Un éclair de lumière aveuglant retentit dans la salle de Métamorphose, et tous les élèves poussèrent des cris de surprise ou de peur. Hermione tourna la tête vers la source de l'explosion, de concert avec les autres élèves et le professeur McGonagall. Harry et Ron était attablés ensemble, face à leur scarabée qu'ils étaient censés métamorphoser en bouton de manchette. Harry regardait Ron avec un demi-sourire, amusé par l'expression hagarde de son ami. Celui-ci clignait des yeux, ébloui, sa baguette brandie dans les airs comme s'il venait de lancer un sort. Hermione lui trouva un petit air de mérou : la bouche ouverte et le regard stupéfait, il était l'image même de la surprise. Alors que toute la classe éclatait en rires et railleries, le professeur McGonagall s'approcha des deux garçons à grandes enjambées, les sourcils froncés et les lèvres si pincées qu'elles disparaissaient sous son air d'indignation.
- Monsieur Weasley, il faudra songer à faire réparer cette baguette. Vous représentez un hasardeux danger dans ma classe. J'imagine que je dois m'estimer heureuse que ni vous, ni monsieur Potter, n'ayez perdu la vue.
Le regard d'Hermione se porta sur la baguette de Ron. Il était de notoriété publique qu'elle s'était presque cassée en deux lors de l'arrivée fracassante à bord d'une voiture volante, atterrissant sur le Saule Cogneur. Hermione ne s'en était pas préoccupée, mais depuis que Ron avait fait fondre une table en essayant de lancer un enchantement de changement de couleur, pendant un cours de Sortilèges, elle avait pris garde à se tenir aussi éloignée de lui que possible. Aujourd'hui, sa baguette semblait rafistolée à base de ruban adhésif d'origine moldue. Hermione ne pouvait qu'approuver les conseils de la directrice de Gryffondor.
La cloche retentit, et les élèves se hâtèrent pour sortir de la classe en une masse désorganisée. Hermione rangea ses affaires, avec un regard satisfait pour le parfait bouton de manchette rouge et or qu'elle laissait sur la table. Le cours s'était parfaitement déroulé ; elle avait été la première à réussir la transfiguration. Elle se sentait capable, puissante, et même si aucun élève de la classe ne l'attendait pour aller manger avec elle, elle avait prévu de rejoindre Luna après le dîner.
Dans le couloir, elle croisa Millicent Bulstrode, qui ne lui accorda pas un regard. Hermione prit le temps de la détailler de la tête aux pieds, repensant à la théorie de Luna. Millicent était plus grande qu'Hermione, avec un physique athlétique. Si son amie de Serdaigle était avec elle, Hermione était certaine qu'elle en profiterait pour relever tous les détails qui corroboraient son hypothèse de vampirisme : Millicent avait un corps puissant, probablement abreuvé par des litres de sang ingérés. Des sourcils froncés, du fait de se déplacer en pleine journée, agressée par la lumière. Une démarche concentrée, comme si elle avait un secret à cacher. Hermione sourit, amusée par les arguments qu'elle imaginait. Elle se demanda vaguement si elle arriverait à débusquer un véritable vampire, si un jour elle en croisait un. Pour être franche avec elle-même, elle n'était pas encore certaine que le professeur Rogue n'en soit pas un lui-même.
Derrière Millicent, elle aperçut la figure hideuse de Pansy Parkinson, qui discutait avec un des laquais de Malefoy, Crabbe ou Goyle. Hermione n'arrivait jamais à reconnaître les deux idiots, et franchement, elle s'en fichait. Hermione vit Pansy redresser la tête, et croisa son regard. Se rappelant la réaction apeurée de Pansy la dernière fois qu'elle l'avait menacée, baguette en main, elle soutint son regard, refusant de baisser les yeux devant son ancienne tortionnaire. Elle ressentit cependant un léger malaise quand elle vit les dents de Pansy révélées par un sourire cruel. La Serpentard se dirigea vers elle, et l'interpella de sa voix nasillarde :
- Granger, tu ne devrais pas te promener sans escorte, les temps sont dangereux. Ah, mais en fait, qui voudrait de ta compagnie ?
