Chapitre 10 : Le vilain.
Après être retournées en cours et avoir terminé leurs leçons de l'après-midi, les deux filles avaient eu droit à un long sermon de la part de leur professeure principale sur leur comportement. Chacune s'excusa platement en promettant de ne pas recommencer - et avec encore plus de conviction lorsque Midnight partit dans un étrange délire incluant une menace de fouet - avant d'enfin retrouver leur liberté.
- Bon la prochaine fois on pensera aux caméras ! déclara Nanami en quittant le bâtiment de verre.
- Il n'y aura pas de prochaine fois, répliqua fermement Kiana les joues encore rouge de honte.
- Oh allez c'était pour la bonne cause ~
- Mouais...
Bon, elle râlait, mais elles en riraient certainement d'ici peu. Lorsque ses joues ne brûleraient plus des flammes du repentir.
Les deux amies se saluèrent avant de se séparer sur le seuil de l'arche marquant l'enceinte de Yuei. Après un dernier signe de la main, Kiana leva les yeux vers le ciel. Il faisait encore jour, mais le soir approchait, mieux valait ne pas trop s'attarder non plus. Elle quitta donc le pas rapide la colline où était dressé l'établissement scolaire, s'engageant dans les rues en direction de la rame de tramway devant l'amener chez elle avant d'entendre une voix familière, et d'une amabilité à toute épreuve, l'interpeller :
- Hé le chewing-gum !
Elle fit un peu la moue en se retournant dévisager le blond un peu plus loin derrière. Étant donné qu'ils iraient de toute façon dans la même direction, habitant à peine à cinq minutes l'un de l'autre, elle attendit qu'il soit à son niveau avant de rétorquer :
- Oh tiens, un Péricendre sauvage apparaît.
Cela fit mouche puisqu'il se hérissa immédiatement, à l'image de l'animal de jeu vidéo en question.
- J'ai l'air d'un foutu Pomekon sale geek ?!
- Non, en fait toi tu serais plutôt un gros "Râle-chu".
- Crève.
Elle sourit pendant qu'il grinçait des dents avant de le provoquer un peu plus, faisant référence aux évènements de l'exercice pratique de l'après-midi :
- Alors qu'est-ce que ça fait d'être saucissonné dans du scotch ?
- Je les ai défoncé !
- Mais t'as foncé droit dedans.
- Parc'qu'ils pouvaient rien m'faire de toute façon !
C'est vrai qu'elle n'aurait pas aimé être à leur place pour contenir celui-là en pleine furie explosive. L'adolescente esquissa un léger sourire tandis qu'ils atteignaient l'arrêt de tram. Elle valida son ticket avant de remarquer :
- Mis à part ça, il y en a plusieurs qui ont l'air d'avoir des alters plutôt puissants dans ta classe.
- ... mouais.
Il ne contestait pas vraiment, malgré qu'il n'admette évidemment pas que ça pourrait lui causer de l'ombre, et elle pouvait deviner qu'il y en avait quelques uns qu'il devait respecter dans le tas, voire même considérer comme rivaux. Ça changeait des années de primaire et de collège où personne ne lui arrivait à la cheville, et ce n'était pas plus mal à vrai dire.
- Par contre tu pourrais faire un effort de participation quand même, planter toute ton équipe comme ça... tu vas faire comment quand il te faudra ouvrir ta propre agence hein ?
- Je m'démerderais tout seul, pas besoin de larbin ni de faire-valoir.
Petite pensée à tous les acolytes qui venaient d'être insultés sur leur inutilité en une seule phrase. Elle leva exagérément les yeux au ciel en faisant grogner le blond avant que celui-ci ne lâche de but en blanc :
- Pourquoi est-ce que t'étais là-bas ?
Kiana réprima une grimace intérieure, il était encore là-dessus ? Elle aurait plutôt juré qu'il serait passé à autre chose directement après, pas comme s'il y attachait grande importance à ce qu'elle pouvait bien trafiquer. Maintenant elle se sentait embarrassée. Et elle n'irait certainement pas lui dire qu'après la dernière fois, elle se sentait trop honteuse pour le voir autrement qu'en coup de vent, et qu'elle avait saisi le premier prétexte qu'on lui avait offert.
