Ça fait déjà une heure et demie que nous attendons. Avec Jacob nous sommes arrivés à l'hôpital vers quinze heures quand ils nous ont averti que Charlie s'était réveillé et que les médecins étaient avec lui. Jacob a déjà fait défiler deux fois toutes les chaînes sur la télé mais il ne trouve rien qui retienne son attention.
Après que j'aie appelé l'hôpital ce matin pour savoir comment allait Charlie, Jacob m'a demandé ce qui arrivait à Charlie alors je l'ai fait asseoir pour lui expliquer. Il essaie tellement d'être fort pour moi mais j'ai pu voir cet éclat de confusion dans ses yeux alors que je le prenais dans mes bras et le serrais fort contre moi.
En le regardant maintenant je peux dire qu'il se sent submergé par toutes les choses qui changent dans sa vie. Ses épaules s'affaissent légèrement tandis que son expression reste la même alors qu'il regarde fixement l'écran de télévision.
Il a été inhabituellement calme ce matin et toute tentative de ma part de l'entraîner dans la conversation a été accueillie avec apathie. Dans des moments comme celui-ci j'aurais aimé que ma mère soit là. J'ai tellement envie de parler de tout ça avec Jacob mais j'ai peur d'aggraver les choses et elle connaîtrait la bonne approche. Elle a toujours été là en cas de besoin et j'ai tellement besoin d'elle en ce moment.
Une infirmière apparaît dans l'embrasure de la porte et m'appelle. Jacob et moi nous tournons vers elle mais alors que je me lève pour la saluer Jacob reste assis. Elle m'informe que Charlie est très somnolent et n'est resté éveillé que quelques minutes. Elle suggère que je revienne demain car il est très fatigué et il est peu probable qu'il se réveille bientôt.
Jetant un coup d'œil à Jacob je décide que c'est probablement mieux que je revienne seule demain. Cachant ma déception, je remercie l'infirmière puis me dirige vers l'accueil. Je m'assure que la réceptionniste a mon numéro de portable et je lui demande d'ajouter le numéro de Mike à mon dossier en lui disant que je peux être contactée là-bas si quelque chose change dans les prochaines heures.
Jacob n'a rien dit à propos d'aller dîner chez Mike. Il était un peu fâché quand je le lui ai dit hier soir mais aujourd'hui je suis contente que nous ayons de la distraction et il n'a exprimé aucune objection. Jacob s'entend bien avec Amy et ça pourrait nous faire du bien d'avoir de la compagnie pendant que j'essaie de trouver la meilleure façon d'aborder le mensonge qu'il m'a dit hier soir.
"On pourrait tout aussi bien aller chez Mike maintenant?" dis-je, essayant d'injecter un peu de légèreté dans mon ton alors que je déverrouille la voiture.
"Pouvons-nous passer à la maison en premier ?" demande Jacob. "J'ai promis à Amy d'apporter un DVD."
"Bien sûr mais peut-être que nous devrions prendre ce jeu de société auquel tu as joué hier soir et nous pourrions jouer tous ensemble ?" je suggère, reconnaissante qu'il ne se soit pas plaint d'aller chez Mike.
Nous arrivons chez Mike un peu moins d'une heure plus tard. Il arrive à la porte avec un grand sourire et un tablier jaune. Jacob ricane et cela semble plaire à Mike.
"Je suis encore en train de cuisiner," dit-il tristement, ouvrant la porte en grand et nous laissant entrer. "Pour être honnête j'ai pensé que tu resterais plus longtemps à l'hôpital donc je n'ai pas commencé avant que tu aies appelé."
"C'est bon," j'insiste en souriant. Je me tourne vers Jacob. "Jacob veut apprendre à cuisiner de toute façon… peut-être que nous pourrions t'aider ?"
Jacob regarde de Mike à moi encore avant de froncer le nez et de secouer la tête. "Je ferai mieux d'aller jouer," dit-il en levant la boîte qui contient son jeu.
L'agacement me traverse mais je ne dis rien et acquiesce simplement.
Mike appelle Amy et Louise et elles viennent nous saluer avant d'entraîner Jacob dans le salon. La maison de Mike est grande et accueillante et il est clair alors qu'il me conduit vers la cuisine, que le décor n'a probablement pas changé depuis que Jessica est partie. La maison renferme définitivement une touche féminine.
Mike demande à ses filles si elles veulent aider mais reçoit à peine un grognement en réponse. Avec Jacob elles sont déjà en train de passer au crible la pile de DVD qu'il a amenés avec lui… tant pis pour en amener un seul.
Je suis Mike dans la cuisine.
"Alors… qu'est-ce qu'on cuisine ?" je demande avec un sourire.
"Sérieusement tu n'as pas besoin d'aider." Il rit. "Assieds-toi simplement au bar et regarde le maître travailler."