- Mieux vaut être seule que mal accompagnée, Parkinson, rétorqua Hermione en hochant la tête en direction de Crabboyle, refusant de quitter Pansy des yeux.
- C'est probablement ce que se disent tous les Gryffondors à ton sujet, sale sang-de-bourbe !
Pansy et l'imbécile consanguin qui l'accompagnait rirent à pleine gorge sur ce trait d'esprit, et Hermione vit rouge. Elle se visualisa, dans le couloir de Poudlard, entourée d'élèves qui vaquaient à leurs affaires sans s'occuper d'elle, alors qu'elle se faisait insulter par une ignoble raciste sadique. Le temps passait comme au ralenti, alors qu'elle voyait Pansy et son ami rire à n'en plus finir, tandis que la température de son corps montait. Sans vraiment y penser, elle plongea la main dans sa robe et brandit sa baguette en direction de Pansy, qui cessa immédiatement de rire. La Serpentard posa son sac au sol, et lentement, comme si Hermione ne représentait pas une menace sérieuse, elle se saisit de sa propre baguette.
Hermione se sentait confiante. Elle était la meilleure de la classe, peut-être la meilleure de son année, et Tom lui avait même fait voir quelques cours de troisième année. Elle n'avait rien à craindre d'une Serpentard qu'elle avait déjà battue, et qui s'était presque évanouie la dernière fois qu'Hermione avait sorti sa baguette devant elle. Quant à la brute épaisse qu'elle surveillait du coin de l'œil, Hermione ne le pensait pas assez futé pour savoir par quel bout tenir sa baguette.
Pansy et Hermione se regardaient dans le blanc des yeux, se jaugeant l'une l'autre. Quand il devint clair qu'aucune des deux n'allait jouer la fille de l'air, elles lancèrent un sort exactement au même moment :
- Petrificus Totalus ! beugla Hermione
- Intesinus Tordurus ! glapit Pansy
Hermione n'attendit pas de voir si son maléfice avait touché Pansy ; elle se recroquevilla sur place dans l'espoir d'esquiver celui de son adversaire, en se protégeant le visage de son bras. Elle n'avait pas reconnu le sortilège qu'elle lui avait lancé, ce qui était plutôt mauvais signe.
Ne sentant aucun impact, elle baissa son bras pour regarder devant elle. Pansy était encore debout et en pleine possession de ses moyens. Elle semblait aussi surprise qu'elle. Autour d'elles, les élèves s'étaient écartés, et Goyle (ou était-ce Crabbe ?) avait enfin sorti sa baguette, tournant la tête d'un air stupide entre Pansy et Hermione. Soit Pansy et elles avaient toutes les deux manqué leur cible, soit leurs sorts synchronisés s'étaient heurtés en pleine course et avaient dévié de leur trajectoire. Hermione ne voyait pas d'autre explication. Elle comprit que Pansy arrivait à la même conclusion au même instant, mais le temps qu'Hermione se redresse et pointe sa baguette vers son adversaire, elle avait déjà jetée un nouveau sort à Hermione, en dessinant une arabesque complexe dans les airs :
- Mens Inconditus !
Une boule de lumière vert pâle jaillit de la baguette de Pansy et frappa Hermione à la tête. Immédiatement, les sons du couloir furent étouffés, comme si elle se trouvait sous l'eau. Elle n'arrivait plus à comprendre les paroles des autres élèves, qui regardaient l'échange entre les deux jeunes sorcières en les pointant du doigt. Elle avait l'impression d'être dans une bulle.
Hermione sentit l'inquiétude monter en elle, ne sachant pas ce qu'il se passait. Le sourire cruel de Pansy, en face d'elle, ne lui échappa pas, mais elle était surtout concentrée sur ce qui était en train de lui arriver. Elle était persuadée qu'il fallait qu'elle sorte de cette bulle, de cet état sous-marin, mais n'arrivait pas à se rappeler comment faire. Si seulement elle arrivait à se concentrer un peu, elle parviendrait à trouver le moyen de s'en sortir.
