Chapitre quatorze
Si leurs premiers jours au Canada avaient semblé durer une éternité pour Severus, les suivants s'écoulèrent si rapidement que l'homme en eut presque le vertige. Quelque part, il n'aurait pas dû en être si étonné, c'était souvent ce qui arrivait lorsque la vie devenait routinière, et qu'il n'y avait plus à s'inquiéter sans cesse de trouver un refuge ou de quoi manger pour le lendemain. Déjà, pour les repas, Johanne et Jocelyn avaient poursuivi leur générosité jusqu'à les inonder de victuailles, sous prétexte que la première n'aimait pas jeter les pertes de son restaurant alors qu'elles étaient encore parfaitement comestibles, et que le second cuisinait beaucoup trop car il oubliait sans cesse que ses deux plus vieilles avaient quitté la maison pour l'université. À cet égard, Severus avait juste abandonné le combat et consentit à accepter leurs dons alimentaires, ne serait-ce que pour mieux économiser chaque sous de son salaire afin de payer leurs billets d'avion. Ce qui ne fut pas une tâche si difficile, au final, puisqu'ils n'avaient pas besoin de payer pour le loyer.
Le travail à la pharmacie s'était révélé d'une incroyable facilité, y compris la préparation de prescriptions : il lui suffisait de déchiffrer l'ordonnance qu'on lui donnait ou lire le dossier déjà établi du client, trouver le produit en question dans les étagères, et transférer le bon nombre de médicaments dans un petit pot de transport. Bien sûr, il devait toujours s'assurer de ne pas se tromper dans les quantités, mais tout cela n'était qu'un jeu d'enfant pour un maître de potion. Non, le plus difficile restait de veiller à ne pas se mélanger entre deux noms de produits, ceux-ci ayant la fâcheuse tendance à se ressembler si l'on n'y portait pas trop attention. Heureusement, Severus s'occupait aussi de l'inventaire, et avait ainsi mémorisé la plus infime différence entre chaque médicament, et leur exacte placement dans les étagères.
Mais malgré son efficacité et son professionnalisme, Severus savait qu'il était loin d'être parfait pour la tâche, en particulier avec tout ce qui avait attrait au contact à la clientèle. David l'avait souvent taquiné sur le sujet, d'ailleurs. Bien sûr, l'ancien espion savait comment adapter son tempérament pour paraître plus sociable lorsque la situation le demandait, mais il lui était tout bonnement impossible de garder un sourire avenant sur le visage pour plus de quatre heures d'affilée. Fort heureusement, ses clients étaient loin d'être aussi insupportables que les élèves de Poudlard, mais il fallait être un saint pour ne pas perdre patience devant une file de vieillards malentendants répétant à quatre reprises les mêmes questions parce que leur cerveau sénile n'arrive pas à saisir la plus simple des explications.
- J'aurais dû me faire embaucher en laboratoire. Ma tête est faite pour les défis intellectuels, pas les défis sociaux.
Ses plaintes faisaient bien ricaner Sirius une fois de retour à la maison, mais à chaque fois, il pouvait sentir l'homme le pousser affectueusement du pied sous la table afin de l'encourager. Juste pour cela, Severus lui était infiniment reconnaissant, même s'il avait encore de la difficulté à l'exprimer. Comme promis, Black restait patient, ne mentionnant plus l'état de leur relation et ne laissant transparaître son intérêt que par quelques contacts physiques à respectable distance. Puis un soir, Severus réalisa qu'il n'avait même plus besoin de sa présence proche pour prendre sa douche, du moment qu'il pouvait l'entendre rire avec Harry en s'amusant à lui faire des grimaces dans le miroir, ou percevoir le son du robinet alors qu'il se brosse les dents. Parce que pour la première fois de sa vie, il se sentait en complète et totale sécurité. Cela l'avait fait rire aux éclats en réalisant toute l'ironie de la chose, Sirius ayant été après tout l'un de ses ennemis juré il n'y a pas si longtemps, et son hilarité n'avait que décuplé en voyant Black ouvrir le rideau de douche d'un air alarmé pour s'assurer que Severus n'était pas en train de devenir hystérique.
Sirius n'était pas le seul à être devenu aussi affectif. Harry était devenu une vraie ventouse maintenant que Severus ne pourrait être là qu'en soirée, et ne cessait de réclamer ses bras dès que l'homme passait la porte de l'appartement, s'accrochant à son cou pour mieux inonder sa joue de bisous. La toute première fois qu'il le fit, Severus en fut tant tétanisé que Sirius hésita un instant à lui reprendre l'enfant des mains, craignant que cela soit peut-être un peu trop d'affection pour lui. Mais comme toute chose, Severus finit par s'y habituer avec le temps, du moment qu'il se préparait mentalement.
- Je n'aurais jamais cru dire ça un jour, mais je pense bien que je vais devenir jaloux de mon neveu.
- Si tu veux tant correspondre au stéréotype du partenaire soumis embrassant son époux de retour du travail, ne te gêne surtout pas.
- Vraiment?
- J'étais sarcastique, Sirius.
- Je sais. Je ne l'étais pas.
