Un nouveau jour se lève sur le Royaume d'Anthéma. Un Griffon blanc s'approche de la forteresse de Zanbaât, ses yeux perçants sont posés sur les silhouettes réunies sur le grand balcon. L'apercevant, ces dernières s'écartent pour lui laisser de la place. Avec grâce le Griffon se pose, tenant un paquet dans une de ses puissantes serres.
- Ah, te revoilà ! s'exclame Aiacos. Je commençais à me demander si tu ne nous avais pas abandonné.
- Tu es allé voir Albafica ? s'enquiert Sarpédon.
L'animal mythologique reprend forme humaine :
- Effectivement.
Il ramasse le paquet et le pose devant la fenêtre grande ouverte, tandis que les autres le pressent de questions :
- Comment il va ?
- Pourquoi il n'est pas avec toi ?
Minos lève une main pour les interrompre :
- Mesure de sécurité. Alba est bien sous le contrôle de Grelhart et ni lui, ni son Zeus, ne savent comment il s'y prend.
-…Zeus… ? répète Kanon interloqué.
Sarpédon sourit en croisant les bras :
- Celui d'Anthéma, pas le nôtre.
A la mention du nom du blond, Aiacos a eu un sursaut. Il pivote vers Minos :
- Zeus est avec lui ? Dans son palais ? C'est ça que tu es en train de nous dire ?
-… Euh… oui.
Un rapide éclair de soulagement passe dans les prunelles rubis du Garuda.
En l'absence de Minos premier du nom, et d'Aggelos, le blondinet a dû essayer de faire au mieux pour garder ce monde sur pied. Mais même avec toute sa bonne volonté, il ne pouvait pas en empêcher le déclin.
- Est-ce que tu saurais me dire s'il lui est toujours aussi loyal ?
Le Griffon grimace et se hérisse :
- Oh que oui, répond-t-il sur un ton irrité. Il le regarde avec adoration et Alba tient suffisamment à lui pour que ça soit dangereux. Grelhart l'utilise comme moyen de pression, en plus ! Il a déjà forcé le Poisson à faire du mal à ce Zeus, quand il a voulu lui résister.
Le ton de sa voix n'a pas échappé à Kanon dont le visage s'éclaire d'un large sourire :
- Je sens comme une pointe de jalousie… susurre-t-il.
Saga le fait taire d'un coup de coude.
Secouant la tête, Avenir soupire :
- Utiliser les proches comme moyen de pression, ça ressemble bien à Grelhart.
- Effectivement, marmonne Aiacos. Si on se réfère à tes récits, on dirait que ce monsieur aime vraiment se comporter comme un connard.
Les sourcils froncés, Saga s'adosse contre le mur :
- Pardon, mais c'est pas un peu bizarre justement ?
Sa réflexion fait simplement sourire Aiacos, tandis que Minos renchérit :
- Si ! Ce mec est bien un Anthémien, d'après Zeus. Mais il ne comprend pas son comportement.
Sarpédon hoche la tête :
- Ouais, ce peuple est censé être aimable et tout ça, alors se permettre de menacer la Divinité du coin…
Minos reprend :
- Ce Zeus tout dévoué à son Seigneur m'a l'air d'un parfait exemple de la mentalité générale. Il n'aime pas voir Albafica comme ça. J'ai émis l'hypothèse que, peut-être, en l'absence de la Création, le cœur des Hommes a pu commencer à se noircir, sauf qu'il pense que ce n'est pas la bonne raison.
- Et il a bien raison, intervient Aiacos. Ravi de voir qu'il a un peu de jugeotte.
Les autres portent leur attention sur lui, interrogateurs. Ce dernier sourit à nouveau :
- Je sais pourquoi Grelhart a ce comportement. Mais d'abord, dis-en davantage, Minou. Dans quel état est Alba ? Qu'est-ce qu'il se passe plus précisément ?
Le Juge soupire en secouant la tête :
- Epuisé… Grelhart le force à utiliser son pouvoir pour reconstruire Anthéma. Et cette reconstruction n'est pas grossière, mais pointilleuse…
Le front plissé par l'inquiétude, il leur reporte fidèlement tout ce que le larbin blond a pu lui apprendre. Tandis qu'il fait son récit, Aiacos rentre brièvement à l'intérieur de la forteresse et en revient avec la carte étudiée la veille par Minos. Il s'agenouille à même le sol et l'étale devant eux, sans cesser d'écouter son frère ainé. Avec un crayon, il hachure grossièrement toutes les zones du Royaume remises en état, d'après les propos de Minos. Ses yeux rubis s'écarquillent :
- T'es sérieux ?! Tout ça ?
Accroupit à côté de son amant, Sarpédon observe la carte gribouillée :
- Je ne connais pas l'échelle d'Anthéma. On peut avoir une estimation qui nous parle ?