Plus le temps passait, plus elle était désemparée, et la peur se répandait dans ses veines. Elle se mit à entendre des cris, très proches, comme si plusieurs personnes criaient juste derrière sa tête. Mais lorsqu'elle se retourna, personne n'était derrière elle ; à part les autres élèves qui semblaient la regarder comme à travers une vitre d'aquarium. Les cris retentissaient toujours derrière elle, alors elle se retourna à nouveau, de plus en plus angoissée. Elle vit que Pansy s'était approchée, et elle l'entendit lui dire, d'une voix étouffée :
- Il faut que tu penches la tête vers le bas pour rompre le sort.
Hermione essaya de réfléchir, mais elle n'arrivait même pas à savoir sur quoi elle devait réfléchir : est-ce qu'elle devait se concentrer sur un moyen d'éclaircir ses idées, ou de faire cesser les cris derrière son crâne, ou fallait-elle qu'elle considère les paroles de sa condisciple ? Pansy devait voir qu'Hermione était perdue, car elle répéta, en articulant lentement :
- Penche la tête vers le bas !
Hermione n'arrivait toujours pas à formuler des idées claires, et les voix qu'elle entendaient commençaient à lui donner la chair de poule, alors elle pencha la tête vers le bas, comme lui avait conseillé Pansy. Celle-ci ajouta :
- Plus bas, penche-toi plus bas !
Hermione obtempéra, de plus en plus affolée par les vociférations qu'elle percevait. Elle n'arrivait pas à réfléchir sur ce qu'elle faisait, pourquoi et dans quel but. Lorsqu'elle fut presque pliée en deux, elle entendit Pansy, comme au travers d'une vitre très épaisse, glapir d'un ton ravi :
- Finite Mensaconditus !
A cet instant précis, Hermione eut l'impression que quelqu'un avait percé la bulle dans laquelle elle se tenait. Les sons du couloir, les élèves qui parlaient d'un air surexcité, le rire haut-perché et désagréable de Pansy devant elle, tous ces sons lui revinrent de plein fouet, l'agressant par leur soudaineté, et mettant fin aux cris angoissants qu'elle entendait l'instant précédent.
Elle se rendit compte avec horreur qu'elle était toujours courbée en deux face à Pansy ; les autres élèves devaient avoir l'impression qu'elle était en train de lui faire une révérence, inclinée devant elle. Elle se redressa immédiatement, le visage rouge, mais compris en voyant le sourire jusqu'aux oreilles de Pansy qu'elle s'était faite bernée en beauté.
- C'est très sport, Hermione, de reconnaître ta défaite. J'attends de toi que tu te comportes ainsi à chaque fois que tu me croiseras, dit la Serpentard d'un ton doucereux.
Elle aurait pu paraître vaguement menaçante si elle n'avait pas immédiatement éclaté de rire. Elle s'en alla en continuant de ricaner, suivie par son condisciple costaud, qui arborait un rictus ahuri et toisa Hermione en passant devant elle.
Ce soir-là, Hermione ne se rendit pas au dîner, ni à son rendez-vous avec Luna. Tous les gens qu'elle croisait souriaient, et elle était persuadée qu'ils se moquaient d'elle, de sa mésaventure avec Pansy. "C'est la née-moldue qui s'est faite remettre à sa place par une Serpentard", pensait-elle entendre autour d'elle. Elle marcha d'un pas vif jusqu'à sa chambre, et se jeta dans son lit, tirant les rideaux derrière elle. Elle croisa les bras, et refusa de pleurer. Seule dans son lit, humiliée par Pansy Parkinson, dont le souvenir du sourire cruel lui brûlait encore la rétine, elle retenait des larmes de colère et de peur mêlées.
Les yeux dans le vague, elle fut prise d'une grande envie de tout laisser tomber. A quoi bon travailler dur, si elle devait se faire brutaliser par Pansy une nouvelle année, ou pétrifier par un héritier de Serpentard. Elle avait juste envie de rentrer chez ses parents, et d'apprendre la magie en utilisant le journal de Tom, en sécurité. Elle se demanda ce que Tom en penserait.
Elle posa le journal de Tom sur ses genoux, avant de mâchonner sa plume, hésitante. Est-ce qu'elle oserait raconter à Tom sa débâcle ? Elle sentit sa curiosité se réveiller, et espéra qu'il sache reconnaître le maléfice que Pansy lui avait jeté. Après de longues tergiversations, elle se décida à relater les incidents de ce soir à Tom. Au grand soulagement d'Hermione, il se montra compréhensif et compatissant.
