Chapitre 11

La situation était si improbable que Reï en resta coite.

- Reï, je suis désolée, laisse-moi t'expliquer... Commença Nanako déconfite.

Oui… Tellement cliché que c'en eut presque été risible. Prise au dépourvu, mais point stupide, Reï ramassa calmement l'objet du délit. Elle le brandit tel une carte à jouer sous le nez de l'incriminée.

- Dis-moi que tu cherchais à acheter des cachets pour le mal de tête et que tu t'es trompée...

Apeurée, Nanako tenta de se défendre mais aucun mot ne put sortir de sa bouche.

- J'ai besoin de savoir... Articula la jeune femme blonde.

Le costume de Rosalie porté la veille était décidément bien approprié puisque Nanako se mit à pleurer comme une fontaine. Reï n'était pas insensible à cette réaction, mais la colère prenait le dessus.

- Tu as quelqu'un là-bas ? Supposa-t-elle.

Nanako opina du chef, honteuse. "On est fiancés..." Reï sortit de ses gonds.

- Je n'arrive pas à y croire ! Tu lui as dit très exactement pourquoi tu venais ici ?

- Il sait que c'est pour mes études mais…

- Que tu venais habiter quelques temps avec ta première petite amie ?

- Non, il ne sait pas que...

- Tu ... tu ne portes même pas de bague ! Dans quel but es-tu venue ici ? Tu ne pouvais pas me laisser aimer un souvenir ? Tu veux me briser le cœur à nouveau ?

- Tu ne peux pas me dire ça ! Se défendit enfin Nanako. Tu sais parfaitement que je n'ai pas voulu que ça se termine entre nous...

- Nous avons fait l'amour, cela ne signifie donc rien pour toi ?

- Si bien sûr...

- Tu voulais juste savoir ce que ça faisait de s'envoyer en l'air avec une femme ?

Nanako qui ne pouvait ni placer un mot, ni en entendre davantage, sans prendre la peine d'emporter son sac à main, ou même savoir où elle allait, quitta l'appartement de Reï.

Celle-ci appuya ses doigts sur ses tempes comme pour mieux encaisser le choc et se dirigea vers sa porte d'entrée. Elle distinguait deux voix. Celle de Nanako, et celle de Rosemarie. Puis, plus rien. Elle se précipita à la fenêtre pour essayer de l'apercevoir dans la rue. Pas de Nanako. Si Rosemarie l'avait happée, rien de mal ne pouvait lui arriver...

Nanako dévalait pour la seconde fois de la journée les escaliers de l'immeuble Haussmannien. Elle s'arrêta lorsqu'elle tomba face à face avec la mystérieuse voisine sur le palier.

- Eh bien, que vous arrive-t-il ? Vous qui étiez si joyeuse hier soir ! Demanda doucement Rosemarie. Vous vous êtes disputée avec Reï ? Demanda-t-elle en posant une main compatissante sur la joue de la jeune fugitive.

- Oui, je suis désolée si on a fait du bruit, je...

- Entrez... Recommanda-t-elle en regardant autour d'elle.

- Je ne veux pas vous déranger...

- Où comptiez-vous aller de toutes façons ?

Nanako n'avait rien à répondre à cela. Elle n'y avait même pas songé... Alors, elle accepta l'invitation.

L'appartement était très différent de celui de Reï. On avait l'impression de faire un voyage dans le temps. Il rappelait à Nanako de vieux films français en noir et blanc, la décoration, les meubles étaient très anciens mais remarquablement entretenus. Une odeur d'encaustique embaumait l'atmosphère. Tout était impeccablement propre et rangé. La Dame élégante invita Nanako à s'asseoir.

Il était difficile de donner un âge à Rosemarie. Une Dame d'un certain âge, comme on dit. Mais impossible d'être plus précis sans consulter ses papiers d'identité. Elle avait l'élégance d'un chat siamois avec son tailleur noir, un maintien irréprochable, la coiffure parfaite, un maquillage discret. Elle avait certainement reçu une excellente éducation.

- Vous n'êtes pas obligée de parler si vous ne le souhaitez pas. Mais ne sortez pas ainsi sans savoir où aller dans une ville que vous ne connaissez pas. Paris n'est pas une ville particulièrement dangereuse, surtout ce quartier, mais tout de même... Je vais sermonner Reï de vous avoir laissée partir ainsi.

- C'est moi qui devrais être sermonnée... Renifla Nanako.

- Ça serait bien une des rares fois... C'est Reï qui a l'habitude de faire tourner les filles en bourrique. Même si avec vous ça semble différent... Nanako hésita un long moment.

- Je ne devrais pas...