Je ris quand il agite les sourcils. "Alors qu'est-ce que le maître cuisine ?"
"Poivrons rouges farcis et tarte aux tomates, mozzarella et basilic," dit-il en me regardant avec hésitation. "Ça te va ? Je n'ai pas l'habitude de cuisiner pour des végétariens."
"Ça me paraît charmant," je le rassure. "Et tu obtiens un point de bonus pour ne pas cuisiner des champignons."
"Oh ?" fait-il, en haussant les sourcils.
"Ouais. Je ne sais pas pourquoi mais pour une raison quelconque tout le monde semble penser que tous les végétariens veulent manger des champignons. Chaque fois que je suis invitée à dîner c'est champignons farcis, raviolis aux champignons, risotto aux champignons… " dis-je en riant.
"Sensationnel !" Il sourit. "Tu es vraiment ingrate n'est-ce pas ?"
"Non. Sache que j'ai mangé chacun de ces plats aux champignons sans me plaindre. Je suis juste heureuse que tu me proposes quelque chose de différent."
"Je blague..." Il rit en ouvrant la porte du réfrigérateur et en sort une bouteille de vin blanc. "Tu veux un verre ?" demande-t-il en le tendant.
Je secoue la tête. "Non merci je conduis, tu te rappelles ?"
"Tu peux en boire un," suggère-t-il.
"Non ça va. Je préfère une boisson gazeuse. De plus je vais appeler l'hôpital plus tard pour voir si Charlie s'est réveillé. Je n'ai pas perdu espoir de le voir ce soir."
"Bien sûr," dit Mike en rangeant la bouteille et en sortant deux canettes de soda à la place.
Il ne me laissera pas l'aider alors je m'assieds au comptoir et je mange des olives qui sont dans un petit bol posé devant moi. Il me pose des questions sur Charlie et comme je ne peux pas ajouter grand-chose à ce dont nous avons discuté hier soir, la conversation ne dure pas longtemps avant de passer à autre chose.
Il me pose des questions sur ma vie au cours de ces dix dernières années. Je ne manque pas de remarquer comment il s'en tient à des sujets neutres comme 'Qu'as-tu fait dans la vie ? et comment c'était de déménager de l'autre côté du pays ?' Il ne me pose pas de questions sur les amis ou les relations ou sur aucune des choses que les gens demandent habituellement.
Lorsque le repas est en route nous allons dans le salon et trouvons les enfants en train de se disputer pour savoir quel film regarder.
"J'ai apporté les dvd," dit Jacob "Alors je devrais choisir celui que nous regardons."
"Le lecteur est à nous," rétorque Amy. "Et on est chez nous, c'est nous qui décidons."
"Amy !" réprimande Mike "Jacob est l'invité et vous ne parlez pas aux invités comme ça." Il se dirige vers eux et commence à ramasser les boîtiers éparpillés. "Excuse-toi," ordonne-t-il.
"Pardon !" siffle Amy d'un ton boudeur.
Je regarde Jacob et il roule des yeux en soupirant. "Je suis désolé aussi," dit-il à contrecœur.
Mike regarde dans la pile de dvd et en sort un. Il le passe à Jacob. "Est-ce que ça va ?" demande-t-il et Jacob hoche la tête avant que Mike ne se retourne pour le montrer à Amy et Louise qui acquiescent. "Bien je vais mettre celui-ci et vous pourrez en regarder une partie avant de dîner… et plus de disputes !"
Je donne un coup de main à Mike pour mettre la table et nous passons la tête à plusieurs reprises pour vérifier que la troisième guerre mondiale n'a pas éclaté. Heureusement la trêve est toujours en place et Mike et moi nous retirons dans la cuisine.
"Alors qu'est-ce qu'il se passe entre Jacob et toi?" demande Mike dès que nous sommes hors de portée de voix. "J'ai remarqué la tension quand tu es arrivée. Je pensais que tu étais peut-être déçue de ne pas avoir vu Charlie mais je peux voir qu'il n'est pas content de quelque chose. Il ne voulait pas venir ?"
"Non ce n'est pas ça. Ça a tout à voir avec Edward. Je suppose que comme il s'est si bien entendu avec lui hier, il a juste supposé qu'il verrait Edward tout le temps."
"Il t'a dit ça ?" demande Mike surpris.
"Non mais il était dans la chambre de Charlie hier soir en train de passer un appel. Il a dit qu'il appelait ma mère quand je lui ai demandé, mais ensuite j'ai trouvé la carte d'Edward sur le lit de Charlie." Je soupire en passant mes doigts dans mes cheveux. "Il allait appeler Edward… et il m'a menti."
Mike baisse le thermostat avant de s'asseoir sur un tabouret près de moi.
