Je sais, j'ai pris mon temps. Toutes mes excuses.
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Chapitre 13
Sanctuaire d'Athéna, Empire Ottoman, décembre 1749...
La fin de l'année approchait, mais le temps était encore doux. Pour preuve, Pandore n'avait eu besoin comme protection que d'un châle élégamment enroulé autour de ses épaules. Il faut dire que les convenances imposaient déjà une certaine épaisseur de vêtements qui rendait les étés insupportables. Enfin, tout de même. En Prusse, elle aurait sorti une couverture duveteuse, en laine fine peut-être et se serait tenue loin des fenêtres fatalement mal isolées qui laissaient entrer le froid. Elle sourit, vaguement émerveillée par le contraste que le souvenir des hivers germaniques offrait avec sa situation présente, et bougea un peu, s'appuyant plus confortablement sur l'allège de la fenêtre ouverte. Elle était arrivée au Sanctuaire plus d'un mois auparavant mais ne cessait de s'étonner du décalage avec son quotidien. Ce dépaysement ne lui déplaisait pas, au contraire. Pandore avait besoin de souffler, de couper les ponts avec la Cour, les affaires, la politique.
Cela, le Pope l'avait bien compris. Il s'efforçait en conséquence d'adapter le rythme de leurs négociations à l'humeur de la jeune femme, au grand déplaisir de Teneo qui souhaitait en finir et rongeait son frein. Mais Shion était persuadé que presser Pandore ne leur serait d'aucune utilité. De plus, malgré l'urgence et la gravité de la situation, il leur restait pour l'heure encore un peu de temps. D'expérience, le Pope savait que cette denrée manquerait bien assez tôt. Mieux valait en profiter tant qu'on en avait encore.
Ainsi, en un mois, un mois et demi, le Conseil extraordinaire organisé pour l'occasion - composé de Shion, Pandore, Teneo, Myssna et un des bibliothécaires du Sanctuaire nommé Carvin - n'avait que peu avancé : Pandore, très coopérative, avait longuement témoigné, relatant l'emprisonnement des Dieux Jumeaux, donnant le maximum d'informations sur les circonstances précises de leur libération et fournissant un rapport détaillé de leurs activités. Elle avait aussi été interrogée sur ses tribulations depuis la défaite des Armées d'Hadès par Teneo et Carvin, particulièrement suspicieux à son égard. À leur ton inquisiteur, la jeune femme s'était renfrognée, raidie sur son siège. Elle s'était composé un visage de marbre avant de donner une réponse évasive qui ne satisfaisait personne. Carvin avait froncé ses sourcils broussailleux, visiblement prêt à l'agonir de questions, mais Shion l'avait interrompu, ramenant la discussion sur un terrain moins glissant.
Une autre preuve de sa compétence, avait compris Pandore. La pression et la menace sont autant d'excellents moyens de rater des négociations. En fin politicien et à l'instar de Pandore, le Pope le savait parfaitement. C'est pourquoi il faisait son possible pour mettre à l'aise la jeune femme, poussé par son expérience et ses intérêts plus que par sincère délicatesse.
"Peu importe, au fond", songea Pandore en se décollant de l'appui de sa fenêtre. "Respect et gentillesse sont toujours appréciables."
Dehors, la position du soleil indiquait que l'après-midi était bien entamé. Elle était sortie de table deux heures plus tôt, un peu avant les autres, histoire de faire une petite promenade digestive. À présent, il était temps d'y retourner. Aujourd'hui, le Conseil devait discuter les hypothèses autour des plans des Dieux Jumeaux. Plus précisément, le Conseil allait discuter ses hypothèses à elle, Pandore, puisqu'aucun des hommes siégeant avec elle ne semblait en avoir la moindre idée - à part bien sûr la classique domination du monde. La jeune femme savait d'expérience, ayant elle-même vu les ambitions d'Hadès être réduites à cela, que ces mots "domination du monde" ne voulaient pas dire grand chose. Il fallait chercher plus précis, plus concret, plus ancré dans une réalité, dans une pensée.
