Warning : Sexe.


Renaissance

– partie 14 –

Marla se réveille le lendemain dans les bras d'Inazuma.

Blottis tous les deux dans le même sac de couchage, ils se sont endormis au fond de la petite caverne, dans ce lieu à l'abri du monde qui n'appartient qu'à eux. L'homme-ciseaux lui sourit tendrement. Sa main, posée sur la taille de Marla, dessine de petits cercles sur sa peau, juste à la limite de son tee-shirt. Il lui murmure un « bonjour » et se penche pour l'embrasser. Le jeune homme se presse contre lui, mais dans le mouvement prend soudain conscience de la tension qui habite son corps.

Il vire aussitôt au rouge pivoine, gêné à l'idée qu'Inazuma se soit rendu compte de son érection matinale – ce qui est plus que probable vu la façon dont ils sont enlacés. Le petit sourire en coin de l'homme-ciseaux le confirme rapidement :

– En forme, de bon matin, le taquine-t-il.

– Désolé, marmonne Marla, vaguement honteux.

– Ne t'excuses pas. C'est naturel.

Inazuma se décale légèrement pour que leurs bassins ne soient plus en contact, mais garde ses bras autour du jeune homme. Marla se mord la lèvre, toujours un peu mal à l'aise, mais se détend devant la tendresse et le naturel de son compagnon.

Ce n'est pas la première fois qu'il se réveille ainsi, et il sait que c'est normal, mais ça le trouble toujours de voir son corps réagir sans qu'il éprouve de désir, sans qu'il comprenne pourquoi. Le plaisir lui vient parfois après coup, mais la plupart du temps il se contente d'attendre que ça passe, embarrassé par les réactions inconscientes de son corps. Toutefois, être dans les bras d'Inazuma ne l'aide pas à se calmer, d'autant que le souvenir de leur étreinte de la veille revient lui brûler les veines. Marla gigote, mal à l'aise, sans vraiment savoir ce dont il a envie.

– Tu veux faire l'amour ? chuchote Inazuma dans le creux de son cou.

Il frisonne à ces simples mots et l'embrasse pour toute réponse. L'homme-ciseaux revient se coller à lui. Un gémissement rauque échappe à Marla alors que ce simple mouvement provoque une montée brûlante de désir dans son aine. Pour se distraire légèrement de ce feu ardent, il glisse sa main entre leurs ventres pour caresser Inazuma à travers le tissu de son pyjama. Sa verge est encore au repos mais il ne faut pas longtemps pour qu'elle durcisse à son tour. Marla est un peu surpris de la vitesse à laquelle Inazuma réagit à son contact. Il ne pensait pas pouvoir lui faire autant d'effet.

Entre deux baisers langoureux, ils se tortillent pour baisser leurs pantalons de nuit sans quitter le sac de couchage. Marla retire sa main, écrasée entre leurs corps à demi-nus. Il frissonne lorsque l'érection d'Inazuma vient frotter contre la sienne. Ils bougent de concert pour accentuer le contact. Les cheveux défaits de l'homme-ciseaux tombent comme un rideau bicolore sur son visage et Marla ne peut s'empêcher de passer ses doigts dans les mèches emmêlées.

L'intensité des sensations lui brûle le ventre, mais un nœud douloureux remonte lentement dans sa poitrine. Il ne comprend pas pourquoi, parce qu'il aime le contact d'Inazuma, il a envie de lui, il le désire. Mais peut-être que quelque chose cloche chez lui. Un truc qui ne tourne pas rond, qui ne fonctionne pas correctement. Comme lors de leur première nuit... Non, Marla ne doit surtout pas penser à cela. Il va juste se mettre la pression pour rien, et l'effet sera plus nocif qu'autre chose. Ce n'est pas parce que c'est arrivé une fois que cela va forcément se reproduire. Sacha le lui a bien dit : c'est normal, ce n'est rien de grave et il n'a pas à se sentir coupable. Pourtant le nœud monte encore, jusque dans sa gorge. Marla commence à débander.

