Notes de début de chapitre.
J'ai vraiment eu du mal à écrire ce chapitre, non pas par manque d'inspiration ou de temps, mais parce que c'est un moment-clé dans l'histoire et que j'avais très peur de tout louper (et puis revenir aux points de vue de Woon et de Dong Soo après avoir passé autant de temps sans les utiliser, c'est un peu un challenge, surtout que je voulais rester autant que possible in-character). J'espère que le résultat est correct malgré tout !
CHAPITRE XIV
" Your house is on fire, won't you let me in ?
I'm drowning in desire, your hair, your skin
The flame's burns hotter the deeper you go in"
(The Midnight, artistes américains, "Night Skies")
a. Orphée et Eurydice (partie 1, Eurydice)
Woon garda les yeux rivés sur Dong Soo jusqu'à ce que celui-ci ait presque consommé, dans un silence mi-religieux, mi-attentif, la moitié du contenu de sa carafe de soju. C'était comme d'observer son reflet disproportionné dans l'eau : tous les traits familiers, toutes les expressions que Woon avait connu étaient là, mais ils avaient changé, s'étaient approfondi ou complexifié. Le visage de Dong Soo était tout à la fois quelque chose qu'il connaissait et qu'il était forcé de redécouvrir, après dix ans de séparation. Il avait eu connaissance de sa visite à la maison du Printemps d'une façon totalement hasardeuse, car le groupe de gisaengs qui étaient conviées au festin où il se rendait étaient venu se préparer dans la pièce adjacente à sa chambre, transmettant ainsi les échos de leurs rires harmonieux et de leurs paroles au delà des murs.
Ça n'en fini pas, je suis épuisée, disait l'une d'entre elle, à la voix très jeune et accompagnée du frémissement de la soie de sa jupe contre le sol. L'une de ses consoeurs s'était gaussé avec une bienveillance ironique, mais une autre lui avait témoigné sa compassion, en ajoutant "C'est l'une des dernières réceptions. On m'a dit que Baek Dong Soo faisait partie des invités, tu devrais être contente". La fille avait répondu par un rire timide, totalement différent des sons habituellement produit par les courtisanes, car le son en était naturel et déséquilibré par une vive émotion.
Woon n'arrivait pas à regarder autre chose que Dong Soo. Il pensait qu'il le connaissait, qu'il l'avait sans doute mieux connu que lui-même, et qu'il avait pourtant devant lui des choses nouvelles et étrangères. Je connais son visage, se disait-il, la poitrine oppressée d'une sensation brûlante et glacée tout en même temps, mais je ne le connais pas. Le rire de la gisaeng était toujours là, comme une résonance incongrue et vaguement désagréable peinte sur les murs de la pièce. C'était une petite salle ouverte sur l'extérieur, habituellement utilisée pour les réceptions privées et des rendez-vous individuels.
La maison du Printemps disposait d'un grand nombre de pièces similaires, et la plupart avaient été réquisitionnées pour la soirée. Sous le voile de son jeonmo, les mains sagement posées sur son genou, protégé par l'identité factice de Yae Mina, un produit supplémentaire de l'imagination légèrement paranoïaque de Hui Seon, Woon regardait Dong Soo, et il voyait le petit garçon qu'il avait rencontré quand il avait douze ans.
Il se souvenait de l'expression du visage de Go Hyang lorsque Hui-Seon avait fait mention de Dong Soo avec les courtisanes. Elle avait eu l'air de craindre sa réaction, mais Dong Soo avait toujours aimé les femmes, et il allait chez les gisaengs depuis ses dix-sept ans, lorsque les garçons du camps avaient reçu l'autorisation officielle de Sa-Mo de s'aventurer en dehors des montagnes. Ils y allaient en groupe, le plus souvent le soir, après l'entraînement, et revenaient pour la plupart alcoolisés et rêveurs.
Une fois ou deux, Dong Soo avait été dans un état équivalent, mais la plupart du temps, il buvait un peu, observait les gisaengs d'un regard singulièrement absent puis repartait vers le camps sans rien demander d'autre. Leurs camarades s'en étonnaient toujours. Il était arrivé que Woon les accompagne, mais il y prenait rarement un véritable plaisir, et se sentait plus mal à l'aise que bouleversé par la beauté et l'élégance des courtisanes. En vérité, il ne savait jamais réellement quoi faire ou quoi dire.
