

- Non, répond-il en soupirant. Je déteste juste le froid. Et puis je ne trouvais pas ma veste, je pensais l'avoir oublié ici, d'ailleurs, explique-t-il en regardant autour dans ma chambre. Apparemment pas. J'espère que je ne l'ai pas laissé dans la salle de musique.

- Et c'est quoi ton excuse pour les mitaines ?

- Je déteste vraiment le froid. Et toi, c'est quoi ton excuse pour la glace ? demande-t-il en penchant la tête sur le côté.

Je me rends compte que je tiens toujours une poche de glace sur mes côtes après que Braxton les a écrasées contre le plexiglas. J'ai un bleu énorme et Natsu pousse un petit cri quand je soulève mon t-shirt pour le lui montrer.

- Merde ! Tu t'es fait ça pendant le match ?

- Ouais, je dis en me levant du lit pour prendre mes bouquins sur mon bureau. St. Anthony a recruté l'Incroyable Hulk dans son équipe, et il adore se défouler sur nous.

- Je n'arrive pas à croire que tu t'infliges ça volontairement. Ça ne peut pas en valoir la peine, si ?

- Si, crois-moi. Quelques bleus ne sont rien à côté du plaisir que je prends quand je suis sur la glace. Tu patines, toi ?

- Pas vraiment. Enfin, je sais patiner, mais je contente de tourner en rond sur la patinoire. Je n'ai jamais tenu de crosse ni couru après un palet.

- Tu crois que c'est ça, le hockey ? Tenir une crosse et courir après un palet ?

- Bien sûr que non, je sais qu'il faut beaucoup d'habileté. Et c'est intense à regarder, c'est clair.

- C'est intense à jouer, surtout.

Il s'assoit sur le lit et me regarde d'un air curieux.

- Tu as toujours voulu jouer ? Ou c'est ton père qui t'y a forcé ?

- Qu'est-ce qui te fait penser ça ? je demande en me crispant.

Natsu hausse les épaules.

- Quelqu'un m'a dit que ton père était une super star du hockey. Je sais que beaucoup de parents forcent leurs enfants à marcher sur leurs traces.

Je suis encore plus nerveux et surpris qu'il n'ait pas parlé de mon père avant. Personne à Crocus n'ignore que je suis le fils de Silver Fullbuster. Je suis étonné qu'il soit aussi perspicace. Personne ne m'a jamais demandé si j'aimais vraiment jouer au hockey. Tout le monde suppose que j'adore ça parce que mon père jouait aussi.

- C'est lui qui m'a introduit au sport, et je patinais alors que j'étais encore en maternelle, c'est vrai. Mais j'ai continué à jouer parce que c'est ma passion.

- C'est bien, dit Natsu d'une voix douce. C'est important de faire ce que l'on aime.

J'ai peur qu'il me pose davantage de questions à propos de mon père, du coup je change de sujet.

- Alors on commence par quel philosophe, Hobbes ou Locke ?

- À toi de choisir. Les deux sont incroyablement ennuyeux.

- Quel enthousiasme, Dragneel ! je m'exclame en riant.

Cependant, Natsu a raison.

L'heure qui suit est atroce, et pas seulement parce que les théories sont chiantes à mourir. J'ai raté le repas de midi et je meurs de faim. Toutefois, je refuse d'arrêter les révisions tant que je ne maîtrise pas parfaitement le sujet. Quand je me suis préparé pour le partiel, je ne me suis concentré que sur les points clés, or Natsu me fait tout étudier dans le moindre détail. Il me force à reformuler ce que j'ai appris, et je dois avouer que ça m'aide énormément à cerner les théories à la noix que j'étudie.

Ensuite, Natsu m'interroge sur tout ce qu'on a lu depuis le début des cours. Il semble satisfait de moi et il referme le polycopié en hochant la tête.

- Demain, on commencera à appliquer les théories aux cas pratiques.

- Ok, ça me va.

Mon estomac grogne si fort que les murs en trembleraient presque.

- Tu as faim, peut-être ? demande-t-il en souriant.

- Je suis affamé. D'ailleurs, comme Gajeel n'est pas là et que c'est lui qui fait à manger, j'allais commander une pizza. Tu veux rester ? je demande d'une voix hésitante. On peut manger ensemble et regarder quelque chose à la télé, si ça te dit ?

Il paraît aussi surpris que moi de mon invitation. Honnêtement, je n'ai pas envie de rester seul. Luxus et les autres sont partis à une soirée, mais je n'étais pas d'humeur à y aller. J'ai pris de l'avance sur mes cours et je n'ai rien à faire.