C'est ce jour-là que Severus réalisa à quel point Sirius avait l'air plus fatigué qu'il ne voulait le laisser paraître. Un peu plus d'une semaine s'était écoulée depuis ses débuts à la pharmacie, et si autant d'interactions sociales l'épuisait, il en oubliait parfois que ce n'était pas le cas pour tout le monde. En particulier pour Sirius. À quand remontait la dernière fois où il était sorti de l'appartement ? Lorsqu'ils avaient été invités chez Jocelyn ? Sûr, il recevait tous les jours la courte visite de Johanne se faisant passer pour la nounou d'Harry, mais connaissant l'homme, cela ne pouvait être suffisant. Surtout qu'il avait beau adorer son neveu, le gamin n'était plus de tout repos maintenant qu'il savait marcher debout en longeant les meubles. Ou encore depuis que Johanne lui avait ramené deux nouveaux jouets particulièrement bruyants. Le premier était une boîte en bois d'où sortait un animal en peluche différent selon le bouton ou le levier enclenché, avant de se dissiper au bout de quelques secondes après avoir fait entendre son cri distinctif. Quant au second, il s'agissait de différents oiseaux chacun sur leur piédestal de forme différente, qui faisaient entendre leur chant lorsque placé dans le bon trou d'un cylindre percé.
Résultat, l'appartement n'était plus que très rarement silencieux, et malgré les efforts des deux hommes pour cacher les objets maudits, Harry parvenait toujours à retrouver ceux-ci par quelconque miracle. Severus en était même prêt à parier que le gamin commençait à démontrer des signes d'utilisation intuitive de magie, mais faute de preuves, il n'osait pas encore le dire à voix haute de peur de donner de faux espoirs à Sirius. Après tout, l'enfant avait peut-être commencé à imiter le son de ses foutus peluches magiques, mais il n'avait pas encore dit ses premiers mots ou commencé à marcher par lui-même, même alors que le livre de Jocelyn disait qu'il était en âge de le faire.
Mais pour en revenir à Sirius, la charge de s'occuper d'Harry lui était peut-être retirée quelque peu des épaules une fois Severus de retour à la maison, mais cela ne changeait pas le fait qu'il continuait d'être emprisonné à l'intérieur. Ou le fait que si Black donnait beaucoup à Severus depuis quelque temps, il n'avait pas reçu grand-chose en échange… et qu'il était peut-être temps pour Severus d'arrêter de se retenir alors qu'il en avait envie tout autant que lui.
- Sur la joue. Pas plus.
- Tu es sûr que…
- Hésite d'avantage et je te retire l'opportunité.
- … Une autre se présentera. Je ne suis pas pressé.
C'est à cet instant précis que Severus réalisa qu'il n'était pas juste attiré par Sirius, mais irrémédiablement amoureux de lui. Sirius qui le regardait avec ce sourire doux, et qui lui faisait tellement confiance qu'il en était prêt à refuser une perche tendue vers ce qu'il désirait le plus, par simple principe de ne pas trop brusquer Severus dans ses demandes.
- Tu, heu… Tu veux qu'on aille faire un tour au parc? Je sais qu'il fait déjà sombre dehors, mais il annonce un redoux cette semaine et je me disais, avec l'arrivée de décembre, autant en profiter avant que…
- Ça me ferait plaisir.
Oui, il était définitivement amoureux si un simple sourire étincelant pouvait ébranler ses barrières mentales comme du papier de soie. Bien vite, la sortie au parc avant souper s'ajouta à la routine, laissant à chaque fois un sourire aux lèvres de Severus à la vue de Sniffle courir à pleines pattes et rouler dans l'herbe morte avec une excitation manifeste. Au retour de leur première sortie, Black avait retrouvé ses yeux gris pétillants, et c'est les joues encore rougies par l'effort physique qu'il déposa un léger baiser sur la pommette de Severus. Ses lèvres étaient froides et craquelées par l'air de décembre, mais Severus ne les aurait remplacées par rien d'autre au monde.
Il fallut un peu plus de temps avant que Severus ne lui rende la pareille, ou du moins, de le faire lorsque Sirius était sous forme humaine. Il était toujours plus facile de donner son affection à Sniffle, plus sécuritaire, parce qu'alors cela ne pouvait laisser place à autre chose qu'un amour platonique. Il pouvait serrer l'animal dans ses bras en dormant, ébouriffer sa fourrure sombre, parsemer sa grosse tête de baisers et éclater de rire en sentant une grosse langue gluante recouvrir de bave ses joues et sa barbe roussâtre. Mais Sirius, le vrai Sirius, c'était une autre histoire. Pourtant, le soir où Harry lâcha soudain les mains de Black pour faire ses premiers pas en direction de Severus, l'homme n'eut aucune hésitation à attraper Sirius par les épaules pour mieux écraser un baiser euphorique sur sa joue, même en se sentant totalement ridicule avec ses yeux débordant de larmes.
Il ne fallut pas longtemps à Severus pour calculer qu'il pourrait payer les billets d'avion après seulement trois semaines de travail. Mais alors qu'il ne restait plus que cinq jours avant la date de départ, Sirius devint étrangement silencieux, et trotta sans entrain à ses côtés durant toute leur marche au parc. Ce n'était pas qu'il semblait triste de devoir partir, mais plutôt plongé dans des pensées que Severus n'osa déranger par simple principe de respect. Mais en bon Gryffondor, l'homme ne parvint pas à garder ses secrets pour lui seul très longtemps, et l'ancien espion compris qu'il allait tout lui révéler dès l'instant où il s'étendit dans le lit à ses côtés sans prendre immédiatement sa forme de chien. Certes, il était encore au-dessus des couvertures et gardait ses bras croisés derrière la tête, alors ce n'était pas comme s'il menaçait vraiment l'intimité de Severus de sa présence. Néanmoins, Severus ne put s'empêcher de se raidir en posant de côté son livre, ignorant dans quelle direction imprévisible Black allait apporter la discussion.