En trouves-tu une à ton goût ? Lui avait un jour demandé Dong Soo, alors qu'ils participaient avec d'autres garçons (dont Cho-Rip) à un petit banquet qui leur avait coûté une fortune. Il s'était rappelé plusieurs fois depuis ce jour et après sa résurrection de la façon dont Dong Soo guettait sa réponse, de la prudence avide et presque inquiète trahie par ses yeux et la courbe de son sourire. Woon avait secoué la tête. Il ne pensait jamais vraiment aux gisaengs.
Dong Soo s'était alors penché et lui avait dit qu'ils pouvaient toujours rentrer s'entraîner, et s'affronter comme ils avaient pris l'habitude de le faire depuis cinq ans. Il y avait une familiarité rassurante dans leur rituel, et moins d'une demi-heure plus tard, Woon l'envoyait au tapis, immensément satisfait d'avoir échappé aux divertissements frivoles et aux coups d'yeux langoureux des courtisanes, auxquels il ne savait pas comment réagir. Il se souvenait aussi qu'il aurait aimé éprouver à nouveau la chaleur du souffle de Dong Soo dans son cou, quand celui-ci s'était incliné vers lui au cours du dîner.
Dong Soo avait un certain succès avec les femmes, comme lui, mais ce n'était pas la même chose. Le rire de la gisaeng était celui d'une toute jeune fille qui découvre un plaisir inconnu pour la première fois, et pendant un bref instant, Woon n'avait rien voulu d'autre que de tirer la courtisane dans sa chambre, lui arracher la langue et ouvrir sa gorge en deux, pour qu'elle cesse de produire ce gloussement troublé et transi qui traduisait une affection réelle et indolente.
Il n'avait pas su arrêter le fil de sa violence davantage qu'il n'avait pu s'empêcher d'ouvrir la commode où Hui-Seon avait rangé jaegori, chima et jeonmo, pour enfiler à la hâte le premier ensemble qu'il avait pu trouver et nouer autour de son menton le ruban du chapeau, qu'il avait recouvert du voile noir dont il avait fait usage durant leur sortie sur la rue commerciale du palais. Il ne pensait pas revoir Dong Soo. Hui-Seon lui avait fait comprendre que ce n'était pas dans intérêt ("c'est dangereux pour toi, tu ne sais pas comment il réagira s'il te voyait ainsi", lui avait-elle dit), et tout en ayant admis le bien-fondé de son jugement, une part viscérale de lui-même savait qu'il saisirait la moindre occasion de pouvoir approcher Dong Soo à nouveau.
C'est une chose de gwishin, que d'être attiré irrémédiablement vers son passé, lui avait affirmé Hui-Seon, quelques jours après l'avoir receuilli à la maison du Printemps. Ça ne veut pas dire que c'est une bonne chose. La cicatrice sur son cœur n'était pas une bonne chose, pas véritablement, mais Dong Soo en était une, peu importait ce que pouvait penser Go Hyang (c'est de sa faute à elle sa faute elle a tout organisé sa faute) ou Hui-Seon (elle sait mais elle pense trop à sa position). Il l'avait toujours été. Woon se souvenait qu'il pleurait le jour de sa mort, et il avait eu l'impression de sentir le poids de sa tête contre sa poitrine comme il mourrait, mais les images étaient lointaines et confuses, comme tout ce qui concernait son existence avant la résurrection.
Il boit parce qu'il est malheureux, comprit-il en contemplant les rides au coin de ses yeux et de sa bouche, les fils de gris dans ses cheveux. Il était habillé comme un civil, en bleu sombre, selon ses couleurs. Il avait l'air du meilleur épéiste de Joseon, et probablement du plus triste épéiste du monde. Il avait coupé ses cheveux : ils étaient noués de la même manière que ceux de Woon lorsqu'ils étaient plus jeunes, deux épaisses mèches bouclés rattachées à l'arrière de sa tête par un ruban noir. Il avait les yeux éteints, et ses mains tremblaient. Woon résistait difficilement au réflexe de les prendre entre les siennes et de sentir sa peau durcie par le maniement de l'épée et les combats. Ils s'étaient tenu la main, avant. Le souvenir était diffus et imprécis, mais il existait dans un pan profond de sa mémoire.
