—Remonte un peu plus ton poignet... Voilà, comme ça. C'est parfait.
La jeune femme observa Amal viser l'arbre un peu plus loin et tirer sa dague. Cette dernière se ficha dans l'arbre, bien droite :
—T'as vu Nwal' ? J'ai réussi ! J'ai réussi !
—C'est très bien Amal. Veux-tu que l'on réessaye ?
Le garçon secoua la tête, négatif :
—Maman a fait de la brioche et papa est rentré plus tôt cet après-midi, je l'ai entendu rentrer. Tu viens ? On rentre aussi ?
L'intéressée décrocha sa dague de l'arbre et s'assit contre ce dernier au bord de l'eau :
—Non vas-y Amal. Je rentrerais un peu plus tard. Je veux profiter de ce temps magnifique un peu plus longtemps.
En effet, l'air était doux en ce début d'année, marqué par l'arrivée du printemps au mois de Tuilë, le premier mois de l'année. Le soleil revenait et la nature s'était réveillée de l'hiver au mois dernier, lors de Coirë « la reverdie ». Heureusement que la chaleur revenait enfin car l'hiver était plutôt rude malgré qu'ils soient dans le Sud, la ferme se trouvant près des montagnes blanches :
—D'accord ! Mais tu dois encore me raconter ce qu'y s'passe après « La bataille des Larmes innombrables ». N'oublie pas ! S'exclama le jeune garçon en courant vers sa maison.
—Je ne risque pas, rie-t-elle, tu me le rappelles depuis ce matin !
Désormais seule, la jeune femme fit tourner machinalement sa dague entre ses doigts, la tête posée contre le tronc de l'arbre et toucha distraitement son collier. Elle écouta le bruit de l'eau s'écoulant dans le ruisseau. Elle aimait bien toucher son pendentif de temps en temps, elle trouvait cela apaisant même si ce dernier était un rappel constant d'Elladan.
Cent quatre-vingt-cinq jours. Cela faisait cent quatre-vingt-cinq jours qu'elle était arrivée chez Alrad. Elle avait passé tout l'hiver chez eux et la nouvelle année venait de commencer après les deux jours spéciaux, Mettarë et Yestarë. Enfin selon le calendrier de Fondcombe. La jeune femme comptait encore les jours, les semaines et les mois ainsi. Elle n'avait pas essayé de changer. Les Gondoriens, eux, fêtaient la nouvelle année au milieu de l'hiver. Une autre différence se situait sur le décompte mensuel. Le calendrier gondorien comptait douze mois quand celui de Fondcombe n'en comportait que six.
Sa nouvelle vie lui plaisait bien. Elle travaillait toujours avec Alrad aux champs et dans les écuries mais depuis sa rencontre avec Amal, il lui accordait plus de liberté l'après-midi pour qu'elle passe du temps avec son fils.
L'homme avait remarqué la bonne influence qu'avait son fils sur la jeune femme et inversement car en plus d'occuper son jeune garçon turbulent, la jeune femme l'instruisait, ce que ne pouvait faire ni Alrad ni Eryn du fait de leur maigre éducation.
Elle lui enseignait la Botanique quand ils se promenaient ensemble dans la campagne, l'Histoire en lui racontant des récits le soir ou à n'importe quel autre moment de la journée, la Géographie en traçant grossièrement les royaumes sur le sol à l'aide d'un bâton et, pour son plus grand bonheur, elle chantait également en elfique. Elle et Amal passaient, bien entendu, sous silence le fait que la jeune femme lui apprenait également à manier sa dague.
Elle avait cédé peu de temps après leur première rencontre, Amal la suppliant chaque jour de lui apprendre à manier les armes que ce dernier avait découvert dans sa chambre, sous son lit. Alors pour faire cesser ses suppliques, elle avait accepté de lui apprendre le maniement de sa dague, mais seulement de sa dague, car c'était à son avis, la moins dangereuse de toutes ses armes. Elle lui avait également interdit de s'introduire à nouveau dans sa chambre après cet incident.
