Bonjour à tous ceux qui suivent cette fiction.
Ci-dessous, vous trouverez la suite. J'espère qu'elle ne sera pas trop prise de tête pour vous. Dans tous les cas, je vous embrasse.
Bonne lecture,
DBZO
PS : RAR en bas
Fatales Intrications
Pour revenir de loin, il n'est pas obligatoire de parcourir le monde entier, de vagabonder à la découverte de cultures inédites et totalement différentes, de voyager vers des espaces sauvages et inexplorés dans lesquels l'humain n'a pas encore posé l'empreinte de son avidité. La plupart du temps, le périple à la source même d'ineffables tourments intérieurs, la plongée vers les abysses de l'esprit, l'enlisement dans ce que le mental refuse d'appréhender suffisent à constituer un chamboulement si intense, que faire le chemin de retour pour retrouver l'harmonie apparaît être un égarement sans fin. Il n'est nullement nécessaire de bouger concrètement pour avoir à revenir des confins de l'atman, émerger des émotionnels océans d'incompris qu'il est susceptible de contenir, tenter de transcender ce que les blessures du passé ont laissé comme invisibles cicatrices, dans les replis de cœurs secrets et muets.
Et ressurgir, redevenir, se réapproprier une stabilité intime et profonde. Tout cela ne signifie en aucune manière que les tribulations pour échapper aux tiraillements de l'âme ramènent l'être à cet état antérieur, préludant aux troubles qu'il a traversés. Quelle que soit la façon d'y parvenir, revenir de loin dénote presque toujours, une incontournable transformation. Cela demande de dépasser des limites rendues incertaines, cela réclame des métamorphoses permettant de redessiner le champ des possibles, des adaptations nécessaires à la pérennité de ce feu éthérique et sacré, qui flamboie dans les mystérieux tréfonds de chaque précieuse existence.
Stiles est revenu à lui. Il est revenu de loin. Il ne sera plus jamais la même personne. Le docteur Deaton en prend pleinement conscience tandis qu'il l'ausculte méthodiquement, afin de s'assurer que la santé de l'adolescent n'est pas menacée. Assis sur le rebord du lit de Derek, toujours exclusivement vêtu d'un caleçon, le jeune se laisse manipuler, obtempère à toutes les requêtes que lui fait le soignant pour évaluer son état. Pourtant, Allan a des difficultés à le reconnaître. Il n'est pas dans l'habitude du fils du shérif de se montrer silencieusement coopératif, d'accepter ce qui lui arrive sans réagir. L'homme à la peau d'ébène se redresse après avoir pris la tension de son patient. Celui-ci paraît se concentrer pour échapper à des pensées perturbantes.
— Si tu es clairement affaibli, tes constantes vitales sont bonnes. Par contre, tu as les yeux creux et le teint cireux. Est-ce que tu souffres ?
Le docteur est quasiment certain que c'est le cas, mais il a besoin que le jeune le lui dise, qu'il s'exprime sur son état afin de pouvoir lui venir en aide. Stiles prend son temps pour répondre, alors qu'il est à deux doigts de craquer. Et puis les mots surgissent hors de lui, dans un flot troublé de craintes.
— J'ai la tête comme un compteur. Je… je perçois tout Doc, je… je ressens ce que le présent peut devenir, et c'est… c'est éreintant. Pour moi, vous existez en plusieurs versions qui me parlent toutes simultanément. Je ne sais même pas à laquelle me fier pour ne pas tomber à côté. À quelle question je dois répondre ? Es-tu allé sur la souche du Nemeton et si oui, quand ? Comment te sens-tu ? Est-ce que tu souffres ? Où t'as mené ta transe chamanique ? As-tu encore envie de mettre un terme à tes jours ?
Les yeux d'Allan s'écarquillent tandis que les propos désincarnés de Stiles le percutent de plein fouet. Toutes ces interrogations que le garçon traduit à l'oral l'ont assaillie alors qu'il estimait son état de santé. Le vétérinaire se retourne fissa vers Derek. Inquiet, le loup-garou à l'allure quelque peu négligée attend nerveusement, debout à côté de son fauteuil, les bras croisés sur son torse, les sourcils sévèrement froncés pour camoufler son malaise profond. Il se retient manifestement d'agir, s'encage en lui-même pour ne pas être tenté de courir vers son ami. Au lieu de quoi, il se contente de jeter une œillade équivoque au druide.