"Et tu ne lui as pas dit que tu savais qu'il mentait ?" demande-t-il d'une manière qui m'indique qu'il connaît déjà la réponse. Je secoue la tête et il sourit. "Bien."
"Bien? "je demande avec surprise. "Comment ça peut être soudainement une bonne chose que je ne sache pas comment gérer les émotions de mon propre fils ?"
"C'est bien parce que tu n'as pas à le faire seule et ce serait mieux pour Jacob si tu ne le faisais pas," dit-il toujours souriant. Je le regarde, incrédule alors qu'il continue. "Réfléchis, tu ne sais pas à quel point Edward va être impliqué. Hé tu ne sais même pas encore ce qu'il ressent pour Jacob. Comment pourrais-tu rassurer Jacob de quoi que ce soit en ne connaissant que ton point de vue ?"
"Attends, je ne te suis plus..." dis-je en me penchant sur le tabouret pour lui faire face. "Qu'est-ce que tu dis ?"
"Je pense que tu dois en parler avec Edward avant de dire quoi que ce soit à Jacob."
"Quoi ? Non ! Je n'ai pas besoin de lui demander son avis sur quoi que ce soit."
"Oh Bella ne sois pas si têtue !" dit-il. "J'ai vécu ça… enfin, pas ça… mais tu sais ce que je veux dire et vraiment la meilleure chose pour Jacob est que ses deux parents racontent la même chose. Fais-moi confiance !"
"Alors j'appelle Edward et je lui dis : 'Hé, devine quoi ? J'ai des problèmes avec Jacob. Que dirais-tu de m'aider'?"
Mike se lève. "Ecoute, je suis désolé... ce ne sont vraiment pas mes affaires. J'ai juste pensé t'offrir quelques conseils amicaux."
J'attrape son bras. "Je suis désolée, Mike. J'apprécie ton aide, vraiment. Il me faudrait quelqu'un à qui parler."
Il se tient debout et pendant un moment je pense que je l'ai offensé, ensuite il se retourne et ses yeux sont aimables, mais ils sont aussi très attentifs. "Pourquoi as-tu peur de lui ?"
La question me surprend. "Edward ? Je n'ai pas peur de lui. Je ne sais juste pas si je peux lui faire confiance et je pense vraiment que lui confier que Jacob me ment en essayant de le contacter serait comme creuser ma propre tombe."
Il me regarde attentivement pendant un moment. "Je ne peux que te donner mon avis, Bella, et tu sais que je ne suis pas entièrement neutre sur ce point. Es-tu certaine que tu le veux ?"
"Tout ce que je veux, c'est ton honnêteté," je confirme.
Après avoir vérifié rapidement le four, il se penche sur le comptoir en face de moi. "Ok. Donc, tu m'as dit qu'il a dit qu'il ne porterait pas l'affaire devant les tribunaux tant que tu lui permettrais d'avoir un droit de visite auprès de Jacob, n'est-ce pas ?"
"Eh bien, il a dit qu'il ne transformerait pas cela en une lutte acharnée mais je suppose que cela revient au même."
"Et lui fais-tu confiance pour tenir sa parole ?"
Hier, il y a eu des moments où j'ai vu un Edward en qui je pouvais avoir confiance mais je ne peux pas oublier la colère qu'il a ressentie lorsqu'il s'est présenté pour la première fois devant la maison. Puis il y a eu la façon dont il parlait à James au téléphone. Il y a un côté d'Edward que je ne connais pas et c'est ce qui fait qu'il est si difficile de se défaire de mes craintes et de prendre une décision en connaissance de cause.
"Je ne suis pas sûre, Mike. Je ne le connais vraiment pas."
Il me regarde avec tristesse. "Il va falloir que tu apprennes à le connaître alors," dit-il avec insistance.
Nous sursautons tous les deux quand le four sonne. Mike rit. "Allons servir ça et après le dîner, nous jouerons avec les enfants..." Il me regarde avec insistance. "... et si tu veux toujours, nous discuterons un peu plus, d'accord ?"
Je hoche la tête. En l'absence de ma mère, je suis contente d'avoir Mike à qui me confier. Il me semble que mis à part Alice, Mike est le seul autre véritable ami que j'aie jamais eu. En dehors d'Edward mais cette relation a été si chargée et si brève que je ne suis même pas convaincue que cela compte.
Pendant le repas... et même le jeu après, je remarque que Jacob est toujours tendu.
Plus la soirée se prolonge, plus je suis convaincue que Mike a raison. Je dois parler à Edward dès que possible afin de pouvoir donner à Jacob une idée claire de ce que son avenir lui réserve.
Mike insiste pour que les enfants aident à faire la vaisselle puis il les laisse regarder la fin du dvd qu'ils ont commencé plus tôt. J'appelle l'hôpital pendant qu'il fait du café mais ils me disent que Charlie ne s'est pas encore réveillé, il semble donc que je ne le verrai pas ce soir.