- Le premier sort qu'elle t'a jeté est un maléfice tord-boyaux. Il était employé dans certaines congrégations de sorciers pour punir les gourmands, et provoque d'intenses douleurs à l'estomac. Ce n'est pas tout à fait le genre de sorts qu'on enseigne à l'école.
- C'est horrible ! Je ne comprends pas qu'elle ait osé me lancer ça.
- Le second sortilège a pour but d'embrouiller l'esprit. C'est une version plus brouillonne du sortilège de confusion, il n'est plus enseigné nulle part, parce qu'il est suspecté de provoquer des lésions à court terme.
- Des lésions ? Quel genre de lésions ? Je t'en prie Tom, dis-moi !
- Une fatigue passagère plus ou moins importante, des maux de têtes, et des pensées paranoïaques.
- C'est de la magie noire, non ? Il faut que je porte plainte, auprès du ministère de la magie !
- Si les civilités n'ont pas été bouleversées depuis mon époque, tu n'as aucune chance contre une Parkinson, pour un sort aussi mineur. C'est une famille très puissante. Le temps que ta plainte soit traitée, les éventuelles séquelles auront disparues, et tu risques alors d'être attaquée en retour devant le Magenmagot, pour diffamation. Je t'en conjure, ne fait rien de tel ! Je te conseille simplement d'attendre et de planifier ta revanche. Il faudra prendre garde à d'éventuels délires paranoïaques.
- Mais je suspecte déjà la moitié de Poudlard d'être l'héritier de Serpentard !
- Alors fie toi à moi, Hermione. Je serai ton aide le temps que tu y vois plus clair.
La situation était encore plus horrible que ce qu'elle pensait. La jeune Gryffondor se sentit découragée, et son envie de laisser tomber Poudlard refit surface. Elle se décida alors à en parler à Tom.
- Tom, je voudrais ton avis sur quelque chose.
- Je ne vais nul part, Hermione.
Décontenancée, Hermione maintint sa plume en l'air un moment. Est-ce que Tom lisait dans ses pensées, avait-il deviné qu'elle allait lui parler de l'emmener avec elle chez ses parents ? Non, c'est absurde : il voulait probablement dire qu'il était disposé à l'écouter. C'était peut-être le premier signe d'un délire paranoïaque. Hermione secoua la tête ; quelques mèches folles lui tombèrent devant les yeux, qu'elle recoiffa prestement avant de reprendre :
- Je n'ai aucune chance de tenir tête face à l'héritier de Serpentard. Et là, je viens de me faire laminer par Pansy Parkinson ! J'ai l'impression d'être aussi vulnérable qu'un oisillon. Je pense que je serai plus en sécurité chez moi, avec mes parents. Et je ne reverrai plus Pansy et son horrible nez ! Est-ce que tu penses que je pourrai suivre des cours à distance, avec toi pour m'aider ?
Les mots d'Hermione s'effacèrent lentement sur la page parchemineuse, comme pour la faire réfléchir sur ce qu'elle venait d'écrire. Tom prit quelques secondes de plus que d'habitude pour répondre, probablement dérouté, pensa Hermione, par son ton inhabituellement défaitiste. Finalement, son écriture fine et élégante refit surface.
- Pendant ma sixième année, un né-moldu a demandé à être scolarisé à domicile. Ses parents étaient des nantis cousus d'or, ils ont pu engager des tuteurs privés de renom. Il communiquait avec les professeurs de Poudlard par hiboux, qui avaient acceptés de corriger ses devoirs. Il était vraiment doué dans toutes les matières, notamment en Métamorphose.
Un sourire illumina le visage d'Hermione. Elle pouvait s'identifier à cet élève brillant, et même si ces parents n'étaient pas immensément riches, elle pensait pouvoir argumenter avec eux pour embaucher un tuteur à domicile. Elle espérait que l'histoire de Tom allait bien se terminer.
- Le professeur Dumbledore correspondait personnellement avec lui, de manière régulière, et il était promis à un brillant avenir,reprit l'écriture délicate. Mais alors qu'il révisait pour ses ASPIC de métamorphose, il eut un accident en tentant une métamorphose humaine sur lui-même. Il ne pouvait pas transplaner dans son état, et ses parents étaient totalement désemparés.