Il le regardait en silence et pensait à lui avec Yoo Ji-Seon, revoyait l'enfant qui l'accompagnait au marché. C'était un beau petit garçon, de quatre ou cinq ans, qui avait des cheveux bruns bouclés et de grands yeux de biche. Il ressemblait quasiment trait pour trait à Dong Soo, mais certains éléments, comme le sourire ou l'expression de son visage quand il regardait autour de lui, devaient être celles de sa mère, car Woon ne parvenait pas à les identifier chez Dong Soo. Il se demandait ce qu'il aurait ressenti en prenant l'enfant dans ses bras, en sentant son poids et l'odeur de sa peau, et l'écoutant prononcer des mots hésitants et agiter ses petits doigts. Il ne pensait voir Dong Soo, mais il l'avait vaguement espéré depuis qu'il avait rencontré son apprenti et que celui-ci lui avait apprit son état.
La nuit, allongé sur son lit, il repensait à son père, voyait son image assise à la table de leur maison, son bol de soju sans cesse entre les doigts (je t'ai dit de ne jamais prendre entre tes mains cet outil de vengeance), et ce dernier se transformait petit à petit en celle de Dong Soo : c'était une idée abominable, qui le laissait moite d'angoisse et de douleur. La cicatrice le lancinait. Depuis qu'il avait revu Dong Soo avec sa femme et son fils, il avait l'impression que son cœur était devenu trop gros pour lui, et qu'il allait exploser d'un instant à l'autre. Il avait pleuré en rentrant à la maison du Printemps, sans pouvoir comprendre véritablement pourquoi. Il savait juste qu'il voulait voir Dong Soo, que personne ne voulait le lui accorder, et tout le reste de ses pensées n'allaient guère au delà.
Et il est marié, maintenant, se rappelait-il constamment, invoquant la main que Ji-Seon avait posé sur le bras de Dong Soo, ou le regard attendri qu'elle avait posé sur l'enfant. La vision était remarquablement rassurante, et affreusement déchirante. C'était une chose que de souhaiter le bonheur de quelqu'un, et une complétement différente que se rendre compte finalement que l'on entrait guère dans l'équation. Je ne suis pas là, réalisait-il, et il était surpris qu'une telle conclusion lui soit à ce point insupportable.
Il avait conscience du peu de temps dont il disposait avant que Hui-Seon et les autres gisaengs, gwishins ou non, car Go Hyang était habilement maintenue à l'écart d'une majorité des secrets de sa maîtresse, ne fassent irruption dans la pièce ou essaient par d'autres moyens de l'éloigner de Dong Soo. Celui-ci lui avait demandé de lui raconter comment Yae Mina avait atterrit à la maison du Printemps, et Woon avait pioché dans la biographie fictive que Hui Seon lui avait concocté après leur excursion, quand elle était venue le voir dans sa chambre et l'avait trouvé allongé sur son lit, immobile, les mains croisées sur sa poitrine comme un mort dans son cercueil, et les joues mouillées de larmes noires.
Si tu veux sortir à nouveau, c'est nécessaire, lui avait-elle affirmé. Il la sentait à cran depuis qu'ils étaient revenus de la rue commerçante, et aux aguets. Il savait que les autres gisaengs avaient reçu l'ordre de le surveiller, de près comme de loin. Go Hyang faisait une tête de chien battu, et semblait à chaque fois sur le point de vouloir parler de ce qu'il s'était passé, mais il ne lui en laissait pas l'occasion. Il ne voulait pas lui parler, encore moins de Dong Soe (elle s'est interposé entre nous). Elle persistait à ne pas vouloir comprendre, et il estimait de ne pas avoir de temps à perdre avec une courtisane qui ne voulait pas écouter.
Il ne savait pas par quoi ni par où commencer. Il était venu presque dans un état second, porté par un désir qui n'avait jamais connu d'exutoire et par le simple fait que Dong Soo était son ami, et qu'il l'avait toujours été. Ce n'est pas de sa faute, pensait-il, ça n'a jamais été de sa faute. Il n'y avait rien eu à faire à compter du moment où Cho-Rip et le prince héritier avaient décrété que Woon était coupable. Dong Soo devait son obéissance à la royauté (et moi ?). Il n'avait pas eu le choix (il l'a eu). Et il était là, et il avait l'air triste et perdu et il était tout ce que Woon avait toujours voulu, et Woon ne désirait rien d'autre que de poser sa main sur la sienne, le regarder manger et l'entendre rire (Dong Soo-yah).