Il est presque dix heures du matin. La lumière de ce jour ensoleillé nimbe les lieux. Le mobilier apparaît tels les ouvrages d'un âge tout en sépia, pareil au sublime auréolant les sobres beautés d'antan. Le silence s'est fait de lui-même, un interlude aphone pour le mystère provenant de ce que vit Stiles. L'émissaire de l'étrange scrute gravement le fils du shérif qui se débat avec un mal dont il ignore tout. Le jeune peine à focaliser son attention sur lui. Il regarde subrepticement à droite, puis à gauche, ses yeux paniqués ne trouvant nulle part où se fixer. Les iris d'ambre du suicidaire s'attardent sur des espaces vides sollicitant son observation, comme s'ils étaient fournis de détails trop prenants.
L'adolescent se replie dès lors sur lui-même pour tenter de se ressaisir, sans succès. Assis en petite tenue sur le lit de son hôte, recroquevillé comme s'il cherchait à prendre le moins de place possible, Stiles geint d'être à ce point torturé par ses propres sens en ébullition. Il tient sa tête de ses deux mains, se balançant d'avant en arrière, mais rien n'y fait. Ce bercement stérile qu'il s'impose ne semble lui procurer aucun apaisement, il ne parvient pas un seul instant à étouffer l'embrasement de ses nerfs qui lâchent peu à peu. Cela ressemble au début d'un épisode psychotique, et s'il n'était pas druide, Allan s'inquiéterait certainement de la santé mentale du garçon qu'il observe méticuleusement.
— Je vais lui prendre sa douleur pour faciliter sa concentration, intervient Derek, sérieux et désireux de se rendre utile.
L'homme-loup n'attend pas l'avis du vétérinaire pour aller à la rencontre de Stiles, même si le soignant cautionne sourdement la proposition qui vient d'être faite. Le lycanthrope s'assoit prudemment sur le matelas et pose sa main gauche dans le dos oscillant de son compagnon, ratatiné dans son refus d'éprouver l'intensité de l'instant. Derek ferme les yeux quelques secondes avant d'expirer. Son bras se veine de sombres ramifications, tracés éphémères et ondulants le long de sa peau pour témoigner de la douloureuse communication entre un corps souffrant et celui qui le soulage, en endurant le mal à sa place.
Stiles soupire et se détend, Derek se crispe en inspirant. Il faut un temps au loup-garou pour s'habituer à la détresse qu'il draine en son sein afin d'apaiser son jeune amour. Ce dernier se déplie lentement et se cale aveuglément contre la chaleur bienfaitrice de l'homme dont il est épris. Leurs yeux sont clos, ils partagent un fardeau et c'est cependant un étrange plaisir qui s'épand dans leurs êtres, entre tourmente et répit incertain.
Allan les contemple mesurément, la gravité assombrissant son regard pour lui confier l'éclat d'un questionnement que les mots sont incapables de refléter. Ces deux jeunes gens sont en phase de devenir quelque chose de nouveau, et l'émissaire ignore si c'est de bon augure. Avant ce jour, ils n'étaient pas destinés l'un à l'autre, l'étincelle d'un druide reconnaît immédiatement ces choses-là. Pourtant, ce matin, leurs essences respectives paraissent contenir l'ingrédient secret qui manque à chacun d'eux pour être enfin complet. Troublé, le docteur à la peau brune secoue la tête et se racle la gorge. Il rapatrie l'attention du plus jeune vers lui et l'apaisement du garçon le dévoile enclin à écouter sérieusement.
— Je vais demeurer immobile et éviter de trop parler pour le moment, mais tu vas devoir m'expliquer ce qu'il t'est arrivé, Stiles. Je ne peux pas t'aider si tu me laisses devant des énigmes.
Le quadragénaire se montre précautionneux et le maintien dont il fait preuve ne traduit aucunement la teneur de ses doutes. Pondérée, son allure est orientée sur le besoin de rester ouvert aux inconnues qui entourent les comportements désordonnés de son patient du hasard, ainsi que ceux de son veilleur trop investi.
L'adolescent déglutit avant d'acquiescer lentement. Il se presse un peu plus contre le corps de Derek qui se repositionne délicatement pour que tous deux soient dans une posture plus confortable. L'homme-loup garde toutefois les paupières closes, comme si cela l'aidait à mieux encaisser le drainage du mal-être qui prend vie en son aimé. De son côté Allan prend place dans le fauteuil que son hôte a occupé d'innombrables heures durant, au cours des derniers jours.
