TALLNESHIA
Chapitre 13
Reunion
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« Bonsoir. Que puis-je vous servir ? »
« Tally ? »
L'adolescente de seize ans avait la tête baissée, le nez rivé vers le bois gras de leur table. Il était marqué de quelques entailles au couteau. Des dates, un cœur transpercé d'une flèche, et un ou plusieurs mots dans une langue qu'elle ne connaissait pas. Balthazar savait peut-être. Les traits avaient essayé d'être courbés, lui faisant penser à de l'elfique. Mais en même temps, ça ne devait pas être facile de graver une table, comme ça.
C'était devenu une habitude, lorsqu'ils s'attardaient dans une taverne et qu'elle finissait par se perdre dans ses pensées. L'avertissement amical du maître nain bien des années plus tôt, alors qu'elle n'était encore qu'une enfant, lui avait servi de leçon, et elle évitait comme elle le pouvait de trop dévisager les autres tablées. Un coup d'œil, à peine, quand ils s'installaient, mais c'était tout. Elle releva la tête, adressa un regard interrogateur à Balthazar, puis à la jeune femme qui attendait patiemment leur commande et haussa les épaules.
« Euh… une bière, s'il vous plaît. »
Cédant à ses demandes curieuses, il avait fini par lui faire goûter, quelques mois plus tôt. Elle avait tout d'abord recraché sa première gorgée de l'infect breuvage. Mais elle s'était obstinée. Balthazar aimait ça, alors ça ne pouvait pas être si terrible ! Le goût avait fini par passer, et à présent, elle ne rechignait plus à en boire une de temps en temps, même si ce n'était pas sa boisson favorite, loin de là. Rien que pour les souvenirs, le jus de pommes aurait toujours une place prédominante dans son cœur.
Le jeune homme esquissa un sourire approbateur à ses mots et acheva de passer commande :
« Et si vous pouviez avoir la bonté d'en apporter une seconde pour moi, chère demoiselle… »
Même s'il ne les entraînait plus jusque dans son lit (ça le frustrait toujours un peu, mais dès qu'il resongeait à ce que Tallneshia aurait pu subir par sa faute, cela lui ôtait toute envie d'aller batifoler), il ne pouvait s'empêcher de continuer à draguer gentiment toutes les jolies serveuses qu'il croisait. Celle-ci rougit légèrement, eut un petit hochement de tête timide et leur amena leurs boissons.
Le pyromage lança un bref regard circulaire autour d'eux. Les tables occupées les plus proches étaient suffisamment bruyantes et agitées pour ne pas leur prêter la moindre attention. Après une gorgée de bière, il se pencha en avant pour se renseigner à voix basse auprès de son amie.
« Elle a l'air énervée ? »
Tallneshia prit quelques instants avant de lui répondre, tentant de se remémorer ses rêves des nuits précédentes. Shyrnhaâm s'était manifestée, cela, elle en était certaine. Mais pas plus sauvagement qu'à l'habitude…
« Pas trop… On pourrait rester sous la dizaine, je pense. »
« Ça serait bien… Pas comme y'a deux semaines. »
L'adolescente frissonna à ce souvenir et préféra ne pas répondre. Elle avait eu une longue période de répit durant laquelle son entité maléfique n'avait pas fait des siennes. Presque trois mois. Balthazar et elle ne s'étaient pas méfiés des conséquences de ce calme surprenant. Ils auraient dû… Le petit hameau dans lequel ils avaient passé la nuit comptait à peine une quinzaine d'habitations, soit une cinquantaine d'habitants. Et Shyrnhaâm s'était déchaînée. Un véritable carnage… un massacre général.
Au matin, lui et elle étaient les deux seuls survivants. C'était un bourg fantôme empli de cadavres qu'ils avaient laissé derrière eux… elle avait rarement connu un réveil aussi traumatisant.
Sorgho. Ils n'y avaient passé que quelques heures, mais Tallneshia se souviendrait toujours du nom de ce village qu'elle avait privé de toute forme de vie.
Balthazar sortit de leur sac de voyage un plan de la région. La jeune fille écarta leurs deux chopes de bière pour qu'il ait la place de le poser sur la table, et ils étudièrent ensemble leur trajet des jours suivants. Penchés sur leur carte, occupés à débattre sur le meilleur endroit pour traverser la rivière qu'ils ne manqueraient pas de trouver sur leur route, aucun des deux ne vit, à l'entrée de l'auberge, la nouvelle arrivante qui venait de franchir le pas de la porte. Elle s'attarda au comptoir pour se payer une chambre et commander de quoi boire, puis parcourut la salle du regard à la recherche d'une table de libre. Quand elle le vit, son cœur rata un battement. Impossible que ce soit lui… Et pourtant…
Balthazar eut un énorme sursaut de surprise quand une main inconnue se posa sur son bras, si bien qu'il renversa sur ses cuisses une partie de sa bière. Tallneshia cacha sa bouche derrière sa main pour étouffer son rire, mais ses yeux amusés parlaient pour elle… même s'ils étaient marqués de cernes et que leur mauve tendre commençait à tirer déjà vers des teintes pourpres. Le jeune homme grommela dans sa barbe tout en s'essuyant de son mieux, lui adressa un regard noir peu crédible, puis releva la tête vers la personne qui l'avait pris de court ainsi.
Et faillit bien s'étouffer une fois de plus.