- Tu veux regarder quoi ? demande-t-il.

Je désigne la pile de BlueRay à côté de ma télé.

- Bickslow vient d'acheter un coffret avec l'intégrale des saisons de Breaking Bad. Ça fait une éternité que je veux m'y mettre, mais je n'ai jamais le temps.

Natsu se passe la main dans les cheveux, paraissant hésiter.

- Qu'est-ce que tu avais prévu, ce soir ?

- Rien, répond-il d'une voix lugubre. Ma coloc dort chez son mec. J'allais juste regarder un truc sur Netflix.

- Alors fais-le ici, je dis en prenant mon téléphone. Tu veux quoi sur la pizza ?

- Euh... des champignons, des poivrons verts et des oignons. Et du piment. Beaucoup de piment.

- Tous les ingrédients ennuyeux, quoi, je dis en secouant la tête. On va prendre du bacon, de la saucisse et du fromage.

- Pourquoi tu me demandes si c'est pour ignorer ma réponse ? Je suis navré que les légumes t'ennuient, Gray. Tu m'appelleras quand ton médecin te diagnostiquera un scorbut !

- Le scorbut est une déficience de vitamine C. Je ne vais pas mettre du soleil et des oranges sur ma pizza, Bébé.

Nous finissons par trouver un compromis en commandant deux pizzas, une pour les goûts affreux de Natsu et une couverte de viande et de fromage.

- Tu veux un Coca Zéro ? je demande en couvrant le micro du téléphone.

- J'ai l'air d'une mauviette ? Prends-moi un Coca normal, s'il te plaît.

Je rigole en finissant de passer la commande.

Vingt minutes se sont écoulées lorsque quelqu'un sonne à la porte. Je descends pour récupérer notre repas et je m'arrête dans la cuisine pour prendre des serviettes et deux Bud Light.

Lorsque j'en propose une à Natsu, il secoue la tête.

- Non merci.

- Quoi, tu n'aimes pas la bière ?

- Je ne suis pas un grand buveur, rétorque-t-il d'un air gêné.

Je hausse les épaules et je décapsule ma bière tandis que Natsu prend une serviette et une part de son horrible pizza aux légumes ultra pimentée.

Nous reprenons nos places sur le lit et je lance le premier épisode. L'épisode pilote est incroyable, et Natsu ne dit rien lorsque je lance le second épisode.

Cette situation est bizarre. Bizarre, mai sympa. Il y a garçon mignon dans ma chambre et aucun de nous n'est nu. On ne parle durant l'épisode, car nous sommes trop captivés par l'histoire, mais il est à peine fini que Natsu se tourne vers moi, bouche bée.

- Mon Dieu, tu imagines ne pas savoir que ton mari fabrique de la drogue ? Pauvre Skylar.

- Elle va finir par le découvrir.

- Pas de spoiler ! s'écrie-t-il.

- Ce n'est pas un spoiler. C'est une prédiction.

- Ok, ça va alors, dit-il en se détendant.

Je lorgne sur sa pizza pendant qu'il boit une gorgée de Coca. J'ai déjà englouti la mienne mais Natsu n'a pas terminé la sienne, alors j'en prends une part.

- Tiens donc ! Regardez qui mange mon affreuse pizza ! Tu ne serais pas un peu hypocrite ?

- Ce n'est pas ma faute si tu manges trop lentement, Dragneel. Et il faut bien que je nourrisse mon superbe corps d'athlète !

Natsu éclate de rire.

- Est-ce que c'est le moment où je dois te complimenter sur ton superbe corps d'athlète ?

- Donc tu trouves aussi que j'ai un superbe corps d'athlète ? Merci, Bébé.

- Non, c'est toi qui le penses. Mais je suppose que tu n'as pas tort, un corps d'athlète est toujours mieux qu'un maigrichon.

- Dans ce cas, je suppose que c'est une bonne chose que ton chérichou soit gaulé comme une armoire.

- Arrête de l'appeler comme ça !

- Jamais, je dis tout en mâchant ma part. Pour être honnête, je ne vois vraiment pas ce que tu lui trouves.

- Pourquoi ? Parce qu'il ne se promène pas sur le campus comme s'il était un dieu ? Parce qu'il est sérieux et intelligent et qu'il ne couche pas avec tout ce qui bouge ?

Merde. Faut croire que Natsu a gobé l'histoire de Eucliffe. Si j'appréciais ce type, je le féliciterais d'avoir créé un personnage – l'athlète geek – qui rend dingues les femmes comme les hommes.