Rosemarie la regardait avec tendresse, la tête penchée. Elle semblait dire « ça prendra le temps que ça prendra…peu importe ». Mais ça n'était pas du tout dans son éducation rigoriste, japonaise de s'épancher de la sorte. Ces latins décidément… Cette façon de jouer les moulins à parole…

Voyant Nanako réticente, elle alla chercher un plateau sur lequel reposait un délicat service à thé en porcelaine.

- Mais tout cela n'est pas si simple, ai-je tort ? Nanako resta silencieuse. « Un thé ne sera pas de trop… ».

Rosemarie disparu. Alors que son hôte était occupée dans la cuisine, Nanako tentait de remettre de l'ordre dans ses pensées (une fois encore). Qu'aurait-elle pu attendre d'autre de ce voyage qu'une tonne de remises en question ?
Le japon, ses parents et leurs attentes, ce fiancé qu'elle n'aimait pas, sa (re)découverte de ses penchants naturels. Reï. Reï. Reï tellement différente. Piquante. Vive. Spontanée. Protectrice. Séduisante. Féline. Sensuelle… désespérément.

Nanako ne pouvait entendre Rosemarie qui téléphonait discrètement à sa voisine pour la rassurer.

Je suis à 10 000 km de mon pays, de mes parents, personne d'autre à qui parler… et j'ai gâché la seule véritable histoire d'amour de ma vie alors au point où j'en suis…

La maîtresse de maison revint avec un thé fumant et odorant accompagné de biscuits. Elle fit le service avec une élégance et une efficacité comme on n'en faisait plus.
Nanako accueillit cet en-cas avec bonheur et commença à grignoter quelque gâteau sec.

- J'ai… il se trouve que j'ai un fiancé là-bas au Japon… Lâcha-t-elle honteuse autant de déverser sa vie que d'avoir menti à Reï par omission. Rosemarie pencha la tête sur le côté en écarquillant les yeux. Nanako plissa les yeux, pinça les lèvres et ajouta tout bas : « Reï vient de l'apprendre… »

- Oui… ? Appuya Rosemarie dans l'expectative.

- Et… Je suis peut-être enceinte ! Elle éclata en sanglots. Rosemarie ne s'attendait pas à de telles confidences et s'en étouffa presque.

- Combien ?

- Pardon ?

- Combien de retard ? Demanda la Dame d'un air concerné.

- Quatre… Cinq jours…

- Bien, ça n'est peut-être rien… Vous avez fait un test ?

Décidément, il était bien facile de parler à ces français. Jamais elle n'aurait pu avoir cette conversation même avec sa propre mère. Et là, cette inconnue (qui n'en était pas tout à fait une puisqu'elle était proche de Reï), lui prêtait une oreille attentive et lui parlait sans détour, tout cela était à la fois un soulagement et très nouveau.

- J'allais le faire… Mais Reï l'a trouvé…

- Pourquoi pleurez-vous ?

- Co… comment ? Demanda Nanako qui ne comprenait pas où son interlocutrice voulait en venir.

- Qu'est-ce qui vous rend le plus triste dans cette histoire ? La jeune fille s'arrêta de pleurer. Cette Rosemarie… Elle devait avoir été psychologue dans sa jeunesse…

- Je ne veux pas de ça… Dit-elle laconique.

- « Ça » quoi ?

- Cette vie toute tracée qui m'attend au Japon. Cette vie conventionnelle. J'étais si heureuse depuis mon arrivée à Paris. Je revivais. Je me sentais plus vivante que je ne l'ai jamais été auparavant. Comme s'il m'était poussé des ailes. Mais je ne peux pas…

On devrait servir du thé et des petits gâteaux en thérapie, ils délient les langues efficacement et intelligemment.

- Mais si je suis enceinte… Je… je…

- Commencez par cela… Faites le test ! Conseilla-t-elle en frappant la table de sa main et se leva. Elle alla chercher une cigarette et l'alluma. Je ne vous juge aucunement vous savez… Commença la Noble Dame. J'ai moi-même eu une vie amoureuse hors du commun…

- Reï m'en a un peu parlé, oui…

- Vraiment ? Qu'a-t-elle dit ? Demanda-t-elle amusée.

- Elle m'a parlé de Claudine… De votre amour, de votre courage… C'est très… inspirant. En entendant ces paroles, Rosemarie eu un sourire nostalgique. Au Japon, pour une femme, il est impensable d'avoir une vie de couple avec une autre femme. Les voisins, la famille, tout le monde vous renierait. Ici tout semble si facile…

- Ça ne l'est pas, détrompez-vous… Même si on est en 1996… Reï sait être prudente c'est tout… Mais il a eu des périodes plus difficiles dans l'histoire, c'est vrai…

- Jamais mes parents n'accepteront… Déclara Nanako après un long silence.

- Alors, vous allez vous marier là-bas, un mariage sans amour pour les autres, pour ce que la société attend de vous ?