Il pensait ne jamais revoir ces cheveux blonds, longs et lisses, qui descendaient à présent jusque sous sa poitrine devenue plutôt généreuse. Ni cette peau pâle, ce front large et ce grain de beauté près de sa narine gauche. Et encore moins ces yeux d'un bleu de glace. La dernière fois qu'il s'était trouvé face à eux, ils étaient emplis de larmes, de douleur et d'inquiétude. D'inquiétude… pour lui.
« Li… Lita ? » souffla-t-il, éberlué. « Pince-moi, je rêve… C'est toi ? »
Presque aussitôt, il sursauta de nouveau avec un léger cri de protestation. La jeune femme avait docilement obéi, taquine, et venait de lui pincer l'avant-bras, à travers le tissu écarlate de sa robe de mage identique à la sienne.
« Ok, ok, je rêve pas. » abdiqua-t-il, peu désireux de se faire maltraiter davantage. « Bon sang, c'est pas vrai… qu'est-ce que tu fais là ? »
« J'allais te poser la même question… » lâcha-t-elle. « Je peux me joindre à vous ? »
Sa voix non plus n'avait pas changée, toujours légère, un peu flûtée. Avant de lui répondre, Balthazar chercha du regard l'approbation de Tallneshia, qui accepta malgré la méfiance qu'elle ressentait envers cette femme. Du menton, il indiqua à son ancienne camarade une chaise vide située non loin. Elle l'attrapa et l'approcha de leur table avant de s'y laisser tomber, encore sous le choc de leurs retrouvailles inattendues. Le temps qu'elle s'en remette, et se saisisse au passage de sa propre chope de bière qu'une serveuse lui amenait, Balthazar se chargea des présentations.
« Tally, je t'ai déjà parlé d'elle… c'est Lita Halford, qui était dans ma clase à la Tour des Mages. Lita, voici Ta… »
« Nesh. » le coupa l'adolescente d'une petite voix, les mains coincées sous ses cuisses. « Ça sera… juste Nesh. »
Le pyromancien serra les dents. Il se rappelait qu'elle détestait ce surnom que les mages de la Tour lui avaient donné. Pour qu'elle veuille malgré tout le réutiliser face à Lita, c'était qu'elle se méfiait énormément d'elle. Celle-ci haussa un sourcil curieux, mais ne posa pas de question et se contenta de la saluer d'un hochement de tête. Puis elle se réintéressa à Balthazar, qui avait l'air aussi perdu qu'elle.
« Ça fait six ans, dis donc… »
Il ne savait pas trop quoi dire, et finit par désigner d'un signe de tête les ornements d'or qui couvraient ses épaules.
« Bien joué pour ta première classe. » la félicita-t-il, dissimulant habilement la pointe de jalousie qu'il ne pouvait s'empêcher d'éprouver. « Tu la méritais. »
« Toi aussi. »
Il ignora sa remarque et poursuivit la discussion, faisant comme si de rien n'était.
« T'es diplômée depuis longtemps ? »
« Trois ans. »
« Oh. Je… vois. Et tu fais quoi, depuis ? »
Si Tallneshia ne disait rien, elle écoutait attentivement la conversation. Un malaise ambiant régnait entre les deux pyromages. Il n'était pas difficile de deviner à quoi il était dû. Mais aucun n'osait se jeter à l'eau pour reparler de l'événement passé, qui les avait pourtant marqués aussi bien l'un que l'autre.
« Pas grand-chose… Je traverse le Cratère, comme vous deux. »
Lita prit une gorgée de bière, avant d'avouer finalement :
« Je… te cherchais, en fait. J'en reviens toujours pas de t'être enfin tombé dessus ce soir, au hasard, comme ça. C'est incroyable. »
« Tu me cherchais ? » s'étonna Balthazar. « Pourquoi ça ? »
La jeune femme hésita, enroulant nerveusement ses cheveux fins autour de ses doigts. Elle n'avait jamais réellement songé à ce qu'elle pourrait bien dire à son ancien camarade une fois qu'elle lui aurait remis la main dessus, et se retrouvait par conséquent complètement démunie. Prenant une profonde inspiration, elle vida sa chope cul sec, la reposa sur la table avec un claquement sonore, et annonça en le fixant droit dans les yeux :
« Parce que je t'ai jamais revu, depuis ce jour-là. Que je me suis inquiétée pour toi. Il a fallu deux ans pour que Billot finisse par me dire que tu avais été renvoyé. Je ne savais rien de plus, mais au moins, tu étais toujours en vie. Je t'ai jamais revu, et j'ai jamais pu te dire que je ne te détestais pas. Tu m'as fait peur. Mais je ne te déteste pas. Je sais pas ce que t'as pu vivre, mais je me doute que c'était dur. Peut-être que ça l'est toujours. Et je… je voulais m'excuser. »
Jamais Balthazar ne l'avait entendue aligner autant de mots d'affilée depuis qu'ils se connaissaient. Elle marqua une pause, baissa la tête, et conclut dans un souffle navré :
« Je suis désolée. Je n'aurais jamais dû être aussi curieuse, je n'aurais jamais dû me trouver dans cette salle ce jour-là. C'est à cause de moi que tu as été renvoyé. »
Son regard honteux dériva vers ses épaulières à lui, déjà vieilles et abîmées, qui n'étaient faites que de cuir.