Je reviens dans la cuisine pour trouver Mike assis à la table, qui m'attend avec deux tasses de café devant lui. Il a l'air pensif pendant un moment mais quand je m'assois, il semble se secouer et me demande ce qu'ils ont dit à propos de Charlie.
"Je ne sais pas comment tu fais face," dit-il doucement. "Il y a tellement de choses qui se passent autour de toi et pourtant tu n'as pas cédé sous la pression."
"Je m'en sors seulement parce que j'ai des amis comme toi, Leah et Sue. Honnêtement, quand je suis venue, je ne savais pas à quoi m'attendre. A bien des égards, cela a été tellement mieux que je ne le pensais mais aussi beaucoup plus difficile."
"As-tu réfléchi à ce que je t'ai dit... à propos de la discussion avec Edward ? " demande-t-il gentiment, ses yeux sondant les miens.
Chaque fois qu'il en parle, je sens une torsion dans mes tripes... comme de la terreur mais il y a autre chose aussi. C'est comme se tenir au bord d'une falaise, redoutant le plongeon, terrifié par ce qu'il se produira quand vous toucherez l'eau - et pourtant, d'une certaine manière, vous voulez toujours le faire. Mon cœur veut sauter mais ma tête le redoute.
"Et si je lui fais confiance et qu'il l'utilise contre moi ?" Je lui dis. "Si je lui dis que Jacob veut être avec lui à tel point qu'il me ment à ce sujet, cela pourrait donner à Edward l'élan nécessaire pour me le prendre."
"Bella, ce n'est pas comme s'il pouvait simplement décider qu'il veut Jacob, engager un avocat de renom et le prendre. C'est beaucoup plus compliqué que cela. Tu as élevé Jacob seule pendant dix ans et il me semble que tu as fait un assez bon travail. Maintenant, à moins que tu n'aies d'assez gros squelettes dans ton placard, ce sera un point important à prendre en considération."
"Est-ce que Jessica et toi êtes passés par les tribunaux ?" Je demande, puis en voyant la tristesse passer sur son expression, j'ajoute rapidement : "Je suis désolée, tu n'as pas à répondre à cela".
"Non, non... Je le veux," avoue-t-il tristement. "Non, on n'en est pas arrivé là à la fin mais c'était très pénible… pendant un certain temps. Nous étions bien trop jeunes quand nous nous sommes mariés et j'ai su dès les premières années qu'elle était vraiment malheureuse. Nous nous disputions tout le temps, elle se plaignait toujours de cette ville. Rien ne la rendait jamais heureuse, pas même les filles."
Il s'arrête et regarde par-dessus son épaule de peur qu'elles n'apparaissent dans l'embrasure de la porte.
Il prend une petite gorgée de café. "Quand elle a découvert qu'elle était enceinte de Louise, elle a été dévastée. Je pense qu'elle y a vu le dernier clou de son cercueil." Il lève les yeux et souffle sans aucune gaieté. "Elle était coincée ici à Forks... avec moi."
"Mike, je suis désolée, je n'aurais pas dû demander," lui dis-je en lui touchant le bras.
Il secoue la tête. "Elle était l'amour de ma vie. Je veux dire, je sais que c'était une vraie salope et tout..." Cette fois, il sourit. "Mais quand nous étions ensemble, elle était différente... enfin, pendant un certain temps. Quand elle a dit qu'elle voulait aller à l'université, j'étais ravi. Je pensais que ça lui donnerait peut-être… quelque chose pour elle-même et qu'elle serait de nouveau heureuse."
"Et l'a-t-elle été ?"
Sa tête bouge lentement. Ses yeux sont fixes et il est profondément ancré dans ses souvenirs. "Oui, mais elle a commencé à revenir de moins en moins à la maison et pour faire court, elle a juste appelé un jour pour dire qu'elle ne reviendrait pas."
Mon souffle est trop fort dans le silence de la cuisine. "Elle n'est pas du tout rentrée ?"
"Je n'avais même pas remarqué qu'à chaque fois qu'elle revenait, elle emportait plus de choses avec elle. Elle est partie et je ne l'ai même pas remarqué. Mais ce sont les filles qu'elle a le plus blessées... pendant un moment, j'ai pensé que je la détestais pour ça." Il lève les yeux de sa tasse de café et me regarde dans les yeux.
"Et parfois, je… mais pour le bien des filles, je devais trouver un moyen de contourner ce problème. Je devais réapprendre à lui faire confiance, parce qu'en fin de compte, ses deux filles l'aiment et je ne veux pas être la personne qui les prive du droit d'aimer et d'être aimées par leur mère. Et maintenant, j'en suis au point où je suis sincèrement reconnaissant qu'elle m'ait donné ces deux filles et qu'elle m'ait permis de les garder."