La main d'Hermione trembla légèrement quand elle apposa sa plume sur la page, et demanda à Tom :
- Qu'est-ce qu'il lui est arrivé ?
- Il n'a pas pu atteindre Ste Mangouste assez vite pour inverser la métamorphose avant qu'elle ne lui cause des dommages irréversibles. Je n'ai pas connaissance des détails, mais personne ne l'a plus jamais revu, et je ne sais même pas s'il a survécu. Cette affaire était horrible. Un jeune homme si brillant…
Hermione était horrifiée. C'était une histoire tragique ! Elle s'en voulait tout d'un coup d'avoir demandé à Tom qu'elle la lui raconte. Elle n'était pas certaine, mais son écriture lui avait semblé plus lente : elle s'imaginait avoir attristé son ami. Elle ne savait plus quoi penser, ni quoi répondre à Tom. Son idée d'étudier hors de Poudlard lui semblait tout d'un coup beaucoup moins bonne.
- Poudlard ne te semble peut-être pas parfait, mais je peux t'aider à surmonter toutes les épreuves que tu rencontreras ici. Alors que je ne pourrai pas t'aider comme je devrais, si tu veux étudier chez tes parents.
- Tu m'as déjà montré plein de cours, et je ne me sens pas plus en sécurité. J'ai l'impression d'être à la merci de n'importe qui.
Hermione sentait comme une chape de plomb qui écrasait sa poitrine, le moral dans les chaussettes : elle ne voyait pas de solution à son problème. Elle eut envie de pleurer et de se rouler en boule, jusqu'au moment où elle lut la réponse de Tom. Son cœur bondit dans sa poitrine :
- Je connais un moyen pour t'enseigner. Ce sera dur, mais je peux t'enseigner, et personne ne pourra plus te surpasser.
- Oui, je t'en prie !
- Mais si je t'enseigne, plus question d'abandonner Poudlard. Tu suivras mes consignes à la lettre, et je ferai de toi une grande sorcière. Tu es d'accord avec mes conditions ?
- Oui, Tom.
- Il faut que tu me fasses confiance, Hermione. Est-ce que tu me fais vraiment confiance ?
Hermione prit une grande inspiration, envahie par un mélange de sentiments : curiosité, avidité, désir de revanche, et elle écrivit pour la troisième fois sur le journal :
- Oui.
Ce dernier mot ne disparut pas de la page, il y resta incrusté. Hermione le fixait sans bouger, comme hypnotisée, attendant, espérant sans trop savoir quoi, quand sa main droite se mit à bouger d'elle-même. Elle la regarda sans réagir. La partie charnue du pouce se posa sur un côté de la page du journal, et d'un geste lent et suave, se coupa avec le rebord de la page. Hermione eut un sursaut silencieux et porta immédiatement son pouce à ses lèvres, faisant tomber quelques gouttes de sang sur la page. Les sourcils froncés, elle suçota sa blessure sans quitter le journal des yeux. Une des gouttes était tombée sur le mot "oui", et faisait comme un point carmin au-dessus du 'i', une éclaboussure calligraphiée. L'empreinte rouge s'étendit alors à la manière d'une tâche d'encre sur du parchemin, recouvrant l'écriture d'Hermione, et très vite toute la page du journal qui prit un ton uniformément écarlate.
De sa main gauche, Hermione caressa la page du journal, et fut immédiatement emportée, tête la première, dans un tourbillon d'ombre et de lumière. Elle ferma les yeux et ne les rouvrit que lorsqu'elle sentit ses pieds toucher sol, s'attendant à découvrir autour d'elle une salle de classe, comme à chaque fois que Tom lui montrait le souvenir d'un de ses cours. Ce qu'elle découvrit cette fois-ci la laissa sans voix.