- Bah, ce n'est pas un crime que d'avoir envie de voir à quoi ressemble vos exercices héroïques.
- T'es trop intello pour te mettre les profs à dos.
Kiana afficha une mine offusquée face au sous-entendu, elle n'était quand même pas si lèche-bottes. Quand elle voulait.
- Ça veut dire quoi ça ? Et puis qu'est-ce que tu peux bien en avoir à faire ?
Le blond la fixa de ses iris rubis avant de finir par grogner :
- Rien.
Elle fit légèrement la moue - presque déçue de ne pas obtenir de réponse plus précise - avant d'ajouter d'un ton plus détaché :
- Puis on ne sait jamais, quand vous serez tous des héros professionnels, les photos de vos débuts se vendront à prix d'or ~
- T'avise pas de te faire du fric sur mon dos toi !
Elle ricana en esquivant le geste qu'il fit en direction de son portable comme pour vérifier qu'elle n'avait rien dessus, le fuyant en montant dans le tramway qui s'arrêtait à leur niveau. Il y avait pas mal de monde à l'intérieur, mais ça restait encore respirable, pour une heure de sortie de bureau. Les deux se collèrent donc sur l'un des côtés de la voiture, entre ceux bien apprêtés qui poussaient des soupirs fatigués, et les élèves se racontant leur vie comme s'ils étaient les seuls dans le transport. Les gens montaient et descendaient au fur et à mesure des arrêts, ne diminuant au final qu'à peine la population à l'intérieur.
Ils n'étaient plus très loin, lorsqu'une violente secousse ébranla tout le tramway, les freins crissant alors que le véhicule se stoppait en urgence. À l'intérieur, secoués dans tous les sens, il leur fallut s'agripper pour conserver leur équilibre, les moins chanceux finissant projetés au sol.
- Est-ce que ça va ? demanda Kiana en aidant une femme à se relever.
Elle s'était raccrochée de justesse à l'une des barres de sécurité au-dessus de sa tête, sentant son estomac se décrocher violemment, mais sa voisine n'avait pas eu cette chance. De son côté le blond s'approcha avec les autres curieux des fenêtres donnant sur l'extérieur, essayant d'apercevoir ce qu'il se passait et n'hésitant pas à pousser ceux qui lui bloquaient le passage. Les wagons arrières avaient été percutés par une grande masse grise. Et en le voyant se redresser, il put constater qu'il s'agissait d'un être humain, dont la peau épaisse et la corne au milieu du front rappelaient un rhinocéros. Juste devant lui, un homme de bois venait d'atterrir en rétractant les branches jaillissant de ses doigts.
- C'est Dieu Sylvestre ! s'exclama un enfant avec des étoiles dans les yeux, le nez contre la vitre.
- Est-ce que c'est un vilain qui a percuté le tram ? réagit une autre femme d'un ton plus fébrile.
À l'entente du mot "vilain", Kiana se figea immédiatement. Il y en avait vraiment un là, tout près ? Cette annonce lui faisait l'effet d'un enfant qui devait entrer dans sa chambre après avoir appris qu'un monstre vivait sous son lit.
Très loin de la fascination qui animait ceux tout autour, ce fut un autre sentiment, glacé, qui lui agrippa l'estomac en s'enfonçant et se répandant tel une morsure venimeuse. Son souffle se réduisit et son esprit se vida, incapable de se focaliser sur autre chose que la menace, toute près. Tout ce qui se trouvait autour d'elle lui parut soudain plus noir, plus vide et plus dangereux alors qu'elle se laissait glisser contre le sol, plaquant les mains sur ses oreilles.
Dans le véhicule, les gens étaient pour certains enthousiastes, observant ce qu'il se passait dehors et encourageant le héros aux prises avec ce vilain de force brute. D'autres râlaient sur le retard pris, sachant que le tramway ne pourrait certainement pas repartir après un tel choc, et quelques-uns allant s'enquérir de l'état de leur voisin et s'il y avait besoin de soutien médical, informant les ambulances dans la foulée.