Sa voix est si triste. Je ne l'ai jamais autant admiré qu'en ce moment, il a été toutes les choses que je n'ai pas été : fort, pragmatique et indulgent.
"Mais, elle est revenue pour elles un jour ?" Je demande.
"Lorsqu'elle a terminé l'université et obtenu un emploi, elle a décidé qu'elle était prête à redevenir maman. Au début, j′étais furieux, je veux dire, qui diable pensait-elle être ? Mais je me suis rendu compte qu'elle n'était pas une mauvaise mère... elle n'était pas faite pour être une bonne mère, tu sais ? Il y a une différence entre être une mauvaise mère et ne pas être une bonne mère. Tu vas dans n'importe quelle librairie et les étagères sont remplies de livres écrits par des personnes qui ont subi la plus inimaginable cruauté de leur propres parents..." Son ton est dégoûté.
"Jess n'était pas un monstre pour ce qu'elle a fait. Bien sûr, elle ne s'y est pas prise de la meilleure manière mais elle a fait ce qui était bon pour elle. Elle était malheureuse, elle nous rendait malheureux, moi et les filles, et en partant, elle a fait ce qui était le mieux pour nous tous."
Il vide son café et me demande si j'en veux d'autre. Je regarde en bas pour trouver le mien tiède et intact. Je refuse.
"Que s'est-il passé quand elle est revenue ?" Je demande, désireuse de savoir comment ils ont réussi à s'en sortir et arriver au point où tout a fonctionné pour eux.
"Après des mois de menaces et de disputes, je n'en pouvais plus. Je suis allé la voir à Washington DC et en gros, j'ai mis toutes mes cartes sur la table. Je lui ai dit à quel point j'avais peur qu'elle m'enlève mes filles. Nous avons été plus honnêtes l'un envers l'autre ce jour-là que nous ne l'avions jamais été. Elle savait que les filles étaient heureuses avec moi et tout ce qu'elle voulait, c'était se racheter. Mais sa culpabilité est née de la pression sociale que la société exerce sur les femmes pour qu'elles gardent leurs enfants avec elles. Je pense qu'elle est une meilleure personne pour avoir admis qu'elle est meilleure mère à temps partiel qu'à temps plein. Il lui a fallu beaucoup de courage.
"Bien sûr, maintenant, tout ce qu'elle veut, c'est se rattraper mais je ne sais pas si elle pourra jamais le faire. Elle va mener ses propres batailles avec elles quand elles seront assez grandes pour comprendre vraiment à ce qu'elle a fait. Mais pour l'instant, elle fait partie de leur vie et je suis heureux que ce soit le cas."
Je m'assois sur la chaise et je le fixe. "En ce moment, je pense que tu es la personne la plus incroyable que j'aie jamais rencontrée," dis-je, puis son ricanement nerveux me fait rire. "Je suis sérieuse, tu as géré tout cela avec courage, un courage que j'aimerais avoir."
Ses joues brillent d'un peu plus de rose lorsqu'il se lève. "Ouais, eh bien, personne d'autre ne semble le penser."
La solitude dans son ton n'est pas difficile à repérer. "Mike, arrête-moi si je suis trop indiscrète, mais… y a-t-il eu quelqu'un d'autre... depuis Jessica ?"
Je le suis jusqu'à l'évier et je lui tends ma tasse. On regarde tous les deux le café tourbillonner dans l'évier.
"Pas vraiment," dit-il. "J'ai eu quelques rendez-vous ici et là mais pour être honnête, entre les affaires, les filles et mes parents, j'ai une vie assez remplie." Il essaie d'injecter de l'humour dans son ton mais ça ne marche pas.
"Tu as toujours besoin de quelque chose pour toi… de quelqu'un pour toi," lui dis-je gentiment.
"Tu sais je le pense aussi," dit-il un peu plus vivement. "Mais plus je cherche quelqu'un plus je pense que je devrais être content de mon sort. C'est un monde effrayant rempli de toutes sortes de fous."
"Tu parles d'expérience ?" Je ne peux m'empêcher de le lui demander.
Il hoche la tête d'un air grave puis sourit. "Je suis sorti avec quelques mères célibataires. Je pensais que nous aurions au moins quelque chose en commun. Pendant quelques mois je suis sorti avec une femme, son fils est dans la classe de Louise. Au début c'était bien mais plus j'apprenais à la connaître plus elle me paraissait folle. J'ai essayé de calmer les choses mais…" Il s'interrompt en hochant la tête et en riant un peu. "... plus j'essayais de m'éloigner plus elle devenait insistante. Je veux dire je surveille le lapin d'Amy parce qu'un de ces jours je suis convaincu que vais le retrouver en train de cuire au four."
