2ème jour de Tuilië (30 avril) de l'an 1937
La jeune femme rouvrit les yeux brusquement, haletante, à la recherche de repères connus. La lumière dans la chambre attaqua ses yeux et elle reprit conscience de qui et où elle était :
—Nwal' ?
L'intéressée tourna la tête vers la voix. Elle fit face à Amal, assis sur le bord du lit, l'air inquiet. Elle fronça les sourcils :
—Amal ? Qu'est-ce que...
Elle se releva sur les coudes en grimaçant, les courbatures de la veille se réveillant et les images de son rêve encore bien présentes dans son esprit :
—Est-ce que tout va bien ? Demanda le jeune garçon.
—Hein ? Oui, oui... Tout va bien Amal... tout va bien. Viens, je vais te préparer le petit-déjeuner.
Encore engourdie, elle se releva et sortit de la pièce suivie du jeune garçon, plus silencieux qu'à l'ordinaire. Ressentant une étrange impression sur son visage, la jeune femme porta la main à ses yeux et sentit qu'elle avait pleuré. Ainsi ses larmes n'avaient pas été que de simples chimères, elles avaient été bien réelles. Elle essuya ses yeux d'un geste vif, désireuse d'effacer les souvenirs de son rêve ainsi que cette affreuse sensation d'abandon qu'elle ressentait encore dans son cœur. Elle entendait encore ses propres cris alors qu'elle appelait Elladan. La jeune femme réfléchirait plus tard à ce songe des plus étranges et dérangeants. Il y avait plus urgent pour le moment.
Arrivée devant la cuisine, elle eut un instant d'hésitation. Elle ne savait pas cuisiner. Trouver de quoi se nourrir dehors était simple, il suffisait de connaître les bonnes plantes. Mais cet endroit lui était proprement inconnu. A quoi servait cet instrument ? Et celui-ci ? Que fallait-il cuisiner ? Et comment ? La jeune femme poussa un long soupir et se passa la main sur le visage. Mais comment allait-elle prendre soin d'Amal si elle ne pouvait même pas le nourrir ? Ce dernier vint se placer à côté d'elle et la jeune femme baissa la tête pour le regarder :
—Tu n'sais pas comment faire hein ? Demanda-t-il très sérieusement.
—Non, avoua-t-elle honteuse, Je suis désolé. Est-ce que tu sais comment ta maman te préparait à manger le matin ?
Ce n'était peut-être pas une bonne idée de demander au jeune garçon de se rappeler délibérément de tels souvenirs si tôt mais elle n'avait pas vraiment le choix :
—Pas vraiment, mais il reste la brioche qu'elle avait faite hier après-midi.
La jeune femme fut surprise par le calme avec lequel Amal parla de sa mère. Il ne semblait pas perturbé. Mais elle savait par expérience que les apparences étaient souvent trompeuses. Elle aussi allait « bien » quand les autres enfants de Bree la martyrisaient. Si la jeune femme n'était pas la mère d'Amal et qu'elle n'était clairement pas à la hauteur, elle se promit tout de même de faire attention ses prochains jours et de faire de son mieux.
Le jeune garçon s'était attablé et dévorait à pleines dents la magnifique brioche de la veille, épargnée du massacre. La jeune femme soupira une seconde fois. Elle allait devoir lui parler.
Elle s'assit en face de lui :
—Amal, il va falloir que l'on quitte tous les deux la maison. Nous ne pouvons pas rester ici.
Elle y avait longuement réfléchi toute la soirée de la veille. :
—Pourquoi ? Demanda-t-il d'une sincérité désarmante.
—Je ne peux pas assumer seule le travail qu'effectuait ton père et je ne saurais jamais m'occuper dignement de toi comme ta mère.
Déjà qu'elle avait du mal à s'occuper d'elle-même !
—Mais Eodren vient tous les jours nous aider ! Contra Amal, apparemment opposé à son idée.
Eodren, l'homme de main d'Alrad. Il n'était pas véritablement efficace. Depuis qu'elle était arrivée, la jeune femme avait remarqué qu'elle faisait souvent ses tâches bien plus vite que lui :
—Je refuse que tu restes ici. La campagne n'est pas un endroit sûr pour un enfant et si je dois travailler à la place de ton père, je ne pourrais pas te surveiller à chaque instant. Tu mérites mieux que cela.
Il était hors de question qu'un autre évènement de la teneur de celui de la veille se répète :
—Alors apprend-moi à me battre ! Comme ça je pourrais me défendre moi-même !