Dès qu'il s'en sent capable, Stiles commence son récit, du moment où il a pris la décision de se suicider à celui où il a réalisé cet objectif. Il résume tout ce dont il se souvient, décrivant vaguement les multiples situations que sa conscience l'a obligé à contempler dans l'agonie, son retour à un temps crucial, la manière dont il a vécu les faits jusqu'à ce que Derek le sauve de lui-même. Puis, il embraye sur l'explication de ce qu'il a expérimenté au cours de sa transe chamanique. Sa bouche est sèche, parfois il perd ses mots, mais ni le druide ni le lycanthrope ne l'interrompent, tout absorbés qu'ils sont par les détails de l'étrange épreuve dont le fils du shérif dévoile les cheminements.
Allan est perplexe. Il tente de trouver des élucidations tandis que le puzzle qu'avait pu être le parcours du jeune ces derniers jours, se résout sur le fil de ses dires. Il s'est écoulé une demi-heure depuis que Stiles s'est mis à résumer ce par quoi il est passé. Malgré la fatigue et l'émotion accumulées, Derek tient le rôle d'absorbeur de douleur sans ciller, sans même montrer les débuts d'un quelconque relâchement. Invariablement et en dépit de tous les sentiments contradictoires que suscite en lui l'histoire de son âme sœur, il la purge de tout ce qui pourrait l'empêcher d'aller jusqu'au bout du compte rendu de ces déboires.
Puis, Stiles en vient à raconter son retour à la réalité et ce qu'il croit avoir compris de tout cet imbroglio. Alors qu'il n'a plus rien à ajouter, un curieux silence envahit les lieux, laissant planer le doute qui pousse à méditer l'énigme des instants incertains. L'adolescent s'abandonne de nouveau dans les bras de son soutien, et s'il se retrouve à participer à un chœur de soupires synchrones, ce qui entraîne Derek et le Docteur Deaton à lâcher les leurs ne s'apparente pas à du soulagement.
Le vétérinaire se redresse pour faire quelques pas qui le conduisent à revenir vers son patient du surnaturel. Ses sourcils se froncent et au moment où il souhaite prendre la parole, il déglutit avant de poser la question qui lui brûle les lèvres et attise à la fois ses craintes.
— Tu t'es réellement donné au Nemeton, entièrement ?
— Oui. Enfin, je crois que c'est pour cette raison que je vie encore.
Siltes dit cela comme s'il estimait que c'était ce qu'il y avait de plus avisé à penser. De son côté et s'il continue de drainer le mal infectant son aimé, Derek ouvre grand les yeux et s'alarme sourdement des signaux provenant du soignant. Allan tique et une forme de déception mêlée à une colère complexe investit ses mimiques, pour y coller les disgracieuses ambiguïtés de ces appréhensions.
— Te rends-tu compte de ce que tu as fait ?
— J'ai… non, pas vraiment en fait.
Le garçon se perturbe, le loup-garou crispe la mâchoire et Allan tente de rassembler ses esprits pour expliquer les raisons de ses affolements ici dévoilés, en toute sévérité.
— Malgré sa persistance, la souche ne peut que dépérir, Stiles. Son agonie est longue à l'échelle d'une vie humaine, mais tu t'es entièrement sacrifié à quelque chose qui meurt depuis environ un demi-siècle. C'est grave.
Les mots du médecin de l'étrange se perdent dans un murmure aux allures de malédiction. Stiles s'affaisse sur lui et Derek l'oblige à se maintenir, toujours présent et prévenant. Une nouvelle expiration de dépit s'échappe d'entre les lèvres humides de l'adolescent. Sa voix est ternie de honte quand il reprend la parole :
— J'en suis venu à la même conclusion, doc. Mais Derek est peut-être le seul remède possible. Sa lignée est exclusivement constituée d'êtres surnaturels. S'il accepte de me compléter, son pouvoir me maintiendra.
Les propos du jeune ne sont guère réjouis. Sa pauvre mine se chiffonne de détresses. Derek ne supporte plus d'écouter et constater les maux qui s'inscrivent en son amour tout autant que ceux flottant dans l'atmosphère.
— Si la survie de mon compagnon en dépend, la question ne se pose même pas. J'accepte.
Le ton de l'homme-loup est résolu, inflexible. Ce n'est pas là une simple remarque qui est exprimée, mais une irrévocable décision. Le druide secoue négativement la tête. À son sens, tout cela mérite d'être étudié avec plus de soin que celui dont on est capable pour calmer l'urgence.