- Est-ce qu'il… Est-ce qu'il faut vraiment retourner là-bas ? Est-ce qu'on ne pourrait pas juste… rester ici ?
- Et que tu restes emprisonné à l'intérieur indéfiniment avec pour seule sortie une promenade au parc sous forme de chien ? Vraiment, Sirius, c'est ce que tu t'imagines comme une vie idéale ?
- Mais ça le serait pour toi et Harry, non ? Vivre dans un lieu où tu n'as plus à garder ton rôle d'ancien Mangemort, où Harry pourra grandir en tant qu'enfant normal…
- En tant que fille. Je te rappelle qu'ici, son identité est Happy. Ce n'était pas quelque chose qui te scandalisait, au départ ?
- Enfin, c'est juste pour le moment, non ? Les Aurors ont déjà perdu notre trace, ils finiront bien par perdre leur vigilance après quelque temps, et les gens oublieront nos portraits dans les journaux. On pourra changer d'identité de nouveau, revenir à notre idée de départ qu'on est deux beaux-frères partageant la garde de leur neveu.
- Et l'Ordre, qu'est-ce que tu en fais ?
- Je veux dire, est-ce que c'est vraiment important rendu-là ? Cela fait plus d'un mois qu'on les garde dans l'ombre, et ça n'a pas changé qu'au final Harry va bien et tout.
- Et ton ex ?
- … L'expression ne dit pas que la vengeance est un plat qui se mange froid ? T'en fait pas, je compte m'occuper personnellement du bâtard une fois qu'on sera de retour au Royaume-Uni.
- Et ce retour, ça sera quand ? Dans quelques mois ? Quelques années ?
- Je ne sais pas. Avant qu'Harry ne soit en âge d'entrer à l'école, peut-être. C'est quel âge, au Canada ?
- Si tu parles de l'école sorcière, alors c'est huit ans, mais je pense que c'est plus tôt pour les Moldus.
- Harry aura deux ans cet été. Si on fait le calcule, ça pourrait être bien, cinq ans au Canada.
Severus soupira. Il voulait dire que ce n'était pas raisonnable, voulait dire que ce n'était pas possible, que ce n'était qu'une idéalisation de leur situation. Mais Sirius se tournait maintenant sur le côté pour lui faire face, et il y avait quelque chose de magnifique dans le sérieux de son expression, dans la petite ride inquiète qui barrait son front et la détermination de son regard gris. La lumière de chevet soulignait encore plus le grain de sa barbe qui repoussait pour devenir aussi garnie qu'avant, et il y avait un relâchement confiant dans sa silhouette qui rehaussait la courbe de son dos, de ses épaules larges jusqu'au creux de ses hanches minces. Tout cela, il ne pourrait plus le revoir une fois de retour au Royaume-Uni, ou du moins, pas s'ils revenaient immédiatement. Mais s'ils restaient au Canada… Quelle excuse pourrait-il servir au Seigneur des Ténèbres si celui-ci revenait d'entre les morts? Que Sirius était arrivé le premier auprès d'Harry et avait tenu à l'emporter au Canada pour sa sécurité ? Que Severus était parvenu à le suivre en se faisant passer pour un allié de l'Ordre, et que la seule façon qu'il avait trouvé pour le convaincre de revenir au Royaume-Uni avait été de le séduire, une opération qui avait cependant pris plusieurs années au vu de leur passé d'ennemis ? Mieux encore, il pourrait justifier qu'il n'avait pas osé attaquer Sirius et tuer Harry parce qu'il ne voulait pas priver le Seigneur des Ténèbres d'une vengeance de ses propres mains, ou risquer de bouleverser la prophétie à leur égard. Cela… pourrait être assez convaincant, en fait. Même plus que convaincant.
- Va pour cinq ans. Mais pas une année de plus. Compris ?
- … Si ce n'était pas de ton interdit, je te sauterais déjà au cou pour t'embrasser.
- Pitié, épargne-moi ton sentimentalisme et laisse-moi dormir. Je dois me lever tôt demain.
C'est sur ces derniers mots qu'il ferma la lumière alors que Sirius se transformait enfin en sa forme canine. Le sommeil mit bien du temps à venir, cependant, alors que les pensées tournoyaient dans son esprit. Cinq ans… Il allait devoir contacter Jocelyn et Johanne à la fin de la semaine pour annoncer leur décision. Peut-être parviendrait-il enfin à les convaincre d'arrêter de les surcharger de nourriture maintenant qu'ils pouvaient utiliser leur argent pour l'épicerie. Dans tous les cas, il était persuadé que tous deux allaient être ravis d'apprendre qu'ils allaient rester au pays avec le petit, en particulier après avoir vu leur dédain pour la société britannique. Severus ne pouvait pas vraiment leur en vouloir, quelque part, entre autre parce qu'il était bien le dernier à posséder un quelconque esprit nationaliste. Il savait depuis l'enfance à quel point le système de son pays était défaillant, que ce soit du côté moldu autant que du côté magique. Mais alors que son cerveau commençait à glisser dangereusement vers des souvenirs désagréables, il eut le bon réflexe de resserrer le corps chaud de Sniffle contre lui avant de commencer sa méditation d'Occlumancie.