Faisant tourner le crayon entre ses doigts, le Garuda acquiesce :
- Même si le temps ne s'écoule pas tout à fait pareil… disons que pour lui, ça doit faire un peu plus d'une semaine qu'il est là… En moins de deux semaines, il a reconstruit intégralement une superficie équivalente à la Crète et à la Grèce réunies. Et encore, on se base sur ce que Minou a pu voir, c'est potentiellement plus imposant. Tu m'étonnes qu'il soit claqué, s'il a couvert ce terrain dans le moindre détail…
- C'est monstrueux ! appuie Minos en frappant du poing sur la rambarde en marbre. Quand il commence à perdre pied, l'autre enfoiré le met sous contrôle et le force à continuer le travail ! Ça en est arrivé au point où Albafica s'est littéralement effondré d'épuisement. Zeus a réussi à lui négocier deux jours de repos à ce moment-là, mais ça n'a pas du tout suffit à le rétablir correctement.
En soupirant, Aiacos acquiesce d'un air lugubre :
- A ce rythme, ça va le tuer.
Les visages autour de lui se ferment.
Kanon lance un regard rageur en direction de la forêt de plantes carnivores et des ronces, s'imaginant en train d'y coincer l'enfoiré qui s'en prend à Albafica.
De son côté, Saga se sent on ne peut plus déboussolé. Il songe à sa vie qui a radicalement changé en seulement quelques années. Il a passé son enfance et son adolescence à vouer sa cause à Athéna. Elevé pour devenir un Chevalier d'Or et étudiant sans relâche pour tenter de devenir Grand Pope. Deux objectifs réussis. Mais au milieu de tout ça, il n'avait pas prévu le moment où il devrait enfermer son frère au Cap Sounion sur ordre de ses supérieurs. Il n'avait pas non plus réellement réfléchi à ce qu'impliquait la fin de la Guerre Sainte. Depuis la paix avec Hadès et Poséidon, sa charge de travail s'est considérablement allégée. Il ne s'en plaint pas et il ne peut pas dire qu'il ne fait plus rien non plus. De part le monde, il y a toujours des jeunes gens qui présentent des capacités pour devenir Chevaliers. Même s'il n'y aura peut-être plus de guerres entre les Dieux, il reste nécessaire de trouver et d'éduquer les personnes présentant un Cosmos. La différence, c'est que l'actuel Grand Pope demande maintenant à ce que les nouvelles recrues apprennent à canaliser leur Energie, l'utilisent pour diverses raisons et pas uniquement pour se battre, et surtout il insiste pour que tous soient éduqués dans le respect des Dieux en général. Un apprentissage qui devient assez facile depuis que leur existence à tous n'est plus vraiment un secret. Entre Minos qui a reprit le trône de Knossos, les Spectres et les Chevaliers qui ne se sont pas cachés pour aider les humains à reconstruire après les inondations de Poséidon… Depuis tous ces évènements, Athéna se fait discrète. Elle n'a plus de raison de rester sur Terre, Saga n'a plus eu l'occasion de la revoir et il semblerait, d'après Sisyphe, qu'elle soit retournée sur l'Olympe. Au tout début, le Grand Pope s'est retrouvé démuni lorsqu'il a dû commencer à prendre des décisions sans pouvoir les faire valider par la Déesse. Mais il lui paraissait impensable de rester sans rien faire et de laisser les Chevaliers livrés à eux-mêmes, sans instructions pour les guider. D'une certaine manière, il en a voulu un peu à sa Déesse de partir comme ça, comme si, en dehors de la Guerre Sainte, ils n'avaient que peu d'importance à ses yeux. Alors, il a pris les décisions par lui-même, se fiant à ce qu'il voyait de l'évolution du monde. Et ensuite, le nom d'Aggelos est arrivé. Depuis qu'il a entendu ce nom, Saga ressent une profonde envie d'être à son service. De lui être dévoué, comme avec Athéna. Non, c'est même encore plus puissant que ce qu'il ressentait pour la Déesse de la Guerre. Ce sentiment est profondément ancré dans son sang et lui parait on ne peut plus naturel. D'une certaine manière, c'est comme si servir Athéna avait été une imposture. Depuis un moment, il ne peut s'empêcher de se poser des questions, même s'il a honte de les penser. Mais si Aggelos avait été son Maître… est-ce qu'il l'aurait forcé à condamner à mort son Jumeau au Cap Sounion ? Non. Déjà, il n'aurait certainement pas eu besoin de cacher l'existence de son frère. Et ce n'est pas Athéna qui a gagné la Guerre Sainte. La paix a peut-être été conclue, mais ce n'est pas elle qui l'a décidé, c'est Albafica qui a fait le lien entre les trois armées. C'est Albafica qui a discuté avec les Juges d'Hadès. Albafica qui a sauvé Kanon et parlementé avec Poséidon…
Il jette un coup d'œil à son frère qui lui rend son regard. Le Grand Pope n'a pas besoin de davantage, sachant parfaitement que celui-ci ressent exactement la même chose que lui. Il suffit de le voir émettre ce drôle de grognement de dragon, venant du fond de la gorge, dès qu'il apprendre que quelque chose est arrivé à Albafica. Et de noter la présence des écailles bleues qui viennent régulièrement recouvrir ses avant-bras dans ces mêmes moments. Chez lui, il n'y a pas de manifestations physiques marquées comme chez Kanon, mais il sait qu'ils sont sur la même longueur d'ondes. Et cet à cet instant précis, alors qu'il s'inquiète pour Aggelos, que Saga prend sa décision la plus importante de sa carrière : les Chevaliers seront au service du Seigneur de la Création dès son retour sur Terre !
