9h30
Jour de la parade
Emily.
Ce placard à balais pue la mort.
La mort aux rats, plus précisément.
L'air est humide, et accentue la nausée qui était montée en moi durant ces dernière heures d'enfer.
Les mots de mes préparateurs tournent dans mon esprit.
Il ne veulent plus rien dire, à ce stade-là de ma frénésie.
J'ai conscience d'avoir perdu le contrôle.
Non, qu'ils m'ont fait perdre le contrôle.
L'idée qu'ils m'aient vue nue me révolte. Je m'étais promis que plus jamais cela n'arriverait. Que je ne laisserai plus jamais des mains inconnues me toucher. Une promesse parmi toutes celles que je n'ai pas tenues.
Et je suis roulée en boule dans un placard à balais, chez ces connards de préparateurs capitoliens. Je vois difficilement comment les choses pourraient aller plus mal.
Mon père pourrait revenir des morts pour me faire du mal. Je pourrais redevenir cette petite chose innocente et incapable de se défendre, qu'il utilisait à sa guise pour répondre au moindre ses désirs.
Les choses pourraient définitivement aller pire.
Je ne sais pas exactement pourquoi, je sens le goût salé de larmes dans ma bouche. Je renifle. Je pleure. Cela n'était pas arrivé depuis longtemps.
Je resserre l'étreinte de mes bras autour de mes jambes nues. Je réalise que je me suis enroulée dans tous les vêtements que j'ai trouvés sur mon trajet (entre les salles de préparations et ce placard à balais), et je n'ai dégoté aucun pantalon.
Alors que mes idées divaguent, les ténèbres semblent tarir.
Entre mes cheveux trempés de larmes, je distingue la porte face à moi qui s'est entrouverte. Je resserre doucement ma main autour du ciseau de coiffeur volé aux préparateurs, pour pouvoir me défendre.
Un ange apparaît face à moi.
Enfin… Je sais qu'il n'est pas vraiment un ange. Mais il y ressemble fortement. Ses cheveux blonds sont moins bien coiffés que lors du concert diffusé la veille à la télé, mais il a ce fin sourire qui me donne l'envie pressante de l'entendre chanter. La seule chose qui le différencie d'un ange, c'est qu'il est mortel.
Et j'ai envie de me battre pour qu'il ne devienne pas un véritable ange trop tôt.
Il referme la porte derrière lui et s'assoit à ma droite, à même le sol, mais face à moi. Je me demande ce qu'il fait. Il a l'air d'égarer lui-même le sens de ses actions.
A côté de son innocence toute révélée, je me sens sale.
Il brise le silence.
"Moi non plus, je n'aime pas les préparations capitoliennes. La première est toujours la pire, en plus. C'est comme s'ils étaient allergiques aux poils."
Je ne comprends toujours pas ce qu'il est en train de faire. Je suis un monstre, pourquoi est-ce que je ne lui fais pas peur ? Il est perdu dans ses pensées. Il continue.
"Je comprends que cela puisse être oppressant que des mains inconnues… (il grimace, comme embêté de sa maladresse) Je comprends ce que tu vis."
Non, tu ne comprends pas. Et j'espère que tu ne le comprendras jamais. Personne ne peut imaginer. Ce que j'ai subi, puis ce que j'ai fait subir. Personne ne peut le concevoir. Je suis un monstre, soigneusement fabriqué par d'autres monstres avant lui.
"Ils te cherchent à l'extérieur… Je crois que tu as fait une belle impression. Le mec du district un a parlé de te proposer une alliance.
-Il peut aller se faire foutre." je répond instinctivement, avant de rougir instantanément. Il rit doucement. J'aime beaucoup son rire. Comme sa voix. J'ai besoin de l'entendre. J'en ai besoin.
"Ce ne serait pas stratégique de refuser une alliance avec le colosse, fait-il remarquer.
-Sauf que c'est lui qui me réclame. Et moi je ne le veux pas comme allié."
Newt secoue la tête. Il semble à mi-chemin entre l'attendrissement et le détachement le plus total. Il doit penser qu'il ne lui reste plus que quelques jours à vivre. Cela doit être douloureux, pour les individus sains d'esprit.
"Et tu voudrais qui, comme allié ? s'enquiert-il, mine de rien.
-Toi. A condition que tu chantes, parfois dans l'arène" je réponds sans trop réfléchir.
Je rougis à nouveau. Je ne suis pas habituée à être si facilement gênée. J'espère qu'il ne saisit pas ma confusion. Je n'ai pas envie qu'il me prenne pour l'une de ses fans capitoliennes certainement obsédées par lui. Je ne suis pas comme elles.
Il semble lui aussi étourdi, puisqu'il met un certain temps à répondre.
"Marché conclus." agréé-t-il, en me tendant la main, que je saisis avec assurance. Et je j'aimerai ne jamais avoir à lâcher.
Newt Hall sera mon allié. Et Newt Hall va chanter pour moi. Mon sang bouillonne rien que d'y songer.
