- Laisse-nous passer, Adamaï ! ordonna Ush de toute la puissance de sa voix.
- Il n'en est pas question, répliqua le dragon. Yugo essaie de sauver le monde, et si vous intervenez, vous ne ferez que mettre sa mission en péril.
- Sauver le monde ? interrogea Coqueline. Comment ça ? Je croyais qu'Oropo cherchait seulement à le détruire.
- C'est vrai, confirma Adamaï. Ou plutôt, c'était vrai. Mais au seuil de sa mort, Oropo a compris que sa disparition provoquerait également la fin du Monde des Douze. Les Eliotropes sont, à de nombreuses reprises, intervenus dans l'Histoire. Mais comme vous le savez, à sa mort, un Eliotrope est définitivement oublié. Oropo est le dernier de son peuple. Et s'il vient à mourir en l'état, plus personne ne se souviendra de son peuple et de ce qu'ils ont fait… Ce qui provoquera un paradoxe temporel suffisamment puissant pour détruire le Monde.
Un silence glacial suivit les paroles du frère de Yugo. On entendait plus que le vent souffler au-dehors, par-delà la porte d'entrée du hall restée grande ouverte. Ce fut Arpagone qui retrouva en première l'usage de la parole :
- Alors… Dans ses derniers instants… Oropo cherche la rédemption ?
- Balivernes ! s'exclama soudain Ush. En quoi la mort de quelqu'un provoquerait un trouble dans le temps ? C'est tout simplement ridicule !
- En l'occurrence, ce n'est pas simplement sa mort qui en serait la cause, mais l'oubli des souvenirs qui sont liés à lui et à son peuple, rétorqua Adamaï.
- Je n'en crois pas un traître mot ! trancha l'Ecaflip.
- Et s'il disait la vérité ? intervint Coqueline. Pourquoi on ne lui accorderait pas le bénéfice du doute ?
- Pourquoi accorderait-on le bénéfice du doute à un tyran ?! vociféra Ush. À quelqu'un qui n'a pas hésité à recourir à la manipulation, au mensonge et aux menaces pour parvenir à ses fins ?!
- Tu es aveuglé par ta soif de vengeance ! cria Coqueline. Je t'en prie, ressaisis-toi.
- Et toi, tu me trahis à quelques minutes du moment où on va rendre justice !
- Il y a une différence majeure entre la justice et la vengeance, Ush !
- Très bien, lança l'Ecaflip d'un ton sec. Puisque tu décides de m'abandonner, je te le ferai payer à toi aussi ! Dussé-je libérer tout le Wakfu que je possède en tant que demi-Dieu !
- Pas tant que je serais là ! intervint Adamaï.
- Parce que tu crois pouvoir m'arrêter tout seul ?!
- Il ne sera pas seul ! lança soudain une voix féminine depuis la porte d'entrée.
Adamaï et les membres de la Fratrie se tournèrent vers l'ouverture. Debouts dans l'encadrement de la porte, se tenaient Ruel et Amalia. Ush partit alors dans un grand rire sardonique :
- Sérieusement, vous n'en avez pas eu assez ?! Vous voulez prendre une autre leçon ?!
- La dernière fois, nous n'étions pas avec eux ! déclara Tristepin en apparaissant avec Evangelyne derrière Ruel.
- La Fratrie contre la Confrérie du Tofu ? interrogea l'Ecaflip. On en finit exactement comme on avait commencé… Très bien, puisque c'est ce que vous voulez…
Aussitôt, Ush se laissa envahir par une énergie bleutée, libérant tout le potentiel de son Wakfu. Il se tourna vers ses adversaires et engagea le combat !
Une explosion retentit soudain quelque part dans le château ! Yugo, prit par surprise, essaya de rester concentré… Ce n'était pas le moment de se laisser distraire. Il se replongea dans le Wakfu d'Oropo et continua de combler les différents vides qu'il trouvait ça et là dans les limbes des souvenirs. Cet exercice, en apparence simple, lui coûtait de plus en plus d'énergie et de forces et bientôt, il lui fût difficile d'arriver au bout. Il le devait, pourtant… Il ne devait pas rester un seul trou dans le temps. Il se concentra de nouveau… Et à sa grande surprise, il remarqua qu'il pouvait de nouveau visualiser pleinement ses souvenirs liés à Oropo et aux Eliotropes. Il sut alors qu'il avait accompli sa mission, et put rouvrir les yeux. Il lâcha la main de l'Eliotrope et se releva :
- J'ai… J'ai réussi… J'ai réussi, Oropo !
Mais l'Eliotrope ne répondit pas. Yugo reprit sa main, et tâta son poignet… Pour constater que les battements de son pouls ne répondaient plus. Un court silence s'ensuivit, brisé par l'Eniripsa qui avait assisté à toute la scène :
- Il… Il est… mort ?