- Je suppose… Un jour…

- Mais vous… vous savez ce que vous voulez pour vous. Vous l'avez dit toute à l'heure.

- La question n'est pas ce que je veux…

- C'est VOTRE vie vous savez. Insista Rosemarie en se penchant vers son interlocutrice. Une vie ça passe très vite… Quand on est enfant on a l'impression que le temps se traîne, mais plus on vieillit et plus… Un jour vous vous levez et bang ! Elle claqua des doigts. 10 ans ont passé ! Vous ne pouvez pas vous permettre de vivre pour les autres, surtout si c'est pour le faire dans le mensonge. Si vous êtes lesbienne, le temps, les apparences n'y changeront rien, vous le serez toute votre vie… Il faudra faire avec. Si vous ne vous acceptez pas vous-même, comment voulez-vous que les autres vous acceptent telle que vous êtes ? Bien sûr vous allez faire face au rejet, bienvenue dans l'humanité. Mais vous ne serez pas seule. Mais, au fait, vous ne me parlez pas de votre fiancé … ? Elle fit un mouvement circulaire de la main, qui attendait une réponse.

- Kazuma…

- Kazuma… répéta-t-elle avec difficulté, trouvant les prénoms japonais bien curieux pour elle. Que ressentez-vous pour lui ? Comment vous êtes-vous rencontrés ?

- Oh… fit-elle avec une petite mimique d'embarras. Mon père nous a présentés et… Nanako changea d'expression, comme si elle avait eu une révélation. Rosemarie s'en rendit compte.

- Oui ?

- Je… je ne sais même pas si lui-même est amoureux de moi… Je… oh je ne m'étais jamais posé la question… C'est peut-être pour cela que lorsque nous… Elle réalisa qu'elle pensait tout haut et que son interlocutrice la regardait attentivement. Elle rougit.

- Nous y voilà… Vous voyez comme ça aide de parler…

- Mais je vais décevoir tant de monde…

- Vous en avez le droit… » Sa voix était insistante, ferme et douce à la fois. Elle devait vraiment porter Reï dans son cœur, la considérer comme sa petite fille pour s'impliquer autant dans son bonheur. « Et quoi qu'on fasse dans la vie, on déçoit forcément quelqu'un à un moment donné. Vous savez, ça n'a pas été facile pour nous non plus. Loin de là. Je ne veux pas vous ennuyer avec mes histoires et je ne sais pas si Reï est entrée dans les détails, mais Claudine et moi nous avons enduré des tragédies familiales, sentimentales, j'ai été brûlée au visage sur tout le côté droit, même si maintenant, les rides aidant, on ne voit plus la différence avec le gauche. Ironisa-t-elle. Claudine a même bien failli se suicider si je n'étais pas intervenue ce soir-là… Mais ça n'était pas la fin des ennuis pour autant… Lorsque nous avons décidé de vivre ensemble, nous nous sommes mis bien des membres de notre famille à dos. Certains sont restés. D'autres ont eu besoin de temps pour se faire à l'idée. Elle brandit un doigt qui réclamait à Nanako davantage d'attention. Mais… vous seriez surprise de ce que certaines personnes sont prêtes à accepter par amour des leurs. Donnez-leur une chance, et surtout vivez pour vous avant tout. Sinon vous le regretterez toute votre vie.

- Et si je suis enceinte…

- Alors, ça sera encore pire… Mais, pardonnez-moi cette question… Utilisez-vous une contraception ? Vous semblez si sûre d'être enceinte.

- Euh… et bien… oui j'utilise une contraception.

- Rigoureusement ?

- Mais oui ! Affirma Nanako sans embarras.

- Alors il n'y a probablement rien à craindre, mais faites le test quand même ! Et Reï dans tout dites-moi ? Parlez-moi d'elle.

- Je l'aime… J'en suis certaine. Je n'ai pas l'intention de la faire souffrir. Je ne joue pas avec elle.

- Quand je l'ai rencontrée la première fois, je suis tombée immédiatement amoureuse d'elle… Je ne savais pas encore à quel point… Et quand je suis arrivée il y a quelques semaines, je suis retombée amoureuse, comme la première fois, mais encore plus fort. Quand on s'est retrouvées, c'était comme revenir à la maison après un long voyage. Je me sens complète avec elle. Je suis moi-même, je ne triche pas.

- Vous pensez que vous pouvez lui répéter ce que vous venez de me dire ?

- Je crois…

Nanako but le reste de son thé d'une traite, comme un lâche avale une lampée de gnole avant d'aller au combat.

- Je vous tiendrai au courant. Dit-elle en quittant l'appartement de Rosemarie. « Merci … »

Nanako avait rassemblé tout son courage. Elle allait en avoir besoin. Ça n'était que le début des épreuves…