Tout cela sonnait juste comme un vague brouhaha aux oreilles de Kiana, elle ne voyait même plus les visages animés des gens autour. Elle fixait un point sur le sol métallique, se crispant un peu plus en sentant les vibrations retransmises du combat un peu plus loin, les échos des chocs qui semblaient se répercuter tout autour, assourdissant. Et à chaque vibration qui semblait remonter à la semelle de ses chaussures, c'était comme si son estomac était repoussé vers sa gorge.
- Est-ce que ça va ? s'enquit la femme qu'elle venait juste d'aider en la voyant pâle et affaissée.
Elle essaya d'atteindre l'épaule de l'adolescente, mais sa main sembla rencontrer un mur invisible. Une sorte de barrière floue, cubique, s'était déployée inconsciemment tout autour d'elle, la rendant imperméable à l'extérieur et réduisant les bruits. De toute façon, même sans cela elle ne l'entendrait sans doute pas, n'ayant que les échos de combat parvenant à ses tympans, et son rythme cardiaque qui semblait tambouriner de façon encore plus assourdissante.
Alors que le vilain était visiblement maîtrisé et en train d'être appréhendé, Katsuki se détacha de la scène pour se retourner vers l'autre côté de la voiture. Il fronça les sourcils en apercevant la lycéenne complètement recroquevillée au sol, les yeux écarquillés et les pupilles dilatées bien qu'elle ne semble rien voir du tout. Il se rapprocha en lâchant un peu abruptement :
- Mais qu'est-ce que tu fous ?
Ce n'était pas comme s'il y avait un quelconque danger immédiat, ils ne figuraient même pas parmi les wagons endommagés par le choc, et personne de leur côté n'avait été blessé. Il n'y avait aucune raison de réagir d'une telle manière, mais même s'il tenta de la secouer il ne pouvait pas l'atteindre avec la barrière qu'elle avait généré autour d'elle. Kiana ne l'entendait pas, ou l'ignorait, et rien n'avait l'air de la faire réagir.
Le blond tenta bien d'insister, n'étant pas des plus délicats en allant taper du pied contre ce mur invisible. Mais au mieux lui arracha-t-il un sursaut, qui n'eut pour effet que de la tasser un peu plus, comme pour prendre encore moins de place.
Cet état de paralysie et d'absence ne sembla se dissiper uniquement lorsque tout le monde put descendre, et que le wagon se vida peu à peu en redevenant plus calme. Sa barrière disparut en premier, avant que l'adolescente ne retire prudemment les mains de ses oreilles avec l'air de vérifier ce qu'il se passait autour. Moment que choisit Katsuki pour s'énerver, maintenant qu'il ne criait plus dans le vide.
- Mais qu'est-ce qui t'a pris ?!
Elle posa d'abord le regard sur lui, perturbée, avant d'ouvrir la bouche sans qu'aucun son n'en sorte. Ses sens lui revenaient, non plus saturés par la peur qui avait grimpé en flèche en l'espace de quelques secondes, et retrouvant des pensées plus cohérentes également. Il lui fallut bien un instant de plusieurs secondes avant de calculer ce qu'il venait de se passer, et surtout d'assimiler que le blond était juste à côté. Il avait. Absolument. Tout. Vu.
Kiana se releva brusquement, chancelant un peu, avant de lui coller un vent magistral, passant à côté de Katsuki et descendant à toute vitesse du véhicule. Ne s'y attendant pas, l'adolescent en resta pantois une seconde avant de resserrer les dents et la suivre. La bicolore passait entre les gens massés dehors sans les regarder, et lui les bousculait sans vergogne pour ne pas la perdre de vue.
Elle jeta un coup d'oeil derrière elle, sa mâchoire se crispant alors qu'elle constatait que le lycéen n'était plus très loin de la rattraper. Il n'en eut pas l'occasion néanmoins, alors qu'elle s'engouffrait dans une rue vide, il se prit un mur invisible de plein fouet, le stoppant net dans sa poursuite.
- Sérieux ?!