"En somme", pensa-t-elle en se dirigeant vers la salle de réunion, "le Sanctuaire devrait cesser de mettre les adversaires d'Athéna dans le même panier, celui des gens à abattre, et essayer de les analyser un peu plus finement."
D'une certaine manière, en l'invitant ici, Shion l'avait fait. Pandore lui en était profondément reconnaissante. Un peu de méfiance subsistait, certes, mais elle voulait sincèrement améliorer la situation. Elle inspira un bon coup, se composa un visage fier et assuré, et entra d'un pas déterminé dans la salle. Le reste du Conseil s'y tenait déjà et la fixa d'un regard globalement agacé pendant que ses chaussures claquaient et dérangeaient le calme séculaire des lieux. Souriant avec mondanité, Pandore méprisa ce manque flagrant d'enthousiasme et alla s'installer sur son siège. Elle croisa élégamment les jambes, arrangea coquettement les plis de sa jupe puis, enfin satisfaite, lança à la cantonnade :
- Et bien ? Quand commençons-nous ?
Pour son plus grand plaisir, quatre visages visiblement énervés se tournèrent vers elle. Elle battit des paupières pendant quelques secondes, parcourant ses collègues d'un regard de biche soigneusement étudié. L'énervement se changea en outrage, et Carvin ouvrit la bouche, prêt à dire une bêtise. Pandore soupira intérieurement, déplorant le cruel manque d'auto-dérision du bibliothécaire, et redevint sérieuse. Elle se redressa, droite et sévère, et son regard se ternit.
- Je répète, répéta-t-elle effectivement, quand commençons-nous ? Je pense qu'il est plus que temps de passer à la vitesse supérieure, n'êtes-vous pas d'accord ?
Elle fit une courte pause avant de reprendre :
- Évoquons donc les projets d'Hypnos et de Thanatos. Ou plutôt, corrigea-t-elle avec sarcasme, JE vais évoquer mes hypothèses, et nous en débattrons ensemble.
- VOUS allez évoquer VOS hypothèses ? l'interrompit Carvin, le visage rouge.
- Oui, répondit Pandore avec neutralité.
- Parce que vous pensez que NOUS n'en avons pas ?
- Oui, réitéra la jeune femme.
- De quel droit ? siffla le bibliothécaire, le visage aussi congestionné que s'il était brutalement atteint d'une constipation aiguë.
Pandore soupira et jeta un coup d'oeil vers Shion. Celui-ci avait pris un visage agacé et la jeune femme y détecta également une pointe de vexation. Elle poussa un nouveau soupir mental. Si le Pope, la seule personne qu'elle pouvait voir comme son alliée, considérait qu'elle allait un peu trop loin, il valait mieux filer doux. Elle reporta donc son regard vers Carvin.
- Bien, dit-elle lentement, d'un ton qui garantissait une mort douloureuse à quiconque la contrarierait plus que nécessaire. Je vois que je me suis peut-être montrée...
Elle hésita. Elle ne pouvait quand même pas dire "présomptueuse" ou "arrogante", même si ces qualificatifs étaient probablement ceux attendus. Elle trouva finalement un compromis entre sa fierté et sa diplomatie.
- ... légèrement irrespectueuse, acheva-t-elle. Partagez vos hypothèses, je vous en prie.
Elle se pencha en avant, dans l'attitude d'une personne prête à écouter, et sourit tranquillement à la ronde, invitant silencieusement les quatres hommes qui lui faisaient face à prendre la parole. Si l'un d'eux avait ne serait-ce qu'un début d'idée valable, il s'exprimerait maintenant, elle le savait. Le début d'une réunion était toujours le meilleur moment. En revanche, si Carvin n'avait été qu'un bravache, ils resteraient cois. Bien entendu, Pandore s'attendait à la seconde possibilité. Quelques minutes s'écoulèrent, au bout desquelles la jeune femme jugea que cette petite comédie avait assez duré. Elle se renfonça au fond de son siège et reprit la parole avec ironie :
- Merci pour votre collaboration. Passons aux choses sérieuses, voulez-vous ? Il se trouve que j'ai réuni un certain nombre d'informations sur le sujet.