« C'est à cause de moi que tu n'as pas pu devenir un pyromage digne de ce nom. »
« Je suis désolé de m'en être pris à toi. » murmura le jeune homme, la gorge serrée. « Je ne contrôlais rien à ce moment. »
« Je sais. C'est ce qu'ils m'ont dit. »
« Tu as eu des séquelles ? »
« Quelques jours de coma et de bonnes brûlures. » répondit simplement Lita en haussant les épaules. « Enfin, du classique pour les pyromanes qu'on était à l'époque… »
« Surtout toi et tes combines foireuses pour sécher les cartes blanches au puits de mana. »
Elle ne protesta pas : il avait raison. Durant plusieurs années d'affilée, elle avait mis au point de nombreux stratagèmes pour échapper à certains cours et aller l'espionner. Balthazar l'intriguait tant, autrefois… elle s'était mise en tête de percer son secret, à tout prix. La curiosité mal placée était d'ailleurs une sale manie qu'elle n'avait toujours pas perdue, et qui avait bien des fois failli lui causer d'autres problèmes. Mais là n'était pas la question ce soir. Elle finit par se décrisper et lâcha un petit rire.
« Oh, je n'étais pas toute seule pour ça. Hanja m'aidait, parfois. »
Soudain, Lita écarquilla les yeux. Elle délaissa tout à fait Balthazar, pour la première fois depuis qu'elle s'était attablée avec eux, et se tourna vers l'adolescente qui l'accompagnait. La robe de l'École de la Foudre l'avait intriguée, et elle se creusait la tête depuis lors. Elle ne se souvenait pas avoir déjà croisé la jeune fille au sein de la Tour des Mages, et pourtant, ce visage et ces cheveux noirs lui disaient quelque chose… C'était en évoquant son amie aéromancienne qu'elle avait enfin retrouvée d'où elle la connaissait.
« Attends, mais oui ! Tu es la petite qui était tombée du ciel et qu'Hanja avait rattrapée avec sa colonne d'air, non ? »
Tallneshia confirma prudemment d'un hochement de tête. Malgré le temps passé, les excuses et le repentir de Lita, elle continuait à ne pas la porter dans son cœur. C'était peut-être idiot comme raison, mais ça ne lui plaisait pas de constater qu'elle et Balthazar paraissaient aussi proches, alors qu'ils ne s'étaient plus vus depuis six ans, et qu'à leur dernière rencontre, il avait quand même failli la tuer.
« Et il t'est arrivé quoi, après ça ? »
« Oh, euh… pas grand-chose. » éluda-t-elle.
« Tu es restée à la Tour des Mages ? Je crois pas t'avoir revue, pourtant… »
Tallneshia demeura silencieuse. Elle n'avait pas franchement envie de parler davantage avec Lita, et surtout, que pouvait-elle lui dire ? Interceptant son regard de détresse, Balthazar intervint, avec gentillesse mais fermeté, faisant bien comprendre à son ancienne camarade qu'ils préféraient tous les deux qu'elle n'insiste pas davantage à ce sujet.
« C'est compliqué. Je l'ai emmené avec moi quand je suis parti de la Tour. On s'est pas quittés depuis. »
L'adolescente se surprit à éprouver une sorte de fierté un peu malsaine, en songeant que malgré le temps qui pressait, Balthazar avait pris la peine de venir la chercher… mais pas d'avertir Lita de son départ. Certes, elle était dans le coma à ce moment-là et ne pouvait donc pas être mise au courant de grand-chose. Mais tout de même !
« D'accord. »
Près de deux heures s'écoulèrent, au cours desquelles les langues se délièrent, particulièrement celle de la mage blonde. Si Balthazar répondait évasivement à ses questions, ou bien les esquivait en l'interrogeant en retour, la pyromancienne commença à devenir intarissable au bout de sa troisième chope de bière.
« J'avais pourtant souvenir que tu ne tenais pas super bien l'alcool, toi. » la taquina le jeune homme.
Elle haussa les épaules à sa remarque et passa ensuite presque une demi-heure à lui raconter la cérémonie qui s'était déroulée lorsque les élèves de leur promotion étaient devenus des mages officiels, tout en se plaignant à tout bout de champ d'un certain Thoras. Le demi-diable se rappelait de cet imbécile, crâneur et prétentieux. Il esquissa un sourire satisfait en apprenant qu'il n'avait pas eu son diplôme. Bien fait pour lui !
Quant à Tallneshia, elle resta d'humeur morose tout au long de la discussion. Cette Lita surgie de nulle part l'énervait. C'était avec elle que Balthazar passait la soirée à parler, d'habitude. D'autant plus qu'elle ne la sentait pas tout à fait franche. Ça faisait trois ans qu'elle recherchait son ami, après tout. L'adolescente était persuadée que ce n'était pas juste pour le revoir et s'excuser, comme elle l'avait prétendu. La pyromancienne de première classe avait autre chose en tête.
Ses bâillements de plus en plus exagérés finirent par faire réagir Balthazar, qui leur proposa d'aller se coucher. Un peu fatiguée par sa journée de voyage et les bières qu'elle avait bues, alors qu'effectivement, elle n'avait pas plus l'habitude de l'alcool que Tallneshia, Lita hocha vaguement la tête et les accompagna dans les escaliers. Par le plus grand des hasards, leurs chambres étaient voisines. Ce constat fit naître un même sourire sur les lèvres des deux pyromages, qui échangèrent un regard complice, comme autrefois. L'adolescente le remarqua et serra les poings. Même si elle avait du mal à se l'expliquer, la rage étouffait son cœur. Elle ne parvenait pas à admettre que ce qu'elle ressentait envers Balthazar était de la possessivité, et que seule la jalousie la poussait à rejeter Lita de tout son être. Elle marmonna un salut à peine poli et entra dans leur chambre sans attendre. Son ami la laissa partir en gloussant doucement, avant de glisser à son ancienne camarade :
« Excuse-la… Elle a du mal avec les gens. On ne côtoie pas grand-monde en général, t'as dû la perturber. »
« Balthazar ? »
Alors qu'il avait lui aussi souhaité une bonne nuit à la pyromancienne de première classe et s'apprêtait à suivre Tallneshia, elle le retint par la manche. Toujours debout dans le couloir, il se retourna vers elle et baissa les yeux vers sa main qui avait un instant caressé son avant-bras, avant de relever dans sa direction un regard interrogateur. Il ne put d'ailleurs pas s'empêcher de reluquer sa poitrine quelques secondes au passage, et songea qu'en d'autres circonstances, il lui aurait volontiers proposé de…
« Oui ? » fit-il à voix basse, du ton grave qu'il utilisait habituellement pour ensorceler les jolies filles.