L'intimité a paru si simple et naturelle sur les berges du lac, la veille. Marla s'est à peine posé la question, se laissant seulement porter par le frisson et le désir. C'est bien la preuve qu'il est capable d'y arriver. Seulement, il ne sait pas comment retrouver cet état d'esprit, et le souvenir de son échec le hante, colle à sa peau comme un voile noir qui le sépare peu à peu d'Inazuma. Alors qu'ils viennent tout juste de se retrouver... Vont-ils se perdre et s'éloigner à nouveau ?

L'angoisse revient à la charge, il cherche désespérément un moyen de cacher son impuissance à Inazuma mais leur proximité empêche toute dissimulation. L'homme-ciseaux, allongé sur lui, s'immobilise et se redresse pour le regarder.

– Désolé, je suis nul, gémit Marla en détournant les yeux.

– Absolument pas.

Inazuma lui attrape le menton pour croiser son regard.

– Ne pense jamais ça, Marla.

– J'ai envie de toi, pourtant ! s'exclame-t-il avec force, comme pour se le prouver à lui-même. Mais je... je comprends pas. C'est comme la première fois... Je fais tout rater...

– Arrête, ce n'est pas ta faute. Et notre première tentative... Si tu es responsable, alors je le suis tout autant que toi.

Son compagnon se décale pour s'allonger à ses côtés. Marla se tourne pour lui faire face :

– Qu'est-ce que tu racontes ? C'est moi qui arrive pas à bander.

– Et moi, je n'ai pas osé en parler avec toi. Par crainte de te brusquer, je t'ai laissé te débattre avec tes doutes tout seul.

Inazuma lève la main et caresse doucement sa joue.

– Ça m'est déjà arrivé, tu sais. D'être impuissant. Plusieurs fois, même. Et je me suis senti aussi mal que toi aujourd'hui. Avec le temps et le recul, j'ai fini par comprendre que je n'avais aucune raison de culpabiliser. Mais quand ça t'est arrivé... Je n'ai pas su trouver les mots. Je n'ai pas su dire que... c'est pas grave. Ça arrive, c'est vrai. Mais on s'en fout. C'est pas ça, l'important.

Marla inspire lentement, le nœud dans sa poitrine devenant moins pesant.

– Ce qu'il y a... commence-t-il lentement, cherchant comment formuler ses ressentis. C'est que j'angoisse à l'idée de mal faire. Tu es ma première relation. J'ai zéro expérience. Alors que toi, tu as eu plusieurs partenaires avant moi. Et je t'aime tellement, Inazuma... J'ai peur de tout faire foirer...

– Je m'en fiche de "réussir" ou "d'échouer". Du moment qu'on arrive à s'écouter et à partager ensemble, peu importe le reste.

– Mais t'as dû avoir plein d'amants meilleurs que moi au lit...

Inazuma se redresse sur un coude, les lèvres légèrement pincées. Marla se dit qu'il a réussi à le mettre en colère et que c'est le début de la fin. Ils vont se disputer, et perdre toute la complicité construite ces derniers jours.

– Tu sais quoi ? dit l'homme-ciseaux d'un ton brusque. Techniquement, oui. J'ai connu des expériences sexuelles plus maîtrisées, plus "réussies", avec orgasme systématique à la fin. Plusieurs orgasmes même, parfois. Mais tout ça ne vaut rien en comparaison de ce que nous avons partagé hier.

Il pose sa main sur le torse de Marla, comme s'il cherchait les battements de son cœur.

– On était vraiment connectés, en phase l'un avec l'autre. J'étais avec toi, et il n'y avait que toi. Cette sensation... cet abandon, il n'y a qu'avec toi que je le trouve.