Elle se rengorgea. Lors des précédentes réunions, elle n'avait pas réussi à prendre le dessus et s'était sentie ballottée par ses collègues. Aujourd'hui, c'était différent. Elle était dans son domaine. Les projets des Dieux Jumeaux, elle avait eu le temps de les ressasser, de les fantasmer, de les craindre. Et, pour ne rien gâcher, elle avait côtoyé l'un d'entre eux. Elle se leva, dominant la petite assemblée. Elle ferma ses paupières quelques secondes, fit le vide dans son esprit, puis rouvrit les yeux. Alors, elle sut ce qu'elle voulait dire.
- Tout a commencé par une intuition, il y a environ cinq ans. Celle que les Dieux Jumeaux s'étaient échappés. Au début, j'ai eu du mal à y croire, je ne comprenais pas. J'ai mis cela sur le compte d'une paranoïa naissante... Puis j'ai rencontré Thanatos en personne, pendant les fêtes de Nouvel An données par Frédéric II et...
- Vous l'avez croisé ?! l'interrompit Teneo. Qui est-ce ?! Vous auriez dû le dire plus tôt !
Pandore le fusilla du regard et resta coite quelques secondes, juste le temps de bien transmettre sa désapprobation.
- Vous ne m'avez jamais demandé, rétorqua-t-elle avec aplomb. Et sinon, oui, je connais son identité. Un Prussien. Riche, influent. Il fréquente mes réceptions, je fréquente les siennes, histoire d'entretenir une rivalité saine.
- S'il vous plaît, donnez-nous un nom, demanda Shion, visiblement impatient.
- Marcus Rosenthal, lâcha Pandore avec un sourire froid.
Un léger silence tomba sur la pièce. Visiblement, personne ici ne connaissait Marcus Rosenthal, favori de Frédéric II, grand diplomate et homme d'État. Bah, ce n'était guère étonnant, le Sanctuaire était relativement coupé du monde. Elle en était là de ses réflexions lorsqu'elle vit Myssna, resté pour le moment étonnamment silencieux, froncer les sourcils puis prendre la parole :
- Je savais que ce nom me disait quelque chose... Je l'ai rencontré, pendant une de vos fêtes d'anniversaire, il y a quelques années.
- Vous vous êtes introduit chez moi ? souffla Pandore, les yeux écarquillés.
- J'étais en mission, répondit Myssna comme pour se justifier. Mais, dans tous les cas, je suis reparti persuadé que vous n'étiez rien de plus qu'une jeune aristocrate frivole, alors...
La jeune femme secoua la tête, vaguement énervée. Elle n'aimait pas l'idée que le Sanctuaire ait envoyé un émissaire la surveiller et festoyer à ses frais. Enfin, peu importait. Elle reporta son attention sur l'espion, visiblement mal à l'aise :
- Et donc, vous avez rencontré Rosenthal ? demanda-t-elle lentement.
- Oui, il revenait du pavillon où étaient emprisonnés Thanatos et Hypnos. Comme mes chouettes avaient senti quelque chose de bizarre par là-bas, je surveillais la zone.
- Vous n'avez pas senti Thanatos ?
- Non. Il était un peu tendu après être entré dans le pavillon, mais rien de plus.
- Ainsi, ils se sont échappés avant, marmonna Carvin. Myssna, vous vous rappellez de la date précise ?
- Non, mes excuses.
Pandore haussa les épaules :
- Je ne pense pas que cela soit si important. Cela fait cinq ans qu'ils sont dans la nature, alors une chronologie au jour près n'est pas notre priorité... Dans tous les cas, j'ai eu du mal à comprendre ce qu'ils voulaient. Même si, aujourd'hui, je pense avoir bien cerné l'objectif de Thanatos : se venger du Sanctuaire.
- Et pas de vous ? releva Shion.
- Oh, probablement aussi. Mais je ne suis pas leur priorité.
Carvin intervint à son tour :
- C'est très bien, tout ça, mais comment compte-t-il s'en prendre au Sanctuaire ? Il est en Prusse !