- Oui, répondit le Dieu-Roi. Il a sacrifié son Wakfu pour sauver le monde d'un paradoxe temporel. J'espère qu'il trouvera la rédemption dans l'au-delà… Et aussi… Qu'il retrouvera son amour perdu.
- Dans ce cas, je n'ai plus rien à faire ici, reprit l'Eniripsa. Merci beaucoup, Yugo, l'Éliatrope. Merci de l'avoir aidé à réaliser sa dernière volonté.
Yugo ne répondit pas. Ses pensées se bousculaient dans sa tête… Oropo avait été la cause de bien des troubles… Mais des troubles qui trouvaient leurs origines chez Yugo lui-même. Les Eliotropes n'étaient qu'un reflet de sa personnalité, autant positive que négative. Le dernier représentant de ce peuple qu'il avait accidentellement créé venait de mourir devant ses yeux, en demandant à ce que le Monde qu'il s'était tant acharné à détruire soit sauvé. Il était curieux de voir jusqu'à quels extrêmes Oropo (et par conséquent, Yugo lui-même) était capable d'aller en fonction de ses convictions et de ses humeurs. Le Wakfu recelait encore bien des mystères…
Une nouvelle explosion finit par tirer le Dieu-Roi de sa rêverie. En tendant l'oreille, il entendit des échanges de voix qui semblaient venir du hall d'entrée… Et crut reconnaître, outre celles de Ruel et d'Amalia, les voix d'Evangelyne et de Tristepin. Il se releva et se rua hors de la pièce, bien décidé à aller voir ce qu'il se tramait.
Au prix d'un intense effort, Ruel et Tristepin parvinrent à repousser Arpagone qui tomba au sol tête la première.
- On est quitte, maintenant ! lança Ruel d'un ton conquérant.
Elle aurait bien voulu répondre, mais elle dut se baisser pour éviter Bump qui, paralysé par Eva et projeté par les ronces d'Amalia, lui passa au-dessus de la tête dans un long vol plané. Seul Ush résistait encore aux assauts constants et répétés de Coqueline et Adamaï. Malgré toutes leurs attaques, le Dragon et l'Osamodas ne parvinrent pas à vaincre l'Ecaflip qui continuait à prendre de l'assurance. Soudain, Ush, Coqueline et Adamaï s'arrêtèrent net en plein combat ! D'un même mouvement, ils tournèrent la tête vers les étages supérieurs. Tous trois avaient senti une puissante source d'énergie subitement s'éteindre.
- Non… marmonna Ush. Non, ce n'est pas possible…
- Et pourtant, si ! trancha Adamaï. Oropo vient de mourir. Yugo a réussi à empêcher le paradoxe temporel de se produire.
- Non… répéta l'Ecaflip. Non, ce n'est pas vrai… Il n'est pas mort… Il ne peut pas mourir avant que je n'aie pu le tuer moi-même… Ce n'est pas possible !
- C'est fini, Ush ! intervint Coqueline. Il est temps que tu redeviennes raisonnable. Oropo est mort, tu n'as plus besoin de te venger de lui.
- NON ! s'exclama Ush en déferlant de puissance. IL NE PEUT PAS M'ENLEVER MA VENGEANCE ! IL NE PEUT PAS MOURIR !
Sous l'effet de la colère et de la frustration, le pouvoir de l'Ecaflip devint incontrôlable ! Son Wakfu montait en puissance à une vitesse vertigineuse ! Une partie lui échappa et pulvérisa la porte d'entrée, qui fondit d'un bloc, formant une mare d'eau au pied du cadre. Puis, une autre partie de son Wakfu s'échappa et fonça droit sur Bump.
- Hé, fais attention ! s'exclama Ruel en déviant l'énergie avec sa pelle, qui frappa un pilier de glace qui explosa en un millier de petits flocons. Reculez, tout le monde ! Ça devient trop dangereux, ici !
C'était un euphémisme… La puissance d'Ush continuait de grimper en flèche… Quand soudain, un rayon de Wakfu le frappa en plein visage ! L'Ecaflip, sous la violence du coup, vacilla un instant, puis perdit conscience et s'effondra, étouffant le déchaînement de ses pouvoirs. Tout le monde se retourna vers la source du rayon et aperçut Yugo, debout au sommet de l'escalier de glace, toisant Ush d'un regard emprunt de colère. Il descendit les marches, se dirigea à pas lents vers l'Ecaflip qui émergeait lentement du brouillard, s'accroupit pour se mettre à sa hauteur, et murmura :
- C'est terminé, Ush. Oropo n'est plus, et tu n'as plus de vengeance à accomplir. Pars, maintenant. Et que je ne te vois plus jamais sur ma route.