C'était comme de retrouver les paroles d'une chanson très ancienne ou de revoir la vieille maison de son enfance. Il se battait pour moi, se souvenait-il, et il se rappelait qu'il aimait le voir ainsi, jointures couvertes du sang des garçons qui insultaient Woon ou qui les injuriaient tous les deux (ils n'ont jamais compris). Sa-Mo assistait aux scènes de loin avec un air réprobateur, mais ça n'avait jamais eu d'importance. Woon sentait qu'il se noyait. Dong Soo était partout autour de lui, à douze ans, à quinze ans, à vingt ans, et il frappait des garçons qui traitait Woon de tous les noms, il attendait que Woon se réveille pour aller se battre dehors, il partageait son repas avec lui, il passait ses bras autour de ses épaules et l'attirait contre lui, il le suivait dans la forêt après son réveil et il disait Woon-ah Woon-ah Woon-ah.
Woon se souvenait avoir pensé "aime-moi, garde-moi, adore-moi, sois mon ami, sois mon amant" à plus d'une reprise, et il sentait son coeur qui palpitait sous la jaegori, tandis que Dong Soo buvait, dans une ignorance totale et heureuse, juste en face de lui. Il savait que Hui-Seon pouvait apparaître d'une minute à l'autre. Il avait si peu de temps.
b. Orphée et Eurydice (partie 2, Orphée)
La gisaeng était calme et silencieuse et les pensées de Dong Soo commençaient à se dilater sous l'effet de l'alcool et de la décontraction promise par la carafe. Dans la pièce située à côté de celle qu'ils occupaient, les rires des courtisanes et de leurs invités traversaient régulièrement les murs, et on entendait la musique jouée par les cordes d'un gayageum. C'était un contraste admirable entre deux univers et perceptions, et Dong Soo continuait de verser du soju dans son bol, et la gisaeng ne bougeait pas. Elle lui avait fait un récit court de son arrivée à Hanyang et à la maison du Printemps.
Dong Soo ne lui donnait pas plus de trente ans. La peau de ses mains semblait jeune. Il avait pensé un temps à lui demander si elle pouvait enlever son jeonmo, puis s'était ravisé. Il avait appris, à force de côtoyer les gisaengs, qu'aucune vêture n'était choisie au hasard. Elle devait avoir ses raisons, et il ne voulait pas l'irriter. Ses épaules étaient un peu plus larges que celles des autres courtisanes, mais sa voix avait la douceur d'un ruisseau d'été en pleine montagne, et Dong Soo avait l'impression très vague et lointaine (Dong Soo-yah) de l'avoir déjà entendue.
Il hésitait à la toucher. Ce n'était pas qu'il n'en éprouvait pas l'envie, car elle avait l'air belle et elle dégageait quelque chose d'étrange auquel il se sentait réceptif, mais il ne savait pas comment amener son geste d'une manière qui fût suffisamment respectueuse et naturelle. La plupart du temps, les gisaengs initiaient la chose, s'approchaient et prenaient l'une de ses mains pour la glisser sous leurs chimas ou le tissu satiné de leur jaegori, mais celle-ci ne bougeait pas et se contentait de l'observer sous son jeonmo, avec toute la patience d'une statue ancienne. Elle ne l'invitait à rien.
Elle restait là et paraissait ne pas vraiment savoir quoi faire, et Dong Soo pensait que c'était la première fois qu'une courtisane lui laissait voir autre chose qu'une attitude confiante et séductrice. Non pas qu'il n'y ait pas eu de la séduction et de la confiance dans la façon dont elle se tenait, mais il la sentait également sur ses gardes, comme une biche qui entend un craquement dans la forêt et hésite sur la marche à suivre, craignant le chasseur ou le loup. On m'a appelé un tigre, un jour, se souvint-il, avec la nostalgie habituelle que lui conférait un nombre conséquent de bols de soju. Il avait perdu le compte. Il était persuadé que la gisaeng, pour sa part, l'avait suivi avec une attention soutenue.