Comme il s'y était attendu, Johanne fut ravie de les inviter à dîner ce samedi afin de célébrer leur décision. Cette fois cependant, l'ambiance fut bien différente de la dernière fois, avec les trois enfants fascinés par "la petite Happy" qui pouvait maintenant marcher à leur suite dans le salon pour s'amuser avec eux. Ils étaient d'ailleurs assis en cercle sur le tapis à se faire rouler la balle en attendant que Jocelyn finisse de cuisiner le repas, et Severus fut d'autant plus surpris de leur patience envers le bébé, en particulier l'hyperactive Dakota.
- Est-ce qu'vous seriez tentés d'venir célébrer l'solstice avec nous ? J'suis sûr qu'les enfants apprécieraient. Vous pourriez même rencontrer Betony et Adamina, nos plus vieilles.
- C'est très généreux de votre part, mais je ne voudrais pas vous déranger dans vos traditions. Et autant être franc avec vous, la spiritualité en général m'a toujours mis un peu… mal à l'aise. Pas que je crois qu'il s'agisse d'une mauvaise chose, c'est juste…
- Po besoin d'vous justifier, Sullivan, j'en prends aucune offense. Sinon, concernant les papiers d'votre beau-frère, j'pense qu'on pourrait contacter Jeffery au retour du printemps, ça devrait avoir laissé passer assez d'temps.
Assis au salon pour mieux garder un œil sur les gamins, Sirius leva sa bouteille de bière pour signifier son accord aux paroles de Jocelyn. L'homme était venu les chercher en voiture à leur appartement afin que Harry n'ait pas à subir les contrecoups d'un transplanage, et pour permettre à Black de passer de sa forme de chien à sa forme humaine plus subtilement sur le chemin. Après tout, ils devaient continuer de se faire passer pour des Moldus devant les enfants, et il aurait été injuste de forcer Sirius à rester sous forme animale pendant le repas. Sûr, Dakota avait témoigné bruyamment son chagrin "que Sullivan ait laissé son chien seul à l'appartement," mais avait vite oublié sa déception en réalisant qu'elle avait désormais le droit d'interagir avec le poupon à la place. Du moins, jusqu'à ce qu'elle finisse par se lasser peu après le dessert et disparaisse dans sa chambre, laissant Abe et Cara seuls avec Harry et une poignée de crayons colorés. L'œuvre d'art abstraite qui en résultat n'était rien de plus qu'un amas de gribouillis, les deux plus vieux s'amusant à copier le style du bambin pour un effet plus uniforme, mais Sirius tenu néanmoins à rapporter le dessin à l'appartement pour l'afficher fièrement sur le frigo… ainsi qu'un petit sac rempli d'instruments de musique.
- Des maracas et un tambourin ? Vraiment, Sirius ?
- Et des grelots, mais ce n'est pas ma faute ! J'ai juste eu le malheur de mentionner que Harry aimait bien tapper des mains ou frapper les casseroles avec des cuillères en bois et…
- Attends, comment est-ce qu'il est parvenu à atteindre les casseroles ?
- Oh, j'ai tendance à l'asseoir à côté de moi quand je fais la vaisselle, mais il a commencé à se lever debout sur sa chaise en s'aidant du comptoir.
- Et s'il faisait tomber les verres ou tombait de la chaise ! Il pourrait se blesser, Sirius !
- Je te jure que je fais attention !
- Pas assez pour tenir ta langue devant Jocelyn, visiblement. Tu sais comment il saute sur la moindre occasion pour…
- Je sais ! Ce n'est pas lui qui m'a entendu, c'est Cara ! Elle m'a donné le sac en disant que c'était les jouets de Adamina lorsqu'elle était petite, et que c'est grâce à eux qu'elle est devenue musicienne en grandissant.
- Musicienne de quoi, du triangle ? Des castagnettes ?
- De la guitare électrique. Elle a commencé un groupe de rock en Ontario.
- Donc ce sont des maracasses maudites.
- Allez, Severus, tu n'aimerais pas voir notre neveu devenir un musicien célèbre un jour ?
- "Notre" neveu ? Tu es ridicule. De toute façon, Harry aura déjà assez à gérer juste pour avoir survécu au Seigneur des Ténèbres, je serais surpris de le voir rechercher les feux de la scène en grandissant. À moins qu'il devienne une copie conforme de son père, mais si je le peux, je vais veiller à ce que cela n'arrive pas.
Severus regretta la mention de James dès l'instant où celle-ci jaillit de ses lèvres, et que le visage de Sirius s'affaissa en une expression douloureuse. C'est dans un silence fragile que Sirius alla border un Harry déjà endormi, épuisé par autant d'interactions sociales, et Severus n'osa pas le suivre jusque dans la chambre. Parfois, il oubliait que même si James avait été la plaie de son existence, l'homme avait été important pour Black.
- Désolé. Ce fut insensible de ma part.
- Non, je… je comprends.
Sirius était de retour dans l'espace commun, et à voir comment il s'appuyait contre le battant de la porte, tête baissée et main droite grattant nerveusement son bras, il était évident qu'il cherchait ses mots plutôt que d'essayer de fuir la discussion. Puis, avec un soupire, il vint s'asseoir à la table aux côtés de Severus, ses doigts venant effleurer timidement le dessus de ses phalanges.