Le garçon s'était levé sous l'effet de son excitation et de sa désapprobation face à sa décision. La jeune femme fit de même et vint se placer face à lui :
—Hors de question Amal !
Elle refusait de lui apprendre à se battre. Elle ne voulait pas qu'il lui ressemble, qu'il devienne comme elle. Le souvenir des cinq hommes qu'elle avaient abattus la veille, froidement, sous le coup de la colère, la rongeait. La jeune femme n'avait auparavant tué que des animaux, des Orcs ou des Gobelins, qu'elle ne considérait pas comme des êtres humains. En revanche, enlever la vie de l'un de ses paires, aussi vil soit-il, n'était pas un acte anodin. Même si elle l'avait fait pour protéger Amal, elle se sentait maintenant comme une machine à tuer implacable, et indestructible. Le sentiment de puissance qui l'avait également étreint durant le combat était dangereux car elle désirait le ressentir à nouveau et cela l'inquiétait. Enfin lors d'un combat, la jeune femme se coupait de tout, ses émotions et ses pensées, pour être le plus efficace possible. Amal n'avait pas à devenir comme elle. C'était sûrement cette inquiétude qui avait nourri son rêve cette nuit-là :
—Nous partirons cet après-midi pour Minas Anor. C'est la cité la plus proche et c'est la capitale du royaume. Nous aviserons ensuite pour trouver une situation stable, déclara-t-elle fermement.
Elle s'agenouilla devant le garçon :
—Au moins là-bas nous serons en sécurité et je serais enfin rassurée à ton sujet. Comprends-tu ma décision Amal ?
Il était important qu'il comprenne pour accepter sa décision. Amal hocha la tête mais elle put lire de la tristesse dans ses yeux. Était-ce dû à son refus de lui apprendre le langage des armes ou au fait de quitter sa maison d'enfance ? La jeune femme supposait que c'était un peu des deux.
Elle l'étreignit tendrement et lui dit doucement :
—Il faut que tu fasses tes affaires. Prends des vêtements et les quelques choses qui te sont chères. Je vais m'occuper du reste.
—Où sont mes parents Nwal' ? S'enquit le jeune garçon semblant soudainement anxieux.
La jeune femme fronça alors les sourcils. Amal pensait-il que ces parents étaient toujours en vie ? Est-il dans le déni ? Elle n'allait clairement pas être en mesure de gérer ça si c'était le cas !
—Où sont leur corps ? Ajouta-t-il devant son silence.
La jeune femme respira mieux. Au moins était-il bien conscient du décès de ses parents. Elle répondit prudemment :
—Je les ai enterrés. Nous irons leur dire au revoir avant de partir. Es-tu d'accord ?
Amal hocha une nouvelle fois la tête et partit vers sa chambre :
—Et lave toi ! S'écria la jeune femme avec amusement pour le dérider.
Quand il fut sorti de la pièce, la jeune femme soupira une énième fois. Elle alla s'assoir d'une façon très disgracieuse dans l'un des deux grands fauteuils de la pièce et ferma les yeux.
En réalité si elle voulait qu'ils partent et se rendent à Minas Anor, c'était également parce qu'elle voulait quitter la maison et tous ses souvenirs au plus vite. En rentrant dans la cuisine, elle avait soudainement eu envie de vomir et un malaise l'avait prise même si elle n'en avait rien montré.
Pourtant dans le même temps elle supportait mal l'idée de partir une fois encore d'un « chez elle » comme elle l'avait fait pour Fondcombe. Elle avait la désagréable impression de ne jamais réussir à s'établir dans un endroit où elle se sentait bien.
Cependant, défiant toutes ses attentes, elle trouvait qu'elle supportait plutôt bien le fardeau qu'était ce drame. Elle ne pleurait pas, ne se sentait pas abattue et continuait de faire des choses et de s'occuper d'Amal comme avant sinon avec plus de ferveur.
C'était sûrement grâce à lui qu'elle se relevait plus vite cette fois-ci qu'à l'ordinaire. Elle voulait le protéger, se montrer forte pour lui. Elle tentait inconsciemment de lui offrir un cadre rassurant pour pallier le traumatisme survenu la veille et le manque de stabilité tant émotionnelle que matérielle qu'il créait.
Elle ne savait pas vraiment ce qu'elle ferait arrivée dans la cité blanche mais elle tâcherait de confier Amal à une personne qu'elle jugerait digne de confiance et assez affectueuse pour pallier sa mère et son père, peut-être un orphelinat. Au moins serait-il entouré d'autres enfants.