Elle rit sans aucune gêne et le lâcha, ayant reconnu le petit numéro de charme qu'il servait déjà aux serveuses de la taverne de L'Hermitage, quand ils étaient adolescents et que les mages de la Tour les autorisaient à sortir le soir.
« Hé, pas avec moi, Bob. J'ai quelque chose à te proposer… »
Il tiqua, et inconsciemment, lui prêta une oreille plus attentive. Depuis combien de temps ne l'avait-on pas appelé ainsi ? Pour une raison qui lui était encore inconnue aujourd'hui, Tallneshia refusait d'utiliser son surnom et s'obstinait à l'appeler par son véritable prénom.
« Mh ? »
« Pourquoi… »
Lita sembla hésiter un instant, puis lâcha à voix basse, les yeux brillants :
« Pourquoi on ne reprendrait pas tout à zéro ? »
« Hein ? De quoi tu parles ? »
« Réfléchis un peu. Je suis une pyromancienne de première classe, maintenant. »
« Oui, et ? » marmonna-t-il sans réussir à cacher son agacement cette fois, ne voyant pas où elle souhaitait en venir en le lui rappelant sans cesse, comme si elle le narguait.
« Et je veux que tu le deviennes aussi. Tu en es capable, encore plus que n'importe qui. Et tu le mérites. »
« Pas avec ce que je suis, non. » ricana-t-il amèrement.
« Moi je crois en toi. » insista la jeune femme. « J'ai les épaulières d'or, je pourrais être prof si j'en avais envie. On pourrait retourner à la Tour du Feu, tous les deux, et je pourrais… »
« Tu m'apprendrais rien. » la coupa Balthazar, dont le ton s'était durci. « Tesla accepterait jamais. Encore moins cet abruti de Billot. Et je te rappelle qu'il faut l'approbation des cinq archimages pour passer première classe. Alors oublie. »
« On ira leur parler tous les deux, il suffit de négocier… »
« Laisse tomber, Lita. Je refoutrai jamais un pied là-bas pour étudier quoi que ce soit. Et il est hors de question que j'abandonne Tally. Elle a besoin de moi. »
« Elle pourrait étudier, elle aussi. » tenta-t-elle.
« Oublie, je te dis. »
« Je suis sûre que ça lui plai… »
« Non. » trancha brutalement Balthazar, dont la colère commençait lentement à monter. « Arrête de parler pour elle. T'en sais rien. »
« Parce que toi oui, peut-être ? »
« Ça fait six ans que je ne la quitte pas, c'est ma sœur et je donnerais ma vie pour elle ! Elle et moi, on en sait plus l'un sur l'autre que tout le Cratère n'en saura jamais. »
« Ah oui ? » grommela Lita avec mauvaise humeur. « Alors elle sait que tu peux te transformer en monstre et la tuer sans même t'en apercevoir ? »
Elle avait haussé le ton, agacée de ne pas parvenir à ses fins. Les épaulières d'or était la récompense ultime pour un mage. Depuis six ans, son seul désir était que son ami parvienne à les obtenir un jour. Elle voulait l'y aider, et voilà comment il lui répondait ? Il la foudroya du regard, et elle sut qu'elle était allée trop loin.
« Pardon. » se rétracta-t-elle aussitôt dans un murmure. « C'est pas ce que j'ai voulu… »
« Si, c'était exactement ça que tu voulais dire. Et oui, elle est parfaitement au courant. Je te rappelle qu'on en a parlé devant elle tout à l'heure. Sur ce, bonne nuit, Lita. Dors bien. »
Il lui tourna sèchement le dos et partit s'enfermer dans la chambre qu'il partageait avec l'adolescente. La pyromancienne ne le retint pas. Demeurée seule au beau milieu du couloir, elle poussa un profond soupir. Par un pur miracle, elle était enfin parvenue à retrouver Balthazar aujourd'hui… mais tout ne s'était pas exactement passé comme elle l'avait espéré. Il s'estimait trop différent, et il avait à présent la Tour des Mages en horreur.
Pourtant, quelque part, Lita se surprit à l'admirer. Car malgré les événements, malgré son exil, sa solitude et son errance forcés, il était parvenu à se trouver un but : chérir et protéger cette jeune fille, qu'il considérait comme sa sœur. Tally ou Nesh, elle ne savait plus très bien… L'or des mages ne l'intéressait pas. Il était au-delà des honneurs et de la considération que ces épaulières mythiques pouvaient lui apporter. Balthazar Octavius Barnabé Lennon était devenu un Aventurier, il n'avait besoin de rien ni de personne et maniait ses flammes comme bon lui semblait. Et même s'il était un demi-diable… il s'efforçait de vivre sa vie comme il l'entendait.
Lita alla s'enfermer à son tour dans sa chambre. Elle s'adossa à la porte de bois, parcourut du regard la pièce vide, et eut un petit sourire triste. Ils goûtaient à la même sorte de liberté. Ils pouvaient aller où ils voulaient, faire ce qu'ils désiraient, sans contraintes, sans professeurs derrière eux à toujours vérifier ce qu'ils faisaient.