- Tu sais, presque toutes les fois où James s'en est pris à toi… La vérité est que bien souvent, c'est moi qui l'y avait encouragé ou donné l'idée, tu vois ? Et je réalise que merde, durant la dernière année à Poudlard, c'est même lui qui me demandait d'arrêter les hostilités, que ça allait bien trop loin tout ça, tout ça pour qu'au final… c'est moi qui me retrouve à être pardonné, et lui qui… qui continue d'être détesté.
- … Tu parles de l'incident avec Lupin, pas vrai ?
- Merde, Severus, j'ai manqué te faire tuer. Et quand James m'a confronté là-dessus, je n'ai même pas… La seule raison pour laquelle je me suis sentie mal après, c'est en réalisant que j'ai failli faire de Remus un assassin, et qu'il m'aurait détesté pour cela jusqu'à la fin de sa vie… mais probablement pas autant qu'il se serait détesté lui-même pour ça. Tu aurais dû le voir, quand il a appris ce qui s'est passé, il est devenu tellement blanc, et je… je crois qu'il a été incapable de manger ou dormir pendant toute une semaine parce qu'il se sentait malade de remord. Et je sais que j'ai agi en imbécile en disant que je ne voulais que te faire une bonne peur, qu'il n'y avait pas eu de réel danger, et c'est réellement ce que je pensais quand je t'ai envoyé sur la piste de la Cabane Hurlante, mais… Mais la vérité, c'est que je ne voulais juste pas affronter les conséquences de mes actes. Je ne voulais pas avouer que quelque part, je savais que tu aurais pu être blessé, ou mordu, ou même tué, et que… et que j'en aurais été totalement indifférent. Que j'aurais juste dit quelque chose du genre : "Quelle importance, de toute façon, il aurait été un partisan de Vous-savez-qui dans quelques années, ça n'aurait pas été une grande perte…"
- Et tu aurais eu raison.
- Severus…
- Si j'avais péri à la Cabane Hurlante, je n'aurais pas survécu assez longtemps pour entendre cette foutue prophétie, et je n'aurais pas pu la rapporter au Seigneur des Ténèbres. Alors James et Lily ne seraient pas… Harry n'aurait pas eu à devenir orphelin. Il n'aurait pas eu à subir tout ça.
- Si tu n'avais pas été celui désigné pour espionner Dumbledore, alors quelqu'un d'autre aurait été envoyé à ta place. Quelqu'un qui ne serait pas venu en avertir l'Ordre juste après pour nous laisser le temps de nous organiser. Si tu n'avais pas été là, ce n'est pas seulement James et Lily qui seraient morts, mais Harry aussi.
Sa vision commençait à se brouiller, et soudain, il n'était plus à l'appartement. Non, il était dans une chambre d'enfant du deuxième étage, avec l'odeur du sang lui prenant la gorge et le corps sans vie de Lily dans les bras. Il allait vomir. Il sentait qu'il allait vomir, il devait…
- Severus ?
La main de Sirius se resserra sur son avant-bras, l'arrachant du passé pour le ramener au présent. Mais Severus pouvait toujours sentir son cœur battre à ses tempes, le laissant dans un état de faiblesse proche de la nausée.
- Désolé, je… je n'arrive toujours pas à… quand on mentionne…
- Ne t'excuse pas pour ça, c'est moi, j'aurais dû m'en rappeler.
Ils restèrent un long moment ainsi, à contempler le silence, jusqu'à ce que la main de Severus vienne finalement recouvrir celle de Sirius pour lui signifier qu'il avait à peu près repris son aplomb. Pas au point d'être capable d'affronter une douche le soir-même, mais sauter une journée n'était probablement pas si dramatique, surtout s'il ne travaillait pas le lendemain. Confirmant ses doutes, Black ne fit aucun commentaire sur le sujet, et tous deux s'installèrent plutôt au lit immédiatement, Sirius sous forme de chien pour mieux se blottir au plus vite contre son flanc.
- N'empêche, tu ne trouves pas que Harry commence à avoir un peu trop de jouets ? Il va finir par se lasser, déjà que la majorité sont plutôt bruyants…
Pour toute réponse, Sniffle s'ébroua, frappant sa joue de ses oreilles, et c'est en rigolant tout bas que Severus consentit à s'endormir. Néanmoins, ses prédictions ne tombèrent pas si loin de la réalité, car dès l'instant où Harry reçut ses nouveaux instruments à percussion entre les mains, il en délaissa complètement sa boîte à peluches criantes. Ce qui étonna plutôt Severus. Il s'était attendu à ce que l'enfant perdre intérêt pour un jouet plus ancien, pour être honnête. Pas son cochon violet à musique, l'enfant refusait toujours de dormir sans l'avoir dans ses bras, mais peut-être son hochet écureuil. Celui-ci semblait assez banal, après tout, comparé à une boîte magique faisant apparaître et disparaître des peluches variées en une simple pression de bouton. Mais d'un autre côté, Harry avait maîtrisé par cœur les quatre cris d'animaux différents qu'offrait le jouet, alors peut-être cherchait-il un autre défi intellectuel tout en continuant de se rassurer avec un objet plus familier comme son écureuil. Enfin, Severus n'était pas un professionnel, mais cela semblait rejoindre les explications de son livre sur le sujet.
- Sirius, il nous faut un coffre à jouets pour ranger tout ça. Le sol en est jonché, quelqu'un va finir par se blesser si ça continue comme ça.
