Hermione se réveilla avec un terrible mal de tête. Elle porta les mains devant ses yeux, agressée par la lumière qui se répandait dans la chambre. Peu à peu, elle s'acclimata à la luminosité belliqueuse, et distingua le visage inquiet de Lavande Brown, penché au-dessus de son lit. Ses lèvres pincées et son chignon serré lui faisaient ressembler au professeur McGonagall.

- Hermione, est-ce que ça va ?

- Mmf, répondit-elle avec éloquence, les yeux plissés.

- Il est presque 13h, Hermione. Je ne veux pas critiquer ton style de vie, mais t'es sûre que ça va ?

- Huumpf, ajouta-t-elle dans un élan de rhétorique.

En réalité, elle ne s'était jamais sentie aussi mal. Tous ses membres lui paraissaient lourds, et elle avait l'impression qu'un cheval de trait piétinait l'intérieur de son crâne en un rythme régulier. Ce n'est qu'après un petit moment que les paroles de Lavande percèrent le brouillard qui entourait son esprit.

- 13h ! Mais j'ai loupé le cours de Métamorphose et celui de Potions ! s'écria Hermione en se redressant vivement.

Immédiatement, la tête lui tourna : sa propre voix lui fit l'impression qu'une fanfare résonnait sous son crâne, et elle eut le vertige après s'être dressée aussi vaillamment.

- Du calme, Hermione.

La jeune fille aux cheveux frisés sentit son corps se détendre sous l'injonction ; alors qu'elle regardait Lavende avec des yeux ronds. Son amie venait-elle de lui chuchoter d'une voix grave de se calmer ? Elle faisait pourtant comme si de rien n'était, se dirigeant vers le miroir à côté de son lit et commençant à se recoiffer en chantonnant un air insipide, alors qu'Hermione la dévisageait, bouche ouverte. Lavende continua son manège, et Hermione en vint presque à se persuader qu'elle avait imaginé le chuchotement grave.

Elle eut toutes les peines du monde à s'extirper de son lit, apercevant sa colocataire lui lancer des œillades inquiètes. Elle se dirigea d'un pas lourd vers la salle de bain, et parvint péniblement à se passer le visage à l'eau, alors qu'un sentiment grandissant de culpabilité occupait toutes ses pensées.

La journée d'Hermione se déroula dans un brouillard de fatigue extrême. Elle ne put rien avaler tant son mal de crâne la lancinait. Elle se montra d'une nullité absolue en cours de Sortilèges, ne parvenant pas à produire l'enchantement Tempus, alors qu'elle y était parvenue seule il y a des semaines. Elle redoutait éminemment le moment où elle devrait présenter ses excuses à McGonagall et Rogue pour son absence aux cours du matin, et répétait sans cesse un discours d'excuses dans sa tête.

Mais malgré tout ça, une partie de son esprit la poussait à retourner dans le Journal, a s'embarquer à nouveau dans la Page Rouge. Comme ce sentiment narguant a la fin d'un repas, alors qu'ayant déjà mangé sa part de dessert, tout le corps conspire pour reprendre une part, puis une autre, pour satisfaire cette envie qui se tapit dans les profondeurs de la psyché. Hermione se doutait que son état de fatigue était lié à son expérience avec Tom, mais elle venait de trouver une aire de jeu formidable, et avait hâte d'y retourner.

Mais avant cela, elle se dirigea à pas lents, telle une condamnée, vers le bureau du professeur McGonagall pour s'excuser de son absence du matin.

- Mademoiselle Granger, à l'avenir je vous prierai d'aller voir Madame Pomfresh si vous devait vous sentir mal de la sorte, lui dit McGonagall lorsqu'Hermione lui présenta, penaude, son discours d'excuses.

Elle ajouta, les lèvres un peu moins pincées :

- Vous savez, les sorcières ont d'autres méthodes que les moldues pour gérer le passage à l'âge adulte. Et dans tous les cas, vous ne devriez pas en avoir honte.

Dans le brouillard de fatigue qui l'accablait, Hermione ne comprit pas tout de suite où sa professeure voulait en venir. Après quelques très longues secondes de silence gêné, elle prit conscience que sa directrice de maison devait croire qu'elle avait reçu sa première visite de "la tante Rouge", comme disait sa mère : la professeure pensait qu'elle avait eu ses premières règles. Elle ne la détrompa pas, trop heureuse de s'en tirer à si bon compte, et s'en fut à pas plus léger, un fardeau envolé.

Malheureusement, le professeur Rogue ne se montra pas aussi clément. Hermione arriva dans les cachots à la toute fin de journée, ayant repoussé le moment où elle devait se confronter au maître des potions. Elle prit plusieurs grandes inspirations devant la porte de son bureau, et carra les épaules avant de frapper à la porte.

- Entrez, prononça une voix lugubre, étouffée par le bois de la porte.

