Point de vue : Charlie
Ce weekend m'avait terrassé. J'étais épuisé et je n'avais qu'une envie, rentrer pour oublier toute la peine et le désarroi que je ressentais après ces annonces dramatiques. J'avais pris le premier avion sur un coup de tête après mes échanges avec Mia, malgré l'heure tardive. J'avais cette envie viscérale de la rejoindre et de sentir ses bras.
J'entrai enfin dans l'appartement et je ne la trouvais pas dans la chambre. Je voyais la faible lumière de la terrasse allumée qui m'indiquait qu'elle devait s'y retrouver. Je m'y dirigeais en espérant qu'elle serait peut-être dans son jacuzzi, ce qui était un programme parfait pour me remettre un peu de ce weekend.
Et effectivement Mia était dans ce jacuzzi mais elle n'était pas seule. Elle était avec Harry. Bien sûr qu'il s'était empressé comme toujours de courir la voir dès que j'avais le dos tourné et elle l'avait accueilli à bras ouverts comme toujours également. C'était tout le temps comme ça, mais j'encaissais parce que je n'avais pas vraiment le choix. Je ne posais jamais de question sur leur programme, ni sur leurs moments mais j'aurais dû visiblement. Je prenais en pleine figure ce soir l'étendue de leur complicité et j'en étais très amer.
Mes entrailles se broyaient face au tableau qu'ils m'offraient. Mia était endormie, sa tête et ses mains posées sur le torse nu de Harry. Dieu merci elle était entièrement vêtue, ce qui évitait d'aggraver l'horreur de ma découverte. Harry était lui dans un sommeil profond, il profitait en ce moment du bonheur que j'étais venu chercher si désespérément. Son menton reposait sur la tête de Mia. Il avait une main plongée dans ses cheveux et la seconde autour de son bras.
Ils ne pouvaient pas aller au cinéma ou au restaurant comme des amis normaux ? Pourquoi fallait-il qu'ils se retrouvent dans ce jacuzzi ? Pourquoi à cette heure de la nuit ? Pourquoi dans les bras l'un de l'autre ? J'essayais d'analyser mes émotions. Je n'étais pas sûr d'être jaloux car j'avais eu Mia, j'avais déjà été mille fois à la place de Harry et j'en avais eu bien plus que lui. Je n'avais plus de frustration de ce point de vue là. Non, c'était autre chose. Je me sentais trahi. Par elle. Par lui. Car ils s'étaient bien retenus pendant tout ce temps de me montrer cette dimension fusionnelle et intolérable de leur relation.
Harry était un de mes meilleurs amis mais à cet instant, je mourrais d'envie de l'étrangler. Pourquoi lui ? Avec tous les amis que pouvait avoir Mia, pourquoi fallait-il qu'elle l'ait choisie lui ? Harry était une gravure de mode, avec ses cheveux et ses yeux noirs ébènes, sa barbe impeccable, son teint mat, son corps irréprochable, ce tatouage sur l'épaule qui lui donnait une allure singulière. Tout chez ce mec inspirait la tentation et l'interdit mais il avait en plus un charisme incontestable et une personnalité remarquable. Il était intrépide, fougueux et passionné. Je détestais l'idée de base qu'un homme pareil puisse être son ami et je détestais encore plus l'idée qu'il soit son meilleur ami.
C'était d'autant plus difficile en le sachant si dévoué et attaché à Mia. Il n'y avait rien que Harry n'était pas capable de faire pour elle, je l'avais constaté à maintes reprises. Je devais aussi admettre à contre cœur qu'il la connaissait mieux que personne. Je savais qu'elle était ce qu'il avait de plus précieux et de plus cher et qu'il était absolument incapable de vivre sans elle.
J'avais pris la décision douloureuse aujourd'hui de réaménager à Londres. Ce n'était même pas un choix mais une obligation. Je n'avais pas encore informé Mia et ce spectacle que j'avais sous les yeux tombait au pire des moments. J'avais rêvé un instant lui demander de partir avec moi mais j'étais intimement convaincu, d'autant plus en les voyant de cette façon, que c'était la pire des idées et qu'elle choisirait de rester à Paris, avec lui. Dans le meilleur des cas, Mia me suivrait, je perdrais mon meilleur ami d'abord qui ne me pardonnerait jamais cet affront et je la perdrai ensuite, à cause de la force irrésistible du lien qui les unissait et qui avait eu le temps de mûrir pendant toute une décennie avant que je n'entre dans sa vie.
Je venais littéralement de me jeter dans le premier avion pour elle et j'avais droit à cette vision d'eux deux à l'arrivée. J'étais écoeuré et abattu et me décidais à faire tomber avec grand bruit le premier objet à proximité pour les sortir brutalement de leur bulle de bonheur. Je n'avais pas manqué une miette de la mine déconfite de Mia en me voyant sur la terrasse, ni de l'air embarrassé et désolé d'Harry. Je n'avais pas envie d'écouter une fois plus les mêmes discours et je faisais demi-tour sans demander mon reste, soudainement blasé et désintéressé par cet évènement qui était en définitive le cadet de mes soucis.