- Eucliffe n'est pas ce que tu crois. Je sais qu'il se fait passer pour un sportif mystérieux et intelligent, mais il y a quelque chose de vraiment obséquieux chez lui.

- Je ne le trouve pas obséquieux du tout, rétorque-t-il.

- Pardon, tu dois avoir raison. Après tout, tu as passé tant de temps à lui parler... Crois-moi, ce n'est qu'une façade.

- Résignons-nous à ne pas être d'accord, d'accord ? Et puis, tu n'es pas le mieux placé pour me juger. On m'a dit que tu ne sortais qu'avec des Ken ou des Barbie.

- C'est faux.

- Ah bon ?

- Oui. Je ne couche qu'avec des Ken et des Barbie. Je ne sors avec personne.

- Quel Don Juan ! dit-il en riant. Pourquoi tu ne sors avec personne ?

- Parce que je n'ai pas envie d'une relation sérieuse.

- Pourquoi ? demande-t-il, perplexe. C'est très épanouissant, tu sais.

- C'est toi qui ça ? Le type célibataire ?

- Je suis célibataire parce que je n'ai rencontré personne avec qui j'ai envie d'être, pas parce que je suis anti-couple. C'est agréable d'avoir quelqu'un avec qui passer du temps, à qui faire des câlins, à qui parler, tout ça tout ça. Ça ne t'intéresse pas ?

- Plus tard, oui. Mais pas maintenant, je réponds en souriant d'un air narquois. Et si jamais j'ai besoin de parler à quelqu'un, je peux toujours t'appeler.

- Alors ton harem a le sexe, et moi je dois écouter tes jérémiades ? s'exclame Natsu. Je me fais avoir là non ?

- Quoi, tu veux le sexe aussi, Dragneel ? je demande en jouant des sourcils. Je serai ravi de te l'offrir, tu sais.

Je n'ai jamais vu quelqu'un rougir autant et aussi vite, et j'éclate de rire en voyant sa gêne.

- Détends-toi, je plaisante. Je ne suis pas assez bête pour coucher avec mon professeur. Je finirais probablement par te briser le cœur et te connaissant, tu me filerais de fausses infos pour me faire rater le partiel.

- Tu veux dire pour te faire rater le partiel une deuxième fois ?

Je lui fais un doigt d'honneur, mais je souris jusqu'aux oreilles.

- Tu veux rentrer chez toi ou tu veux regarder un troisième épisode ?

- Je veux voir le troisième, quelle question !

Chacun se remet à l'aise sur le lit. Je suis sur le dos, la tête dans les oreillers, tandis que Natsu est sur le ventre, au pied du lit. L'épisode suivant est intense et lorsqu'il prend fin, nous mourons tous les deux d'envie de voir le quatrième. Nous sommes tellement happés par la série que nous enchaînons sans vraiment nous en rendre compte. Entre les épisodes, nous discutons de ce que nous venons de voir et nous faisons nos prédictions pour la suite. Honnêtement, je dois dire que cela fait bien longtemps que je ne suis me suis pas autant amusé de façon platonique.

- Je crois que son beau-frère se doute de quelque chose, dit Natsu.

- Tu crois ? Quoi qu'il en soit, je suis sûr qu'ils vont garder ça pour la fin. Par contre, je pense que Skylar va bientôt le découvrir.

- J'espère qu'elle va le foutre dehors. Walter White est le diable incarné. Je le déteste.

- C'est un anti-héros, je réponds en riant. Tu es censé le détester, Dragneel.

L'épisode suivant commence et nous nous taisons, parce que c'est le genre de série qui nécessite toute sa concentration. La première saison prend fin sans que nous l'ayons vue passer et nous restons bouche bée, tous deux silencieux.

- Nom d'un chien ! On a fini la première saison.

Natsu se mord la lèvre et jette un œil au radioréveil. Il est presque vingt-deux heures. Nous venons de regarder sept épisodes d'affilée sans jamais regarder l'heure. Je m'attends à ce qu'il me dise qu'il est temps pour lui de rentrer, mais il me surprend en me demandant si j'ai la deuxième saison.

- Tu veux voir la suite ?

- Après cette fin ? Comment pourrais-je dire non ?

Il n'a pas tort.

- Juste le premier épisode, dit-il. Tu n'as pas envie de voir ce qui se passe ?

J'en meurs d'envie, bien sûr.

- Tu veux grignoter quelque chose ? je demande.

- Pourquoi pas ?

- Je vais voir ce qu'on a.

Je trouve deux sachets de pop-corn dans le placard de la cuisine et je les mets au micro-ondes avant de remonter dans la chambre.