La gorge nouée d'émotions, il mêle sa main à celle d'Inazuma sur sa poitrine. Parce qu'il comprend. Il a ressenti exactement la même chose. Un partage si grand, si beau, qu'il craint de ne plus jamais le revivre. Comme si une expérience aussi forte se devait d'être unique. Alors que c'est faux. La complicité s'entretient au quotidien. Elle grandit, elle évolue, mais elle ne disparaîtra pas tant qu'ils restent honnêtes l'un avec l'autre.

– Ne te complexe pas à cause de ton manque d'expérience, souffle l'homme-ciseaux en se penchant vers lui. Tu vaux mieux que tous ceux et celles que j'ai pu connaître.

– D'accord.

Marla se lève à demi pour l'embrasser. Le nœud dans sa poitrine a disparu. Tout comme son érection, d'ailleurs, mais il ne s'en soucie même pas. Il est de nouveau en phase avec Inazuma. Il lui suffira de se rappeler ce sentiment de partage, la prochaine fois, pour faire taire ses doutes. Mais en se pressant contre son compagnon, il s'aperçoit qu'il bande toujours, lui.

– Merde, je t'ai coupé en plein élan, se désole Marla.

– Oh je survivrai, je pense. T'en fais pas.

L'homme-ciseaux amorce un mouvement pour se lever, mais il le retient.

– Attends. On... On peut quand même partager, même si y a que moi qui te touche...

Inazuma marque une brève hésitation.

– On peut. Mais ne fais pas ça pour te déculpabiliser ou pour essayer de te faire pardonner.

– Non, j'ai envie de te faire jouir.

Son compagnon tressaille à ces mots. Marla est lui-même surpris par la hardiesse de ses paroles, mais il ne veut plus se prendre la tête en vaines réflexions. Pour une fois, il laisse juste parler ses désirs, sans contrainte. Inazuma se laisse tomber sur lui et l'embrasse à pleine bouche, visiblement réceptif à cette idée. Marla glousse contre ses lèvres et donne une légère impulsion pour inverser leurs positions. L'homme-ciseaux se laisse faire sans résister.

Allongé sur son torse, Marla faufile sa main entre ses jambes. L'érection d'Inazuma s'est quelque peu ramollie au cours des dernières minutes, mais il s'emploie à lui rendre toute sa vigueur. De son autre main, il tire sur le tee-shirt de son amant pour dévoiler son torse, puis dépose des baisers brûlants sur sa peau nue. Les gémissements d'Inazuma résonnent jusque dans son cœur. Il trouve infiniment plus sensuel de donner du plaisir que d'en recevoir, toujours déconcerté de voir à quel point son compagnon le désire. Il remonte embrasser ses lèvres. L'homme-ciseaux est avide contre sa bouche.

Marla frémit en même temps que lui alors que l'orgasme arque son corps.

Le jeune homme se presse contre lui, caressant la peau de son ventre et embrassant son visage alors qu'Inazuma reprend son souffle. Son sourire vient cueillir le cœur de Marla. Ils échangent petits baisers et câlins un moment, avant que l'homme-ciseaux ne lui demande :

– Tu veux réessayer, pour toi ?

Pour la première fois, Marla prend le temps de vraiment s'interroger sur le sujet.

Une ébauche de désir s'est réveillé dans son ventre, en écho à celui qu'il vient de donner à son partenaire. Pourtant, il se sent baigner dans une douce langueur, une torpeur bienheureuse. En vérité, il n'a pas envie d'autre chose. Il ne craint plus d'être impuissant ou de faire un faux pas. Il est juste satisfait comme ça.

– Pas maintenant, répond-il simplement.

Inazuma acquiesce.

– Petit déj ? propose-t-il à la place.

– Il reste de la brioche ? demande Marla en se levant.

Ils s'extirpent du sac de couchage, se rhabillant au passage, et après un brin de toilette, sortent pour manger sur les berges du lac. Sous le soleil radieux, ils plaisantent et rient, se disputant la dernière part de brioche. C'est finalement Inazuma qui s'en empare, mais l'air excessivement boudeur de Marla finit par le convaincre de partager.