"Allez Mike... elle ne peut pas être aussi méchante. Si ?" ris-je.
"Je te le dis." Il sourit. "Elle n'accepte pas non comme réponse. Elle se pointe ici tout le temps et elle vient au magasin - chaque fois que je vois apparaître ses cheveux rouges j'ai envie de m'enfuir."
"Qu'est-ce que je disais tout à l'heure sur le fait que tu étais courageux ?" je plaisante. "Il faut juste que tu la fasses asseoir et lui dise que tu n'es pas intéressé."
Il croise ses bras sur sa poitrine et me regarde. "D'accord, je risque la vie du lapin de ma fille... si tu appelles Edward et t'arrange pour le rencontrer… seul…"
Sa voix est légère mais je vois le défi dans ses yeux.
"Et pourquoi est-ce que cela signifie tant pour toi ?" je demande ma bouche devient sèche tout à coup à la pensée de tout ce dont Edward et moi avons besoin de parler.
"Je peux voir à quel point tu es malheureuse," répond-il doucement. "Et cela me rappelle la dernière fois que je t'ai vue, ce jour-là, quand nous nous sommes dits au revoir. Ses yeux se baissent et sa voix est mélancolique. "Si j'avais su que tu avais l'intention de partir je n'aurais jamais fait ça Bella."
Le souvenir de ce jour est flou. La façon dont Mike me traite depuis mon retour me rappelle douloureusement à quel point je l'avais tenu acquis par le passé. Mike a toujours été bon avec moi, il a veillé sur moi. Même quand les choses se sont dégradées entre Jessica et moi il ne l'a pas laissé influencer son opinion sur moi. Bien sûr à un moment elle lui a demandé de choisir : sa relation avec elle ou son amitié avec moi.
Nous nous étions retrouvés au restaurant, c'était à peu près un jour avant que je parte de Forks. Je ne me souviens pas de la conversation parce qu'à ce moment-là j'étais complètement paumée sachant que je devais partir - et que je ne reverrai plus jamais Edward. Mike m'avait parlé de l'ultimatum de Jessica. Il était vraiment déchiré et la seule chose dont je pouvais me souvenir avec clarté c'était qu'il était malheureux d'avoir à faire ce choix. Il ne faisait que s'excuser d'avoir à ajouter son nom à la liste des gens qui me laissaient tomber.
Savoir que je quittais la ville m'avait rendu plus facile d'être magnanime et je l'avais simplement remercié d'être honnête. Il m'avait tiré dans ses bras à l'extérieur et m'avait murmuré ses excuses à l'oreille. J'étais déjà engourdie par le rejet à ce moment-là. Peut-être que si les choses avaient été différentes je l'aurais détesté pour cela. Cependant le temps et l'expérience m'ont donné une meilleure perspective et je respecte réellement Mike pour être resté avec sa petite-amie. Il s'est battu pour la personne qu'il aimait. Il a au moins eu le courage de prendre sa décision.
Il s'éclaircit un peu la gorge. "J'étais censé être ton ami et je t'ai envoyé balader tout juste comme tous les autres."
"Non," dis-je. "Tu étais avec Jessica. Elle t'a demandé de le lui prouver et tu l'as fait. Je ne pourrais jamais te reprocher cela Mike. Je t'admire de l'avoir fait." La conversation est devenue intense pour moi et je décide de l'alléger. "Tu étais si collant quand même quand tu m'as serré dans tes bras sur le parking je pensais que tu n'allais jamais me lâcher !"
Il fait un grand sourire et son soulagement est aussi palpable que le mien. "Ouais eh bien s'il n'avait pas plu peut-être que je n'aurais pas… tu sais combien je déteste me mouiller les cheveux."
Je lui souris. "Tu n'as plus tellement de cheveux à mouiller ces jours-ci, pas vrai ?"
"C'est un coup bas Swan." Il rit mais sa joie ne dure pas longtemps. "Sérieusement je veux être un meilleur ami pour toi cette fois-ci."
"Tu l'as toujours été Mike et tu l'es toujours. A l'époque je prenais ça pour acquis mais je ne referai pas cette erreur. Cette fois je vais être une meilleure amie pour toi."
"Alors tu vas suivre mon conseil et contacter Edward ?"
Une pensée me traverse soudain et me fait rire. "Comment se fait-il qu'il soit devenu Edward tout d'un coup ? Jusqu'à présent tu l'appelais toujours Cullen."
Il hausse les épaules. "Je suppose que je vois les choses de son point de vue et je peux en fait me relier un peu à lui comme s'il était presque humain. Bien sûr qu'il était en colère quand il est venu la première fois mais il me semble qu'il a fait tout ce que tu lui as demandé. Il a suivi tes conseils et n'a pas impliqué sa famille. Cela me dit qu'il est sérieux quand il dit qu'il veut bâtir une bonne relation avec Jacob. Je peux comprendre."