- Ce qui me fait penser, c'est bientôt Noël, non ?
- Oui, mais depuis quand est-ce que tu célèbres les fêtes moldues ?
- Oh, non, c'est juste que ça serait une bonne excuse pour, je ne sais, se gâter un peu et acheter de vrais meubles, de la déco… faire de l'appartement un vrai chez soi.
- Tu ne peux pas juste utiliser ta métamorphose ?
- Il y a des limites à ce que mon imagination peut faire, Severus. Sans compter qu'on risque de passer à travers toute la coutellerie. On a enfin de l'argent sur nous, on pourrait en profiter, non ?
- De l'argent réservé pour l'épicerie.
- Par Merlin, tu as vu le prix moyen d'un panier, comparé à ce que tu reçois par semaine ? On a bien assez pour se permettre des dépenses, et tu le sais très bien.
- …
- Écoutes, si ça te fait plaisir, on pourrait jeter un coup d'œil dans les brocantes. Y'a de petits bijoux d'antiquité cachés dans le seconde main, et à moitié prix en plus !
- … Bon, très bien, on va voir ça en après-midi. Mais tu gardes ta forme de chien tout du long, compris ?
Severus n'eut aucun problème à glaner quelques informations auprès du dépanneur du coin, et fort heureusement, la propriétaire de la brocante recommandée permettait qu'il soit accompagné de son chien dans l'entrepôt, à la condition que "Sullivan" devrait payer de sa poche si l'animal causait tout dommage. Bien sûr, Severus savait que cela ne risquait pas d'arriver, mais le problème se révéla tout autre quand Sniffle se mit en tête de lui mordiller le bas de pantalon chaque fois qu'il était en désaccord avec ses goûts.
- Quoi, c'est pas toi qui parlait d'antique ? Qu'est-ce qu'il y a de mal avec un style plus traditionnel ?
Severus fit un signe en direction d'une collection de chaises rembourrées avec des accoudoirs en bois sombre joliment gravées, à côté d'un divan chesterfield en cuir. Leur jacquard était d'une plutôt bonne qualité, à peine usée par le temps, certaines d'une riche couleur prune, d'autre d'un profond bleu marin. Mais Sniffle leva la truffe devant les meubles centenaires, éternuant pour marquer son dédain tout en imitant une démarche princière avant de faire semblant de vomir. Roulant des yeux, Severus remercia silencieusement Merlin que la propriétaire soit restée du côté boutique pour veiller sur sa caisse et ses objets décoratifs plus précieux, ou sinon il aurait été difficile de la convaincre que Sniffle était un chien tout à fait normal.
- Trop snob à ton goût ? Ça te rappelle la demeure familiale des Black, peut-être ? Qu'est-ce que tu voudrais alors ?
Presque aussitôt, Sirius fonça vers une collection de chaises en velours d'un rose pâle, piétinant sur place d'un air excité, la langue pendante et les oreilles hautes. Cela fit jurer Severus entre ses dents, avant de faire savoir qu'il était hors de question que quoi que ce soit de rose ne fasse entrée dans leur demeure, avant que la truffe de Sniffle se baisse de façon dramatique vers Harry, qui attaché sur son torse en mordillant sa peluche de cochon, portait une jupe d'un rose vibrant.
- Ce n'est pas la même chose. De toute façon, depuis quand est-ce que tu aimes ce genre de chose ?
La petite danse de Sniffle fit place à un balancement hésitant d'une patte sur l'autre, yeux évitant son regard, et Severus finit par connecter les points assez vite. Si lui avait eu un amour secret pour les barrettes libellules dans son enfance, à coup sûr Sirius avait aussi développé certains goûts moins conventionnels qu'il avait dû cacher à son entourage. Du moins, jusqu'à ce qu'il se sente assez en sécurité pour le dévoiler, et quelque part Severus se sentait plutôt touché que Black lui accorde cette confiance, même en connaissant ses penchants pour la moquerie et le sarcasme. Malheureusement, ils allaient devoir partager cet appartement ensemble, et si Severus devait faire une croix sur ses meubles traditionnels, alors Sirius allait devoir dire adieu à ses penchants glamours. Peu importe à quel point il pouvait faire les yeux doux devant un chandelier en cristal, un miroir entouré de globes lumineux, ou une collection de coussins en fausse fourrure blanche.
- Je te savais une diva, mais je n'avais jamais réalisé à quel point. Est-ce que tu veux que je rajoute de fausses fleurs pastelles et des rideaux en soie couleur crème, tant qu'à y être ?
Outré, Sniffle éternua de nouveau avant de lui gronder son mécontentement lorsque Severus eut le malheur de s'attarder devant une bibliothèque à l'armature en tuyaux métalliques. Donc, pas de style industriel non plus. Puis enfin, ils arrivèrent en vue des meubles datant des années cinquante, et ils parvinrent enfin à s'entendre sur une esthétique commune. Il y avait quelque chose de profondément sobre et raffiné dans le design de cette époque, quelque chose d'organique dans les lignes et formes des meubles. De même, ils eurent la chance de déterrer parmi les d'antiquités quelques meubles et objets plus modernes, qui à nouveau tombaient dans leur palette de goût commun pour leur simplicité minimaliste.