Mais malgré toutes les frasques du jeune garçon, la jeune femme n'avait jamais ressenti d'animosité à son égard. Elle aimait son enthousiasme, sa soif d'apprendre et ses yeux pleins d'admiration dès qu'elle effectuait quelque chose. Il lui offrait la reconnaissance qu'elle cherchait si désespérément. Amal était décidément devenu comme un petit frère de procuration. Elle désirait le protéger et le faire rire le plus possible, car la jeune femme adorait son rire.
Elle laissa son esprit divaguer vers ses souvenirs et elle s'arrêta sur un entraînement qu'ils avaient partagé au début de l'hiver :
Amal avait lancé sa dague vers l'arbre mais cette dernière avait dévié et avait plongé dans l'eau du ruisseau, glacée à cette époque de l'année :
—Pourquoi je rate toujours Nwal' ? Comment tu fais pour toujours mettre dans le mile ? C'est pas juste ! Avait-il râlé, désespéré de ne pas y arriver.
Nwal'. Amal n'avait pas mis longtemps avant de l'affubler de ce surnom, trouvant son nom entier trop long à prononcer. La jeune femme l'aimait bien. C'était court, incisif, et gai aussi. Cela déviait totalement de la raison première pour laquelle elle avait choisi ce prénom. Mais elle aimait oublier parfois. Tout oublier. Mais c'était rare, à son plus grand regret.
Elle avait posé une main sur son épaule :
—Ah mais c'est une question d'entraînement. Je me suis entraînée plusieurs années avant ce résultat. Tu te débrouilles déjà très bien. Allez recommence.
—Mais comment ? Avait protesté le jeune garçon, Ta dague est au fond d'l'eau.
—En allant la chercher nigaud ! S'était-elle exclamée en lui ébouriffant les cheveux d'une main affectueuse.
Amal avait alors fait volte-face, l'air outré :
—Mais l'eau est glacée ! J'peux pas y'aller !
—Tu as juste besoin de mettre un pied dans l'eau Amal, tu ne gèleras pas ! Et je te préviens je n'irais pas la chercher à ta place.
Le voyant toujours hésitant au bord de la berge, la jeune femme avait ajouté, moqueuse :
—Et bien Amal le grand guerrier aurait-il peur de se jeter à l'eau ? Ne t'inquiète pas, si un grand poisson vient de dévorer je viendrais te sauver.
Toujours ronchonnant, Amal s'était approché de la berge, avait enlevé ses chaussures et avait glissé un pied dans l'eau en pestant quelque chose à propos de la température. Il avait plongé la main dedans et avait rattrapé la dague. La jeune femme était alors penchée vers lui, s'étant approchée au bord :
—Et bien, ça n'était pas si dur, non ? L'avait-elle taquiné.
Pour toute réponse, Amal s'était retourné et l'avait arrosée en plein visage. La victime de cette attaque puérile était restée un moment la bouche ouverte, les yeux fermés sous la surprise, sentant la morsure du froid sur sa peau et couler sous ses vêtements :
—Ce crime ne restera pas impuni, entendez-moi bien petit chenapan ! Avait-elle crié en descendant dans le ruisseau pour l'arroser lui aussi.
Ils étaient tous deux rentrés quelques minutes plus tard, trempés et gelés, et avaient finis l'après-midi près du feu pour se sécher, en priant pour ne pas tomber malade, sous les réprimandes d'Eryn.
La jeune femme aimait beaucoup Amal et ses parents et même si la douleur et le vide qu'elle gardait constamment en elle ne disparaitraient jamais vraiment, il arrivait parfois pendant l'espace d'une journée ou d'un après-midi qu'elle oublie. Il lui arrivait de ne plus sentir la présence fantomatique d'Elladan ou d'Elrohir à ses côtés et de ne pas voir dans chacune de ses actions un enseignement de Glorfindel ou de Maître Ardamir.