- Il veut utiliser la situation politique actuelle. Il a proposé à Sa Majesté une alliance avec l'Empire Ottoman, et s'est porté volontaire pour servir d'ambassadeur. Cela lui donnera un prétexte pour venir dans la région, voire des forces armées pour le seconder dans sa besogne.
- Comment avez-vous appris autant de détails ? interrogea le bibliothécaire, soupçonneux.
- Par sa femme, répondit Pandore du tac au tac. Nous étions... amies.
Elle avait hésité, et sa voix avait tremblé, lorsqu'elle avait prononcé le dernier mot. Elle se demanda si cela avait été entendu. Elle espéra que non. Ingrid était son jardin secret. Elle ne voulait pas la partager, et surtout pas avec ces aimables messieurs.
- Sa femme ? s'exclama presque Teneo, enthousiaste. Pourrions-nous entrer en contact avec elle ? Nous aurions beaucoup de questions à lui poser...
- Non, le coupa sèchement la jeune femme. Quand bien même ce serait possible, je m'y opposerais. C'est une femme adorable, qui a déjà beaucoup risqué pour me transmettre ces informations, elle mérite d'être laissée en paix. Et, de toute façon, ajouta-t-elle après une courte pause, elle est décédée depuis presque deux ans.
- Décédée ? interrogea Shion d'une voix douce, visiblement compatissant.
- Phtisie, lâcha laconiquement Pandore sans le regarder. Mais, peu importe. Le fait est que Thanatos est en bonne voie pour obtenir cette alliance. La situation est de plus en plus tendue, et, malgré le traité signé l'année dernière, tout le monde sait que la guerre est imminente. Frédéric II se sent isolé, il a besoin d'alliances qui remplaceraient celles qu'il a perdues dans le dernier conflit.
Elle se tut, laissant ses interlocuteurs peser le poids de ses mots.
- Je comprends parfaitement, intervint Carvin, mais je doute que Frédéric II accepte une telle alliance. L'Empire Ottoman n'est plus ce qu'il était.
- Vous avez raison. Mais... en juin dernier, un de mes gens a surpris une conversation fort intéressante entre Rosenthal et un certain Longthrope, émissaire britannique. Rosenthal y a fait mention de cette alliance, tentant de convaincre l'Anglais de ses avantages. Par exemple, si la Russie devait s'allier avec les adversaires de la Prusse, comme révélé par Longthrope, une alliance avec l'Empire Ottoman se révélérait fort pratique pour contrebalancer le poids de la Russie...
- D'autant plus, compléta Shion, que ces deux empires sont ennemis depuis de nombreuses années.
- Exactement, reprit Pandore. Et, si le Royaume-Uni, avec qui Frédéric II cherche plus que tout à s'allier, commence à donner l'impression qu'une alliance avec l'Empire Ottoman serait bénéfique, alors la balance risque fort de pencher en la faveur de Rosenthal... De plus, je sais qu'à une époque notre souverain a pris plutôt au sérieux ce projet, donc...
- Je vois, acquiesça Carvin. Effectivement, il semblerait que le risque soit réel.
- Réel, oui, mais tout dépend de la façon dont évoluera la situation politique, temporisa Pandore. Je ne suis pas certaine que Thanatos se soit montré si convaincant auprès de l'Anglais, et il peut très bien avoir changé son approche pendant les mois que j'aurais passés ici.
Un léger silence tomba sur l'assemblée, puis Carvin prit la parole de nouveau, changeant de sujet :
- Si je puis me permettre, qu'en est-il d'Hypnos ?
Pandore sourit, affectant une mine embarrassée :
- Ah, c'est un véritable fantôme ! Je n'ai jamais senti son énergie, et je ne suis pas parvenue à le débusquer... J'ai toutefois une hypothèse. Il me semble qu'il serait illusoire d'espérer qu'il soit toujours gentiment enfermé dans le pavillon, n'est-ce pas ? Il se serait donc libéré et, selon moi, s'est caché dans le château d'Heinstein même.