Elle se tenait sur un sol solide, mais dont elle ne voyait pas la limite. Il s'agissait d'un carrelage gris, avec des motifs carrés noirs, comme dans les très anciens bâtiments et les cathédrales. Autour d'elle, à une distance indiscernable, elle était entouré d'un épais brouillard rouge, d'apparence chimique, à perte de vue. Par un effet d'optique déstabilisant, elle n'arrivait pas à évaluer la profondeur du brouillard, ni les contours de la pièce au carrelage antique. Hermione écarquilla les yeux en tournant sur elle-même, essayant de donner un sens à ce qu'elle voyait. La pièce lui donnait un sentiment un peu oppressant, comme si le brouillard s'apprêtait à l'engloutir. S'il s'agissait d'un souvenir de Tom, il était très perturbant.
Tout d'un coup, elle discerna en face d'elle une silhouette qui venait du brouillard et marchait lentement dans sa direction. La silhouette semblait humaine, adulte. Sa démarche lui apparaissant confiante, presque féline. Hermione en vint à distinguer des cheveux noirs et une peau plutôt blanche… Le même jeune homme séduisant aux cheveux impeccablement coiffés qu'elle avait l'habitude de voir lorsqu'elle plongeait dans les souvenirs du journal. Mais aujourd'hui, il lui souriait d'un air franc, comme s'il pouvait la voir, comme s'il ne s'agissait pas d'une scène de sa mémoire.
- Bonjour Hermione.
Hermione laissa échapper un petit cri de stupéfaction. Jamais, dans les souvenirs de Tom, il n'interagissait avec elle, puisque ce n'était qu'une reproduction de souvenir. Où avait-elle bien pu tomber ? Hermione prit conscience qu'elle avait la bouche grande ouverte, et la referma alors que Tom continuait de lui parler :
- Bienvenue dans la Page Rouge. Est-ce qu'elle te plait ?
- Qu'est-ce que c'est Tom ? Comment fais-tu pour apparaître devant moi ?
- C'est une partie du journal que mon créateur a élaboré. Il voulait me voir, me tester… Interagir avec moi. C'était l'équivalent d'une aire de jeux pour lui. Ce sera ta salle d'entraînement.
Le sourire de Tom s'agrandit, dévoilant ses dents blanches. Il s'approcha d'Hermione et lui toucha l'épaule. Elle sentit le poids de sa main à travers ses vêtements, comme s'il se tenait vraiment en face d'elle. Elle remarqua à ce moment à quel point il était grand ; elle ne lui arrivait même pas au menton.
- En réalité, tu as connecté une partie de ton imagination avec mon journal, te permettant d'accéder à cet endroit éminemment spécial.
En effet, Hermione était parcourue d'un sentiment étrange. Elle voyait Tom en face d'elle, mais elle sentait également en elle, dans sa tête, comme une présence étrangère. Pas désagréable, mais très déconcertant.
- La magie qui permet cette connexion est très puissante, reprit Tom avec un ton grave, et tu vas probablement te sentir fatiguée et un peu déphasée avec la réalité après nos sessions. Mais je pense que ça vaut le coup.
Tom recula lentement, en dévisageant la pièce autour d'elle comme s'il parvenait à distinguer des choses parmi ses contours flous.
- La Page Rouge obéit aux mêmes lois que le monde réel. Mais ici, c'est ton imagination qui est la seule limite à tes pouvoirs. Regarde.
Tom fit un geste de la main, et un pas lourd se fit immédiatement entendre, s'approchant. Une odeur répugnante se répandit dans la pièce. Les intestins d'Hermione se rappelèrent plus vite qu'elle ce que cette odeur signifiait, car ils se liquéfièrent avant même que le souvenir d'un soir d'Halloween ne surgisse à l'esprit de la jeune Gryffondor. Quelques instants plus tard, un troll gigantesque émergea du brouillard rouge, et Hermione recula immédiatement, les yeux ronds comme des soucoupe. Tom regarda Hermione, comme pour s'assurer qu'il avait toute son attention, et agita sa baguette d'un geste théâtral. Un fin rayon vert en jaillit, en direction du troll, qui fut immédiatement réduit en poussière.
- Ici, les sorts que tu imagines prennent vie, même s'ils n'existent pas ou que tu ne les maîtrises pas dans le monde réel. Dans la Salle Rouge, tu n'apprendras pas de nouveaux sorts ou de potions fantaisistes. Ici, je t'apprendrai à gagner. Et pour savoir gagner, ma leçon d'aujourd'hui sera : apprends à perdre.