Ils n'achetèrent pas tout, bien sûr, tous deux ayant décidé que si Sirius tapotait deux fois de la queue contre un meuble en particulier, cela signifiait qu'il l'avait observé d'assez proche et que son design était assez simple pour qu'il puisse le reproduire sur l'un des meubles qu'ils avaient déjà. Résultat, ils dépensèrent surtout en meubles de salon et en décorations semi-utilitaires avant de laisser leur adresse pour le camion de livraison. Le temps que celui-ci soit prêt, Severus en profita pour visiter la fleuriste à la porte d'à côté, même si cette-fois il dût laisser Sirius attendre dehors. S'il y avait bien une chose sur laquelle il refuserait tout compromis avec Black, c'était le nombre de plantes en pot qui pousseraient dans leur appartement. Tout bon maître de potion se devait d'avoir quelques affinités pour le jardinage, après tout, et outre lire et cuisiner, peu de choses parvenaient à calmer Severus autant que de s'occuper de ses plantes.
Quelques heures plus tard, et Sirius finissait d'agiter sa baguette pour faire flotter chaque nouvel achat à sa position idéale. Ils s'étaient décidé pour une palette de couleur orangée, une teinte chaude et accueillante qui n'avait aucun connotation négative pour l'un ou l'autre, et qui donna aussitôt un peu plus de vie aux murs blancs et impersonnels de l'appartement. La cuisine n'avait pas beaucoup changée, avec ses comptoirs en quartz blanc, ses électroménagers en acier inoxydable et ses armoires noires aux poignées argentées. Mais maintenant, il y avait un dattier nain dans son bol en terre cuite, masquant la fin abrupte du comptoir pour faire transition entre la salle à manger et le salon. Celui-ci était maintenant méconnaissable avec son sofa de cuir noir aux lignes rectangulaires rigides, sa grande lampe en arc aux reflets métalliques et sa table d'appoint ronde à pied central. Mais à travers toutes ces silhouettes modernes froides, ils étaient parvenus à apporter une touche de confort sous la forme d'un tapis rond en jute, ou d'une chaise en osier en forme d'œuf suspendu au plafond. De même, la salle de bain avait été laissée presque inchangée, et pourtant l'ambiance était totalement différente avec l'adhésion de deux fougères dans des bols coniques en or, suspendu de part et d'autre du miroir.
Ce qui coupa le souffle à Severus, cependant, fut lorsque vint le temps d'entrer dans la chambre pour aller dormir. Le grand tapis persan qu'ils avaient acheté pour recouvrir le plancher en bois de la pièce… n'avait plus la même couleur que lors de son achat. Sirius avait profité de son inattention pour en changer la teinte, sûrement pendant que Severus était en train de montrer à Harry son nouveau coffre à jouets dans le salon, ou bien alors qu'il était en train de préparer le souper. Toujours est-il que le tapis était désormais vert forêt, subtile touche en son honneur qui le laissa figé sur place dès l'instant où il passa la porte.
- Ça ne fait pas… trop serpentard ?
- Avec un lit moderne aux draps blancs ? Pas vraiment, non. Ça aurait été une autre histoire si tu avais réclamé un foutu baldaquin pour aller avec, par contre.
- Tu sais que j'ai plus de goût que ça.
Plus qu'annoncer leur décision à Jocelyn et Johanne, le changement dans l'appartement encra davantage dans son esprit le fait qu'ils s'établissaient au Canada. Au point même qu'il se surprit à être légèrement plus social au travail, rebondissant parfois sur les blagues de David entre deux tâches, et recevant même un hochement de tête satisfait de Janet. Puis inévitablement arriva le congé des fêtes, et un énième cadeau de Johanne et Jocelyn sous la forme de quatre petits casse-tête en bois à trois pièces représentant des animaux dans différents types de transport, ce qui faisait un heureux changement de ceux plus bruyants des dernières fois. Cela n'empêchait pas Harry d'imiter des jappements chaque fois qu'il déposait le chien à sa place dans la locomotive, ou des miaulements lorsqu'il déposait le chat sur sa bicyclette, mais c'était un peu plus soutenable. Dernièrement, Sirius avait enseigné au petit la différence entre crier, parler et chuchoter grâce à un jeu le faisant imiter les différents timbres de voix en rapides alternances. Une idée ingénieuse qui avait sauvé à plusieurs reprises les tympans de Severus, en particulier lorsque le gamin commençait à trop s'exciter et monter dans les décibels, pour le voir aussitôt murmurer dès que Black l'encourageait à prendre "sa petite voix" d'un ton enjoué.
Ce soir-là, cependant, ses efforts furent vains, le petit étant surstimulé par le déballage du cadeau et le sucre de la bûche glacée que Severus avait acheté pour taire les supplications de Black. Sûr, ce n'était pas l'équivalent du festin qu'ils avaient connu à Poudlard, et Severus avait refusé qu'ils encombrent l'appartement de décorations de Noël, mais l'ambiance restait assez festive malgré tout. Severus avait aussi consenti à acheter une bouteille de mousseux au dépanneur, qui se révéla plutôt bon malgré son prix abordable, bien que Sirius tenta de cacher sa grimace car ses nobles origines l'avaient habitué à mieux. L'ancien espion fut même surpris de ne pas sentir le besoin de reprendre un deuxième verre, et c'est avec un plaisir serein qu'il laissa les bulles alcoolisées lui chatouiller le ventre sans lui donner l'impression de perdre le contrôle, l'aidant à mieux transformer les petits cris de Harry en bruit de fond plus ou moins supportable. Quand l'enfant s'écroula enfin de fatigue sur le tapis du salon, se laissant border près de deux heures avant son coucher habituel, ce fut au tour de Sirius de surprendre Severus avec un cadeau.