— Derek, tu ne te rends pas compte de ce que cela implique…
— Peu importe. Je connais les couleurs de sa douleur, Doc, je suis en train de les vivre alors même que je vous parle. Avez-vous une autre solution pour sauver le garçon que j'aime des enfers qui l'attendent ?
Si l'agressivité du dernier héritier de la lignée Hale n'est mue que par la nécessité d'encaisser, Allan s'agace tout de même. Pourtant, il n'a aucune alternative à proposer. Pour son esprit analytique, le problème dans lequel Stiles et Derek sont impliqués est trop complexe pour être débrouillé là, maintenant. Il capitule tout en reprenant place dans le fauteuil qui trône à côté du lit.
— Non, je n'ai pas le début d'une réponse censée à exposer, pas pour le moment.
Les regards qui se jettent au cœur de l'attention que chacun accorde à l'instant sont tels des jeux d'ombres et de lumières qui s'alternent en hasard. Entre vertes résolutions, ambres angoissées et doutes abyssaux, les paires d'iris se confrontent et se perdent au contact des secondes qui s'égrènent. Stiles se tord légèrement pour voir l'homme qu'il aime. Ce dernier est obligé de cesser d'apaiser le douloureux emballement sensoriel dont est victime le garçon qui voulait mourir, pour pourvoir changer de position et scruter ses yeux embués.
— Je ne souhaite pas porter la responsabilité de tout ça, Derek. Le docteur Deaton a raison, tu… tu ne peux pas foncer tête baissée dans ce que je te propose…
— Tais-toi, murmure le lycanthrope, sa voix grave se parant de rageuses inflexions. Ne dis plus rien, je n'ai pas envie de m'énerver contre toi alors que tu es souffrant. Ce n'est pas un choix, c'est vital. Je le ressens. Un monde où tu n'existes pas n'a plus rien à m'offrir.
Stiles s'avoue immédiatement vaincu par l'agressive détermination qu'il perçoit dans le regard céladon de son protecteur. Perturbé d'autant d'authentique dévouement, il reprend une position plus confortable tandis que l'homme-loup s'attelle déjà à soulager les douleurs invisibles qui le torturent jusqu'à l'âme. De son côté, le druide demeure assombri de perplexité. Une nouvelle pause s'impose en un silence qui ne laisse entendre que des respirations étouffées par des pensées contradictoires et asphyxiantes. Après plusieurs secondes d'incertitude, Allan se fait un devoir de mettre en garde l'aîné des garous.
— Derek, si tu revendiques Stiles, tu revendiques également la souche qui est en train de pourrir au cœur de la forêt de Beacon Hills. Elle deviendra aussi ta sordide compagne d'infortune et c'est…
— Si c'est là la seule contrepartie pour le coup de poker qui a été permis à mon compagnon, alors l'hésitation n'est pas de rigueur.
L'homme au tempérament sauvage n'a pas pris la peine de mûrir ses mots. Ils sont sortis de lui spontanément, accompagnés de toute la véracité faisant rage dans les conclusions qu'ils portent. Le vétérinaire en est d'ailleurs frappé de stupeur. De nouvelles compréhensions s'épanouissent visiblement en lui au point d'affecter ses expressions faciales. Le docteur Deaton se relève brusquement, surprenant par la même occasion ses deux interlocuteurs. Il fait quelques pas et se sent l'irrépressible besoin de partager la teneur des perspectives inédites qui semblent s'être débloquées en son esprit. Visant un ailleurs immatériel, il se met à parler :
— Par tous les dieux, voilà donc les ingrédients cruciaux pour lesquelles le nemeton a élu Stiles.
Perplexe, l'adolescent relève la tête. Derek fronce le regard. Et Allan redirige toute son attention sur eux. Il s'avance légèrement, puis se fige avant de reprendre la parole. Ses deux amis sont désormais pendus à ses lèvres.
— Quelle tactique implacable. Seul le chaos lui-même peut engendrer te tels événements. Vous subissez un concours inéluctable de circonstances d'une tranchante complexité.
— Comment ça ?
Stiles a questionné du tac au tac, pourtant, il s'exprime manifestement pour deux. Derek montre son incrédulité, il s'accroche à son jeune amour avec le refus animal de saisir l'ampleur des dires impersonnels qui percutent son ouïe. Le druide prend une respiration et s'approche de nouveau du couple. Sa stature se fait roide, mais il parle posément à l'adolescent humain que l'autre entoure de ses bras possessifs.