- Qu'est-ce qui vous fait penser cela ? demanda Teneo, ouvertement dubitatif.
- Le fait que Rosenthal revienne obstinément chaque année, pour ma fête d'anniversaire, y compris lorsqu'il n'avait rien de particulier à y faire. À cette période, je reçois et j'emploie énormément de monde. Il n'est pas très compliqué de se dissimuler avec un tel afflux de personnes. Je pense que les Dieux Jumeaux se servent de mes fêtes pour se rencontrer. Cela me déplaît souverainement, mais j'ai trop besoin de ces réceptions pour rencontrer mes contacts et conduire mes affaires pour les annuler.
- Je ne pense pas que ce serait une bonne chose de toute façon, appuya Shion. Puisque nous ignorons l'identité d'Hypnos, notre seul indice pour le trouver est qu'il se trouve à Heinstein au moins pendant vos fêtes d'anniversaire. Voire qu'il y travaille, à plein temps ou ponctuellement, puisqu'il semblerait, selon votre témoignage, que Rosenthal n'ait pas d'autres moyens de le rencontrer. Je suppose qu'Hypnos n'a encore rien tenté de particulier ?
Pandore secoua la tête :
- Non, pas encore. Je pense qu'il laisse son frère débroussailler le terrain. Il restera tranquille tant qu'il le pourra.
Le silence retomba dans la pièce. Pandore n'avait rien à ajouter et les autres non plus, apparemment. Shion s'apprêtait à ordonner une pause avant de passer à un autre sujet quand, brusquement, Carvin se décida à poser la question qui ne cessait de tourner dans sa tête depuis l'arrivée de la jeune femme au Sanctuaire :
- Si je puis me permettre. Quelles sont vos motivations pour lutter contre les Dieux Jumeaux ? N'étiez-vous pas à leurs côtés pendant la Guerre Sainte ?
La fine bouche de Pandore se tordit en un rictus de dégoût et elle répondit avec une haine mal dissimulée :
- Tout d'abord, ils m'ont manipulée tout ce temps, et ont également manipulé mon roi, mon frère, que j'ai toujours voulu protéger, parce que je suis sa grande sœur. Ils m'ont trahie, alors je les ai trahis. Tôt ou tard, ils essaieront de me le faire payer. Or, je veux être tranquille. J'ai rebâti ma vie, au moins matériellement, et je compte bien m'y accrocher. Et, sur un plan plus récent et plus personnel, j'ai pu directement observer quel genre d'enflure est Thanatos. Je le hais.
Sur ces mots, elle se leva et quitta royalement la pièce. Elle ne se sentait plus la force de rester. Il lui fallait un peu de solitude, de calme. Et, surtout, elle priait pour qu'on ne lui pose pas plus de questions. Ses motivations... Qu'est-ce que ça pouvait bien leur faire, ce qui la motivait ? Qu'est-ce que ça pouvait bien leur faire ? Elle ralentit son pas, adopta une allure plus mesurée. Elle avait senti plusieurs présences dans le couloir suivant. En croisant les domestiques qui s'affairaient, elle les salua aussi chaleureusement qu'elle le put puis poursuivit son chemin jusqu'à sortir du palais popal, jusqu'à se trouver sous le soleil du début de soirée. La chaleur lui fit du bien. Elle inspira, expira, lentement, jusqu'à retrouver toute sa sérénité. Finalement, elle ne s'était pas si mal passée, cette réunion.
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Résidence royale prussienne, Berlin, janvier 1750...
Les fêtes de Nouvel An étaient, comme toujours, somptueuses, mais transmettaient en cette année 1750 un étrange sentiment d'irréalité. Les convives, originaires de différentes nations prêtes à replonger dans la guerre, se souriaient et trinquaient à qui mieux mieux, ignorant des troubles agitant l'Europe. Frédéric II s'était d'ailleurs surpassé, organisant plusieurs bals et messes mêlant luxe, bonne chair et piété. À voir ces figures joyeuses et rougies par le vin, on aurait pu jurer que le continent était en paix. Et d'une certaine manière, c'était le cas. La tension circulait sous les capes et les jupes, discrète, dormante. Des scandales et des rumeurs de guerre enflammaient sporadiquement la cour, mais rien ne se passait qui soit vraiment digne d'être retenu. D'ailleurs, en Prusse, l'événement le plus intéressant de ce début d'année était l'absence d'une figure importante de l'aristocratie germanique : Fraulein von Heinstein. On murmurait qu'elle était morte, atteinte de syphilis, occupée à son commerce, en train de trahir le pays, mais personne n'avait d'informations fiables.