Elle avait les épaulières d'or qui la désignaient comme une véritable pyromancienne de première classe. Pas Balthazar.
Mais Balthazar était sûrement bien plus heureux qu'elle. Et ce soir, il lui semblait que les protections de métal précieux sur ses épaules étaient plus lourdes qu'à l'accoutumée.
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Perdu dans une sorte de demi-sommeil, Balthazar ne réagit pas quand il sentit le matelas bouger à côté de lui et que Tallneshia quitta le lit. Il avait encore en tête leur discussion de début de soirée. Ce n'était que Shyrnhaâm qui allait accomplir son massacre habituel… il n'y avait pas de quoi paniquer. La situation le faisait toujours autant grincer des dents, mais il avait fini par accepter qu'il ne pouvait rien y faire.
Même si lui avait à présent vingt-deux ans, et elle seize, ils continuaient de partager le même lit quand ils dormaient dans des auberges. Question de budget et de praticité. Ça faisait quelques années qu'il avait peu à peu cessé de la câliner tous les soirs sans exception, mais il continuait de la rassurer gentiment dès que ses cauchemars revenaient la tarauder. Elle ne finissait plus en larmes, mais il n'était pas rare que ces nuits-là, elle revienne prudemment se blottir dans ses bras, telle l'enfant qu'elle avait été autrefois.
Ils dormaient ensemble, sans qu'il n'y ait rien de sexuel entre eux, et Balthazar trouvait ça… reposant, à vrai dire. Il n'avait pas à surveiller le moindre de ses gestes, le moindre de ses mots, dans la crainte qu'il ne soit mal interprété. Lui et Tallneshia étaient frère et sœur, simplement. Même s'il n'était pas aveugle pour autant. Il avait conscience qu'elle grandissait, que son corps changeait. Secrètement, il avait hâte de la voir pleinement adulte, persuadé de la trouver magnifique. Mais cela n'irait jamais plus loin. Une fois, une seule fois, alors qu'il avait un peu trop bu pour son propre bien, il avait laissé son esprit confus dériver, quand ils étaient partis se coucher, et s'était mis à imaginer qu'il pourrait se passer quelque chose entre eux deux. Cela l'avait empêché de dormir pendant toute la nuit. Parce que l'idée était incroyablement dérangeante. Elle l'avait pourtant excité pendant un temps. Puis le souvenir de sa tentative de viol lui était revenu, et il avait failli se mettre à vomir. Jamais il ne ferait subir une telle chose à Tally. Jamais.
Le lendemain, il s'était tapé un de ces mal de crâne à vous exploser la tête contre le moindre tronc d'arbre qui passe, et il avait été d'une humeur exécrable pendant toute la journée.
Cela avait pris longtemps, mais Shyrnhaâm avait fini par devenir un peu plus vivable avec lui, et ils étaient parvenus à conclure une sorte d'arrangement. Au fond, ni lui ni elle ne souhaitaient qu'il arrive quoi que ce soit à Tallneshia. Balthazar, parce qu'il ne permettrait pas que sa sœur soit blessée, et Shyrnhaâm dans un pur souci de praticité. Il la laissait en paix lorsqu'elle se nourrissait pendant la nuit. Elle restait sur ses gardes, et il ne la suivait plus de loin comme il le faisait au début. Le pyromage y gagnait quelques heures de sommeil supplémentaires avant de reprendre la route, et elle, une liberté relative mais appréciable. Le matin, c'était seul qu'il quittait l'auberge où ils s'étaient arrêtés. Quand l'aube approchait, Shyrnhaâm partait l'attendre à l'extérieur des villages. Elle allait même jusqu'à s'assurer que Tallneshia soit en sécurité avant de s'endormir. Et parfois, lorsque la bourgade comportait plus de paladins qu'à l'ordinaire, elle préférait rester éveillée jusqu'à ce que Balthazar vienne la retrouver.
Si son adoucissement de caractère était appréciable, le pyromancien n'en demeurait pas moins méfiant. Il n'était pas bête, Shyrnhaâm demeurait une entité maléfique avant tout, attendant sagement son heure. La seule chose qui la différenciait de Philippe était qu'elle avait besoin de se nourrir régulièrement. Et que Tallneshia ne la possédait pas à la naissance. Balthazar n'arrivait toujours pas à digérer cette nouvelle. Il enrageait dès qu'il y repensait. Dire qu'elle aurait pu vivre une vie normale, sans son idiot d'oncle !
Mais… ils ne se seraient probablement jamais rencontrés…
La porte de leur chambre claqua, et Balthazar grommela sourdement des paroles inintelligibles. Elle avait la gentillesse de le laisser faire des nuits complètes, certes, mais elle n'était pas franchement discrète quand elle s'en allait commettre ses joyeux massacres nocturnes, la Shyrnhaâm… Il se retourna, roulant sans gêne sur le lit pour prendre toute la place, et esquissa un sourire en sentant l'odeur rassurante de Tallneshia sur l'autre oreiller, qu'il venait d'attraper pour le caler confortablement entre ses bras. Étendu de tout son long sous les couvertures, il ne tarderait sûrement pas à se rendormir.
« … Quoique. » songea-t-il avec résignation en entendant, malgré la fenêtre qui l'isolait de la rue extérieure, un cri de terreur déchirer le silence de la nuit.
