Note : Me revoilààààà ! Et aujourd'hui, c'est Poenix penna qui me met au défi : Miss M, peux-tu me raconter la fois où Izou a dû se couper les cheveux très courts à cause d'une invasion de poux ? Et comment Thatch a tenté de le rassurer ?
Un coup de ciseaux
– Hé, il paraît que Kingdew a ramené des poux de sa dernière expédition.
– T'es sérieux ? Comment il a pu choper ça ?
– Aucune idée, mais la onzième division est contaminée !
– Merde, ça va pas tarder à se répandre sur tout le Moby Dick à ce rythme…
– C'est pas Izo qui a une super lotion contre les poux ?
– J'crois bien, oui. Faut aller lui demander !
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Izo affronte son reflet dans le miroir en serrant les dents.
Son crâne paraît disproportionné sans son volumineux chignon, et son visage, étrangement nu, sans les longues mèches d'ébène. L'air est froid sur sa nuque. D'un geste tremblant, il lève la main et effleure ses cheveux coupés à ras.
Dans un flash violent, il se retrouve projeté trente ans en arrière, dans les rues de Ringo.
Avec la pauvreté comme seul foyer, Kikunojo et lui ont survécu de leurs maigres moyens, dans l'incertitude que leur portait chaque lever de soleil. Dormant sous un pont, ou contre une poubelle, ils n'avaient à leur disposition que l'eau brune de la rivière pour leur toilette. Plus d'une fois, ils ont été victimes des poux, entre autres parasites nuisibles. Izo se rappelait encore de la lotion que leur mère fabriquait à l'époque de l'école de danse. Fouillant dans les déchets abandonnés, il se débrouillait pour en préparer et protéger au mieux leurs cuirs chevelus. Seulement, c'était parfois insuffisant. Izo devait alors se résoudre à couper leurs cheveux à ras, malgré son cœur qui se tordait à chaque coup de ciseaux et les larmes de Kikunojo qui le blessaient plus que tout autre chose.
Les sanglots de sa jeune sœur résonnent à ses oreilles, par delà les années et les kilomètres, il se bouche les oreilles pour les chasser. Mais le passé lui colle à la peau, alors Izo se concentre sur sa respiration, sur le souffle imperceptible de l'air qui entre et sort de sa poitrine. Il serre les dents, et l'odeur de Ringo s'efface peu à peu, même si l'absence de Kikunojo persiste.
Le grincement de la porte de sa cabine lui fait relever la tête.
– Tu as vu la tête de Kingdew avec la boule à zéro ! s'exclame bruyamment Thatch, mais il se fige tout à coup en l'apercevant. Oh non, pas toi aussi…
Son expression enjouée s'affaisse, et il retient une grimace alors qu'il s'approche.
– Les hommes de la onzième division sont venus me demander ma lotion pour les poux, explique Izo.
Et il a été ravi de pouvoir les aider, préparant même des pots supplémentaires pour répondre à la demande croissante. Il s'est également traité, par précaution, et pensait que ça en resterait là. Une innocente mésaventure prêtant à sourire. Mais les poux attrapés par Kingdew et ses hommes se sont montrés plus virulents qu'aucun d'eux ne l'aurait imaginé. La lotion est restée inefficace, même après de multiples applications. Kingdew et une partie de ses hommes ont pris la nouvelle à la rigolade, se lançant le pari de se raser intégralement le crâne. D'autres, plus désemparés, sont venus auprès d'Izo, en quête d'une solution miracle qu'il était incapable de leur fournir. Inspectant son propre cuir chevelu, il a alors découvert être contaminé lui aussi.
Se couper les cheveux était la seule chose à faire. Il le sait bien, mais s'y résoudre lui a été difficile. Izo s'est enfermé seul dans sa cabine pour procéder à la coupe, résistant tant bien que mal aux assauts du passé.
Pour autant, il veut faire bonne figure devant Thatch. Il y a bien plus grave que cela. Il a vécu des évènements bien plus terribles. Il est un pirate autant qu'un samouraï. Ce ne sont que des cheveux, après tout. Ça repousse, se répète-t-il en silence, tout en s'efforçant de sourire. Mais le cuisinier lit en lui comme dans un livre ouvert, depuis toujours. Sans rien dire, il vient le prendre dans ses bras et le serre contre lui. Izo tremble sous l'étreinte si passionnée et sincère de son compagnon.