Elle savait bien que sa conduite était lâche. Elle aurait dû le garder avec elle et l'élever comme sa mère mais elle ne le pouvait pas. Elle ne pourrait pas s'occuper de lui. Elle s'en sentait bien incapable. Et elle avait si peur de faire les mêmes erreurs que son grand-père ! De plus Amal était comme son frère, pas son fils ! Elle pouvait être sa sœur mais pas sa mère. S'occuper d'un enfant lui semblait être une montagne impossible à gravir. Elle n'y arriverait jamais. Elle ne serait jamais à la hauteur.
Et puis il y avait son âge. Elle se sentait trop jeune pour s'enfermer dans une vie aussi rangée que celle d'Eryn. Si la jeune femme ne pouvait pas vivre avec celui qu'elle aimait et être réellement heureuse et comblée alors elle préférait rester seule et libre de ses mouvements.
Et pourtant, malgré toutes ces bonnes raisons, elle était profondément affligée à la simple pensée de laisser Amal seul, avec une personne qui lui serait inconnue, dans une ville nouvelle. Elle se sentait tellement affreuse de faire une telle chose mais dans le même temps tellement horrifiée de devoir endosser de telles responsabilités. Cependant, le confier à quelqu'un ne voulait pas dire qu'elle l'abandonnerait totalement. Elle continuerait, bien sûr, à veiller sur lui.
Avec toutes ces pensées importantes en tête, elle partit faire un sac de voyage pour elle et Amal.
Quand il la rejoignit dehors, il s'était habillé de vêtements propres, s'était lavé et portait un petit sac sur ses épaules. Il s'était drapé dans une cape chaude car les nuits dehors en cette saison étaient encore fraîches. La jeune femme fut attristée de voir qu'il ne portait plus son éternel sourire innocent ; cependant innocent, il ne l'était plus désormais.
La jeune femme avait un peu l'impression de se voir elle-même au même âge, désillusionnée sur la race humaine. Bien sûr ce qu'elle avait vécu était beaucoup moins grave en comparaison mais il lui semblait qu'elle portait la même expression de tristesse et de déception sur son visage à cette époque.
Elle avait sorti son étalon de l'écurie, celui que les bandits n'avaient pu approcher et l'avait sellé, leurs bagages, bien que peu importants, accrochés à ses flancs.
Elle vit Amal la regarder d'un air dubitatif quand il l'aperçut, habillée de sa cape, arc à la main, carquois et lame dans le dos. Elle crut également apercevoir une lueur d'envie et d'admiration. Pourquoi ne la voyait-il pas comme ce qu'elle était vraiment ? Tuer des Hommes la dénudait de son humanité ! Cela n'avait rien d'admirable. La jeune femme avait été heureuse d'apprendre toutes ses techniques auparavant mais elle le regrettait presque à la suite de l'expérience d'hier. Presque cependant, car sans cela elle ne serait pas à même de protéger Amal et de se protéger elle. Défendre les autres étaient une cause juste à ses yeux même si cela signifiait ôter la vie à l'un de ses semblables.
Elle lui sourit gentiment et l'emmena devant les deux tombes de ses parents. Elle lui tendit quelques fleurs, qu'elle était allée cueillir peu de temps avant pour qu'il les pose sur leur tombe :
—Veux-tu dire quelque chose ? Lui demanda-t-elle doucement.
A son plus grand étonnement, le jeune garçon secoua la tête et repartit brusquement vers la cour. La jeune femme resta donc seule devant les tombes. Elle sentit son cœur se serrer. La réaction d'Amal montrait qu'il était profondément affecté et traumatisé par ce qui s'était passé et elle ne s'en sentait que plus mal et coupable. Elle s'agenouilla et passa sa main sur les monticules de terre :
—Je vais faire en sorte que votre fils soit en sécurité, je vous le promets...
La jeune femme ravala ses larmes en se relevant et en marchant vers Terendul. Cet adieu ressemblait tant à celui qu'elle avait prononcé quelques mois plus tôt. Le souvenir de son rêve encore présent, la jeune femme ferma les yeux. Le toucher d'Elladan lui brûlait encore la joue. La douleur de n'avoir rien pu faire pour le retenir lui serrait encore l'estomac. Le vide qui l'étreignait était encore plus fort que d'habitude.