— Ce qui t'est arrivé n'est peut-être pas le fruit d'une simple dépression, Stiles. Il est de plus en plus probable que tu sois la victime d'une machination sauvage, impérieuse et indomptable. Le nemeton mise instinctivement sur ton potentiel de compagnon pour survivre et se maintenir. Il a réagi de façon désespérée parce qu'il allait s'éteindre. L'arbre ne t'a pas redonné vie, non. C'est exclusivement lui qu'il tente de préserver, en parasitant tes choix et par corollaire, ceux de Derek. C'est ton lien antérieur avec la souche qui t'a conduit au suicide, un sacrifice indispensable pour puiser dans les pouvoirs d'un loup-garou issu d'une lignée originelle.
Derek grogne instinctivement. Il n'aime pas ce qui se trame dans les allégations du médecin. Il préfère concentrer son attention sur les douleurs qu'il doit contenir et faire disparaître. De cette manière, son rôle lui paraît évident : il permet à Stiles d'être présent, sans être écrasé par des ressentis bien trop lourds à porter pour un seul être. L'adolescent peut ainsi réfléchir plus sereinement, échanger des propos cohérents…
— Vous ne pouvez pas être certain de ce que vous avancez, doc. Nous parlons là d'un arbre, certes magique, mais un arbre. J'ai été piégé pendant des jours dans ses méandres et les réseaux auxquels ils sont connectés. Il ne… il ne pense pas comme peut le faire un animal.
— Je n'ai jamais prétendu que c'était le cas, répond le druide, dans la foulée. Mais le nemeton est mû par la volonté de survivre. Le fait est que tu pouvais t'éliminer de bien des manières différentes, dans bien des endroits, plus symboliques pour toi. Alors, pourquoi avoir choisi la forêt pour mourir ?
L'homme-loup ferme les yeux et détourne la tête, comme s'il désirait se distancier des évocations du médecin alors qu'il ne peut pas partir loin de Stiles. Ce dernier est pensif, il tente de trouver des raisons à ses actes passés. Derek draine encore et toujours ses maux et le garçon essaie de s'expliquer sans laisser les pleins pouvoirs à ses émotions blessées.
— Je voulais être seul, je… je suppose que… que je voulais disparaître là où j'ai rencontré l'amour et l'impossible. En fait, je n'en ai aucune idée.
Plus sonore, plus sombre, un nouveau soupire de dépit retentit dans l'atmosphère du loft. Stiles est perdu devant son manque d'arguments crédibles. Sans aucune joie, Allan acquiesce et repart s'assoir, conscient que même aveuglé par choix, Derek perd patience, perturbé que le soignant remue des plaies encore à vif en l'âme de son protégé. L'émissaire du paranormal revient donc vers le fauteuil et s'y pose tout en développant les raisons de sa vision des choses.
— Les racines du Nemeton s'étendent sur un vaste territoire, mais elles s'arrêtent probablement à un endroit où la topographie particulière des lieux ne leurs permet pas d'aller plus loin.
Stiles est captivé par ce que lui dit l'adulte au teint chocolat. Il paraît convaincu par les interprétations qu'il formule et intervient sans le décider vraiment.
— La falaise…
Le druide opine gravement du chef.
— Oui, et ton sang a été répandu à ces pieds, la terre en a bu les mortels écoulements. Vu le déploiement de moyens nécessaires à l'ouverture d'une autre dimension, il ne doit plus nous rester beaucoup de temps pour sauver cette réalité fragile qui s'est redessinée avec ta survie. Nos jours sont comptés. Si nous ne trouvons pas une solution, tout s'écrasera bientôt comme un fichier informatique obsolète et notre dimension se remontera jusqu'au moment de ton extinction, inévitable.
Accablé Stiles ne sait plus quoi penser. Derek tourne brusquement la tête vers le docteur Deaton. Ses yeux sont devenus ceux du loup et leur éclat électrique a quelque chose de primal, de violent. Sa voix en est rendue au grondement lorsqu'elle s'échappe pour ordonner plus amples explications.
— Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?
Allan plonge son regard dans celui de son principal contradicteur. Ses pensées sont déjà sur le bout de sa langue et il se sent prêt à les exprimer, même si l'humeur du lycanthrope face à lui dévoile les dangereux atouts de sa condition. Le druide s'humecte les lèvres et entreprend d'étoffer son discours.