Hermione ouvrit la porte et pénétra, les yeux rivés au sol, dans le bureau du professeur Rogue. Des rangées de bocaux étaient alignées dans les étagères qui occupaient tout le tour de la pièce, avec quelques parchemins encadrés au mur. Un feu de cheminée, répandant une faible lumière ondulante, se reflétait dans les yeux du professeur.

Hermione se mit à réciter son discours d'excuses en fixant ses chaussures, mais elle fut très vite interrompue par un bruit sourd. Elle leva les yeux : son professeur venait de taper des deux poings sur son bureau, et la surplombait toute entière, les sourcils froncés. Elle le fixa avec des yeux ronds, intimidée par sa posture, et plongea malgré elle son regard dans les yeux du maître des potions. Elle entendit immédiatement une voix familière à l'arrière de son crâne :

- Détourne tes yeux des siens.

Hermione sursauta et, bien malgré elle, détourna très vite le regard. Elle jeta un œil derrière elle, mais personne ne se tenait là. Le bureau était vide, mis à part son professeur-tortionnaire, et elle-même. Lorsqu'elle reposa son regard sur Rogue, elle vit qu'un, et un seul de ses sourcils était haussé, lui donnant une expression de dédaigneuse curiosité. Il souffla du nez un long moment, comme un taureau se préparant à charger un toréador bien téméraire. Hermione mit de côté la voix qu'elle avait entendue, ou imaginée, et se prépara à endurer une diatribe dont lui seul avait le secret.

- Personne n'est jamais assez malade pour manquer un cours de Potions, jeune fille. Sachez que j'exigerai discipline et assiduité au fantôme d'un élève décédé. Et ce pourrait très bien être le vôtre s'il vous prenait à nouveau l'envie de manquer mon cours. J'enlève 10 points à Gryffondor, et je vous colle en retenue demain soir. Le sol du laboratoire de Potions des 6e années à grand besoin d'être nettoyé, après cet accident de sang de salamandre la semaine dernière.

Le professeur Rogue se mit à marcher à pas lents devant elle, sa cape noire tourbillonnant derrière lui. Hermione chercha deux yeux un miroir, ou une surface réfléchissante, pour s'assurer qu'il avait bien un reflet, mais sans succès. Un autre mystère qui ne serait pas éclairci aujourd'hui.

- Vous vous prenez peut-être pour une génie des potions, tellement douée que vous vous permettez de manquer mes cours. Mais dans la boutique de chaudron troués, le chaudron en étain est roi ! Vous ne valez guère mieux que les autres ignares à tête creuse, soyez en certaine. Si vous recommencez à manquer un seul de mes cours, une seule minute, je vous ferai regretter le moment où vous avez mis les pieds à Poudlard. Je vous ferai regretter d'avoir appris à prononcer d'autres mots que "je suis désolée", je ferai regretter à vos parents les regards lubriques qu'ils échangeaient il y a douze ans, je ferai regretter à vos aïeux de ne pas avoir choisi ce jour d'été pour payer leurs impôts plutôt que de batifoler dans le foin. Est-ce que… c'est bien… compris ?

Le professeur Rogue acheva son interminable discours dans un souffle, qui créa une volute de fumée dans les cachots. Hermione se dit que la température devait avoir magiquement baissé, parce qu'elle avait maintenant très froid. Peut-être que le discours avait duré tellement longtemps, qu'ils étaient entrés dans une nouvelle ère glaciaire entre-temps ?

Elle renouvela ses excuses, ajouta quelques courbettes en reculant, mais en son for intérieur elle s'en souciait comme d'une guigne. Sur la route de son dortoir, elle réfléchit aux raisons qui la rendaient aussi insouciante. Depuis sa première année à Poudlard, elle ne se souciait plus tant de l'opinion de ses professeurs, ni de l'estime qu'ils pouvaient avoir pour elle. Elle se souvenait encore du conseil du professeur Quirrel, qui lui avait recommandé de travailler dur pour elle-même, et pas pour ses professeurs ni pour ses parents. Le fait que le professeur Quirrel s'était révélé être Lord Voldemort n'enlevait rien à la justesse de ce conseil. Et Hermione trouvait qu'elle s'en sortait beaucoup mieux depuis qu'elle avait pris les choses en main. Le professeur McGonagall n'avait jamais réussi à empêcher Pansy de la tourmenter, si elle avait un jour seulement essayé, alors qu'il avait suffi qu'Hermione s'en prenne une fois à Pansy pour être tranquille toute la fin de la première année. Cette dernière pensée la motiva à tout faire pour suivre à nouveau les leçons de Tom, pour avoir l'occasion de rendre à sa Némésis de Serpentard, la monnaie de sa pièce. Il fallait qu'elle retourne dans la Page Rouge, et au plus vite !

Lorsqu'enfin elle fut de retour dans sa chambre après cette éprouvante journée, le repas ayant laissé un goût de cendre dans sa bouche, elle ouvrit le journal de Tom dans son lit. Elle s'apprêta à lui écrire, comme chaque soir, mais elle dut s'endormir dès qu'elle se saisit du journal, car elle ne se rappela plus du tout de ce qui s'ensuivit.