Ce rêve avait été si réel que la jeune femme se demanda si ce n'était pas un signe envoyé par les Valar. Après tout le Vala Irmo de Lórien pouvait intervenir dans les rêves des êtres humains. Les paroles d'Elladan lui avait semblé si... vraies, si vraisemblables, comme si c'était réellement lui qui s'était adressé à elle. Cependant elle ne se s'attarda pas sur cette possibilité peu probable. Comment les Valar, ces grandes puissances du monde, pourraient-elles s'intéresser à elle, petite poussière dans l'univers ? Elle n'était même pas immortelle comme les Elfes. Une telle pensée était vaine et narcissique. Non ce n'était que son inconscient qui parlait après les évènements difficiles de la veille. Elle avait juste eu envie des personnes qu'elle aimait le plus pour se rassurer, c'était tout.
Elle fit monter Amal sur son cheval et se plaça derrière lui en l'entourant de ses bras pour le rassurer. En effet le jeune garçon semblait crispé et anxieux de se trouver sur le grand étalon :
—Tu vas voir, Terendul est le cheval le plus rapide au monde, plaisanta-t-elle, nous serons à Minas Anor dans deux jours tout au plus.
Elle flatta l'encolure de son destrier et le talonna. Bientôt la jeune femme et Amal n'étaient plus qu'un point filant vers le sud.
La jeune femme avait fait galoper Terendul sur la route du Sud toute la journée. Elle ne lui avait laissé qu'une pause qu'en milieu de journée pour qu'Amal et lui puisse se reposer et manger. Pour sa part, elle n'avait pas faim.
Quand la nuit tomba, ils dévièrent de la route et se dirigèrent dans la forêt alentour pour trouver un endroit propice pour la soirée. Ils avaient déjà fait un bon bout du chemin et la jeune femme savait qu'ils seraient à Minas Anor demain, en fin de journée environ, s'ils gardaient leur allure.
Elle avait allumé un feu et ils avaient mangé en silence. D'ailleurs la journée tout entière s'était déroulée dans le silence, elle, ne sachant pas quoi dire à Amal et ce dernier restant muet pour une raison encore inconnue. Seulement quand celui-ci fut allongé au bord du feu, la jeune femme assise de l'autre côté, il demanda :
—Nwal' c'est qui Elladan ?
A ce moment l'intéressée regardait le vide, plongée dans la vision de son dernier rêve. De la question du jeune garçon elle n'entendit que le nom d'Elladan et elle crut d'abord à une hallucination de son esprit. Cependant quand elle comprit qu'il avait été prononcé par Amal, elle s'arracha au souvenir de la main de l'Elfe sur sa joue, à son regard déçu et si triste, et croisa le regard de l'enfant avec étonnement :
—Pardon ?
Ses yeux exprimaient l'incompréhension la plus totale. Pourquoi Amal avait-il prononcé son nom ? Comment pouvait-il le connaître ? Pourquoi cela faisait-il si mal de l'entendre prononcé par un autre qu'elle-même ?
—Je me demandais qui était Elladan ? C'était un de tes amis ?
La jeune femme resta muette un temps. Elle n'avait jamais prononcé son nom à voix haute. Comment l'avait-il entendu ? Et que lui répondre ? Elle avait toujours fait comme si cet homme était un fantôme. Elle ne voulait pas en parler. Devait-elle lui mentir ?
—Oui... Oui, murmura-t-elle, c'était un... ami.
Le silence revint entre eux jusqu'à ce que la jeune femme réclame des explications :
—Comment...
—C'est lui que tu appelais en pleurant dans ton rêve, la coupa Amal, Est-ce qu'il est mort ?
La jeune femme bafouilla quelques instants. Elle se sentait perdue. Ainsi elle l'avait réellement appelé. Voilà pourquoi elle s'était sentie aussi vivante dans ce rêve, pourquoi la douleur avait été si forte. L'intéressée rougit fortement. Elle avait crié le nom d'Elladan, en pleurs, devant Amal. Cette situation la mettait au paroxysme du malaise, surtout que maintenant elle devait faire face à ses interrogations :
—Il... Il est mort oui.
La jeune femme ne lui donnait ainsi qu'un demi-mensonge. Après tout, Elladan et la relation qu'elle avait entretenue avec lui, aussi courte soit-elle, étaient morts. Il ne lui restait que les souvenirs. Pendant tout ce temps, elle tripotait son collier mais le jeune garçon ne sembla pas le remarquer :
—Alors c'est pour ça que tu es souvent triste ? Continua le garçon, Parce que tu as perdu ton ami ?