Ça arrivait parfois que Shyrnhaâm n'arrive pas à faire taire ses victimes à temps. Et généralement, c'était mauvais signe. Le reste de la nuit se passait rarement bien par la suite… Sans cesser de grogner, Balthazar se redressa dans le lit avec difficulté, passant une main fatiguée sur son visage. Il avait à peine dormi trois ou quatre heures. C'était loin d'être suffisant.
Ses yeux le piquaient. Il se les frotta, bâilla à s'en décrocher la mâchoire et attendit, assis sur son matelas, tendant l'oreille pour essayer de percevoir d'autres sons inhabituels qui achèveraient de le convaincre que oui, il fallait absolument qu'il se relève et quitte l'auberge dès maintenant. Il n'entendit pas de cris. Juste une porte claquer, assez proche, à l'intérieur de l'établissement. Sûrement une des chambres voisines. Il haussa les épaules, hésitant très sincèrement à se recoucher. Son oreiller l'appelait. C'était juste un voyageur, que ce hurlement d'horreur avait effrayé et qui prenait ses jambes à son cou, mais ne tarderait pas à s'ajouter au tableau de chasse de Shyrnhaâm…
La mémoire lui revint soudain. La soirée. Et ses retrouvailles avec son ancienne camarade, dont la curiosité mal placée avait déjà failli la tuer, bien des années plus tôt, dans les mêmes circonstances… Il avala sa salive de travers et toussa à s'en arracher la gorge alors qu'il sautait hors du lit et récupérait leurs affaires à toute vitesse, essayant de ne rien oublier.
« Bordel de merde, Lita, mais c'est pas vrai ! » marmonna-t-il entre ses dents.
Il sentait la panique commencer à le gagner, et il n'aimait pas ça. Pas du tout. Ils n'avaient absolument pas parlé de Tallneshia au cours de la soirée. La jeune femme blonde ne connaissait pas son secret. Elle allait vouloir tenter d'arrêter la créature responsable de tous ces meurtres, sans avoir la moindre idée de son identité… et l'obscurité de la nuit allait parfaitement l'empêcher de se rendre compte de sa connerie avant qu'elle ne soit faite. Balthazar jaillit à l'extérieur de l'auberge et se mit à courir dans les rues du village comme un fou, tentant de repérer un pan de robe de mage rouge, ou des traces de Shyrnhaâm. Plus les secondes passaient et plus l'angoisse montait en lui. Il avait peur. Un peu pour Lita… mais surtout pour Tallneshia, et ce qu'il risquait de lui arriver s'il ne parvenait pas à stopper son ancienne camarade.
Il s'écoula plusieurs longues minutes, interminables, durant lesquelles il n'arrêta pas de se traiter d'idiot et de tourner en rond sans parvenir à trouver un quelconque indice sur la localisation de l'une d'entre elles. Ce village n'était pourtant pas immense ! Alors pourquoi n'arrivait-il pas à les retrouver, bon sang ?! Il avait déjà croisé un cadavre ou deux, vidés de leur sang, mais aucun signe de la présence de Shyrnhaâm dans les environs. Il avait aperçu, du coin de l'œil, des traînées noirâtres, signes qu'un sortilège de Feu avait été lancé, mais aucune trace de Lita non plus, alors que les marques étaient encore tièdes. Il enrageait, commençait à céder à l'affolement, avait envie de hurler leurs noms pour qu'elles lui répondent. Mauvaise idée.
Enfin, soudain, il discerna l'entrée d'une ruelle sombre, devant laquelle il était passé au moins trois fois. Les torches censées éclairer le passage étaient toutes éteintes, plongeant l'impasse dans le noir total. Sans réfléchir, ni même prendre le temps de créer une flamme au creux de ses paumes, Balthazar s'y engagea. Il savait que Shyrnhaâm appréciait les ténèbres pour se nourrir en toute tranquillité. Il la trouverait au bout de cette rue, il en était certain.
Il commença par avancer prudemment. Il n'y voyait rien et s'insulta mentalement une nouvelle fois. Mais alors qu'il s'apprêtait enfin à remédier à ce problème, il aperçut, un peu plus loin, une lueur malheureusement trop reconnaissable. Celle d'une boule de feu en formation. Il pressa le pas, inquiet. Celle qui était en train de la créer n'était autre que Lita, bien sûr. Ses épaulières d'or brillaient d'un éclat métallique. Menaçant. En plissant les yeux, Balthazar aperçut une silhouette recroquevillée à quelques mètres de là. Et un autre corps, étendu au sol, inconscient. En un instant, il comprit ce qu'il allait se passer.
« LITA, NON ! »
Son hurlement arriva trop tard. Il se rua auprès d'elle, tira l'un de ses bras en arrière, mais sa boule de feu était déjà partie en direction de Shyrnhaâm. Au cri de Balthazar, celle-ci releva brusquement la tête. Les flammes eurent à peine le temps de se refléter dans son regard sanglant. Il y eut un bruit que le demi-diable perçut à peine, comme une sorte de déflagration sourde, et le corps de Tallneshia fut violemment propulsé en arrière.
En revanche, il entendit très bien le mélange de feulement de chat enragé et de rugissement de douleur qu'elle émit.
« TALLY ! » cria-t-il à nouveau.
Il allait s'élancer vers elle, mais la voix perplexe de Lita l'arrêta.
« Tally ? » répéta-t-elle sans comprendre.
« Oui ! » explosa-t-il en se retournant vers elle. « Je t'ai dit de ne pas lancer ton sort, putain ! »
« C'était trop tard ! Et comment je pouvais deviner que c'était elle ?! »
« Tu n'étais pas censée le savoir ! » s'emporta-t-il.
