Chapitre 27
Bain
Jaime est un idiot, il le sait. Mais comme il s'adosse au mur fin qui sépare la chambre de la salle de bain, il sent que quelque ne va pas. Il a laissé la porte ouverte, mais il lui tourne le dos et s'est assis par terre le temps de respirer. Brienne est dans la baignoire et, il l'espère, elle se détend. Au moment où il l'a aidée à s'installer dans l'eau, elle était si crispée qu'il a craint qu'elle ne se fasse mal.
Il savait qu'elle était du genre pudique. Il n'y a qu'à voir comment elle se braque à chaque fois que quelqu'un la regarde un peu trop, surtout à la piscine. Lui a fait tout son possible pour limiter la casse. Mais ça n'a rien empêché.
Brienne est crispée, mal à l'aise, et honteuse, lui semble-t-il. C'est bien pire que la première fois que Jaime l'a vue en maillot de bain, et s'il peut le comprendre, ça le ronge malgré tout. Parce qu'il a fait tout le nécessaire pour ne rien voir, ne rien effleurer de superficiel. Il a tout fait, mais… mais bien sûr, il a aperçu certaines choses, malgré tous ses efforts. Et ce serait mentir que de dire qu'il n'a pas été intrigué par ce qu'il a entrevu. Pour autant, il s'est concentré sur les bandages, les bandes de gaze, et il a essayé d'endormir tout ce qui n'est pas le mélange noueux d'émotions qui lui obstrue la gorge depuis la veille.
Il a détesté voir Brienne à l'hôpital. Il a détesté l'hôpital, même s'il aurait préféré crever plutôt que de la laisser seul. Et maintenant… maintenant il ne veut que deux choses : tuer Euron de ses propres mains, et ne plus jamais laisser qui que ce soit approcher Brienne. Que ce serait-il passé si Nyrah n'avait pas mordu Euron et qu'il était resté en capacité de se battre réellement ? Il aurait pu la tuer. Il aurait pu tuer Cersei. Jaime en est persuadé, d'autant plus que Tyrion a arraché des confidences à leur sœur pendant que lui-même se tordait le dos sur une chaise d'hôpital. Et maintenant, les enfants Lannister font monter au créneau. Tyrion a proposé une alliance à Cersei, et Jaime lui fait confiance, plus personne ne fera de mal à leur sœur, Tywin moins que quiconque.
Jaime le laisse faire. Lui, il ne peut toujours pas s'éloigner de Brienne. Il a pris le temps de téléphoner à Cersei quand il était à l'hôpital, mais il ne peut pas aller la voir maintenant et laisser sa meilleure amie toute seule, là, dans cette salle de bain où l'atmosphère semble devenue si épaisse qu'elle en est irrespirable.
Un bruit, soudain, comme une glissade, puis un juron s'élève de la salle de bain. Jaime bondit sur ses pieds avant de réfléchir. Il se penche déjà dans l'encadrement de la porte. Brienne a visiblement voulu saisir le savon, et celui-ci a glissé entre ses doigts, jusqu'au sol. Ça n'a rien d'étonnant. Pour préserver les bandages, Jaime a emballé les mains, la cuisse et le torse de la jeune femme avec du film plastique imperméable.
Seulement, en voulant le rattraper, elle s'est heurtée et affalée contre la baignoire, et son visage est crispé de douleur. Jaime saisit le savon, le délaisse sur le support dédié et se fige à quelques centimètres de la jeune femme. Il a levé la main et le moignon, prêts à quoi exactement ? La redresser ? Il se retient de bouger, désormais. Il est si près de Brienne qu'il pourrait la toucher en une seconde, moins encore, mais…
Mais les choses sont différentes. Il est entièrement habillé, et elle entièrement nue, à peine dissimulée derrière la faïence de la baignoire. Lentement, elle croise son regard, et il y lit une humiliation presque douloureuse.
Ses muscles décident pour lui, et son cerveau lui donne l'impression de suivre. D'un geste brusque, il passe son pull par-dessus sa tête et emmène avec le t-shirt. Brienne tente de se redresser, le regard perdu.
- Comme ça, on sera deux, dit Jaime en attaquant la boucle de sa ceinture.
- Deux… quoi ?
- Deux à se sentir profondément mal à l'aise. Voilà !
Il s'extirpe tant bien que mal de son pantalon, et l'envoie valser plus loin avec chaussures et chaussettes. La seule chose qu'il garde, c'est son caleçon. Parce que sinon, tout ça va devenir réellement très étrange.
Le regard de Brienne glisse le long de son torse, et pour la première fois, elle paraît voir les estafilades qui ont cicatrisées avec le temps, les marques de l'armée, les marques de sa vie d'avant. Il en a ressenti du malaise, parfois, pas à cause de l'acte qui l'avait conduit là, pas à cause des cicatrices en elles-mêmes, mais à cause du regard que les gens portent sur elles.
Seulement là, il ne voit pas d'autres manières de calmer les choses.
- On est pratiquement à égalité, dit-il. Et crois-moi, je ne suis pas aussi à l'aise que j'en ai l'air. Mais ce n'est que de la peau, d'accord ? De la peau et un corps, et un corps n'est que ça. Il n'y a pas de honte à avoir.
Pendant ce qui lui semble une éternité, ils se dévisagent en silence, puis Jaime attrape un gant, l'humidifie, le frotte contre le savon et l'enfile tant bien que mal sur la main droite de la jeune femme.