La carafe était presque vide, et une deuxième attendait docilement sur une petite table à l'angle de la pièce. D'ordinaire, il poussait sa consommation vers des extrémités qui impliquaient le plus souvent plus de recourir à plus d'une bouteille d'alcool, mais la fatigue pesait déjà sur ses muscles et ses réflexions, l'amenant avec davantage de facilité vers l'état second qui caractérisait son ivresse. La voix de la gisaeng ondoyait dans sa tête, d'une façon indescriptible et arachnéenne, se glissant dans les interstices de ses raisonnements et (murmure) susurrant des choses qu'il ne comprenait pas mais auquel il avait la sensation (savait) qu'il devait obéir. Il lui jeta un coup d'œil par dessus la porcelaine blanche de son bol. Elle n'avait pas fait le moindre mouvement et un instant, il eut peur d'elle et de son immobilité inexplicable.
- Vous ne jouez pas de gayageum ? Lui demanda t-il, simplement pour relancer la conversation, simplement pour éviter qu'elle ne se fasse que le regarder sous le voile noir de son jeonmo.
Elle secoua la tête. Le voile flotta élégamment autour d'elle comme les fibres d'un nuage de soie.
- Non.
Elle fit une pause, puis reprit d'un ton presque déçu.
- Souhaitez-vous que je fasse mander l'une de mes consœurs pour vous jouer quelque chose ?
- Pas du tout, ne vous inquiétez pas pour moi, répondit-il en hâte, un peu maladroitement, et il sentait ses joues brûler sans raison (alcool). Je craignais que vous ne vous ennuyiez. Je ne suis pas la meilleure compagnie qui soit.
- Je ne m'ennuie pas, lui assura t-elle (murmure).
- Est ce que vous devez dire, répliqua t-il doucement, pour ne pas la froisser. Je vous prie de m'excuser. Je termine cette carafe et je rentrerais. Je voulais juste être seul.
- Voulez-vous que je m'en ailles ? Comprit-elle, et soudainement sa voix prenait une tournure anxieuse.
- Non ! Non, je cherche juste à m'éloigner de la compagnie de mes camarades, voilà tout. Je ne voulais pas vous vexer, je suis désolé.
- Vous ne m'avez pas vexée, lui apprit-elle, mais Dong Soo entendait encore l'intonation désespérée de sa voix (murmure). Vos camarades sont-ils une si mauvaise compagnie ?
Dong Soo haussa les épaules, optant pour la nonchalance au lieu de la rancœur (ils m'appellent l'ivrogne).
- Ils ne sont pas la meilleure, répondit-il avec nuance. Comme moi.
La gisaeng se leva dans un mouvement souple, vaguement désincarné, et Dong Soo la suivit des yeux comme elle se rapprochait enfin de lui, le visage totalement invisible sous son voile. De près, le noir du tissu était si profond qu'elle aurait très bien ne pas avoir la moindre figure en dessous. Il voyait les broderies d'argent aux poignets de ses manches et au col de sa jaegori. Sa chima était vaporeuse, et il eut envie de passer la main sous le tissu et de sentir la peau de sa jambe (murmure).
- Pourquoi pensez-vous que vous n'êtes pas une bonne compagnie ? Lui demanda t-elle, la voix tendre et la tête légèrement inclinée.
La question lui donna envie de pleurer (Dong Soo-yah). Un temps, il avait été un garçon plein de vie et d'enthousiasme, qui courait derrière ses camarades et n'avait pas peur de les tirer en arrière pour mieux les dépasser. Sa prison de bambou avait disparu depuis longtemps, mais Dong Soo avait l'impression qu'elle avait encerclé son esprit, prenant au piège son ardeur et ses espoirs.
- Je ne sais pas, dit-il, hésitant comme le jeune homme qu'il n'était plus depuis dix ans. Je ne parle pas. Je ne fais que boire. Je n'ai pas beaucoup d'esprit, surtout comparé à vous.
Il porta un énième bol de soju à ses lèvres, et la gisaeng posa une main ferme aux doigts impossiblement longs sur sa surface, interrompant son mouvement. Elle avait une bague de jade noire à l'index, fine et raffinée.
- Vous avez de l'esprit, dit-elle. Il faut de l'esprit pour se rendre compte qu'on pense ne pas en avoir assez.