« C'est elle, la responsable de tous ces morts, depuis des mois ?! »
« Non ! Enfin… pas vraiment… »
« Explique. » soupira Lita en secouant la tête. « Je comprends rien, là. »
« Elle est comme moi. » finit par lâcher Balthazar à contrecœur, les poings serrés, faisant ouvrir à son ancienne camarade de grands yeux écarquillés. « Elle a un truc en elle. Elle se contrôle pas. »
« Une demi-diablesse ? »
« Non. Autre chose. Lâche-moi ! » grogna-t-il alors qu'elle s'était agrippée à lui pour l'empêcher de s'approcher de Shyrnhaâm. « Je dois aller voir ce que tu lui as fait. »
« Mais elle est dangereuse, Balthazar… »
« Pas pour moi. »
Il se dégagea brutalement et se dirigea vers l'adolescente. Après avoir hésité, Lita lui emboîta le pas. Elle n'aurait dû ressentir que de la satisfaction, mais après ce que venait de lui révéler son ami, la culpabilité venait s'y mêler.
Prudemment, le jeune homme s'agenouilla et tendit une main au-dessus du corps de sa sœur de cœur, y faisant disparaître les flammèches qui ne s'étaient pas encore éteintes. Derrière lui, Lita ralluma quelques flammes entre ses mains pour l'éclairer. Il grommela quelque chose qui pouvait s'apparenter à une sorte de remerciement et écarta lentement les cheveux et la robe de mage de Tallneshia en se mordant les lèvres. Elle était brûlée à de nombreux endroits, intensément. Sa peau en fumait encore. Et pour ne rien arranger, l'explosion l'avait projetée contre une caisse, ou un baril en bois, qui s'était détruit sous l'impact. Son épaule droite s'était empalée sur un épais débris pointu et saignait abondamment, transpercée de part en part.
« T'es fière de toi ? » gronda Balthazar.
« Je… Je suis désolée… » bredouilla Lita sans savoir quoi dire d'autre. « Je… »
« Ouais, ouais. Tu sais quoi, ferme-la. Et si tu peux rien faire pour m'aider, dégage, s'il te plaît. Sinon je crois que je vais te cogner. Vraiment. »
La pyromancienne serra les dents. Elle n'avait jamais entendu autant d'agressivité dans la voix de son ami. Elle lui obéit et se tut, mais plutôt que de s'enfuir honteusement, elle tomba à genoux auprès de lui et fouilla ses poches. Elle en sortit une gourde d'eau et quelques bandages, qu'elle lui tendit en silence. Il les lui prit sans même la regarder.
Évitant difficilement les secteurs où elle était brûlée, Balthazar attrapa Tallneshia par les bras et la tira doucement vers lui. Centimètre après centimètre, il finit par déloger l'éclat de bois qui lui traversait l'épaule. La douleur intense la réveilla, et elle poussa un gémissement déchirant avant que Shyrnhaâm ne reprenne aussitôt le contrôle. Les yeux qu'elle rouvrit dans la pénombre étaient fous de rage, et se posèrent immédiatement sur Lita, qui tressaillit. Lorsqu'elle avait ce regard, et ces traces de sang sur le visage, celle qui se tenait devant elle, même blessée et affaiblie comme elle l'était, n'avait plus rien à voir avec l'adolescente timide et silencieuse qu'elle avait rencontrée dans la soirée.
« Alors toi… »
Surprenant Balthazar, qui ne pensait pas qu'il lui restait suffisamment d'énergie pour ça, elle se redressa et voulut se jeter sur elle, toutes griffes dehors et les crocs dévoilés, crachant d'une voix débordante de haine :
« Je vais te faire la peau, salope ! »
« Shyrnhaâm ! »
De toute manière, elle était encore au sol et ne pouvait pas se relever. Ses brûlures le lui interdisaient. Le jeune homme tendit néanmoins le bras, plus par réflexe qu'autre chose, lui barrant le passage. Les griffes de Shyrnhaâm labourèrent sa manche et sa peau. Ses mâchoires claquèrent dans le vide, comme celles d'un animal sauvage. Il se crispa sans émettre un seul son, se contentant de lâcher d'une voix lasse :
« T'es pas en état. »
Encore une fois, Lita frissonna. Moins à cause de l'étrange démone qui contrôlait l'adolescente que de toute la colère sourde que Balthazar retenait au fond de lui. Elle craignait ce qu'il aurait pu advenir d'elle si la chose face à eux, Shyrnhaâm, comme l'avait appelé son ami, avait été en état de s'en prendre à elle. Balthazar l'aurait-il réellement… laissé faire ?
L'entité maléfique feula de fureur, avant de vaciller. Incapable de se maintenir plus longtemps, elle abdiqua, repartant se terrer dans les profondeurs de l'esprit toujours endormi de Tallneshia, et cette dernière retomba dans les bras de son frère de cœur. Un long silence passa, pendant lequel il continua de panser ses blessures de son mieux, sans un mot, indifférent au sang qui coulait le long de son propre bras. Malgré sa fatigue, malgré sa douleur, Tallneshia passait avant tout le reste. Toujours agenouillée à côté de lui, Lita n'osait rien dire. Il n'y avait plus un bruit. La ruelle était étrangement silencieuse, et l'atmosphère qui les entourait était lourde.
« Tu comprends, maintenant… pourquoi je ne peux pas la quitter. » finit par lâcher Balthazar dans un soupir à peine audible.
