Chapitre 13 : Miroir, mon beau miroir, jusqu'où la folie nous conduira ?

La couvercle du coffre en bois s'ouvrit dans un grincement. Les ronces se rétractèrent dans un chuintement. Des mains attrapèrent mon corps et le soulevèrent. Une bouffée d'air frais m'accueillit et envahit mes poumons. Une toux m'arracha la gorge. Les cordes disparurent et mes muscles purent se décrisper. Mon bandeau fut retiré mais mes yeux habitués à l'obscurité ne me permirent pas de distinguer autre chose que des formes floues.

Je poussai un gémissement lorsque je fus plongé dans de l'eau. Une voix douce me rassura.

Je me recroquevillai au fond de la baignoire. Un elfe prit une éponge et entreprit de me laver, toujours en chuchotant des paroles rassurantes. Même si mon corps entier tremblait, je restai immobile.

L'elfe lava mes cheveux, massa mes muscles endoloris avec une huile parfumée, m'enroula dans une serviette et me porta jusqu'à un lit. Je restai prostré tandis qu'il pressait mon dos contre sa poitrine, passant sa main dans mes cheveux et embrassant le haut de mon crâne de temps à autre, comme mon père le faisait pour me calmer. Des larmes glissèrent le long de mes joues et des sanglots firent trembler mon corps. Épuisé, je m'endormis.

Une serviette d'eau froide traîna sur mon visage et mon cou. J'ouvris les yeux. Il faisait sombre dans la pièce donc je n'eus pas trop de peine à garder les yeux ouverts.

-Tu as bien dormi ? Fit une voix douce à mes côtés.

Un ellon aux cheveux bruns, à la tunique fendue dévoilant son torse me regardait. Mon cœur s'emballa à sa vue.

-Maintenant que tu es réveillé, il faudrait que tu manges. Tu as besoin de reprendre des forces.

J'avais tellement faim que je hochais la tête, ne pouvant qu'être d'accord avec cet elfe. Je ne pus que constater sa gentillesse lorsqu'il m'apporta un bol de soupe, des fruits, du pain, un verre de thé. Mon ravisseur m'aida à manger lorsque mes mains tremblèrent trop et me posa parfois des questions pour savoir comment je me sentais. Ne trouvant pas la force de parler, je me contentai de hocher la tête. Par la suite, il m'accompagna dans la salle d'eau et s'occupa de moi comme si je n'étais qu'un petit enfant. Je n'avais pas la force de me sentir gêné. En passant devant le coffre en bois, une peur maladive s'empara de moi. Je craquai et pleurai. L'elfe m'enveloppa de ses bras et me chuchota que je ne retournerais pas là-bas sauf si je le contrariais de nouveau. Après, je m'endormis encore une fois.

Je dus me vêtir d'une longue chemise blanche sans manche et retenue par des bretelles au niveau du cou. Je trempai mes mains dans un récipient mis à ma disposition et mouillai mes bras puis mon cou, mon visage, mes oreilles, passant mes doigts dans mes cheveux pour essayer de les démêler.

On toqua à la porte. Je tressaillis, répondis d'une voix tremblante que j'étais bientôt prêt. J'enfilai par la suite la tunique que l'elfe m'avait donné.

La porte s'ouvrit. Mon aîné vint passer un bras autour de ma taille et m'aida à retourner dans la chambre. Si je pouvais rester debout, j'avais encore dû mal à me déplacer. Je m'assis sur le lit tandis que l'elfe massa mes jambes avec une huile, tout en fredonnant. Je fermai les yeux et m'allongeai contre les coussins, m'efforçant de calmer ma respiration malgré ses mains qui remontaient le long de mes cuisses.

-Viens.

Helevorn me prit dans ses bras. J'enroulai mes bras autour de son cou et enfouis ma tête dans son épaule. Je préférai ça au bandeau sur les yeux. Nous traversâmes une porte et un petit couloir sentant le renfermé. J'ouvris les yeux au moment où Helevorn me déposa sur un fauteuil. Mon regard rencontra mon reflet dans le miroir. La première fois, j'avais failli faire une crise cardiaque en reconnaissant la coiffeuse de mon rêve.

-Ferme les yeux et détend toi, trésor.

J'obéis. Je sentis mon aîné toucher mon visage, écarter mes mèches de cheveux, peigner mes cheveux. Une fois qu'il eut terminé avec ma chevelure, il s'occupa de mon visage, traçant des sillons avec un pinceau fin en-dessous de mes paupières, peignant le dessus.

Enfin, l'elfe posa ses mains sur mes épaules et m'autorisa à ouvrir les yeux.

Le reflet du miroir me renvoya l'image d'une jeune personne à la peau pâle, fragile dans sa tenue blanche. Les cheveux blonds avaient été réunis en une seule tresse tombant par-dessus l'épaule droite. La couleur perturbante des yeux, violets, était mis en valeur par la touche de poudre argentée sur la paupière. L'ensemble aurait pu être merveilleux si une aura déprimante n'entourait pas la jeune personne.

C'était mon reflet dans le miroir, c'était moi cette jeune personne, et ça me donnait envie de pleurer. Si jouer à la poupée était le seul moyen de ne pas retourner dans le coffre, je le ferai.

-Alors, qu'en penses-tu ? Questionna mon professeur.

Baissant les yeux, je reconnus que son travail était très joli. Il parut satisfait de ma réponse. Il tourna mon siège de biais, recula et m'observa un instant. Helevorn plaça un baiser sur mon front et me commanda gentiment de ne pas bouger. Il disparut et revint aussitôt avec un carnet et un fusain. Je poussai un soupir discret et fixai mon regard sur le bois de la coiffeuse.