– Qu'est-ce que tu préfères ? On peut rester ici la journée, sinon il y a un autre endroit que j'aimerais te montrer. Mais il faudra marcher un peu pour y arriver.

– Allons-y, décide Marla.

L'homme-ciseaux hoche la tête, puis ils rassemblent leurs affaires avant de prendre le départ.

N'ayant pas prévu le nécessaire pour se coiffer – juste une brosse – Inazuma a rassemblé ses cheveux en chignon lâche sur sa nuque. Quelques mèches s'échappent toutefois de l'élastique pour venir encadrer son visage, lui donnant un air plus négligé mais plus naturel. Marla le trouve terriblement craquant comme ça, mais n'ose le lui dire, sachant combien son compagnon tient à son apparence physique millimétrée.

Marla avance d'un bon pas, mais les courbatures de la veille se rappellent bientôt à lui. Ils ralentissent alors le rythme, profitant de la balade au cœur de la forêt de Tokoharu. Les arbres se parent de minuscules fleurs blanches et un parfum acidulé embaume l'air. Ils croisent à un moment le chemin d'un cerf, ils se figent au milieu du sentier. La majestueuse créature passe à quelques mètres d'eux, leur adresse un regard troublant comme si elle avait parfaitement conscience de ce qu'ils sont, leur accordant le privilège de fouler ses terres. Des lianes feuillues se sont emmêlées sur ses imposants bois, formant comme une couronne végétale au dessus de sa tête. L'animal finit par repartir et disparaître entre les troncs noueux, laissant les deux hommes émerveillés.

L'après-midi est déjà bien entamée lorsqu'ils arrivent au pied d'une immense cascade, et Marla reste stupéfait devant le spectacle offert à ses yeux. Ils se trouvent au pied de l'arc-en-ciel de Kamabakka. Il est normalement impossible de voir la base d'un tel effet d'optique, mais celui du Royaume Rose n'est pas ordinaire – même si Marla n'a jamais rien compris aux explications de son ami météorologue, Marik. Mais peu importe la science, il est subjugué par cette vision.

L'eau de la cascade descend de la falaise dans une gerbe d'éclaboussures, provoquant un tourbillon à son pied où les eaux agitées fourmillent de bulles avant de rejoindre une rivière – la même que celle qu'ils ont vue au lac, lui explique Inazuma. En s'approchant, Marla découvre que le flanc de la falaise est composé de roche lisse et brillante, à la surface réfléchissante. Les jeux de lumière entre les pierres-miroirs et l'eau forme un feu d'artifice coloré en constant mouvement, duquel s'élève, imposant et majestueux, l'arc-en-ciel en forme de cœur de Kamabakka.

– C'est incroyable, souffle-t-il, bouche-bée.

Inazuma le déleste de son sac à dos tandis qu'il ne se lasse pas du spectacle.

Ce n'est que lorsque son compagnon l'appelle pour manger que Marla se détache enfin de cette incroyable vision. Son appétit se réveille aussitôt. Même s'ils ont pris plusieurs collations en chemin, il meurt de faim.

Tout en déballant son sandwich, il se rappelle les bassins aux lucioles de son royaume natal :

– Ça me fait penser aux fontaines de Doerena. À quelques kilomètres du château, on trouve une formation rocheuse particulière : plusieurs bassins d'eaux superposés qui communiquent entre eux. Les courants chaud et froid se mélangent, créant de la vapeur. Et lorsque la nuit est claire, les étoiles se reflètent dans l'eau et le brouillard, comme si des centaines de lucioles s'éveillaient soudain après le coucher du soleil.

– Ce doit être magnifique.

– Magique ! s'exclame Marla avec enthousiasme. Parfois, le Sénéchal Harold nous y conduisait, mes frères et moi, quand nous étions petits. On appelait ça le pays des rêves.