— L'énergie ne s'engendre pas toute seule, elle ne vient pas de nulle part. Elle est capable de se transférer, de se transformer, mais pas d'apparaître spontanément. Si c'était si simple, la magie n'aurait aucune loi et se manifesterait anarchiquement, sans aucune limite. Ce n'est pas le cas. Réintroduire l'âme de Stiles dans le passé pour contrecarrer les conséquences de sa mort a dû demander de considérables ressources quantiques. Il aura certainement fallu les ultimes réserves du nemeton pour ce faire.
— Le processus de nécrose de la souche est donc… accéléré et irréversible, même si cette réalité venait à disparaître. Derek et moi vivons notre dernière chance d'exister dans un futur quelconque.
Stiles est fébrile et s'il se donne le courage d'énoncer cette déduction, c'est seulement parce que son protecteur continue de le soutenir en drainant ses douleurs. Bien que cela soit de plus en plus difficile pour lui de le faire sans faiblir, l'homme-loup demeure imperturbable dans la nécessité de devenir pour son amoureux, un ancrage à toute épreuve.
— Cette réalité ne disparaîtra pas, gonde-t-il en serrant les dents, comme si ça lui permettait d'endurer plus facilement le supplice de cette situation.
— Contrairement à ce que vous semblez croire, c'est l'arbre monde qui existe aux dépens de Stiles, et il a des besoins qui dépassent la vitalité d'un humain. Il va rapidement s'épuiser à l'alimenter.
Le docteur Deaton se désole sourdement. Derek se blinde et tente de rester insensible à la peur qu'il sent dans l'odeur de son promis. Stiles déglutit anxieusement.
— Alors si l'on ne fait rien…
La panique submerge le garçon. Sa voix est montée dans les aigus tandis que sa respiration se fait irrégulière. Son pouls s'emballe littéralement et l'homme-loup n'entend plus que ce rythme effrayant.
— Non, non… non, je ne veux pas que Derek meure avec moi, je…
— Prend une grande inspiration, Stiles, pense à quelque chose de paisible. Je suis là, je suis ton ancre. Accroche-toi à moi. Nous allons nous accoupler selon les rites lupins des âmes sœurs et l'arbre me possédera. Il se servira alors de ma capacité de régénération et tu seras délivré de son emprise sur ta vitalité. Nous ne risquerons plus rien et notre réalité sera sauve.
L'homme-loup développe des trésors de douceurs pour calmer le garçon qu'il considère comme son compagnon prédestiné. Il respire avec son jeune amour, il l'accompagne sans faillir. Le dos plaqué sur le torse de Derek, l'adolescent se laisse bercer par les mouvements rassurants qu'il impulse en lui. S'il constate les ramifications noires qui serpentent toujours sur les avant-bras de son protecteur désigné, Stiles refuse de lui rendre la tâche plus difficile encore, en cédant aux sombres sirènes de l'angoisse. Il se fie alors aveuglément aux paroles que lui compose l'héritier de ses douleurs. Il s'abandonne au réconfort qu'elles contiennent. Aussi, deviennent-elles les seules vérités auxquelles il veut confier son avenir.
Le soleil qui traverse la baie vitrée du loft est éblouissant, la chaleur qui accompagne ses rayons, assommante. Assis dans le fauteuil, le druide au teint d'ébène regarde ses jeunes patients d'un œil soucieux. Il essuie négligemment la sueur qui perle sur son front. Il comprend que Derek a besoin de s'accrocher à des idées positives pour pouvoir contrer le terrible tumulte qui prend naissance dans le corps de son comparse. Pourtant, il n'est pas aussi sensible à la l'intime conviction provenant du lycanthrope, que l'adolescent dont il s'occupe avec la délicatesse d'un être aimant. Anxieux, Allan se lève et fait quelques pas devant la sévère œillade du loup-garou.
— Ne mettons pas la charrue avant les bœufs, intervient-il, sa voix se parant des tonalités du doute. Il nous faut prendre la peine d'évaluer les tenants et aboutissants de cette hypothèse, Derek. Nous ignorons s'il s'agit réellement d'une solution. Suivre les plans anarchiques impulsés par une souche à l'agonie peut s'avérer plus catastrophique encore que ce que nous envisageons. Il doit y avoir un autre moyen, moins imprédictible dans ses répercu…
— Non, c'est tout vu en ce qui me concerne.