Cependant tout cela la rattrapait toujours la nuit, dans ses rêves ou ses cauchemars. Parfois elle ressentait la présence du prince dans ses rêves. Elle le touchait, il était près d'elle et elle ne pouvait dire s'il s'agissait d'un rêve ou d'un cauchemar car la sensation était si réelle et si envahissante qu'à son réveil une sensation de vide plus forte et une grande tristesse s'emparaient d'elle pour la journée.
Pourtant elle n'aurait changé de vie pour rien au monde désormais. Elle était bien installée, en compagnie de personnes qui l'appréciaient autant qu'elle les appréciait. Elle se sentait intégrée. La jeune femme mangeait tous les jours à la table d'Alrad, le matin, le midi comme le soir. Elle avait l'impression rassurante de faire partie de la famille. Amal la voyait comme une sœur et Eryn, malgré qu'elles n'aient toutes les deux qu'une quinzaine d'années d'écart, s'occupait d'elle comme sa fille au même titre qu'Amal.
Cela ne la gênait pas le moins du monde. Elle avait beau avoir presque vingt-trois ans, elle ne se sentait pas véritablement adulte et ne se sentait pas assez stable pour se priver d'un cadre rassurant pour étouffer ses angoisses. La jeune femme n'était pas prête à assumer des responsabilités d'adulte et sentir qu'elle faisait partie de la famille d'Alrad créait un cocon protecteur et lui offrait la famille qu'elle n'avait jamais vraiment eu.
Une nuit, alors que ses angoisses l'avaient de nouveau submergée et qu'elle n'arrivait plus à respirer calmement, elle était sortie de sa chambre et était allée boire un verre d'eau pour tenter de s'apaiser. Eryn était alors apparue dans la pièce :
—Vous ne trouvez pas le sommeil Nwalmendil ?
L'interpellée avait fait volte-face, la respiration toujours saccadée, les larmes au bord des yeux :
—Je... Je suis désolé... Je... enfin...
La jeune femme avait inspiré et expiré rapidement. La boule dans sa poitrine commençait à lui faire voir flou. Elle avait essayé de se calmer pour qu'Eryn ne la voit pas perdre pied mais elle ne s'en était sentie que plus mal.
Eryn s'était approchée d'elle et avec une grande douceur avait pris le verre des mains de la jeune femme et l'avait invitée à prendre place dans l'un des fauteuils face à la cheminée. Elle s'était alors agenouillée devant elle et avait commencé à lui parler d'une voix rassurante :
—Nwalmendil regardez-moi. Tout va bien. Il n'y a que vous et moi ici. Aucun danger. Rien. Respirez profondément et comptez avec moi : 10...
La jeune femme avait continué à respirer difficilement, ayant toujours cette impression de tomber dans un trou sans fin, de se noyer dans son propre corps. Elle avait fermé les yeux pour se concentrer sur la voix d'Eryn.
Elle s'était concentrée et avait inspiré :
—10...
—C'est ça. 9... Inspirez doucement en vous concentrant sur ma voix.
—9...
Alors qu'elle avait continué à compter avec la jeune femme, Eryn était passée derrière elle et avait posé ses doigts sur ses tempes et les avait massées doucement et cela avait apaisé grandement la jeune femme qui avait senti le calme revenir en elle.
Eryn était revenue devant elle, quand elle avait senti la jeune femme plus calme. Pourtant même si elle avait retrouvé une respiration normale à la suite de cela, elle avait refusé de croiser le regard d'Eryn, trop honteuse :
—Je sais ce que c'est. Mon fils faisait des cauchemars plus jeune, il y a quelques années et il se réveillait dans le même état que vous parfois. Vous voulez en parler ? De votre passé je veux dire...
L'intéressée avait froncé les sourcils, le regard toujours fuyant :
—Comment ...