Marla se retrouve à sourire comme un gamin à ce souvenir. L'un des rares de son enfance qui soit heureux, et même si les pensées plus sombres flottent à l'orée de sa conscience, il est bon de pouvoir se remémorer ces petits instants de bonheur. Aussi étrange que cela puisse paraître, il se sent tout à coup nostalgique de son pays. Le jeune homme a certes vécu des choses horribles là-bas, et il n'est pas sûr de vouloir y retourner un jour – du moins pas tant que son père est sur le trône.

Mais il a grandi là-bas. Il s'est construit là-bas, entre les abus, les moqueries, et les petites bulles de calme, comme ces escapades aux fontaines à lucioles. Il n'avait plus pensé à ces instants depuis des mois, depuis son arrivée à Kamabakka qui lui paraît remonter à une éternité. Mais Marla est heureux de pouvoir partager ces petites parts de lui avec Inazuma.

– Merci de m'avoir emmené ici.

Il sait déjà que jamais il n'oubliera ces deux jours volés au monde et au temps.

.

Dix jours plus tard

Lorsque la réunion avec Ivankov s'achève enfin, le soleil est déjà couché. Sous le ciel nuageux parsemé de rares étoiles, Inazuma quitte le château de Tokiiro puis prend le chemin de la Baie Ryoumen d'un pas rapide. Il est pressé de retrouver Marla, qui a dû l'attendre toute la soirée. Une légère tension habite ses épaules, alors que les mots échangés plus tôt tournent dans sa tête.

Depuis trois semaines qu'ils sont rentrés à Kamabakka, l'homme-ciseaux a passé des heures, des jours entiers, avec Ivankov et les autres conseillers à débattre tactique et stratégie. Ils ont enfin établi un plan pertinent, qui s'articule autour de deux axes : prendre le contrôle d'une voie de transport du trafic d'armes, celle de Doerena plus précisément, et découvrir l'identité de Joker, la figure inconnue qui orchestre tout dans l'ombre. Quelques détails sont encore à finaliser, mais le Gekijou et l'Okabore ne tarderont pas à reprendre la mer, d'ici trois ou quatre jours maximum. Une escale est prévue à Baltigo, pour récupérer une part d'effectifs, puis les deux navires iront accomplir leur mission respective, chacun de leur côté : Ivankov partira à bord du Gekijou sur Doerena, tandis qu'Inazuma prendra le commandement de l'Okabore pour se rendre à Ikiba.

L'homme-ciseaux est partagé entre l'impatience de retourner sur le terrain – ils enquêtent depuis si longtemps sur ce trafic ! – et l'inquiétude suscitée par la mission. Il accepte le danger auquel il s'expose et reste conscient des risques qu'il prend en tant que révolutionnaire, mais une peur nouvelle lui noue les tripes.

Parce que Marla est un membre d'équipage de l'Okabore et qu'il participera donc à l'expédition.

Inazuma ne cherche pas à l'empêcher. Il sait que son compagnon n'acceptera jamais un tel traitement de faveur – et Ivankov non plus. Il comprend que ce favoritisme serait une insulte au statut de révolutionnaire de Marla, et à tous ces mois passés à apprendre tant à se battre qu'à naviguer. Plus que tout, il tient à respecter ses choix. Ce qui ne l'empêche pas de se faire un sang d'encre pour lui. Le jeune homme a peut-être rejoint les rangs de l'Armée depuis cinq mois, mais il n'a pas vécu d'autres batailles que celle de Kartzela. Même s'il est en mesure de se défendre grâce aux leçons d'escrime de Claudia, Marla manque d'expérience sur le terrain. Les sorties en mer qu'il fait à bord de l'Okabore, toutes les semaines, ne valent pas l'épreuve de la guerre.

Leur maison se profile bientôt au détour du chemin, sous la faible lumière de la lune. Le cœur d'Inazuma se serre à l'idée des changements qui vont bientôt bousculer leur quotidien, alors qu'ils viennent tout juste de retrouver un équilibre. Les derniers jours passés ensemble et le week-end en forêt les ont plus rapprochés que jamais.