- Un tourne-disque ? Comment est-ce que tu t'es procuré ça ?
- Je l'ai remarqué dans la boutique d'antiquités, alors il m'a juste suffit de mémoriser l'emplacement, et un coup de baguette magique plus tard…
- Sirius, c'est du vol. Je peux comprendre la nécessité de le faire pour de la nourriture lorsque l'on n'a pas d'argent, mais ce n'est plus le cas maintenant.
- Tu as de l'argent, pas moi. Ce n'est pas comme si j'avais accès à ton compte bancaire, si ?
- Tu aurais pu me demander de l'acheter pour toi.
- Et ruiner la surprise ?
- Sirius, je n'ai pas besoin de surprise. Je n'ai jamais eu de cadeau de Noël par le passé, et je n'en ai pas besoin pour le présent.
Black avait alors fait son expression de chiot battu, et c'est en pestant contre sa faiblesse que Severus finit par céder. Au moins Sirius avait-il eu la décence d'acheter de la musique que Severus apprécierait pour venir avec son présent, à savoir d'immortels morceaux d'auteurs classiques plutôt que le rock dissonant que Black affectionnait tant. C'est avec un soupire satisfait que Severus laissa les premières notes de piano envahir son esprit et calmer ses oreilles meurtries, au point même de le mettre d'assez bonne humeur pour consentir une danse à Sirius. Normalement, il s'y aurait refusé net afin d'éviter le ridicule, mais Black l'ayant vu dans des situations plus compromettantes sans oser se moquer, et le rythme de la valse étant assez lent et mélancolique, cela valait peut-être la peine de s'essayer. Au début, Sirius voulut mener la danse pour mieux lui montrer les pas de base, mais Severus se tendit dès l'instant qu'il sentait son bras encercler sa taille pour poser sa main sur son dos. Black ne le poussa pas davantage, passant aussitôt à une brève explication théorique plutôt que pratique avant de laisser la place de meneur à Severus.
À plusieurs reprises, ils se marchèrent sur les pieds ou manquèrent de tomber à la renverse, mais à chaque fois, Sirius faisait entendre un adorable petit rire, les joues roses et les yeux gris pétillants, alors ce n'était pas si mal. Severus devait juste ignorer à quel point sa main était moite dans celle de Sirius, ou le fait que la tête lui tournait un peu chaque fois que leurs hanches se frôlaient par accident. Même à travers ses vêtements, le dos de l'homme irradiait de chaleur contre sa paume, et pendant quelques longues secondes, Severus se demanda s'il ne devrait pas tout simplement l'embrasser. Ce n'était pas comme si l'envie lui manquait, ou comme si la logique l'empêchait de passer à l'acte. Ils avaient cinq longues années de paix et de tranquillité devant eux, après tout.
Mais chaque seconde qui passait n'était que davantage de munitions pour son anxiété, et bien vite, il se retrouva à couper la danse alors que sa respiration devenait plus laborieuse, ses gestes plus maladroits encore à cause des ses tremblements. Sirius le remarqua, bien sûr, et son premier réflexe fut de questionner silencieusement Severus du regard. Mais les mots s'étaient pris dans la gorge de l'ancien espion, et s'est frustré envers lui-même et son état que l'homme secoua la tête pour lui montrer son incapacité à répondre, se concentrant plutôt sur sa respiration pour ramener son esprit à un endroit plus sécuritaire. Cette fois cependant, Black ne parvint pas à rester tout aussi patient, peut-être peiné par l'état de Severus, peut-être inquiet. Mais ses mains vinrent encadrer délicatement le visage de l'homme, et se hissant sur la pointe des pieds, Sirius vint déposer un baiser rassurant sur son front.
L'effet fut presque instantané, plongeant Severus dans un état étrange entre confusion et soulagement, renforçant ses barrières mentales en une vague de chaleur avant même que celles-ci n'aient le temps de s'effondrer. Fermant les yeux, Severus se laissa porter par la sensation, et sur le souvenir d'un Sirius grand sourire lui disant qu'il pouvait toujours attendre la prochaine opportunité. Ils avaient cinq ans devant eux, cinq ans pour s'apprivoiser peu à peu, pour laisser le temps à Severus pour défaire un à un les bagages de son passé… et avec une étrange certitude, l'homme sut que tout irait bien.
Note de l'auteur : Joyeux temps des fêtes à tous ! Voici mon cadeau pour vous, chers lecteurs ! Bon, je n'ai peut-être pas respecté ma promesse de finir cette fanfic avant 2021, mais je peux vous assurer que l'épilogue sera publié vers la fin du mois de février, soit exactement trois ans après la publication de son tout premier chapitre. Je peux vous dire que ce fut toute une aventure, entre la réécriture de plusieurs chapitres et les aléas de ma vie personnelle, mais la ligne d'arrivée approche et je suis tellement fier d'être sur le point de finir un aussi long et grand projet. Merci pour m'avoir accompagné et encouragé avec vos commentaires, pour avoir nourrit ma motivation et même m'avoir inspiré certaines scènes. Sur ce, à l'année prochaine, et croisons les doigts pour que celle-ci soit plus agréable !