—Cela m'a semblé évident. Mais ne vous inquiétez pas je ne dirais rien et si vous avez besoin de moi encore une fois n'hésitez pas.
La jeune femme l'avait remercié d'un signe de tête, s'était levée et était retournée à sa chambre, pour tenter de s'endormir malgré qu'un étau de souffrance pesât lourdement dans sa poitrine.
Ni elle ni Eryn n'avaient mentionné l'évènement le lendemain et les jours qui avaient suivis.
La jeune femme était retournée deux ou trois fois voir Eryn lorsque ses crises étaient trop fortes et cette dernière n'avait jamais rien dit et n'avait jamais insisté pour savoir quoi que ce soit sur les raisons de son mal-être. Eryn était vraiment une personne en or et sa technique de décompte lui avait plusieurs fois suffit pour se calmer seule.
Mais alors que la jeune femme était plongée dans ses souvenirs, un cri de femme retentit du côté de la ferme. Elle sursauta et bondit immédiatement sur ses pieds, alerte. Ce cri était celui d'Eryn. Il y avait de la peur dans ce cri mais également de la douleur. Que pouvait-il donc bien se passer ?
Elle courut du plus vite qu'elle put vers la ferme, la peur au ventre, l'angoisse stimulant sa course. On n'entendait plus rien désormais et cela l'inquiétait plus encore que le cri d'Eryn. Un cri signifiait la vie. Le silence laissait la porte ouverte à de trop graves possibilités.
Le chemin qu'elle empruntait jusqu'à la ferme depuis le ruisseau menait directement aux écuries, à droite de la maison. Elle y arriva en moins de deux minutes. Elle se stoppa le long du mur des écuries qui donnait dans la cour de la ferme, le souffle court. Elle avait entendu des voix étrangères. Malgré l'imminence du danger, la jeune femme prit son temps avant de s'engager.
Glorfindel lui avait enseignée de ne jamais se lancer tête baissée dans un conflit, un combat ou n'importe quoi d'autre. Il fallait toujours prendre le temps de l'analyse pour avoir un maximum de cartes en main. La jeune femme avait tout de suite adopté cette technique, ayant un très bon esprit d'analyse tactique.
Malgré son appréhension, elle se risqua à passer sa tête sur le côté du mur pour jeter un regard dans la cour. Elle revint aussitôt en place, n'ayant pas besoin d'en voir plus pour le moment. Des bandits ! Des bandits étaient dans la ferme d'Alrad. Elle avait rapidement vu cinq chevaux mais seulement quatre hommes. Le cinquième devait probablement toujours se trouver à l'intérieur.
La peur lui tordit le ventre. Alrad, Eryn et Amal étaient en danger de mort ! Elle inspira. Il allait être temps de remettre en pratique l'enseignement de Glorfindel. Elle se félicita de toujours garder sa dague sur elle car à cet instant c'était sa seule arme à sa disposition.
La jeune femme eut soudain peur d'avoir tout perdu de ce qu'elle avait appris mais se reprit rapidement en sentant ses muscles se tendre d'anticipation comme lors des expéditions qu'elle effectuait à Fondcombe, des mouvements de combats lui traversant instinctivement l'esprit à la vitesse de l'éclair. Tout était là.
Elle regarda encore une fois dans la cour. Son sang se figea et son cœur rata un battement. Alrad était étendu devant l'entrée de la maison, une flèche dans la poitrine.
Le cinquième homme ressortit de la maison au même moment, un air victorieux au visage et poussa le corps d'Alrad du pied :
—C'est bon ? Vous avez pris tous c'qu'ils avaient d'valeur ? Demanda-t-il.
—Ouais. Y avait aussi un superbe cheval dans l'écurie mais impossible de l'approcher c'bestiau ! Il se cabre à chaque fois qu'on s'approche. Trop dangereux.
—Ça n'a pas d'importance. Ces paysans étaient bien assez riches comme ça. On a empoché le pactole.