Tom se positionna en face d'elle, levant sa baguette magique et adoptant une posture de duel, qui rappelait celle du professeur Rogue face à Lockhart.
- Est-ce que c'est clair ? demanda-t-il. Hermione hocha lentement la tête. Il ajouta alors, sans que son visage ne trahisse aucune émotion : Alors neutralise moi. Si tu es de taille.
Hermione brandit sa baguette, le coeur battant encore la chamade depuis l'apparition du troll. Elle était dans une salle, dans un journal, où elle pouvait maîtriser tous les sorts, et en inventer à sa guise. Hermione se pinça le bras, mais rien n'y fit, elle faisait toujours face à Tom. Elle prit une grande inspiration, visualisa le sortilège de désarmement jaillir de sa baguette comme il l'avait fait de celle du professeur Rogue, et manqua de s'étrangler en prononçant :
- Expelliarmus !
Un éclair aveuglant de lumière rouge fusa de sa baguette, au moment où Tom murmurait : "Protego". Une barrière translucide se matérialisa immédiatement entre elle et lui, et l'éclair rouge s'y écrasa sans atteindre le jeune homme.
Le voile translucide disparut dès que Tom prononça à son tour "Expelliarmus", d'une voix beaucoup plus assurée que celle d'Hermione. Sans réfléchir, elle imita son tuteur et articula "Protego", visualisant la barrière protectrice, qui ne manqua pas d'apparaître et de bloquer le sortilège de Tom. Elle parvenait à distinguer les contours flous du sortilège de protection, au travers duquel elle aperçut Tom lui faire un sourire narquois.
Cela lui fit comme un électrochoc ; elle mit de côté son émerveillement à voir un nouveau sortilège sortir de sa baguette, et se concentra pour neutraliser Tom, pour lui prouver qu'elle en était capable. Elle choisit d'emprunter une corde à l'arc de Millicent, criant d'une voix forte "Silencio". A nouveau très rapide, Tom dessina une forme dans les air en articulant "Pavensis". Un véritable bouclier médiéval en or se matérialisa alors devant lui, flottant à quelques centimètres du sol. Le sort d'Hermione fut intercepté par le bouclier avec un "gong" qui résonna un bruit métallique, et elle eut la mauvaise surprise de voir son propre sortilège se retourner vers elle et la frapper de plein fouet.
Pour la seconde fois de sa vie, Hermione eut la très désagréable sensation que ses cordes vocales ne lui répondaient plus. C'était d'autant plus frustrant qu'elle savait que ça avait lieu dans sa propre imagination, mais elle ne pouvait pas plus s'en libérer qu'on ne pouvait commander à ses rêves. Elle regarda Tom d'un air impuissant, alors que celui-ci s'avançait lentement vers elle, les mains dans le dos, et se pencha en avant pour lui susurrer :
- Est-ce que tu crois réellement que ta magie peut être limitée par un sortilège de Mutisme ? Dans un endroit comme celui-ci ?
Il leva un sourcil, et en regarda ostensiblement le petit tas de poussière qui était un troll quelques instants auparavant, avant de se redresser, et de lever sa baguette d'un air nonchalant. Un instant plus tard, Hermione avait retrouvé sa voix. Elle cligna des yeux plusieurs fois, l'air un peu perdue. Est-ce que Tom venait de dissiper le maléfice de mutisme avec un sort non verbal ?
Avant qu'elle n'ait pu comprendre ce qu'il venait de se passer et les paroles sibyllinnes de Tom, il avait repris sa position de duel en face d'elle, et l'invita à attaquer d'un geste de la main, avec un petit sourire en coin. Hermione se concentra à nouveau, l'esprit tourbillonnant. Elle était un peu dépassée par les évènements, mais elle avait compris qu'elle pouvait lancer n'importe quel sort, pourvu qu'elle en imagine les effets. C'était vraiment de la magie. Mais quel sort choisir quand on peut tous les lancer ? Quand son adversaire peut invoquer n'importe quel maléfice en retour ?