L'homme-ciseaux chérit chacun de ces souvenirs, trop heureux de la complicité retrouvée avec Marla.

Il comprend peu à peu combien il s'est tenu à distance des autres. Hormis Ivankov, il ne compte aucun ami proche, seulement des connaissances. Ses relations après Naore ont été aussi nombreuses que brèves, souvent centrées sur le sexe et bien peu sur les sentiments. La plupart du temps, ce choix était même fait en toute connaissance de cause. À quelques reprises, ses partenaires ont cherché à tisser un lien plus profond avec lui, mais Inazuma les a repoussés à chaque fois. Il ignore si c'est par crainte de reproduire les mêmes erreurs, ou à cause du sentiment persistant d'être illégitime à aimer, mais il est bien heureux d'avoir pu dépasser cela avec Marla. Jamais il ne s'est senti aussi libre qu'à ses côtés.

Pressant le pas, l'homme-ciseaux rejoint la maison et pousse la porte d'entrée. Les lumières sont éteintes et le silence règne en maître, Marla doit déjà dormir. Un bref coup d'œil dans la chambre le lui confirme. Inazuma passe dans la salle de bains pour se changer, puis va rejoindre son compagnon dans le lit. Il se faufile sous les draps et se colle contre son dos, appréciant la chaleur de son corps et l'odeur de ses cheveux dans lesquels il glisse son nez.

– La réunion s'est bien passée ? demande Marla d'une voix endormie.

– Tu ne dors pas ?

– J'avais envie de te voir.

Le jeune homme se retourne pour faire face à Inazuma et se blottit contre lui.

– Tu devrais dormir.

– Pas envie.

Ils se regardent un moment sans rien dire, profitant juste de la présence de l'autre. Ses doigts caressent distraitement sa peau, sous la bordure du pyjama. Mais Inazuma croit deviner une lueur soucieuse au fond des yeux de Marla.

– On va bientôt repartir en mission, pas vrai ? souffle-t-il au bout d'un moment.

– Les rumeurs ont déjà commencé ? demande l'homme-ciseaux même si, au fond, il n'en est guère surpris.

– Ça fait trois semaines que vous palabrez en secret au château, et ce matin Lucia nous a réquisitionnés pour nettoyer et retaper les petites usures de l'Okabore, explique Marla avec un mince sourire. Ça sent le départ imminent.

– C'est vrai, admet Inazuma, même s'il n'a pas vraiment le droit d'en parler. Vous recevrez l'ordre de mission demain.

– Tu peux dire où on va ?

– Non.

Une masse de plomb tombe dans son estomac.

Marla ne fera pas partie de l'expédition sur Doerena, la probabilité qu'il soit reconnu étant trop importante, même avec son nouveau corps. Il ira avec l'Okabore sur Ikiba à la rencontre d'un contact à même de les renseigner sur l'identité de Joker.

Mais Dragon et Sabo ont prévu d'interroger le jeune homme sur Baltigo au sujet de son royaume de naissance, afin de confirmer et compléter les informations déjà en leur possession. Une discussion qui ne manquera pas de faire remonter de vieux et violents souvenirs, même si elle est nécessaire à la réussite de leur mission, Inazuma le sait. Il voudrait seulement pourvoir prévenir Marla, le préparer à ce qui l'attend.

Un bref instant, l'homme-ciseaux est tenté de contrevenir aux ordres de Dragon et de la Reine Okama. L'implication de Doerena dans leurs plans est soigneusement tenue secrète, et le restera jusqu'au dernier moment, lorsqu'ils quitteront Baltigo. Même s'ils ont toute confiance en leurs hommes, ils ne peuvent prendre le risque de voir une mission de cette importance être compromise par une fuite, aussi minime soit-elle.

– Mais ça concerne cette histoire de trafic d'armes ? demande encore Marla, sans se formaliser de sa réponse négative.

Inazuma acquiesce d'un signe de tête.