—Ils fournissaient le roi en nourriture.
—Alors on a bien visé, les gars, ricana l'un des hommes.
—Exactement, répondit l'archer du groupe, et j'suis pas mécontent de lui avoir réglé son compte à celui-là, en désignant Alrad, sa tête ne me revenait vraiment pas !
Le chef s'esclaffa en enfourchant son cheval :
—T'as pas vu sa femme ! Elle se débattait comme une furie ! Elle m'a même mordue la chienne...
En entendant tout cela, une colère froide monta à l'intérieur de la jeune femme, plus forte encore que celle qui l'avait animée quand elle avait frappé Ether, plus forte que tout ce qu'elle n'avait jamais connu. Elle resserra sa main sur son arme jusqu'à ce que ses jointures deviennent blanches et son esprit se ferma à toute autre chose que la vengeance.
Avec la célérité qu'elle avait acquise chez les Elfes, la jeune femme se jeta sur les hommes dans la cour. Elle avait beau n'être qu'une contre cinq, une rage bestiale l'animait et décuplait toutes ses capacités. Elle sentait comme un flux de puissance pur couler dans ses veines, enflammant presque jusqu'à ses yeux.
Elle tua tout d'abord l'archer, en l'égorgeant dans un cri de rage puis se jeta comme un animal sur leur chef monté sur son destrier, en lui enfonçant sa dague en plein cœur.
Ses acolytes tentèrent de se battre contre elle et de l'abattre avec leurs épées, mais la jeune femme, agile, souple et rapide, les abattit un par un méthodiquement, froidement, ne leur laissant aucune chance de survie.
Le dernier d'entre eux, comprenant qu'il n'avait aucune chance de survivre en restant ici, tenta de s'enfuir à cheval mais la jeune femme projeta sa dague avec précision et le toucha dans le haut du dos à quelques centimètres du cœur et l'homme s'effondra à terre, laissant le cheval partir seul au galop.
Elle s'approcha de l'homme à terre. Il vivait encore, inspirant de façon erratique ses derniers souffles de vie :
—Qui êtes-vous ? Haleta-t-il avec effroi en découvrant son visage animé par la haine.
—La vengeance, déclarât-elle froidement en l'achevant.
La jeune femme observa la cour où gisaient dorénavant les corps des cinq bandits, baignant dans leur sang. Sa poitrine se soulevait fortement alors qu'elle reprenait son souffle. Elle s'étonnait de la facilité avec laquelle elle les avait abattus. Cela lui avait semblé d'une simplicité enfantine et elle ressentait une telle satisfaction devant tout cela qu'elle s'en effraya presque. Elle avait été plus rapide, plus agile, plus précise. Ils n'avaient eu aucune chance. La jeune femme se sentit soudain puissante et elle apprécia pendant une seconde ce sentiment.
Puis elle sentit sa colère redescendre pour laisser place à l'angoisse. Eryn ! Amal ! Elle se précipita à l'intérieur en priant Manwë et tous les autres Valar qu'ils ne soient pas morts comme l'était Alrad.
Dans la cuisine, elle découvrit avec horreur, Eryn, la robe déchirée, égorgée comme le chef des bandits que la jeune femme avait tué. Elle se couvrit la bouche pour ne pas crier d'effroi et de douleur.
Avec urgence, elle se mit à la recherche d'Amal :
—Grand Manwë, faites qu'ils ne lui aient pas fait de mal. Je vous en prie. Je vous en prie, souffla-t-elle dans sa précipitation.
Elle fouilla la chambre d'Amal, puis celle de ses parents sans rien trouver. A cet instant elle préférait ne rien trouver que trouver son corps sans vie. Elle arriva à sa propre chambre qui ne semblait pas avoir été découverte, trop éloigné des autres pièces, isolée. Sa porte était verrouillée. Elle ne se souvenait pas de l'avoir fait en partant cet après-midi. Amal était donc à l'intérieur, du moins elle l'espérait.