Lentement, avec des gestes raides, Brienne se savonne, et Jaime finit par se détourner et s'adosser à la baignoire. Ils ont l'air malin, vraiment. Mais au point où ils en sont…
Trop vite, il est temps de la sortir de l'eau. Jaime s'empare d'une épaisse serviette, plonge au fond de lui pour trouver le recul nécessaire et l'aider à se relever et à s'enrouler dans la serviette. La sortie de la baignoire est un peu laborieuse, mais au moins Brienne finit-elle par s'asseoir sur le rebord pendant que Jaime s'empare d'une petite serviette avec laquelle il lui essuie les cheveux aussi doucement que possible.
C'est presque intime, comme geste. Plus encore que tout ce qu'ils ont fait, jusqu'à présent. Et Brienne est crispée, bien sûr, mais Jaime fait tout son possible pour limiter les dégâts, pour être le plus doux possible. Il sait qu'il pourrait la laisser faire. Il est certain qu'elle y arriverait avec quelques efforts, mais il ne parvient pas à s'arrêter. Et quand le visage de Brienne émerge de sous la serviette, il croise son regard avec angoisse.
Il imagine bien la ligne de séparation sur laquelle ils se tiennent. Il imagine bien qu'ils sont sur le point de faire ou de ne pas faire quelque chose de décisif. Il n'aime pas ça. Il n'aime pas ça parce qu'il sent qu'il joue avec le mauvais jeu face à quelqu'un qui ne possède que des jokers.
- Faut que tu arrêtes de te prendre la tête, dit-il en rompant lui-même la bulle étrange qui les encercle. Je vais te chercher de quoi te changer.
Il s'esquive, et la honte le prend à la gorge. Mais que peut-il faire, de toute façon ? Brienne ne le croira pas. Il n'est même pas sûr de ce qu'il pourrait lui dire. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il ne veut pas, jamais, que quelqu'un lève encore la main sur elle. Qu'il ne la laissera plus jamais se mettre en danger à cause de lui. Il tuera le prochain à lever la main sur elle, même à la regarder de travers. Il le tuera, il le jure.
- Ce n'est que de la peau, répète-t-il en revenant à la salle de bain avec un pyjama. Personne ne juge la peau, à moins d'être un sombre con.
- En ce qui te concerne, ce n'est que de la peau, rectifie Brienne d'une voix tremblante en se démenant pour enfiler le pantalon de pyjama sans laisser totalement tomber la serviette. Mais moi, ça n'a rien à voir.
- Bien sûr que si.
- Putain, bien sûr que non !
Les premières larmes sont déjà là, elles brillent de colère, Jaime a presque un mouvement de recul. Pendant une seconde, il oscille, hésite, et comme Brienne se relève pour de bon, il déglutit.
- Ce n'est que de la peau. De la belle peau.
Le coup lui coupe le souffle. Brienne a plaqué ses mains contre son torse et le repousse si violement qu'elle recule et heurte le mur. Son visage est déformé par la colère et la peur. Dans ses yeux, Jaime croit voir de la trahison.
- Je peux savoir ce qu'il se passe ?
- Pas toi, laisse échapper Brienne. Pas toi.
- Pas moi quoi ? De quoi est-ce que tu parles ?
Même à l'hôpital, même quand elle a été poignardée, son visage n'a pas exprimé une telle douleur. Cette douleur est presque aussi violente que celle qu'il a vu dans ses yeux le jour où il a recousu les boutons du manteau offert par Renly.
Il fait un pas en arrière.
Cette douleur se mue en colère, et elle fait mal. Littéralement, mal. Alors Jaime aussi se laisse envahir par la colère.
- Pourquoi est-ce que tu ne pourrais pas essayer, au moins une fois, de me faire confiance quand je te dis quelque chose ? Qu'est-ce que ça te coûterait, bordel de merde ? Qu'est-ce que ça te coûterait de me croire tout le temps, au lieu de le faire seulement quand ça t'arrange ? Dis-moi ce que je t'ai fait, putain !
Il n'a pas réalisé qu'il s'était mis à hurler, mais il hurle, il hurle et il voit Brienne se tasser sur elle-même, et elle semble presque petite tant elle se ratatine, comme s'il l'avait frappée à l'estomac et qu'elle ne pouvait que se recroqueviller sur elle-même. Jaime sent sa colère retomber, la tristesse lui crève le ventre avant qu'il puisse s'en protéger. Brienne est en train de s'effondrer devant lui, elle se déchire de l'intérieur et les larmes commencent à couler, de manière intarissable.
La peur lui saute à la gorge, et il abandonne le t-shirt qu'il tient toujours. Brienne tremble de la tête aux pieds, jusqu'à ce que ses jambes lâchent et qu'elle s'effondre pour de bon. Jaime sent monter l'odeur froide de la cour de Winterfell, et il a l'impression d'être à nouveau au milieu de cette nuit glacée de printemps. Il passe ses bras autour de Brienne, sans réfléchir, et ne réalise qu'elle ne se débat pas qu'au moment où elle se recroqueville encore plus en se mordant la lèvre pour ne pas hurler.
Il la berce, il la serre de toutes ses forces. Il va les tuer, tous. Tous ces salauds ne méritent pas mieux, à commencer par ce connard de fiancé. Alors il les tuera, un par un. Il les tuera en leur arrachant des souffrances insupportables, et quand il en aura fini avec eux, il se chargera de ce salopard d'Euron. Et il écumera toute cette foutu île de Tarth jusqu'à avoir fini de massacrer tous les salauds qui ont un jour posé les yeux sur Brienne.
- Je ne te mens pas, chuchote-t-il. Je te le jure sur ma main et sur la tête de Tyrion. Je ne te mens pas, et je ne vais nulle part.