La disparition apparente de Pandore préoccupait tout particulièrement Thanatos. Ces derniers mois, les importantes chutes de neige avaient interrompu sa correspondance avec Hypnos. Les dernières nouvelles en provenance du domaine de la jeune femme dataient donc de la mi-automne, et signalaient le départ de Pandore pour une destination inconnue - probablement, avait écrit Hypnos, pour Berlin. Mais la Fraulein n'avait pas donné signe de vie, brillant par son absence à chaque réception hivernale. Et pour couronner le tout, elle ne s'était pas non plus présentée aux festivités royales, alors même qu'une invitation officielle avait dû lui être envoyée. Thanatos vida nerveusement le verre qu'il tenait à la main, puis l'abandonna sur le buffet le plus proche. Il se sentait étouffer. La situation en Europe stagnait, il ne pouvait rien y faire, et voilà que sa rivale disparaissait, alors qu'elle semblait s'être donné pour mission de l'empêcher de mener ses affaires. Aurait-elle un plan en tête ? un atout supplémentaire dans la manche ? Ces questions tourbillonnaient sans fin dans son esprit, sans qu'il parvienne à leur donner de réponse satisfaisante. En parallèle, son pressentiment persistait : quelque chose se préparait, quelque chose d'hostile à ses plans... à leurs plans.
Hypnos le lui avait redit dans sa dernière missive : s'il convenait de laisser la pâte reposer pour qu'elle gonfle correctement, jusqu'à exploser en un conflit sanglant, il fallait demeurer vigilant afin d'empêcher un pacifisme mal placé de provoquer le dégonflement de la préparation. D'ici quelques années, l'Europe serait mûre pour un conflit, et le chaos généralisé leur permettrait d'assouvir leur vengeance. Il suffisait d'attendre, sans relâcher un travail de fond industrieux et insidieux - un travail de postier, transmettant au bon moment les bonnes informations, celles qui permettraient d'attiser les rivalités et de précipiter des renversements d'alliances et des brouilles radicales entre États. Oui, il suffisait d'attendre, juste encore un peu...
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Hôtel particulier de Pandore, Berlin, fin avril 1750...
La calèche s'arrêta dans un fracas de sabots dans la cour intérieure de l'hôtel urbain des Heinstein. Ayant été prévenu par courrier la veille, Ulrich, le majordome, se tenait debout, appuyé contre le mur extérieur. Il avait fait ouvrir les grandes portes le matin même, et les surveillait depuis. Relevant la tête à l'arrivée de la voiture, il s'en approcha rapidement, saluant au passage Cheshire qui venait de sauter à bas du siège du conducteur et allait fermer le portail. Sans cérémonie, Ulrich ouvrit la portière et aida Pandore à descendre. La jeune femme semblait en pleine forme, nota-t-il avec satisfaction. L'homme ne se rappelait plus vraiment comment il en était venu à la servir, mais il avait le sentiment qu'il travaillait pour elle depuis toujours, et éprouvait en conséquence une espèce de tendresse presque paternelle à son égard.
- Ulrich, quel plaisir de vous revoir ! lança Pandore avec chaleur.
- Fraulein, s'inclina le majordome en retour. Vos appartements ont été préparés pour votre retour...
Une pause. Puis il poursuivit :
- Je me suis également occupé de... ce que vous aviez demandé dans votre lettre. Je vous avoue que j'ai été très surpris par votre ordre, mais...
- Vous avez obéi, approuva Pandore sans relever l'interrogation. J'ai été absente longtemps, continua-t-elle sans transition, et je le regrette.