Laissant s'exprimer un côté vicieux qu'elle ne savait pas posséder, elle se concentra pour imaginer un sortilège qui puisse ligoter Tom. Elle imagina des cordes l'enserrant si fort qu'il en perde ce petit sourire narquois. Et s'écria alors "CORDES" en imaginant le sortilège sortir de sa baguette. Et une lumière orangée sortie en effet de sa baguette en direction de Tom. Immédiatement, celui-ci prononça "Protego" et, une fois encore, le sortilège d'Hermione s'écrasa contre la barrière translucide qui venait de se matérialiser entre les yeux furieux d'Hermione et le sourire goguenard de Tom. La Gryffondor imagina une flèche de lumière qui puisse briser le sort de protection, et cria "Flèche !". Un trait de lumière bleue jaillit de sa baguette et heurta le bouclier translucide. Un bruit de verre brisé retentit, si désagréable aux oreilles qu'elle serra les dents. Elle vit Tom tituber de quelques pas en arrière, comme s'il avait manqué de tomber sous la force de l'impact. Souhaitant profiter de l'effet de surprise, elle cria à nouveau "Cordes !" et le sortilège orange fila à nouveau sur Tom.
Le jeune homme fut immédiatement ligoté par une multitude de cordes, exactement comme l'avait imaginé Hermione. Les bras maintenus le long du corps, il regardait Hermione sans se départir de son sourire, sans manifester de réaction ni signifier sa défaite. Il marmonna quelques chose qu'Hermione n'entendit pas, et parvint à faire bouger sa baguette en un petit cercle, malgré les liens qui l'enserraient. Toutes les cordes tombèrent alors au sol, formant un tas de cordages entremêlés. Un tas qui se mit immédiatement à frétiller. Les yeux écarquillés, Hermione vit que Tom avait métamorphosé les cordes en une multitude de serpents qui se dirigeaient à présent vers elle, ondulant sur le sol sans la quitter des yeux. Prise de panique, Hermione bondit en arrière, reculant du plus vite qu'elle pouvait sans quitter les reptiles des yeux. Elle se prit les pieds dans sa robe de sorcier et tomba au sol, se retrouvant nez à nez avec un serpent aux écailles vertes et à la bouche ouverte, dressé pour attaquer…
- Vipera evanesca ! cria Tom d'une voix forte.
Les serpents qui faisaient face à Hermione disparurent dans un nuage de fumée noire, avant qu'elle n'ait pu être mordue. Le cœur battant la chamade, elle leva les yeux vers Tom qui avançait vers elle à pas lent, un demi-sourire moqueur sur ses lèvres, déformant son beau visage en un masque figé dans une éternelle moquerie.
- Comment t'ai-je battue ?
- J'ai l'impression que mon cœur va jaillir de ma poitrine. Mais je veux ma revanche !
- Il faut plutôt que tu te reposes. Je vais te donner un devoir à faire avant notre prochaine joute. La prochaine fois qu'il te vient l'idée absurde de vouloir quitter Poudlard, repenses à notre séance, et tâche d'imaginer le sortilège qui peut t'être le plus utile ici, dans la Salle Rouge. Et n'oublie pas, je serai toujours avec toi maintenant. Garde toujours mon journal à côté de toi, et tu pourras te confier à moi à tout moment…
Hermione ne fit pas vraiment attention aux dernières paroles de Tom. Depuis qu'il lui avait confié un travail à faire, elle se sentait en confiance : elle avait des recherches à mener, et c'était dans ses cordes. Mais surtout, elle allait pouvoir revenir ici, et ressentir à nouveau ce sentiment de pouvoir, de toute-puissance. Le sentiment grisant de savoir lancer n'importe quel sortilège, de pouvoir contrôler les éléments, et d'avoir l'imagination pour seule limite. Elle avait envie de rire, l'esprit saturé d'une émotion passionnante. En face d'elle, le sourire de Tom s'agrandit, comme s'il pouvait ressentir son impatience. Il fit alors un geste de la main, et elle fut projetée hors du journal dans un tourbillon noir et blanc. Elle fut presque déçue de retrouver la tiédeur de son lit, la douceur de ses couvertures, la mollesse de ses oreillers. Elle prit immédiatement conscience qu'elle était exténuée, comme l'avait prédit Tom. Elle sentit ses yeux se fermer, comme mus par une volonté propre. Quelques instants avant de s'endormir, elle crut ressentir encore la présence de Tom dans son corps, ou dans sa tête.