Il sursaute, brutalement tiré de ses réflexions, par un craquement sec : Aiacos a brisé son crayon entre ses doigts.
- Oups… marmonne ce dernier en laissant tomber les débris au sol.
La même colère semble animer le groupe. Ils ont besoin d'agir.
Minos est le premier à bouger. Il se baisse, ramasse le sac qu'il a laissé devant la fenêtre et l'ouvre :
- Zeus nous a filé des vêtements Anthémien.
Il sort les tenues une à une en commentant :
- Nous sommes trop repérables avec nos habits actuels. Il m'a filé ceux d'ici, pour qu'on puisse se fondre dans la masse et m'a suggéré qu'on se mêle à la foule, durant l'intervention d'Albafica, aujourd'hui. Si possible, nous devons observer Grelhart et tâcher de découvrir comment il procède pour le contrôle.
Saga déplie la première tenue qui lui tombe sous la main, appréciant la souplesse du tissu ainsi que sa douceur :
- Si lui-même n'a pas trouvé comment Grelhart fait, alors qu'il en voit les effets quotidiennement…
- Erreur, il ne peut pas voir, le corrige Minos en lançant une tunique à Sarpédon. Zeus se tient continuellement à côté d'Alba pour le soutenir, tandis que l'autre connard se tient en arrière pour maintenir un respect de façade.
Avenir récupère des habits jaune d'or que lui tend Kanon, le front plissé par l'inquiétude. Il a l'impression de revivre son époque, avant que Lucéma ne devienne fou et massacre Grelhart de sang-froid. Ils cherchaient déjà tous la réponse à cette question de contrôle.
Le Dragon des Mers est déjà en train de se déshabiller pour se changer :
- Ok… Pour moi, y'a deux solutions. Soit, on voit comment il procède, et dans ce cas-là, on fait quoi ? Soit, on ne voit pas du tout comment il fait, et là, même question, on fait quoi ?
- On improvise, je suppose, répond Sarpédon en haussant les épaules. Le problème, c'est surtout qu'on ne peut pas laisser Albafica plus longtemps entre ses griffes. Néanmoins, ne pas savoir la procédure de contrôle est presque tout aussi dangereux, quelqu'un d'autre pourrait suivre son exemple, un jour…
Le rouquin se tourne vers Aiacos qui dédaigne les vêtements apportés par Minos puisqu'il porte déjà une sublime tunique noire à la mode de ce monde :
- Et d'ailleurs, tu peux nous dire ce que tu sais ? Tu sembles savoir comment Grelhart est devenu aussi mauvais.
Ravi de voir son lutin préféré lui poser la question, le Garuda affiche un énorme sourire :
- C'est simple : il est venu ici.
-… Quoi ? marmonne Minos qui espère avoir mal compris.
-… venu ici ? répète Kanon en haussant les sourcils de surprise.
Seul Avenir ne semble pas totalement pris de court. Tiré de ses propres réflexions, il lève les yeux en direction du Seigneur de la Destruction :
- Il vous cherchait.
- Je pense, oui. Zanbaât est capable de s'auto-gérer, à l'instar du Palais d'Aggelos, ainsi nos demeures n'ont pas besoin qu'on fasse le ménage. Pour un œil extérieur, il est quasi impossible de savoir si quelqu'un est venu ici, puisqu'on ne peut pas relever de traces dans une poussière inexistante. Seulement, moi, j'ai senti tout de suite, en arrivant ici, qu'un truc clochait. J'ai vérifié et je peux confirmer que certaines salles ont été fouillées, même occupées sur du plus ou moins long terme. Il a étudié pas mal de bouquins également. Sur une période de vingt ans, ses visites ont été régulières.
Interloqué, Sarpédon reprend :
- Mais comment il a pu survivre ? Tu m'as dit toi-même que venir trop souvent ici condamne les Anthémiens à mort !
- L'exception qui confirme la règle, répond Aiacos d'un air fataliste. Ce mec n'est pas mort, mais ses visites régulières ont eu des conséquences. Son cœur s'est noircit à cause de l'Energie hostile des lieux et il a focalisé sur son projet, oubliant de plus en plus la notion du Bien. Ses idées ont été nourries jusqu'à devenir totalement extrêmes : il lui fallait les mettre en place, peu importe les moyens pour y parvenir.
- Glaçant… murmure Saga.
- Et un peu triste, en un sens, soupire Kanon. C'est irrémédiable, je suppose ?
Le ton du Garuda devient catégorique :
- Oui. Inutile d'essayer de le sauver, même le grand cœur d'Albafica ne pourra rien y faire. C'est trop tard pour Grelhart.
- Dans ce cas, nous n'aurons aucun regret à le tuer, commente sombrement Sarpédon.
Avenir garde le silence tandis que Minos se campe devant le groupe, les poings sur les hanches :
- En effet, aucun regret le concernant. Et j'ai quelque chose à vous proposer pour la suite des évènements.