Je digère ses paroles et réalise qu'il a raison - il est plus en phase avec la dynamique de cette situation qu'Edward et moi. "Jessica a été idiote de te quitter," dis-je doucement.
Il secoue la tête. "Non. Elle n'était pas heureuse. Elle a fait la bonne chose et ça nous a été profitable à tous. Si elle était restée elle aurait transmis toute son amertume et son ressentiment aux filles et nous aurions tous été malheureux."
"J'espère vraiment qu'Edward et moi pouvons faire ça," admets-je. "Je veux être libre de tout ce bagage et me concentrer simplement sur une sorte de compromis avec lequel nous pouvons tous vivre."
Mike me lance un sourire qui rappelle un fier parent. "Appelle-le," insiste-t-il.
"Maintenant ?" je halète.
"Bien sûr, inutile de remettre ça à plus tard. De plus je peux y aller et m'asseoir avec les enfants et m'assurer que Jacob ne vienne pas te déranger au milieu de la conversation," déclare-t-il.
"Non… non, je ne sais pas quoi dire. Je dois d'abord y réfléchir. Je ne peux pas juste…"
Mike m'attrape par les épaules et me regarde fixement. "Ne réfléchis pas trop Bella, fais-le."
Il traverse la pièce et soulève le téléphone de son support avant de revenir et de le poser dans ma main. Je le regarde partir puis je fixe le téléphone pendant un long moment comme s'il allait lui pousser des dents et qu'il allait me mordre.
Récupérant mon sac à main dans le couloir je sors la carte d'Edward et passe mon pouce sur les numéros qu'il faut que je compose. J'arrive à six chiffres et je m'arrête puis à sept avant de raccrocher. Je jette un coup d'œil à l'heure et je suis consciente qu'avec Mike au salon, Jacob va se demander ce que je fais.
Du coup je compose le numéro complet et ferme les yeux tandis que la sonnerie retentit dans mon oreille. Je suis sur le point de raccrocher quand il répond.
"Cullen."
Je lève les yeux au ciel à son ton brusque. Prenant une profonde inspiration je retrouve ma voix. "Edward, c'est Bella."
"Bella ?" Il a l'air surpris.
"Ouais, je suis désolée de t'appeler à l'improviste mais…"
"Tout va bien ?" demande-t-il en m'interrompant. "Est-ce Charlie ?"
"Non ! Non je… il faut… nous avons besoin de…" Je serre les dents et je veux me concentrer. "Je pense que nous devons parler de certaines choses... de la façon dont nous allons régler cela." Je pourrais me tirer une balle maintenant pour ne pas y avoir réfléchi, je n'ai rien de constructif à dire.
"Bella." Sa voix est un murmure tranquille. "Tu peux me donner deux minutes ? Je ne suis pas seul."
"Bien sûr," dis-je plus vivement que je le voudrais.
La ligne reste silencieuse et je fais des grimaces au téléphone tout en jurant. Je vais tuer Mike dès que cette épreuve sera terminée.
Oh merde ! Il pourrait être à un rendez-vous pour tout ce qu'en sais. Ma fréquence cardiaque s'accélère alors que je commence à m'inquiéter d'être soudainement devenue l'ex ennuyeuse qui empiète sur la nouvelle conquête. Il faut que je me ressaisisse, je ne suis pas son ex. Je ne suis que la mère de son fils.
Rien que la mère de son enfant ? Merde ! Toute cette situation dépasse tout simplement l'entendement.
"Désolé pour ça."
Sa voix me sort de mon inexplicable régression juvénile.
"Quand veux-tu qu'on se rencontre ?" me demande-t-il.
"Le plus tôt possible," je lâche.
"Il y a un problème ?"
Je détecte une réelle inquiétude dans son ton.
"Ce n'est pas vraiment un problème. Je pense juste que nous devons parler de l'avenir, de... euh... comment tu vas t'intégrer dans la vie de Jacob."
La ligne est silencieuse et je me creuse la tête à essayer de trouver quelque chose mais je n'y arrive pas.
"J'aimerais bien," dit-il soudain, d'un ton étonnamment chaud. "Je pourrais passer demain matin... on pourrait peut-être emmener Jacob à l'école ensemble ?"
Je ne m'attendais pas à un tel enthousiasme de sa part. "Tu n'as pas de travail ?"
"Laisse-moi m'occuper de la logistique. Si tu dis oui... Je serai là."
Je ferme les yeux sur le souvenir soudain que ces mots m'apportent. Il m'a déjà dit une fois qu'il serait là pour moi. Il n'y a pas été.
Mais il ne s'agit pas de moi.
"Oui," je murmure.
"Merci."