Son compagnon ne pose pas d'autres questions, comprenant silencieusement qu'il ne peut pas en dire plus. Il se serre contre lui et glisse sa main sous son tee-shirt pour caresser son torse. Inazuma embrasse ses lèvres, et ses joues, et la ligne de son menton. Leurs jambes s'entremêlent dans leur étreinte. Les mains de l'homme-ciseaux montent et descendent dans le dos de son compagnon, du creux de sa nuque jusqu'à la naissance de ses fesses. Marla niche son visage au creux de son épaule et lui mordille légèrement la peau. Le désir éclot au contact de leurs corps, et Inazuma sent même qu'il commence à durcir, toutefois ils ne vont pas plus loin que ces sages caresses.

Il n'en conçoit aucune frustration, préférant cette douce complicité à l'ardeur du sexe. Il connaît la fureur de l'acte charnel, mais c'est la première fois qu'il goûte ce tendre partage. Ce qu'il vit avec Marla est beaucoup plus intime que ce qu'il a pu éprouver avec ses précédents partenaires. Ils se satisfont de se toucher et de se caresser, sans forcément aller plus loin que ces légers contacts. Mais Inazuma s'en fiche. Il préfère suivre le rythme de son compagnon, et profiter de chacun des frissons qu'ils se procurent, parfois par un simple regard. Leurs gestes s'apaisent naturellement, mais la tendresse persiste. Toujours.

Cette complicité le fait trembler, à l'intérieur, parce qu'il y a cette évidence vertigineuse qu'il peut tout lui dire. Ils se sont déjà confié leurs secrets les plus sombres, alors qu'est-ce qui pourrait encore les séparer ? Pour la première fois, l'homme-ciseaux peut véritablement être lui-même, sans rien cacher de ce qu'il est.

– J'ai envie d'être femme, souffle Inazuma au bout d'un moment.

Le besoin est là, juste sous sa peau, de changer son corps. Non qu'il se lasse ou déteste son enveloppe actuelle, tout au contraire, il sait qu'il ne s'en sépare que pour mieux la retrouver plus tard. Il a seulement l'envie de cette métamorphose, parce qu'il se sent plus femme qu'homme ces derniers jours. Son seul désir est de refléter cela sur son propre corps, d'être pleinement en phase avec son cœur. Inazuma ne s'explique pas cette volonté, guère plus que les raisons ou les causes de ses envies. Il suit juste la vérité chuchotée par son âme, fier d'être ce qu'il est.

Marla se contente d'un petit hochement de tête et l'embrasse.

L'homme-ciseaux se sent fondre sous ses lèvres. Son compagnon ne lui pose aucune question, ne demande aucun détail ni sur ses envies ni sur ses Changements. Les mots prononcés en haut de la falaise résonnent encore dans sa tête :

« Je me fiche que tu sois homme ou femme. Je t'aime, toi. »

Nombre de ses précédents partenaires avaient une préférence pour l'un de ses genres, soit qu'ils le lui annoncent clairement en face, soit qu'ils le lui dissimulent – avec un succès toutefois limité. Certains lui demandaient même de Changer, pour diverses raisons, du simple confort de vie à la curiosité sexuelle. Inazuma s'est prêté au jeu, quelques fois, avec une envie plus ou moins marquée, mais un toujours arrière-goût amer au fond de la bouche.

La seule fois où Marla s'est montré gêné par ses Changements, c'est lorsqu'Inazuma a brimé ses propres envies pour essayer de lui plaire. Parce qu'il lui est inconcevable qu'Inazuma modifie sa nature profonde à cause de lui.

Quelque part, c'est la plus belle preuve d'amour que Marla peut lui offrir.

– Je t'aime.


Note : Il va y avoir une petite pause dans la publication. J'arrive au bout des chapitres que j'avais d'avance, et je vais profiter du Nano qui approche à grands pas pour continuer d'écrire (et peut-être terminer) cette histoire. La publication reprendra donc courant Décembre.