Natsu a volé ma place à la tête du lite. Ses chaussettes noires à motifs enfantins avec de petits dragons rouges me font sourire.

- Y en a un pour moi ? demande-t-il en désignant les bols que je tiens dans chaque main.

- Ouaip.

Je lui en donne un et il se redresse avant de plonger sa main dedans.

- Je ne peux pas manger de pop-corn sans penser à Napoléon.

- L'Empereur ? je demande en haussant un sourcil.

Il rit de plus belle.

- Non, mon chien. Enfin, le chien de mes parents. Il est chez eux, dans l'Indiana.

- C'est quoi, comme chien ?

- C'est un gros molosse croisé avec milles races différentes, mais il ressemble surtout à un berger allemand.

- Et Napoléon aime le pop-corn ?

- Il adore. On l'a eu quand il était chiot et une fois – j'avais dix ans – mes parents m'avaient emmené au cinéma, et pendant qu'on était partis, il a réussi à rentrer dans le placard et à ouvrir tous les paquets de pop-corn. Il devait y en avoir au moins cinquante. Ma mère adore les promotions, donc quand il y en a au supermarché, elle achète tout le stock. Ce jour-là, c'était le pop-corn. Je te promets que ce chien a tout mangé, y compris les sachets en plastique. Il a chié des épis de maïs et des bouts de papier pendant des jours.

Sa façon de raconter l'histoire me fait sourire.

- Mon père était super inquiet, poursuit-il. Il pensait que Napoléon allait avoir une intoxication alimentaire, mais le véto lui a dit que ce n'était rien et qu'il éliminerait tout de façon naturelle. Tu as des animaux, toi ?

- Non, mais mes grands-parents avaient une chatte quand j'étais petit. Elle s'appelait Peaches et elle était complétement folle, je dis en enfournant une poignée de pop-corn. Elle était mignonne avec ma mère et moi, mais elle détestait mon père. Mes grands-parents le haïssaient aussi, donc je suppose qu'elle obéissait à ses maîtres. C'était dingue, elle le terrorisait.

- Qu'est-ce qu'elle faisait ? demande-t-il en souriant.

- Elle le griffait dès qu'elle en avait l'occasion, elle pissait dans ses chaussures, ce genre de truc, je dis en éclatant soudain de rire. Tu veux savoir la meilleure chose qu'elle ait jamais faite ? C'était à Thanksgiving et on était chez mes grands-parents, à Buffalo. On était tous assis à table quand Peaches est entrée par la chatière. Il y avait un grand ravin derrière la maison qui lui servait de terrain de chasse. Bref, elle entre tranquillement en tenant quelque chose dans la gueule, mais personne n'arrive à voir ce que c'est.

- Euh, je sens que je ne vais pas aimer la suite...

Je souris tellement que j'ai mal à la mâchoire.

- Elle saute sur la table comme si elle était la reine de la maison et elle parade devant nous jusqu'à mon père pour déposer un lapin mort dans son assiette.

Natsu retient son souffle avec un cri.

- Non, t'es sérieux ? C'est dégueulasse !

- Mon papi a failli s'étrangler tant il riait. Ma mamie a pété un plomb, parce qu'elle pensait que toute la nourriture sur la table était contaminée. Quant à mon père... disons qu'il n'était pas content. C'est le moins qu'on puisse dire.

J'ai la chair de poule en me souvenant de ce qui s'est passé lorsqu'on est rentrés à Boston quelques jours plus tard, de ce qu'il a fait à ma mère pour la punir de lui avoir « fait honte ». Heureusement, elle est morte l'année d'après et elle n'était pas là pour le voir diriger sa rage sur moi.

Je me rends soudain compte qu'à mes côtés, l'humeur de Natsu est devenue aussi sombre que la mienne.

- Je ne vais pas voir mes parents à Thanksgiving, dit-il d'une voix triste.

J'étudie son visage. Son aveu a le mérite de me distraire des horribles souvenirs qui étaient sur le point de s'abattre sur moi.

- Tu rentres chez toi, d'habitude ?

- Non, on va chez ma tante, mais cette année mes parents n'ont pas les moyens d'y aller. Et moi je ne peux pas... me permettre de rentrer les voir.

Je sens qu'il ne me dit pas tout, mais je ne sais pas de quoi il s'agit.

- Ce n'est pas grave, murmure-t-il en voyant mon regard attendri. Je les verrai à Noël, je suppose.

Je hoche la tête en souriant. Je ne passe jamais les fêtes en famille. Je préférerais me tailler les veines plutôt que de les passer avec mon père.