Des heures s'écoulèrent avant que l'elfe ne tapotât mon épaule pour me signifier qu'il avait terminé. Je ne m'agitai que lorsqu'il annonça qu'il devait partir et que l'odeur de l'encens envahit la pièce. Je savais très bien à quoi m'attendre. Mais je ne pouvais pas, je ne supporterai pas de retourner dans ces cauchemars.

Je m'attendis à un ordre sec, à ce que la porte se refermât ou à recevoir un coup. Pourtant, des bras m'entourèrent et je m'accrochai au cou de l'elfe en pleurant. Ma fierté était partie depuis longtemps.

Helevorn chuchota des paroles apaisantes à mon oreille, caressant mes cheveux et me tenant contre son corps.

La porte s'ouvrit et de lourdes bottes franchirent le seuil.

-Ils sont partis, annonça la voix d'un homme.

-Parfait, répondit l'elfe. Les ronces ont pu les tenir à distance.

-Ils pourraient revenir et trouver votre cachette. En tout cas moi, je ne reviendrai pas avant un moment. Je ne tiens pas à me faire attraper par les elfes sur leur territoire. N'oubliez pas notre accord.

-Oui oui, répondit distraitement mon professeur.

Sa main caressait mes cheveux, remettant des mèches folles en place dans ma tresse. Ils discutèrent encore un peu. J'appris qu'Helevorn devait partir régler une affaire urgente le reste de la journée. Mikhail devait rester au chalet en attendant et prendre soin de leurs invités. Je me crispai et redoutai de retourner dans la boîte si bien que respirer devint difficile et que je commençai à hyperventiler, mes muscles à se crisper. Helevorn posa sa main sur ma nuque et enfonça mon nez dans son épaule où l'odeur caractéristique de fleurs accompagnant mon professeur m'envahit. Je m'enfonçai dans une brume épaisse et l'air s'engouffra plus facilement dans mes poumons. Me parlant doucement à l'oreille, Helevorn reprit sa discussion avec l'humain en aparté. Des quelques mots que je pus entendre, je compris que j'allais retrouver les elfes au sous-sol. Je n'avais pas repensé à eux depuis mon enfermement. Je m'en voulus et me demandais comment ils allaient.

Ils discutèrent encore un peu et je retins de leur conversation les termes de rituel et de roi.

Helevorn et Mikhail m'amenèrent dans la chambre et m'installèrent sur le lit. Helevorn m'annonça qu'ils allaient tenter une petite expérience pour des collègues. Je hochai doucement la tête tandis que Mikhail enlevait ma chemise. Des souvenirs désagréables remontèrent à la surface de ma mémoire mais je me tins le plus immobile possible pour ne pas mettre mon professeur en colère.

Ils allumèrent des bougies et de l'encens. L'odeur qui engourdissait mes membres emplit la pièce. Une brume recouvra mon esprit et je fredonnai à l'attention des ronces. Une brûlure soudaine sur mon torse me fit hurler. Mon professeur venait de verser de la cire fondue dessus. Il recommença plusieurs fois et à des endroits différents sur mon corps, comme s'il cherchait à former des marques précises. Des images se succédaient devant mes yeux, si vite que je n'arrivais pas à en saisir le sens. Une odeur d'orage avait remplacé celle du brûlé, les roulements du tonnerre, les craquements des flammes, les nuages d'orage, la fumée.

Lorsque la pièce redevint stable, j'aperçus Helevorn agitant un bâton d'encens au-dessus de moi en récitant ce qui semblait être des prières.

-Puisse le Seigneur Sombre accepter ses offrandes et nous conduire sur le chemin de la rédemption. Aime ton Seigneur et fais ce qu'il te plaît. Que les ténèbres glorifient ton nom. Ramène l'obscure dans nos âmes.

La conversation entre mon père et son conseiller se joua à cet instant dans ma tête. Ils parlaient de regroupements d'elfes autour de Dol Guldur vouant un culte à Melkor et faisant de Sauron un martyr.

Est-ce qu'Helevorn était un de leurs partisans ?

Une peur indescriptible s'empara de moi. Était-ce de ça dont parler Méliane en évoquant les « amis » du professeur ? Si notre aîné n'avait jamais l'intention de nous relâcher, qu'est-ce que nous allions devenir ?

Chaque partie de mon corps piquait. J'essayai de ne pas trembler et de garder mon attention sur le miroir. Je m'étais démaquillé et rhabillé. J'étais de retour devant la coiffeuse, la même bougie m'ayant torturé plus tôt entre mes doigts. Une boîte d'allumettes se trouvait à ma droite. On m'avait avertit que je devais éteindre et allumer la bougie tout en regardant continuellement le miroir.

Cette scène me rappelait mon cauchemar et j'avais le pressentiment que c'était une terrible idée. Devant ma réticence, j'avais dû raconté à mon professeur les rêves qui m'avaient hanté ces dernières nuits. L'elfe m'avait jaugé un long moment, les yeux brillants, disant qu'il me ferait rencontrer une de ses connaissances.

Je n'avais donc pas pu échapper au sort qui m'étais réservé. Helevorn resta avec moi dans la pièce. Prenant une profonde inspiration, je soufflai une première fois sur la bougie. J'attendis quelques secondes puis me dépêchai de la rallumer.

-Recommence, souffla la voix d'Helevorn.

Je m'exécutai. J'avais l'impression que la température de la pièce refroidissait alors que je bouillonnais. Le visage d'un elfe inconnu apparut derrière moi, ses yeux étaient noirs et profonds, ses cheveux couleur de jais. Ses lèvres s'animèrent pour susurrer « tu plongeras tes mains dans le sang que je te donnerai » dans un rictus méprisant. Puis le reflet souffla et parvint à éteindre la bougie.