Point de vue : Mia
Je me réveillais en sursaut à ce bruit infernal et Harry également. Il me fallait un temps pour me souvenir d'où j'étais c'est-à-dire dans ce jacuzzi, blottie contre le torse nu de Harry. Je n'avais strictement aucun problème avec cette situation, jusqu'à ce que je remarque la présence de Charlie et son regard lourd de reproches et de déception. Je me séparais immédiatement d'Harry et je commençais à amorcer les premiers gestes pour quitter le bain quand Charlie se mettait à prendre la parole.
"Ne te donne pas cette peine. Je ne voulais pas vous interrompre", son ton était froid et fatigué. Je ne trouvais rien à répondre, j'étais horrifiée et je le regardais rebrousser chemin jusqu'à ma chambre en claquant la porte avec colère.
"Je suis vraiment désolé…", Harry venait de prendre la parole timidement avec un regard plus que gêné. J'avais envie de lui répondre mais c'était vraiment inutile pour une fois. Désolé de quoi ? D'avoir eu besoin de moi ? Bien sûr qu'il n'était pas désolé et moi non plus. Non, c'était juste très con de notre part de nous être fait surprendre pour une fois et je me sentais comme la pire des garces d'avoir infligé ce spectacle à Charlie, qui était au plus mal et était visiblement rentré plus tôt que prévu pour me voir.
Nous sortions du jacuzzi en même temps et je lui tendais ses vêtements en l'incitant à partir.
"Tu es sûr ?", Harry n'était pas à l'aise à l'idée de me laisser affronter seule la colère de Charlie. Je comprenais mais sa présence n'aurait été qu'aggravante.
"C'est Charlie, ne t'inquiète pas, je m'en occupe", il me rendait une dernière bise et un câlin d'encouragement en quittant sagement et discrètement l'appartement.
Je prenais le temps de me changer rapidement dans le dressing avant de rejoindre Charlie. J'avais la gorge nouée de le voir assis sur le rebord du lit, sa tête entre ses mains. Je m'approchais de lui avec la boule au ventre et j'osais poser une main sur son épaule. Il ne me repoussait pas. Je m'apprêtais à déblatérer un long fleuve de détails, de justifications et d'excuses pour la scène à laquelle il venait d'assister au moment où il prenait la parole le premier avec une voix grave et douloureuse.
"Elle est en train de crever. Les médecins parlent de traitements expérimentaux et je ne sais quoi pour nous donner de l'espoir mais je sens au fond de mes tripes que ça ne va pas fonctionner", j'avais tellement mal pour lui en ce moment, tellement de peine de le voir si effondré. Cette scène avec Harry était insignifiante à côté de cette annonce alors je me taisais et me rapprochais encore plus de lui, en lui caressant la nuque et en l'enlaçant dans l'espoir de le soulager même de façon infime.
"Je vais devoir rentrer à Londres, Mia. Je ne peux pas laisser Jake assumer seul. Il est trop jeune et elle a besoin de moi", je le couvrais de baiser, encore très peu consciente des conséquences de cette annonce.
"Je continuerai de travailler au siège et je reviendrai autant que je le pourrais", l'information parvenait enfin brutalement à mon cerveau. Il ne pouvait pas partir, il ne pouvait pas me laisser. Je sentais un trou béant se creuser dans mon cœur à l'idée d'imaginer des semaines entières sans lui.
"Quand ?", je ne sais même pas comment Charlie faisait pour entendre le son de ma voix tellement ses mots étaient sortis péniblement de ma bouche.
"D'ici trois semaines maximum. Le temps de boucler quelques affaires au cabinet".
"Combien de temps ?", et Charlie ne répondait pas et secouait la tête en guise de réponse. Bien sûr qu'il ne pouvait pas savoir dans combien de temps sa mère mourrait ou guérirait. Ma question était stupide et déplacée, j'en prenais conscience rapidement et ma détresse était encore plus grande à l'idée d'être privée de lui pour une durée indéterminée. Est-ce que notre couple y survivrait ? J'étais submergée et je n'en pouvais plus de tous ces obstacles sur notre route. C'était à croire que le destin se liguait contre nous.