Les épais sourcils de Derek sont froncés, signe qu'il ne souhaite pas être raisonné. Son visage barbu porte les stigmates de la fatigue, néanmoins, le jeune homme se veut solide et imperturbable. Il frotte affectueusement son menton sur la joue de Stiles qui s'en remet à lui, aveuglément. Pour ne pas sombrer, pour rester présent, pour contenir toutes les inquiétudes qui infectent sa chair de simple humain. La voix caverneuse de Derek résonne dans le dos de son protégé alors qu'il reprend la parole.
— Je n'ai pas besoin de votre aval pour décider de sauver ou non mon compagnon. Je n'ai d'ailleurs besoin du consentement de personne à part le sien. Je ne comprends même pas que nous discutaillions encore. Vous voulez tout compliquer Allan, mais la réponse est claire à mes yeux. Je veux que Stiles continue de vivre, et si je dois sceller mon destin au sien pour que notre avenir soit possible, je n'aurais aucune hésitation. C'est tout ce qu'il faut comprendre et c'est tout ce que je peux faire.
Le docteur Deaton semble se forcer à étouffer les signes de l'exaspération que lui inspire l'homme-loup dont la stature dévoile les conséquences de son entêtement. L'émissaire secoue négativement la tête, il n'aime pas la tournure que prennent les événements, il souhaite pouvoir étudier tout cela en détail avant que la moindre décision ne soit prise. Tout en se levant, il s'ingénie à tenter d'empêcher des résolutions hâtives.
— La situation est trop délicate pour que nous nous précipitions…
— Vous avez annoncé vous-même que le temps jouait contre nous, druide. Je n'attendrais pas que mon compagnon commence sérieusement à dépérir pour vous laisser penser et supputer sans fin. Si Stiles dit que mon sang contient la réponse, que le nemeton réclame les pouvoirs de ma lignée, alors je me fie totalement à lui. Pas à vous, ni à Scott ni même à son père, mais à mon âme-sœur, exclusivement.
Le lycanthrope caresse tendrement les cheveux de son amoureux. Ce geste paraît toutefois décalé avec la contrariété qu'il montre au médecin face à lui. Comme mis au pied du mur, Allan renonce à tenter de faire entendre ses réticences au dernier héritier du clan Hale. À dire vrai, il ignore s'il y a réellement une autre possibilité afin de préserver la dimension d'espace-temps dans laquelle ils existent là, maintenant. Il se détourne et pose son regard au-dehors. La ville apparaît plus grande dans la clarté matinale.
— Dans ce cas, qu'il en soit ainsi, annonce le docteur qui tourne le dos à ses compères dans un mouvement qui semble le désolidariser de toute influence sur l'événement. L'instinct des compagnons d'âme est peut-être le conseil le plus avisé que nous ayons à notre disposition pour appréhender cette situation.
Sa voix est murmurante, indécise, perdue dans des intonations rendues ternes d'incertitude. Alors qu'il contemple l'horizon, Allan vient d'admettre que son étincelle druidique a bel et bien reconnu Stiles et Derek en tant que couple du destin. Ce dernier semble d'ailleurs se renforcer de la méfiance dont l'émissaire fait preuve quant à la fragilité de leur monde au sein du multivers. L'homme-loup en a presque oublié la douleur qu'il extirpe du corps de son protégé, la transférant sur le second plan de ses préoccupations, sans que cela ne lui coûte plus de détermination. Et c'est cela qui permet pourtant à l'adolescent d'être disponible dans ce seul présent afin d'y exprimer ses vacillements.
— Allan, est-ce que toute cette histoire est réellement aussi mauvaise qu'elle en a l'air ?
La question de Stiles n'est pas sans receler une pointe de crainte. Le garçon paraît abasourdi par les dilemmes auxquelles les fatales intrications du hasard l'ont conduit. L'homme à la peau brune se détourne de ses pensées pour observer le fils du shérif. Son regard s'assombrit et un éclat d'abandon en souligne l'humilité.
— Je l'ignore.
Avouer cela semble modérer les sentiments d'impuissance qui s'épanouissent en lui. Le docteur Deaton lève les épaules et les tensions qui l'ont envahies depuis qu'il est ici se dissipent subitement dans le soupire qu'il s'autorise ensuite. S'il ne sait pas vers quelle direction s'oriente le temps de cette dimension, il peut bien partager les arcanes qui fondent ses doutes.
— Je n'ai souvenir d'aucune légende de la tradition faisant référence à ce qui est en train d'advenir. Je ne saisis pas encore ce que ça peut signifier. Pour tout dire, cela dépasse de loin mes compétences.