« Oui. »
« Moi, j'étais censé apprendre à maîtriser ça à la Tour des Mages… Elle n'a pas eu cette possibilité. Mon démon me fout la paix, mais Shyrnhaâm a besoin de se nourrir régulièrement… et Tally ne peut rien faire contre ça. »
Enfin, il tourna légèrement la tête pour la dévisager un bref instant. Le cœur de Lita se serra en lisant dans son regard brun toute la douleur muette et l'inquiétude sans nom qui le rongeaient.
« Elle a besoin de moi… » murmura-t-il. « Si elle reste seule, Shyrnhaâm finira par la dominer pour de bon… »
« Ça ne doit pas arriver. » fit doucement la jeune femme en secouant la tête. « Ni pour elle, ni pour toi. Ni pour le Cratère. »
« Pardon de m'être emporté. »
« Pardon de m'en être pris à elle. »
Balthazar reporta son attention sur l'adolescente et avala difficilement sa salive, au bord des larmes. Il avait déjà craint pour la vie de Tallneshia, quatre ans plus tôt, à cause de Philippe. Mais il était parvenu à le dominer, juste à temps. Aujourd'hui, elle était gravement blessée. Peut-être mortellement. Jamais la peur ne s'était à ce point emparée de son cœur.
« Si elle… Je sais pas ce que je… » bredouilla-t-il.
Lita ne voulait pas lui donner de faux espoirs. Elle avait placé toute sa puissance dans sa boule de feu. Et elle avait bien visé.
Alors elle ne dit rien. Elle ne pouvait rien faire d'autre que de poser une main désolée sur la sienne, la tête baissée. Son ami resta immobile de longues secondes. Puis il bougea, pour venir poser les doigts de son autre main sur les siens… et les faire glisser le long de son poignet, puis de son avant-bras. Elle ne réagit pas, ayant compris ce qu'il faisait. Ce n'était pas une caresse innocente. Il relevait la manche de sa robe de pyromage, dévoilant sa peau, et ce qu'il avait entraperçu du coin de l'œil plusieurs minutes plus tôt, quand il avait essayé de la retenir et de l'empêcher de jeter son sort.
« Pas de séquelles, hein ? » souffla-t-il amèrement.
Tout le long du bras frêle de la jeune femme, de vilaines cicatrices s'étendaient, du coude au poignet. Des marques de brûlures, communes chez les pyromages. Mais celles-là, il en était responsable. De même que les traces qu'il lui restait, au beau milieu de l'avant-bras. Quatre points alignés. Un cinquième se cachait sûrement un peu plus loin… Les griffes que Philippe avait planté au plus profond de sa chair pour l'immobiliser.
« C'est pas grand-chose, par rapport à ce qui aurait pu m'arriver. T'as repris le contrôle au bon moment ce jour-là, Bob. C'est grâce à toi si je suis toujours en vie. »
Il remit sa manche en place et retira sa main en détournant le regard.
« Je suis désolé. »
Sa voix tremblait. Lentement, il s'appuya à terre et se redressa, avant de prendre précautionneusement Tallneshia dans ses bras, serrant les dents lorsque les griffures que Shyrnhaâm lui avait faites frottèrent contre les jambes de l'adolescente. Il ne put s'empêcher d'esquisser une légère grimace sous son poids avant de baisser les yeux vers Lita, toujours agenouillée.
« S'il te plaît… tu ne nous as jamais vus. C'est mieux comme ça. »
Elle hocha la tête. Les lèvres serrées, il la salua en silence, fit demi-tour et commença à s'éloigner. Elle hésita quelques secondes, mais finit par céder, et le rappela. Peut-être pour la dernière fois de sa vie. Mais cette fois, elle l'acceptait.
« Balthazar ? »
Il s'arrêta.
« Quoi ? » souffla-t-il, avant de trouver la force de plaisanter faiblement, renouant avec le garçon moqueur et insolent dont elle se souvenait, et qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être : « Dépêche… c'est qu'elle est lourde, la choupette. »
« J'espère qu'un jour… vous trouverez votre place. »
« Espère tant que tu veux, mais ça n'arrivera jamais. Pas avec la quantité infinie de salauds que le Cratère abrite. Et surtout pas tant qu'on aura Philippe et Shyrnhaâm pour nous pourrir la vie. »
« Et moi, je pense que tu te trompes. Un jour, des gens vous comprendront, et vous accepteront tels que vous êtes. »
« J'aurais voulu faire partie de ces gens-là. » mourait-elle d'envie d'ajouter, mais elle savait pertinemment qu'après ce qu'elle venait de faire à Tallneshia, même si ça n'avait pas été intentionnel, une telle chose était impossible.
Balthazar haussa les épaules, peu convaincu. C'était lui, l'expert des discours foireux, et tout comme il fallait se méfier des siens, il ne faisait pas confiance à ceux des autres et à leurs belles paroles.
« C'est beau de rêver, écoute. Salut, Lita. »
« Adieu, Bob. J'espère qu'on se recroisera un jour dans de meilleures circonstances… »
« Pas moi. Shyrnhaâm essayera encore de te tuer… Et je ne sais pas si je pourrai l'en empêcher, cette fois. »
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Et voilà, c'était le treizième chapitre de "TALLNESHIA" !
Allez, les paris sont ouverts... Est-ce que Tally va s'en tirer... ? Et Lita, vous vous attendiez à la voir revenir ?
J'espère en tout cas que ça vous a plu !
N'hésitez pas à laisser une petite review si le cœur vous en dit, et on se donne rendez-vous dans une semaine pour le prochain chapitre !
D'ici là, prenez soin de vous, servez-vous en cookies et en chocolat chaud virtuels, et des bisous ! :-)