Et parce que c'est lui, il s'autorise à verser de discrètes larmes sur son épaule.
Lorsqu'il se recule, Thatch prend le temps de l'observer et passe ses doigts dans le centimètre de cheveux qu'il lui reste. Un frisson de dégoût traverse Izo, mais se fait aussitôt chasser par la douceur du regard de Thatch.
– Okay, ça fait bizarre, admet Thatch. Mais tu restes toujours aussi beau.
Les lèvres d'Izo tressautent dans une moue peu convaincue, ce qui fait froncer les sourcils au cuisinier.
– Non. Tu es même encore plus beau qu'avant ! affirme-t-il avec emphase.
Le seizième commandant lève les yeux au ciel, mais ne peut s'empêcher de sourire devant la bêtise de son compagnon – ce qui est précisément l'effet recherché par ce dernier. Et comme il n'a pas le sens de la demi-mesure, Thatch continue sur sa lancée :
– On devrait même lancer la mode des cheveux courts ! Je suis sûr que ça ferait fureur dans le Nouveau Monde !
D'un geste aussi inattendu qu'assuré, le cuisiner s'approche de la coiffeuse d'Izo, se saisit de la paire de ciseaux laissée sur la table et coupe d'un coup sec une pleine poignée de ses cheveux. Un cri échappe à son compagnon, alors que les mèches brunes retombent au sol comme une volée de feuilles mortes.
Izo se précipite pour arracher les ciseaux des mains de Thatch.
– Mais qu'est-ce que tu fais ? Tu es fou !
– Quoi ? On sera super sexy tous les deux, avec les cheveux courts.
Le seizième commandant ouvre la bouche pour répliquer, mais ne sait pas quoi dire, secoué par le coup de tête inconsidéré de son compagnon. Il est partagé entre l'horreur de ce qu'il vient de faire – un énorme trou creuse sa banane habituellement si soignée – l'hilarité devant le résultat grotesque de sa coupe, et la tendresse à l'égard de l'affection dissimulée dans ce geste fou.
– Pourquoi tu as fait ça ? souffle-t-il tout bas, même s'il connaît déjà la réponse.
Thatch hausse les épaules.
– Ce ne sont que des cheveux. Ça repousse.
Izo soupire, puis pousse son compagnon vers la coiffeuse et l'oblige à s'asseoir devant le miroir. Thatch se laisse faire sans protester, mais frémit légèrement lorsqu'il croise son reflet. Cela ne dure qu'une fraction de seconde, avant que son habituel sourire ne vienne habiller son visage, mais Izo le connaît assez pour savoir. Malgré ses bravades et ses belles paroles, voir sa précieuse coupe ruinée d'un seul coup de ciseaux irréfléchi blesse Thatch, même s'il ne lui avouera jamais.
– Laisse-moi faire, murmure Izo.
Alors, délicatement, avec toute la tendresse dont il est capable, Izo glisse ses doigts dans les boucles des ciseaux puis plonge l'instrument dans les cheveux de Thatch, comme il le faisait autrefois pour Kikunojo, coupant mèche après mèche.
Le jeune homme a déjà fait trop de dégâts pour que ce soit rattrapable, alors autant aller au bout de l'idée. Et Izo préfère encore s'en charger, préférant ne pas imaginer le massacre avec les coups de ciseaux aveugles du cuisinier livré à lui-même. Thatch ne dit pas un mot pendant qu'il opère – preuve s'il en faut que la situation l'impacte plus qu'il ne veut le faire croire – tandis qu'Izo s'assure d'une coupe régulière. Les minutes passent en silence, mais la tension dans les épaules d'Izo s'évapore à mesure que les mèches de cheveux tombent au sol. C'est probablement égoïste, mais le soutien de Thatch lui fait du bien.
Lorsqu'il a terminé, il passe la main sur le crâne dégagé de son compagnon, satisfait de son travail – enfin, autant qu'il puisse l'être vu la situation. Izo pose son menton sur la tête de Thatch, et lui adresse un mince sourire dans le miroir.
– Alors ?
– J'avais raison, on est super sexy comme ça.
– Idiot.
– Toi-même.
– Je t'aime.
– Moi aussi.