Elle enfonça la porte de sa propre chambre. Il y eut un instant de flottement alors qu'elle se tenait dans l'encadrure de la porte puis avant qu'elle n'ait eût le temps de dire quoi que ce soit, Amal se jeta dans ses bras, accrochant ses jambes autour de sa taille. Elle le sentit trembler de peur, ce qui lui semblait justifié au vu de ce qu'il avait sûrement vu ou entendu.
Le jeune garçon se mit à trembler plus fort et la jeune femme se sentit démunie face à sa détresse, s'ajoutant à la sienne qu'elle tentait de repousser au mieux pour gérer la situation catastrophique. De plus Amal ne disait rien. Elle ne pouvait donc pas savoir ce qu'il ressentait ni ce qui le faisait trembler ainsi.
Elle tenta alors quelque chose qu'elle n'aurait jamais pensé utiliser sur quelqu'un d'autre qu'elle-même :
—Amal, es-tu avec moi ? Est-ce que tu m'entends ? Demanda-t-elle le plus doucement possible, sans laisser transparaitre ses émotions pour ne pas l'affoler davantage.
Elle le sentit acquiescer dans son cou :
—Très bien. Je veux que tu comptes avec moi, Amal en respirant doucement d'accord... 10
Elle sentit qu'il tentait difficilement de se calmer :
—10... répéta-t-il.
Sa voix était étranglée, secouée de spasmes. Il n'arrivait pas à se détendre et à réguler sa respiration. La jeune femme comprit que ce n'était pas la bonne technique alors elle fit la seule chose à laquelle elle pouvait penser et qui en temps normal détendait énormément le jeune garçon. Elle commença à chanter la chanson elfique qu'elle avait fredonné lors de sa première rencontre avec Amal, sa préférée :
Ailinello,
Isilme ilcalasse,
Casse Tanilquetildo,
Cildo cirya.
Wingildin osilque losseen alcantaniren.
Sillume sé auta,
Man tenuva suru laustane Lanta-Ranar ?
Man 'hlaruva ondor yarra isilme lantalasse ?
Vean Falastea.
Téna ondoli losse carcane, ninqui carcar.
Laiqua ondolissen,
Laiquali linqui falmari i mornie caita.
Sillume sé auta,
Man tiruva ear falasta ?
Man tiruva wingà hlapula ?
Man cenuva fane cirya métina 'hrestallo cira ? [1]
Au fur et à mesure qu'elle chantait, la jeune femme sentit Amal se détendre et reprendre une respiration plus régulière. Pourtant elle entendait toujours ses pleurs.
A ce moment, elle l'assit sur son lit et releva son visage baigné de larmes vers elle :
—Amal... Je ne peux pas t'aider si tu ne me dis pas ce qui te fait pleurer. Ces hommes t'ont-ils... Est-ce qu'ils t'ont fait du mal ?
Le garçon secoua la tête et la jeune femme respira mieux. Au moins ils ne lui avaient rien fait :
—Nwal' est-ce que... est-ce qu'ils vont revenir nous chercher ?
L'interpellée posa une main rassurante sur sa joue :
—Non Amal. Ils ne reviendront jamais te chercher. Ils ne peuvent plus faire de mal à personne désormais.
—Tu les as tués ? souffla-t-il en écarquillant les yeux.
Elle hocha la tête pour lui signifier que oui, elle les avait éliminés. Un par un, la rage au ventre. Elle les avait égorgés comme des animaux. Elle n'avait jamais ressenti une telle colère, une telle haine. Cependant la jeune femme préféra garder les détails morbides pour elle :
—Je... Je crois qu'ils ont tués maman, Nwal'. Je l'ai entendu lui dire que puisqu'elle ne voulait pas s'offrir à lui, il allait la tuer, balbutia-t-il en larmes.