- Regret partagé, soyez-en certaine, s'inclina Ulrich. Combien de temps comptez-vous demeurer à Berlin ?
- Peu de temps, malheureusement, répondit la jeune femme en pénétrant dans l'hôtel.
Retirant son châle et ses gants, elle s'accorda une minute pour inspecter sa demeure. Rien n'avait changé depuis son dernier séjour ici. Souriant, elle laissa une domestique prendre ses affaires et se tourna à nouveau vers Ulrich :
- Par rapport à ma demande...
- Fraulein ?
- Quand vous aurez des... nouvelles, transmettez-les moi directement.
- Bien évidemment, rétorqua le majordome.
La jeune femme le fixa quelques secondes, puis répéta :
- Directement.
Ulrich acquiesça, puis suggéra :
- Vous devez être épuisée par le voyage. Puis-je vous suggérer d'aller vous reposer dans votre chambre ?
- Vous avez raison, accepta Pandore avec une expression plus détendue. Envoyez-moi Cheshire dès que possible.
- Ne vous inquiétez pas.
La maîtresse des lieux hocha la tête puis se détourna et monta les escaliers menant à ses appartements. Elle n'avait pas la moindre intention de "se reposer", mais elle voulait être seule. Elle était restée loin du monde pendant de très longs mois. Certes, cela en avait valu la peine, elle avait désormais un nouvel allié solide et un plan précis pour lutter contre Thanatos, mais elle craignait que la situation soit devenue catastrophique pendant son absence. Qui sait, la Prusse était peut-être sur le point de replonger dans l'enfer de la guerre... Ou bien avait-elle été totalement discréditée auprès de Frédéric II... Tout était possible.
Alors, tout en prévenant Ulrich de son arrivée, elle en avait profité pour lui ordonner d'employer ses "oisillons". Pandore savait que le vieux majordome avait à sa botte tout un groupe d'espions et d'espionnes qu'il utilisait pour se tenir au courant de tout ce qui se passait à Berlin et à la cour. Jusque là, elle n'en avait pas vraiment eu besoin, ayant à sa disposition ses propres capacités, Cheshire et Ingrid. Une petite équipe amplement suffisante. Cependant, aujourd'hui, elle et Cheshire étaient trop loin pour s'occuper en personne de cette collecte d'informations, tandis qu'Ingrid était morte. Il avait donc fallu faire appel à Ulrich, en espérant que la récolte soit de qualité.
Elle soupira et se laissa tomber dans un des fauteuils de son boudoir. Elle regrettait presque d'être revenue dans le monde. Berlin, la cour, le roi... Il faudrait qu'elle explique son absence, qu'elle ignore les rumeurs tout en les démentant, et qu'elle s'assure de son influence. Nous étions fin avril, mai passera sans ralentir, et juin se profilera trop vite. Juin, et son anniversaire, le vingt-sixième. Il faudrait faire une fête, à Heinstein, comme chaque année. Une frappe discrète à sa porte.
- Entrez, lança Pandore.
Le pas d'Ulrich se fit entendre. En silence, il déposa une collation sur une petite table et lui servit un thé qu'elle accepta avec reconnaissance. Le calme s'installa dans la pièce pendant que la jeune femme prenait quelques gorgées en observant son majordome. Celui-ci se tenait debout devant elle, indéchiffrable.
- Alors ? finit-elle par demander.
- Marcus Rosenthal n'a pas bougé de Berlin ces derniers mois. Il se montre à chaque réception, chaque dîner... On pourrait le prendre pour un jeune provincial en manque d'alliances.
Pandore haussa un sourcil et but lentement le reste de sa boisson. Aussitôt, Ulrich récupéra la tasse et la reposa sur le plateau.
- Voulez-vous une mignardise, Madame ? Un massepain peut-être ?
- Non, non, je n'ai pas faim. À propos de Rosenthal...
- Et bien, je n'ai pas grand chose d'autre. Il ne fait rien de particulier, il est juste... extrêmement présent.
- A-t-il parlé de guerre, Ulrich ?