Derek avalise les propos du docteur, mais celui-ci ne porte pas son intérêt sur son avis silencieux. Il préfère se concentrer sur l'adolescent et lui donner le peu d'informations dont il dispose. Peut-être que son rôle de fléau dans l'équilibre entre le déploiement et le repli de cette dimension née de son sacrifice offrira à Stiles d'y voir plus clair. L'émissaire de l'incertain se racle la gorge et reprend :
— La plupart des sanctuaires vénérés par les druides préexistaient. Aussi savons-nous seulement que les arbres de vie sont des canaux qui permettent la circulation d'une magie sauvage et ancestrale, qu'ils sont responsables de l'émergence d'un grand nombre de phénomènes. S'il s'agit là d'une source d'énergie que nous célébrons, nous ne nous risquons cependant que très rarement à la manipuler, car les conséquences peuvent être… désastreuses.
Le docteur marque un silence. Stiles est concentré sur ce qui a été dit et tente de tisser des parallélismes avec les faits de sa propre expérience du nemeton. Au contraire, pour Derek, rien ne changera plus ce qu'il pense et chercher des réponses à une question qui ne peut en rien sauver ce qui se profile pour eux ne lui apparaît pas comme étant prioritaire. Pourtant, il soutient Stiles, même s'il ne saisit pas pourquoi son âme sœur a besoin de ces explications pour faire un choix, qui relève à ses yeux de loup, de l'évident.
Le druide humecte ses lèvres et réfléchit à ce qu'il peut ajouter. Il souhaite que le jeune prenne entièrement conscience de l'enjeu qui justifie ses hésitations. Allan a beau jouir d'un précieux réservoir de connaissances au sujet de ce qui dépasse les logiques de la science, il lui apparaît crucial que Stiles comprenne bien qu'ils sont là dans un cadre exceptionnel, même pour des phénomènes paranormaux.
— L'arbre sacré de Beacon Hills n'a pas été abattu pour rien, renchérit-il en tentant de rendre convaincantes ses assertions. Vu la circonférence de la souche, il devait avoir dix mille ans au bas mot, et quand une manifestation aussi ancienne de magie meurt, le désespoir se répand autour proportionnellement à la gloire de sa vitalité d'antan. Couper son tronc était chose avisée. Cela a grandement atténué les répercussions de sa dégénérescence dans notre réalité, même si ça n'a visiblement pas tout empêché.
Le vétérinaire reprend place dans le fauteuil, tandis que Derek demeure invariablement rivé sur l'état de son protégé. Stiles acquiesce et refoule l'expression des alarmes qui affectent son cœur.
— Vous allez devoir expliquer tout ça aux autres. Ils seront bientôt ici et j'ai peur de ne pas être prêt à encaisser tant de présences autour de moi.
Les mots de l'adolescent résonnent telle une prédiction qui ne réjouit personne. L'atmosphère semble s'être alourdie et chacun mesure les efforts qu'ils vont devoir faire pour faire face à la précarité de la situation. Le silence qui reprend ses droits sur l'instant est alors subitement perturbé par des gargouillis provenant du ventre de Stiles.
à suivre...
RAR CH10 :
Amegonys : Ton commentaire me va droit au cœur. Merci de continuer de me lire et de me faire savoir ce que tu en penses. Ça fait du bien de savoir que notre travail est apprécié. J'espère que cela se poursuivra avec cette suite. Dans tous les cas, j'espère que la suite ne te décevra pas et que tu y trouveras ta propre part d'imaginaire. Biz
Didinou : Merci pour ta lecture et le fait de toujours laissé un petit mot touchant. Biz
Julie-Deolovera : Quel plaisir de lire ta review Jolie Julie. J'espère que l'histoire continuera de te plaire. Tu es une petite bouille d'amour. Merci tout plein ! Bisous.
Hiimeekaa : Ton avis me touche énormément et c'est un très beau cadeau que tu me fais là en prenant le temps de me l'exprimer avec chaleur et générosité. J'avais peur que l'écrit soit ennuyeux et qu'il se perde dans des descriptions complexes, pour exprimer peu de choses en définitive. Alors savoir que tu y as trouvé quelque chose d'appréciable me fait du bien. Tes mots me réconfortent un peu et j'espère que ceux que j'ai publié aujourd'hui continueront de te plaire et de nourrir ton âme littéraire. Bisous tout doux.