La jeune femme ne savait pas comment annoncer une telle nouvelle à un enfant et elle décida de lui dire la vérité mais en prenant sa voix la plus rassurante :
—Ta maman est... morte Amal, tout comme ton père. Je suis... Je suis vraiment désolé. Mais nous ne sommes que tous les deux maintenant.
Le petit garçon ne répondit rien. Il s'essuya les yeux et plus aucune larme ne coula sur ses joues, aucun cri ne sortit.
La jeune femme mit le silence d'Amal sur le compte du choc :
—Ecoute Amal, tu vas rester ici pendant que je vais aller... nettoyer tout le bazar qu'ont mis ces hommes dans ta maison et je vais réfléchir à ce que nous allons faire. D'accord ? Et si tu as besoin de moi, appelle-moi, je t'entendrais. Mais pour l'instant tu ne sors pas de ma chambre d'accord ?
La jeune femme se sentait mal de le laisser seul pendant une telle épreuve mais il était hors de question qu'Amal voit sa mère baignant dans une mare de sang, son père percé d'une flèche et cinq hommes égorgés dans la cour de sa maison. La jeune femme avait déjà du mal, elle, à se faire à l'image d'Eryn et d'Alrad morts, alors lui... Elle n'osait imaginer le traumatisme qui en résulterait. Elle ne savait déjà pas ce qu'il avait réellement vu ou entendu, inutile d'en rajouter.
Elle observa le jeune garçon se coucher sur le lit en chien de fusil, regardant droit devant lui et cela lui brisa le cœur, plus qu'il ne l'était déjà.
Elle soupira et entrebâilla la porte. La jeune femme prit une grande inspiration avant d'entrer à nouveau dans la cuisine, l'image d'Eryn gravée dans son esprit. Quand elle arriva devant elle, le dégoût lui donna la nausée et les larmes lui brûlèrent les yeux.
Comment ? Comment tout cela avait-il pu arriver ? Comment une si belle journée avait-elle pu aussi mal tourner ? En si peu de temps ? Moins d'une heure auparavant, elle profitait du beau temps avec Amal et elle se retrouvait désormais avec la responsabilité de sept morts et d'un orphelin.
Ah si elle était arrivée quelques minutes plus tôt ! Elle les aurait abattus à coup de flèches et ils seraient tous, Alrad, Eryn, Amal et elle, attablés autour de la table, à discuter et à manger la brioche qu'Eryn avait préparé. Cependant, avoir vengé les parents apaisaient son tourment. Ces bandits ne s'en étaient pas tirés. Helwa ne devait pas se laisser aller à sa tristesse et penser à Amal pour l'instant. S'apitoyer sur son sort ne ferait pas avancer les choses. La nuit tomberait dans quelques heures et elle devrait avoir nettoyé tout cela.
Elle s'accroupit auprès d'Eryn et son premier geste fut de lui fermer les yeux :
—Faites qu'elle repose en paix, Seigneur Mandos. Elle le mérite.
Elle prit son corps dans ses bras sans aucune difficulté. Elle était musclée et Eryn avait toujours été très mince. Elle la transporta dehors sur le côté de la maison, dans le jardin. Elle déposa son corps à terre et caressa ses cheveux.
Comment pouvait-on faire du mal à une femme comme Eryn ? Si douce, si gentille, si généreuse, qui aurait tout donné pour n'importe qui, qui s'était occupée d'elle comme une mère depuis que la jeune femme vivait avec eux. Pourquoi les Valar lui avaient-ils réservée une fin aussi cruelle que celle-ci ? Quel était leur but ?
La jeune femme l'ignorait mais elle ressentit une certaine colère à l'égard des grandes puissances de ce monde. Eryn et Alrad n'auraient pas dû mourir ainsi.