- De guerre, Madame ?
- Oui. Ou de l'Empire Ottoman.
- Oh ! Vous voulez parler de l'idée qu'il avait suggérée à Sa Majesté il y a quelques années ?
- Oui, une alliance avec l'Empire. En a-t-il reparlé ?
Ulrich la fixa quelques instants, et Pandore se sentit obligée de se justifier :
- Rosenthal a toujours été... belliqueux. Cette idée fantaisiste... Le but était de prolonger la guerre, et je...
- Il en a reparlé, interrompit Ulrich avec maladresse, visiblement gêné.
Pandore se figea puis hocha la tête, se forçant au calme.
- Et ce n'est pas tout, continua le majordome. Il... Comment vous dire ? Il entretient une forme d'animosité à l'égard d'une bonne partie de l'Europe.
- Développe.
- Il exprime régulièrement sa méfiance vis-à-vis de la France, de l'Autriche, de la Russie. Il s'est déjà montré quelque peu... irrévérencieux envers les délégations de ces pays, d'ailleurs. Il y a eu quelques scandales, notamment lorsqu'il a ignoré l'ambassadeur français. Sa Majesté était fort embarrassée, cela a failli gâcher les efforts de rapprochement diplomatique entamés l'année dernière. Toutefois... il est beaucoup plus positif lorsqu'il s'agit de la Grande-Bretagne. Et puis, il prend régulièrement la défense de l'Empire Ottoman, contre ceux et celles qui voudraient le voir détruit, réduit à rien.
Pandore grimaça et laissa Ulrich poursuivre :
- Selon lui, l'Empire Ottoman pourrait être un bon allié sur le continent, surtout dans l'optique d'une alliance entre l'Empire russe et l'Archiduché d'Autriche
- Je vois. Et qu'en dit Frédéric II ?
- Rien pour l'instant. Mais il paraît que l'ambassade anglaise soutient discrètement Rosenthal. Or, puisque notre bon roi cherche à se rapprocher de George II... Cet appui pourrait faire pencher la balance en faveur de cette alliance en apparence saugrenue.
- Ce n'est pas surprenant... Merci pour ton travail, Ulrich.
Le majordome s'inclina et s'éclipsa, laissant la jeune femme seule. Pandore soupira. Visiblement, Thanatos avait compris que se comporter comme un imbécile mal dégrossi n'arrangerait pas ses affaires à la cour. Contre vents et marées, il s'accrochait à son projet d'alliance, mais se montrait plus intelligent qu'avant. Malheureusement, Pandore devait avouer qu'avec la conjoncture actuelle, Rosenthal avait des chances d'aboutir à plus ou moins long terme, surtout s'il continuait à agir avec autant de doigté. Obtenir le soutien, même implicite, du souverain britannique n'était pas anodin... Dans un éclair, la jeune femme se souvint brusquement de la conversation que Thanatos avait eu avec un Earl anglais à Heinstein, un an plus tôt, et que lui avait rapporté Cheshire. Comment aurait-elle pu oublier ? C'était précisément au moment de ce tragique incendie... Enfin bref, Rosenthal avait dû commencer à tisser sa toile à ce moment.
"Peut-être Hypnos a-t-il conseillé son frangin dans tout ça", songea-t-elle. "Il a probablement réalisé que son cher jumeau n'était pas très doué pour les mondanités et les intrigues de cour... Avec un peu de chance, cela l'encouragera à se montrer, solidarité gémellaire oblige."
Son poing se serra convulsivement et elle dut se forcer au calme. Elle se leva de son fauteuil et fit quelques pas, attrapant au passage un massepain sur le plateau laissé par Ulrich. Elle n'avait toujours pas faim, mais mâcher la détendait.
- Cheshire ! appela-t-elle dans le vide.
Aussitôt, son serviteur apparut.
- C'est si pratique, le cosmos, sourit Pandore en guise de salut.
- Effectivement, répondit le jeune homme. Vous avez besoin de moi ?
- Oui. Fais en sorte que, d'ici demain, tout Berlin soit au courant de mon retour.