Les larmes lui brûlèrent les yeux, impitoyablement. Personne ne lui avait jamais dit ce genre de choses. Sa voix était engourdissante (murmure).
- Si vous le dites. Vous avez bon cœur.
- Et vous êtes impitoyable avec vous-même, lui renvoya t-elle, la main toujours sur sa coupe de soju.
- Juste réaliste, j'en ai peur.
- Non, dit-elle, comme si elle l'avait connu toute sa vie et savait tout de lui. Arrêtez de boire.
Il reposa sa coupe, presque instinctivement (MURMURE). Il aurait voulu poser sa main sur la sienne. Il se sentait seul et vulnérable, comme un très jeune enfant.
- Vous ne savez pas, lui rappela t-il doucement, sans méchanceté ni animosité. Vous êtes gentille, mais vous ne savez pas.
- Peut-être que si, lui opposa t-elle, le prenant de court. Vous ne savez pas non plus. Vous n'avez jamais su.
Elle secoua la tête, sa voix tremblait.
- Vous n'avez jamais su et vous pensez que c'est votre faute, mais comment aurait-ce pu être votre faute ? Vous ne saviez pas. Ça n'a jamais été votre faute. On ne vous a jamais rien dit.
Elle posa sa main sur la sienne. Sa peau était glacée, et douce, et Dong Soo ne comprenait pas et avait peur et envie de fondre en larmes tout en même temps. Sa main était toute fine comparée à la sienne.
- Je ne comprends pas de quoi vous parlez, articula t-il, et il se rendit compte que sa voix tremblait aussi. Je ne comprends pas...
Il porta la main de la gisaeng à ses lèvres, effleura sa peau froide, l'embrassa silencieusement, mordit légèrement ses longs doigts. Elle soupira, et Dong Soo y perçut de la douleur. Il avait l'impression qu'elle pleurait sous son jeonmo, et il aurait tout donné pour la consoler.
- Ça n'a pas d'importance, lui répondit-elle, la voix passionnée (MURMURE). Ce n'était pas votre faute.
Il s'entendit répondre de façon quasi automatique :
- Si, ça l'était.
- Non, insista t-elle, pressant ses doigts entre les siens, cherchant ses baisers et ses caresses, et il lui semblait reconnaître cette pression, reconnaître la voix, reconnaître les lignes de la main et la texture de la peau. Non. Vous ne saviez rien.
- J'aurais du faire quelque chose. Autre chose, murmura t-il, la paume de la gisaeng contre ses lèvres.
- Tu avais déjà tout fait. Dong Soo-yah, tu n'aurais rien pu faire d'autre, je ne t'aurais pas laissé.
(Dong Soo-yah) C'était comme de dégringoler d'une falaise vers un abîme qui n'avait pas de fond, et d'être soudainement repêché en pleine chute. C'était comme de prendre une première bouffée d'air frais après avoir retenu sa respiration pendant des heures. Souvent, Dong Soo rêvait qu'il se réveillait sur une plage, mouillé jusqu'à l'os, à bout de souffle et en larmes.
Il tint la main de la gisaeng sous ses yeux, et pensa qu'il la connaissait, sut qu'il la connaissait. Ce n'est pas possible. Mais ça l'était. Il avait vu des gwishins. C'était possible. Il tint la main de la gisaeng, essaya de voir les traits de son visage sous son voile, ouvrit la bouche et dit d'une voix minuscule, incrédule et terrifiée, d'une voix de garçon de douze ans :
- Woon-ah ?
La gisaeng prit une respiration saccadée, chancelante, et son corps eut un sursaut, comme si on la réveillait après des siècles de sommeil paisible. Ce n'est pas possible. On frappa à la porte de la pièce, des coups bruyants et désagréables, volontairement intrusifs. Monseigneur ? Appela une autre gisaeng d'un ton presque affolé. La gisaeng (Woon-ah ?) qui était avec lui retira brutalement sa main de la sienne, y laissant un fantôme, puis elle se leva vivement pour quitter la pièce en un soupir, ouvrant la porte sur ses consoeurs dont les visages exprimaient une inquiétude intense et contenue. Dong Soo reconnut Gyo Hui-Seon, la responsable de l'établissement.
Sa main était encore froide, et il sentait encore la peau de glace contre ses lèvres, remplaçant le soju et le chagrin (Woon-ah).