Il pesta en se frottant le front, prêt à démolir l'obstacle, mais celui-ci disparut tandis que la propriétaire de l'alter détalait à toutes jambes.
Kiana fila droit vers chez elle, son souffle chaotique lui générant des points de côté un peu de partout, mais elle les ignorait facilement avec l'adrénaline qui avait grimpé en flèche et lui permettait de maintenir sa course. Elle ne ralentit, les poumons brûlant, qu'une fois à proximité de chez elle. Les vieilles pierres un peu rougeâtres de l'immeuble la calmèrent un peu, l'atmosphère redevenant familière, et elle s'arrêta pour composer le code d'entrée.
À présent que les émotions étaient redescendues et lui permettaient de faire un peu de tri parmi les évènements, elle se sentait encore plus mal. L'adolescente se mordit la lèvre en songeant à ses réactions ridicules, bien que le seul souvenir du mot vilain, revenant comme marqué au fer rouge dans son esprit, la fit à nouveau trembler de tous ses membres.
Elle s'engouffra à l'intérieur et s'engagea dans les escaliers quatre à quatre, ne se permettant même pas de reprendre son souffle. Kiana chercha les clés dans sa veste d'un geste fébrile avant de se précipiter à l'intérieur et refermer derrière elle à triple tour. Mais elle ne se sentait pas mieux, comme si une menace invisible allait soudainement éclater la porte et se jeter sur elle.
Elle s'écarta du bois de la porte l'air de s'attendre à ce qu'il explose, avant de chercher du regard la moindre aide dans l'entrée. Mais tout était vide, il n'y avait jamais personne à cette heure, hors mis le chat, peut-être, quelque part sur les toits. L'absence de toute trace vivante la frappa avec d'autant plus de violence.
Son estomac se tordant, elle courut cette fois dans sa chambre, la verrouillant également. La lycéenne gardait les clés en main, les serrant à s'en faire mal, les phalanges aussi blanches que son visage. Déglutissant assez péniblement, elle termina sa fuite sous sa couette, allant serrer son sac de cours contre elle. Se mordant la joue à la recherche d'un courage inexistant, elle dézippa la fermeture très lentement, comme si le bruit allait alerter une quelconque présence dans la pièce, pour en retirer ensuite ses écouteurs et les brancher à son portable.
Montant le son à fond, elle lança une playlist de ses groupes préférés avant de s'enfouir encore plus dans sa couette, ne laissant pas un orteil dépasser et tirant les multiples coussins et quelques peluches à elle. Il lui fallut encore un bon moment pour que la musique assourdissante ne parvienne à éloigner la terreur qui lui agrippait l'estomac avec une poigne de fer.
Parvenant enfin à respirer correctement, Kiana baissa un peu le son, sans interrompre ses chansons, et cessa de fixer l'autre bout de sa couette avec une insistance à s'en dessécher les yeux. Ses pensées étant plus faciles à contenir à présent, elle songea avec plus de facilité aux faits. En restant le plus détachée possible, elle avait bien conscience de sa réaction démesurée face à une situation qui ne la concernait même pas directement. Elle n'avait même rien vu, juste entendu... Elle déglutit en se focalisant rapidement sur les paroles qu'elle entendait au second plan, s'évitant de replonger dans une peur irrationnelle.
- Oh non...
Relâchant son sac déformé à jamais par l'étau qui venait de le compresser plusieurs longues minutes, elle alla enfouir son visage dans un de ses coussins. Même en train de mourir de chaud sous sa couette, et l'entièreté de l'appartement verrouillé derrière elle, elle ne se sentait pas assez cachée. Comment est-ce que ça avait pu arriver ? Certes les attaques de vilains étaient fréquentes, et c'était loin d'être la première fois que ce genre de crise lui prenait. Mais jamais, absolument jamais, elle n'aurait voulu que Katsuki la voit dans cet état-là.
Voui avec les vacances j'ai oublié que j'étais censée poster le week-end, ne faites pas attention xD
Bon ben voilà. Ça va Kiana, tu aimes ta vie ? x)
Ce chapitre n'était pas très très long, mais passage obligatoire héhé ^^