La jeune femme, sur le point de lui rétorquer que la curiosité était un vilain défaut, agacée par ses questions sur un sujet plus que sensible, eu soudain un éclair de génie. Elle ne sut jamais comment cette révélation lui vint, elle qui n'était pas très douée avec les émotions et les sentiments. Cependant elle sentit qu'Amal cherchait, par des questions détournées, des réponses au drame survenu la veille.
Elle soupira. La voilà bien avancée avec cette illumination, mais comment faire pour l'amener à en parler ? Et surtout que lui répondre pour le rassurer ?
—Oui bien sûr que cela me rend triste comme pour chaque personne qui perd un être qui lui est cher. Mais je suis rassurée en pensant à l'endroit où il se trouve maintenant.
—Et il est où Nwal' ton ami maintenant ?
La jeune femme sentit qu'elle avait piqué sa curiosité. Amal cherchait des éclaircissements sur la mort et ce qui se passait ensuite :
—Au pays des Valar. Il se repose dans les grandes plaines de lumière en compagnie des plus belles créatures de ce monde. Tout n'est que bonheur là-bas. Il est maintenant en paix et il m'attend.
—Est-ce qu'il pense à toi ?
—J'en suis sûr, répondit la jeune femme avec un pincement douloureux au cœur.
Même si elle racontait une histoire pour rassurer Amal, elle ne pouvait empêcher l'image d'Elladan sur les grandes plaines de lumière en compagnie d'une Elfe de s'imposer à son esprit. Bien qu'elle l'ait quitté pour qu'il l'oublie, elle espérait désespérément qu'il pensait toujours un peu à elle. Elle regarda Amal fermer les yeux, fatigué. La jeune femme se leva alors et se dirigea vers lui. Elle posa la main sur son front et lui murmura :
—Et tu sais, quand je veux lui faire parvenir un message et être sûr qu'il l'entende je prie Mandos, le Vala qui veille sur les morts. Il entend toutes les prières.
L'enfant la regarda, inquiet :
—Il faut dire quoi ?
—Ce que tu veux mais n'oublie jamais d'être respectueux car c'est un être extrêmement puissant et nous lui devons le respect.
Amal acquiesça et resta silencieux un instant :
—Pourquoi tu me parles jamais de ta vie d'avant Nwal' ? C'est parce qu'elle était nulle ?
—Non elle n'était pas "nulle" mais j'ai fait des erreurs Amal. Alors... maintenant c'est derrière moi tu comprends ?
—Humm... acquiesça-t-il.
Cet enfant était décidément bien trop curieux pour le bien de la jeune femme :
—Bonne nuit Nwal'.
—Bonne nuit à toi aussi Amal.
La jeune femme retourna s'assoir de l'autre côté du feu. Elle n'allait pas beaucoup dormir mais elle était habituée aux insomnies. L'épisode des bandits l'avait mise en garde. Il fallait rester prudent. Elle avait beau avoir ses armes cette fois-ci, il pouvait toujours arriver quelque chose. Et si Amal était impliqué, elle ne se le pardonnerait jamais.
Elle soupira une fois encore. Elle avait peut-être rassuré Amal et cela la soulageait, mais tout son discours était basé sur un mensonge. Seuls les Elfes qui mourraient, ressuscitaient sur les grandes plaines de lumière à Valinor, la terre bénite. Les Nains s'y rendaient également mais restaient dans les grandes Cavernes de Mandos, rassemblés pour l'éternité. Mais les Hommes avaient un destin différent, inconnu de tous, même de Mandos. Seul l'omniscient et tout-puissant Eru Ilúvatar connaissait la vérité. Les Hommes passaient dans les cavernes puis s'en allaient au-delà des terres bénites pour ne jamais revenir.
Mentir ainsi lui faisait mal car elle savait que dorénavant Amal s'adresserait à ses parents par l'intermédiaire de Mandos qui ne transmettrait jamais ses messages et les garderait pour lui, ses parents se trouvant hors de sa portée.
« Grand Mandos, pardonnez-moi, je pense bien faire. Je ne veux que le bien de cet enfant et sa paix intérieure. Ecoutez ses prières et rassurez-le, je vous en prie ».
Puis la jeune femme retomba dans ses pensées, ses souvenirs et ses regrets. Elle revoyait sans cesse le moment où elle avait tué ces cinq hommes et celui où elle avait découvert le corps sans vie d'Eryn. Plongée dans de douloureuses visions, la jeune femme veilla toute la nuit sur Amal.