Inexplicablement, des larmes se forment dans mes yeux. "Nous partons à huit heures," je m'étouffe et je décroche avant qu'il ne puisse m'attirer plus loin.
Je sais sans aucun doute que cette fois il ne me laissera pas tomber car cette fois il ne s'agit pas de moi.
Je prends quelques minutes pour me ressaisir avant de me tamponner les yeux et de remettre le téléphone en place. Je m'arrête brièvement dans le couloir pour vérifier mon apparence dans le miroir et finalement satisfaite de n'avoir pas l'air d'une loque, j'entre dans le salon.
Les yeux de Jacob rencontrent les miens instantanément et ses sourcils se lèvent. Je suppose que je n'ai pas l'air aussi normal que je le pensais.
"Tu aimes le film ?" Je demande.
Il hoche la tête mais ses yeux restent fixés sur les miens. "Il ne reste plus beaucoup à regarder," m'informe-t-il.
J'arrive à sourire.
Il se tourne vers l'écran et je m'assieds sur le canapé à côté de Mike.
"Comment ça s'est passé ?" me chuchote-t-il.
Je me penche plus près et lui dit qu'Edward va venir pour accompagner Jacob à l'école avec moi. Cela semble plaire à Mike qui acquiesce de la tête. Nous restons silencieux pour le reste du film, tous deux perdus dans nos pensées.
Nous n'avons pas l'occasion d'en discuter mais cela ne semble pas inquiéter Mike et je finis par le reconnaître pour ce qu'il est. Nous sommes amis et il s'attend probablement à ce que je l'appelle demain pour remplir les blancs. Et pour une fois, j'entends être à la hauteur de notre amitié.
Une heure plus tard, je mets Jacob au lit.
"Tu t'es bien amusé ce soir ?" Je lui demande alors qu'il se blottit contre l'oreiller.
"Je suppose." Il hausse les épaules.
Je lui passe la main sur l'épaule. "Je veux te demander quelque chose Jacob et je veux que tu sois complètement honnête avec moi quand tu réponds. D'accord ?"
La méfiance brille dans ses yeux mais il hoche quand même la tête.
"Hier soir, tu n'as pas vraiment appelé Nana Renée, n'est-ce pas ?" Je sonde subtilement.
Sa lèvre tremble et il secoue la tête fugitivement.
"Tu veux me dire qui tu appelais vraiment ?"
Il secoue à nouveau la tête.
"Ai-je le droit de deviner ?" Je lui demande.
Sa tête reste immobile.
"C'est bon, Jacob. Je ne suis pas fâchée contre toi. Je suis juste triste que tu aies eu l'impression de ne pas pouvoir me le dire et c'est ma faute. Est-ce que tu comprends ça ?"
Une seule larme coule de son œil et à ce moment, j'imagine qu'il y a une fissure dans mon cœur qui se forme lorsqu'elle descend sur sa joue. J'ouvre mes bras et il saute dedans en un clin d'œil.
"Je ne voulais pas mentir," se lamente-t-il.
"Chhhht," je l'apaise. "C'est bon, je comprends." Je passe ma main sur ses cheveux doux.
"Honnêtement, chéri, tu peux tout me dire. Nous sommes dans le même bateau." Je me recule et je lève son menton. "Je t'aime tellement. Tout ce que je veux, c'est que tu sois heureux et je ferai tout pour que cela arrive."
Il cligne des yeux alors que d'autres larmes tombent de ses yeux. "Je sais que tu ne l'aimes pas mais moi si," admet-il, et la culpabilité dans son ton me coupe en deux. "Il était gentil... Je voulais juste lui demander s'il allait revenir."
Je prends sa tête dans mes mains, en balayant ses larmes avec mes pouces. "Écoute-moi Jacob. C'est une situation difficile mais je ne veux pas que tu penses que je n'aime pas ton père... Je l'aime... c'est juste que... c'est difficile pour moi de te l'expliquer. La seule chose que je peux absolument te garantir, c'est que je veux que tu sois heureux. Si voir ton père te rend heureux alors je ne m'y opposerais pas. En fait, j'ai une bonne nouvelle pour toi."
"Oh ?" Ses yeux brillent lorsqu'il me regarde.
Je hoche la tête. "J'ai parlé avec Edward ce soir. Il passe demain matin parce qu'il veut venir avec nous quand je t'emmène à l'école."
Comme si son cerveau était sur une minuterie retardée, il me fixe momentanément avant que mes mots ne soient inscrits sur son visage et son expression s'éclaircit. "Vraiment ?"
"Vraiment," je confirme.
Il s'affaisse contre les oreillers, son visage est béat. "Je t'aime, maman," dit-il en tremblant.
Je quitte sa chambre, soulagée qu'il soit heureux mais espérant aussi que Mike ait raison dans ce truc qu'Edward mérite qu'on lui fasse confiance.