Ush ouvrit la bouche comme pour répliquer, mais finit par se raviser et la referma. Il se releva en tremblant, tourna les talons et sortit du château. Quand il se fut éloigné, Coqueline et Arpagone se relevèrent à leur tour. Elles demandèrent pardon à Yugo pour les récents événements et partirent de leur côté.
- Bon, déclara Ruel. C'est pas tout ça, mais il est temps de rentrer à la maison. Kamasu-Tar, tu viens ?
Le phorreur rejoignit son maître à son appel, et s'apprêta à quitter le château à sa suite, lorsque la voix de Bump retentit :
- Attends une minute, Stroud !
- Que se passe-t-il ?
- Je… Tu… Tu m'as sauvé la vie, tout-à-l'heure.
- Ah bon ? J'ai peut-être pas réfléchi…
- Quelle importance… J'aimerais te remercier pour ton geste. Que voudrais-tu avoir comme récompense ? Je suis prêt à t'offrir n'importe quoi.
Ruel se tourna vers Bump et lui sourit :
- Hum… Il y a bien quelque chose que tu pourrais m'offrir en récompense.
- Je t'écoute ?
- Mon slip. Rends-moi mon slip que tu m'as volé dans la Tour des Rêves.
- QUOI ?! Mais, je…
- Tu m'avais dit que tu étais prêt à m'offrir n'importe quoi.
- Ce… C'est vrai, mais…
- À moins que tu ne préfères que je te dénonces à la garde d'Amakna ? menaça Ruel en sortant un avis de recherche de son sac, montrant le visage de Bump et une récompense de 50.000 Kamas pour sa capture.
- Où… Où as-tu trouvé ceci ?!
- Mon slip en échange de 50.000 Kamas… À prendre ou à laisser.
- Oh, c'est bon, t'as gagné… Suis-moi…
Visiblement dépité, Bump se releva et sortit à son tour du château, suivit par Ruel et son phorreur, tandis que Yugo, Eva, Amalia et Adamaï pouffaient d'un rire silencieux. Tristepin se tourna vers son épouse et déclara :
- Je pense qu'il va être temps d'y aller, Eva… Inutile de faire attendre Alibert plus longtemps.
- Tout comme ton bain, mon pote, glissa Rubilax d'une voix suffisamment forte pour que tout le monde puisse l'entendre.
Pinpin quitta à son tour le château de Harebourg, rouge comme une tomate, sous le fou rire de Yugo et Adamaï, suivi de sa femme qui plaquait une main sur sa bouche pour éviter d'en faire autant. Amalia remarqua ensuite qu'il ne restait plus qu'eux trois. Yugo s'en aperçut également et se tourna vers la Princesse :
- Amalia… Est-ce que tu peux… me laisser seul avec Adamaï, s'il te plaît ? Juste un petit moment…
- Oui, bien sûr, répondit-elle.
Elle sortit à son tour du château. Adamaï se tourna alors vers son frère :
- Je sais ce que tu vas me dire, Yugo… Je sais parfaitement que mes actions au sein de la Fratrie sont… sont d'une horreur sans nom, mais…
- Mais tu croyais agir pour le bien de tous, compléta Yugo. Tu pensais que la fin justifiait les moyens. Je ne peux pas te le reprocher, en fin de compte… Moi aussi, j'étais capable du pire pour sauver mes amis.
- Alors… Me pardonneras-tu ?
- C'est déjà fait, Adamaï…
- Sérieusement ?!
- Oui… Le chemin pour que tout redevienne comme avant entre nous est encore long, mais on ne peut pas le commencer si je ne te pardonne pas. J'ai donc décidé de le faire et d'aller de l'avant. Tu es mon frère, après tout. Et puis, tu as réparé tes erreurs en me permettant d'empêcher le paradoxe temporel.
- Merci, Yugo. Je… Ça me fait plaisir que tu acceptes de me pardonner.
- Veux-tu qu'on reparte ensemble, frérot ?
- Non merci, répondit le dragon avec un sourire. Je vais rentrer à Emelka. Toi, je pense que tu as d'autres préoccupations en ce moment-même, ajouta-t-il en désignant la porte d'entrée d'un signe de tête.
Yugo sourit également. Il serra brièvement, mais fermement son frère contre lui, puis sortit du château à son tour. Quand il se retourna, il aperçut un petit Tofu de couleur bleutée sortir du château, s'envoler dans le ciel de Frigost, et disparaître. Il rejoignit Amalia qui l'attendait, et ensemble, ils se dirigèrent vers le Zaap le plus proche.