La conversation est devenue trop intense et je décide d'y mettre fin. Je pose mon bol de pop-corn sur la table de nuit pour prendre la télécommande.

- Prêt pour la saison deux ?

- Vas-y.

Natsu et moi sommes assis côte à côte, mais un demi-mètre nous sépare. Tout cela est nouveau pour moi. Je traîne avec un garçon qui n'est pas l'un de mes coéquipiers, mais je n'ai pas à m'inquiéter de le renvoyer chez lui. Je n'en reviens pas.

C'est ainsi que nous regardons le premier épisode de saison deux, puis le suivant, et encore le suivant... Lorsque je relève la tête, il est trois heures du matin.

- Merde, c'est vraiment l'heure ? s'exclame Natsu en bâillant.

Je me frotte les yeux. Nous venons de regarder une saison et demie d'une traite.

- Merde, je marmonne.

Natsu bâille de nouveau, et je bâille à mon tour. Nous sommes assis dans le noir – je ne me souviens pas d'avoir éteint la lumière – à bâiller comme si nous n'avions pas dormi depuis des semaines.

- Faut que j'y aille, déclare-t-il en se levant du lit et en passant sa main dans ses cheveux en bataille. Tu as vu mon téléphone ? Je vais appeler un taxi.

Je bâille tellement fort que ma mâchoire manque de se déboîter.

- Je peux te ramener, je dis d'une voix endormie.

- C'est hors de question, tu as bu deux bières ce soir.

- Il y a des heures, oui. Je peux conduire, t'en fais pas.

- Non.

Bon, il m'exaspère déjà.

- Dragneel, je ne vais pas te laisser prendre un taxi et traverser le campus seul à trois heures du matin. Soit je te ramène, soit tu restes ici.

- Il est hors de question que je reste ici, s'exclame-t-il.

- Alors je te ramène. Fin de la discussion.

Il regarde les deux bouteilles de Bud Light sur la table de nuit. Je sens qu'il rechigne à accepter, mais qu'il est épuisé. Il hésite quelques secondes, puis il soupire et semble se détendre.

- D'accord. Je vais dormir sur ton canapé.

- Non, c'est mieux si tu dors ici, je réponds en secouant la tête.

Apparemment c'était la chose à ne pas dire puisqu'il se crispe immédiatement.

- Je ne dors pas dans ton lit.

- Dragneel, je vis avec trois joueurs de hockey qui ne sont pas encore rentrés de leur soirée. Je ne dis pas qu'il se passera forcément quelque chose, mais il se pourrait que même le plus hétéro d'entre eux débarque un peu trop bourré dans le salon et décide de te tripoter. Moi, je n'ai aucune envie de te peloter. On peut dormir à sept sur ce matelas. Tu ne sauras même pas que je suis là.

- Un gentleman proposerait de dormir par terre.

- Est-ce que j'ai l'air d'un gentleman ?

- Non, c'est vrai, dit-il en riant. Ok. Je dors dans ton lit. Mais seulement parce que j'arrive à peine à garder les yeux ouverts et que je n'ai vraiment pas envie d'attendre un taxi.

- Tu veux quelque chose pour dormir ? je demande en ouvrant ma commode. Un tee-shirt ? Un jogging ?

- Je veux bien un t-shirt, répond-il en rougissant suffisamment pour que je le voie malgré la pénombre. Est-ce qu'à tout hasard tu aurais une brosse à dent supplémentaire ?

- Ouais, dans le placard sous le lavabo, je dis en lui donnant un vieux tee-shirt.

Il s'enferme dans la salle de bain et j'enlève mon jean et mon tee-shirt avant de me mettre sous la couette. J'entends la chasse d'eau et le bruit du robinet s'ouvrir et se fermer, puis Natsu revient. Il reste debout à côté du lit pendant si longtemps que je finis par pousser un grognement.

- Tu vas te coucher ou il faut que je te lise une histoire ? je marmonne. Je ne mords pas, et même si je mordais, je suis à moitié endormi. Arrête de me mater et viens te coucher.

Je sens un poids sur le matelas et la couette se tend. Natsu gigote, soupire et devient immobile à côté de moi. Enfin, pas vraiment à côté de moi parce qu'il est à l'autre bout du lit.

Cependant, je suis trop fatigué pour me moquer de lui.

- Bonne nuit, je marmonne en fermant les yeux.

- Bonne nuit, murmure-t-il.

Je ne sais pas si Natsu met du temps à trouver le sommeil car, quelques secondes plus tard, je suis profondément endormi.