Elle serra les poings en retournant vers la maison. Jamais elle n'avait proféré des insultes contre les Valar ! Jamais elle n'avait remis en cause leur puissance ! Jamais elle n'avait douté de leur omniscience et de leurs choix même lorsqu'elle était amoureuse d'Elladan et qu'elle savait courir à sa perte ! Jamais ! Mais aujourd'hui elle doutait, elle ne comprenait pas. Pourquoi ? Pourquoi eux ? Pourquoi maintenant ?
Elle sentit monter en elle la colère, la frustration et un profond sentiment d'injustice et de défaite cuisante. Elle s'approcha d'Alrad sur le pas de la porte. Quand elle retira la flèche de sa poitrine, c'en fut trop pour elle et la jeune femme cria. Un cri long, empli de douleur, d'impuissance et de frustration :
—Ô Grand Manwë ! Pourquoi ? Cria-t-elle vers le ciel, domaine du plus grand des Valar, Pourquoi avoir laissé une telle chose se produire ? Quel est donc votre but en laissant mourir deux innocents et en laissant un enfant orphelin ? Dites-le-moi ! Pourquoi...
Elle se laissa tomber près du corps d'Alrad. Une larme, une seule, coula sur sa joue, vite essuyée alors qu'elle se relevait, Alrad également dans les bras. Il fut plus difficile à porter et il lui fut plus long de l'amener aux côtés de sa femme. Pourtant c'était, à ses yeux, primordial qu'ils soient tous deux au côté de l'autre jusque dans la mort.
La jeune femme alla ensuite à contre-cœur rassembler les corps des bandits dispersés dans la cour. Pour eux, elle ne se décarcasserait pas à creuser une tombe. Elle brûlerait simplement leurs corps sans plus de cérémonie. Elle les rassembla derrière la maison sur un tas de fagots de bois. Puis sans attendre, elle y mit le feu, le regard vide, coupée de toute émotion. La jeune femme délimita bien le tas de bois pour que le feu ne se propage pas en son absence.
Elle alla chercher une grande pelle dans l'écurie et commença à creuser ardemment deux tombes à l'endroit où elle avait déposé les corps d'Eryn et d'Alrad. Elle ne fit aucune pause, continuant à creuser sans relâche jusqu'à ce que la profondeur des deux trous lui paraisse suffisante. Quand elle se stoppa, la nuit était tombée. Ses bras et son dos étaient extrêmement douloureux mais elle se força à aller chercher un torchon dans la cuisine pour nettoyer le sang sur le corps d'Alrad et d'Eryn avant de les enterrer. Il était hors de question de les laisser dehors cette nuit. Elle devait finir ce soir.
Elle passa également voir Amal qui s'était endormi sur son lit. Cela la rassura. Au moins pour l'instant il ne pensait plus à cette affreuse journée, à moins que celle-ci continue de le poursuivre dans ses rêves...
Après qu'elle eut nettoyé les corps et remit leurs vêtements en place, la jeune femme finit d'enterrer le couple et rentra, le cœur serré, dans la maison. Elle nettoya ses mains et ses avant-bras couverts de sang et enfila discrètement sa tunique de nuit dans la chambre pour ne pas réveiller Amal et s'allongea à ses côtés. Le corps fin du garçon contre elle, elle ferma les yeux et se cala sur sa respiration calme pour tenter de trouver le sommeil.
Pourtant après une heure à attendre et malgré qu'elle soit harassée de fatigue, la jeune femme ne s'endormait toujours pas. Son esprit restait tourmenté par cette journée qui resterait à jamais gravée dans sa mémoire comme un des pires jours de sa vie.
Au bout de quelques heures, elle finit malgré tout par s'endormir dans un sommeil agité, en serrant son collier plus fort que jamais dans son poing.
[1] Ce poème est l'équivalent quenya de celui présenté dans le chapitre précédent et toutes les informations pour le traduire ont été tirées du livre d'Edouard Kloczko. Les règles de grammaire, déclinaisons des mots et conjugaison sont donc bien respectées et sont conformes aux écrits de J.R.R Tolkien.