J'essayais de faire taire mes craintes pour me concentrer sur Charlie, qui n'avait pas besoin d'être accablé par une de mes crises de panique. J'osais des baisers plus longs sur sa nuque et le coin de son visage, en appuyant encore plus mes caresses et en me pressant davantage contre lui. Charlie relevait la tête pour recevoir plus de mes baisers, en restant un temps immobile sur le bord du lit. J'entendais ses soupirs de soulagement à mes gestes de réconfort insistants. Mon cœur s'apaisait un peu de savoir que j'arrivais à l'atteindre malgré la gravité du moment et ma baignade indésirable. Je continuais sans relâcher mes efforts et en multipliant mes gestes de tendresse dans l'espoir de lui faire tout oublier. Charlie décidait au bout de quelques baisers de se laisser aller. Je le laissais à son bon vouloir m'allonger sur le lit, enfouir sa tête de chagrin dans mon cou et entre mes seins, je sentais ses mains me caresser et m'empoigner avec une détresse qui me bouleversait et me ramenait à cette étreinte dans ma salle de bain au Mexique. Je le laissais me faire l'amour comme il le voulait ensuite puis s'endormir dans mes bras, bercé par mes caresses.
J'avais réconforté les deux hommes de ma vie ce soir : Harry qui reprenait vie doucement et Charlie qui sombrait brutalement.
…
La semaine qui a suivi l'annonce de Charlie a été des plus pénibles pour tous les deux. Je le voyais complètement renfermé sur lui-même, pensif et torturé. Je n'en menais pas large non plus en voyant les jours défiler et la deadline du calendrier se rapprocher. Je désespérais de trouver un moyen de l'aider et de l'apaiser. Je me sentais complètement impuissante et inutile alors que cet homme avait déjà tant fait pour moi.
L'idée est devenue une évidence au moment où elle a effleuré mon esprit : je devais partir avec Charlie. Je savais que ma présence le soulagerait, qu'il aurait besoin d'une personne étrangère à sa famille en rentrant chez lui, de quelqu'un qui lui changerait les idées en dehors de tous ses soucis et de ses allers-retours à l'hôpital. C'était complètement fou et risqué après seulement 1 mois de relation mais Charlie m'aimait et je le voyais difficilement refuser ma proposition. J'étais dans ses bras, allongée dans notre lit et me décidais subitement à lui en parler.
"Si je venais à Londres avec toi ?", l'angoisse me prenait au ventre au même moment. Je sentais Charlie me repousser et s'asseoir en m'obligeant à en faire de même et à le regarder.
"Qu'est-ce que tu racontes ?"
"Je ne sais pas si j'arriverai à tenir une nuit et une journée sans toi. C'est sûrement mieux que je vienne", Charlie faisait une tête très étrange en ce moment, je ne savais pas dire s'il était intéressé ou rebuté à cette idée et je commençais déjà à regretter.
"Ou je reste, si tu préfères… Cette idée n'a pas l'air de te plaire", il restait silencieux, à fixer le vide. Charlie considérait ma proposition avec une intensité et un suspense insoutenables.
"Rien ne me ferait plus plaisir Mia, tu le sais très bien", je me sentais soulagée à cette réponse.
"Mais ta vie est ici, je n'ai pas à te demander ça. Tu as passé tes derniers mois entre le Pacifique, le Mexique et Paris"
"Et tous ces endroits avaient un point commun et c'était toi. Mon anglais est assez minable mais ce sera l'occasion de me trouver le charmant cottage dont on a déjà parlé", le visage triste de Charlie était en train de se laisser gagner par le sourire sincère et tendre que je cherchais désespérément depuis une semaine.
Il m'avait demandé de prendre encore quelques jours de réflexion supplémentaire et ma décision était prise aujourd'hui. Nous avions commencé à parler des détails, j'étais en train d'organiser mon départ. Et je n'avais rien dit à personne et surtout pas à Harry. Charlie était pensif, le regard fixé sur le calendrier de la cuisine.
"Il y a votre festival la semaine prochaine"
"Je vais surement annuler"
"Pourquoi ?"
"Pour rester avec toi, on a encore plein de choses à régler, les cartons, le déménagement etc.", et je recommençais à mentir. La vérité était que je n'arrêtais pas de culpabiliser depuis son retour de Londres et ce moment embarrassant dans le jacuzzi. Je ne voulais pas qu'il ait à se préoccuper de ma relation avec Harry en ce moment. J'avais toujours été très dure avec lui sur ce sujet mais j'avais décidé de mettre de l'eau dans mon vin ces temps-ci pour l'épargner. S'il ne m'en avait pas parlé ni tenu grief depuis, j'avais senti à nouveau une zone froide entre lui et Harry qui me prouvait qu'il l'avait toujours en travers de la gorge.
"Ne fais pas ça. Vas y. J'en profiterai pour aller à Londres de mon côté et préparer notre arrivée. Ne t'inquiète pas je m'en occuperai pendant ton voyage", je restais silencieuse. Il me voyait hésiter et s'approchait en me déposant un baiser sur la bouche pour me prouver sa sincérité. Je n'avais pas envie de le contredire car je mourrais d'envie d'y aller. C'était mon dernier moment avec Harry avant ma nouvelle vie et j'étais infiniment reconnaissante qu'il le comprenne et l'accepte.
