Épilogue

Le ventre arrondi de Ginny s'appuya contre l'épaule d'Hermione.

- Tes cheveux... rouspéta-t-elle en se battant avec une brosse à cheveux Repouss'noeuds. On croirait ceux de Harry, en version longue.

- Peut-être qu'ils se rangent de mon côté : je n'ai pas envie d'un mariage en défilé de mode type Moldu, oh, pardon maman...

Mrs Granger, enfoncée dans un immense fauteuil recouvert de chintz écarlate, près de la cheminée, observait sa fille avec tendresse et amusement mêlés.

- Ne t'en fais pas, ma chérie, je n'aime pas particulièrement les défilés de mode et tes cheveux, tu les tiens de ton père, conclut Mrs Granger, tirant négligemment sur sa cigarette en plissant les yeux.

Toutes les trois étaient réunies dans le petit salon de l'appartement qu'Hermione s'était vue attribuée un peu moins de quatre ans auparavant, quand elle avait débuté au poste de professeur de Justice Magique à Poudlard. Elle ne passait plus qu'une journée au Ministère, à présent que Minerva McGonagall lui avait transmis le flambeau de Directrice de la maison Gryffondor.

- Pourquoi donc est-ce qu'on est obligés de se marier en cérémonie ? fulmina Hermione, à l'évidence, bien plus tendue qu'à l'ordinaire.

- Pour évidemment avoir un aperçu de l'interminable torture qu'est le mariage, ma petite, ironisa sa mère. Enfin, tu as de la chance, comme il apparaît que l'homme que tu vas épouser est de presque une vingtaine d'années ton aîné, ça abrégera efficacement tes souffrances.

Ginny pouffa.

- Maman...

- Il faut bien que quelqu'un essaie de te détendre, se justifia-t-elle. Ginny, je peux peut-être prendre le relai ? J'ai coiffé - même si c'est un bien grand mot - ces cheveux-là pendant presque quinze ans...

- Avec plaisir, lança Ginny, soulagée, se laissant tomber dans le siège que venait de quitter Mrs Granger.

La scène était tout à fait prodigieuse quand on considérait que Ginny avait passé près de six mois à changer de sujet, comme un Bernard l'Hermite se projette dans sa coquille au moindre frôlement, à chaque tentative d'Hermione de mettre sur le tapis le sujet Rogue. Grâce au concours étonnamment complice de Harry, elle avait consenti à accepter l'évocation de la question, puis les détails et enfin, s'était totalement perdue dans une attraction-répulsion sur le pourquoi du comment de leur relation.

Ginny avait bouclé sa dernière année à Poudlard pendant qu'Hermione y briguait sa toute première en tant que professeur à plein temps. Si l'une avait passé près de neuf mois dans une schizophrénie hallucinante, oscillant entre les révisions et les chroniques de sa meilleure amie, la seconde n'avait pas manqué de s'installer dans son nouveau poste avec toute la rigueur de la meilleure élève qu'elle avait été.

Rien n'était transparu sur la toile qui s'était tramée entre le maître des potions et la toute fraîche responsable des cours de Justice Magique. Ce n'était sûrement pas grâce à Rogue, qui usait effrontément de la réputation qui le précédait : il n'était pas rare de le voir débarquer dans la salle d'Hermione à la fin de l'une de ses séances, terrifiant volontairement ses élèves par sa seule attitude revêche et ses sourcils arqués, les forçant à déguerpir le plus vite possible. Elle le lui reprochait mollement en riant, arguant qu'elle n'avait pas terminé la rédaction de ses notes, le laissant bouillir près de la porte qu'il verrouillait toujours d'un sort de son cru assorti d'un Repello alumnus. Cela ne repoussa en revanche pas, un jour, Minerva McGonagall, qui s'acharna si bien sur la poignée qu'il fut obligé d'en lever l'incantation de verrouillage pour épargner son arthrose. Hermione accusa la rouille, Rogue suggéra une mauvaise plaisanterie, proposant une petite recherche du côté des nouvelles Farces des frères Weasley. D'abord sceptique, les lèvres pincées, McGonagall leur laissa le bénéfice du doute : elle restait trop terrorisée à l'idée d'entrevoir autre chose que de la répugnance cordiale entre ces deux-là.

L'année suivante, Harry et Ginny mirent à exécution le plan du Survivant de remettre à neuf la maison de ses parents et Hermione fut autorisée à habiter temporairement le square Grimmaurd pour se rapprocher de son poste au Ministère. Ron et Luna avaient sidéré tout leur petit monde en s'unissant à l'automne, devançant le gui qui n'avait pas encore produit les fruits dont les Nargoles étaient si friands. Harry et Ginny, eux, avaient cédé à la fin du printemps, deux ans plus tard. La cérémonie avait eu lieu à Godric's Hollow et le village n'avait manifestement pas connu un tel branle-bas de combat depuis le déménagement des Dumbledore. Rogue avait été désigné par Harry pour mener la cérémonie et guider le contrat magique du mariage : cela avait beaucoup fait rire Hermione sous cape. Les mariages de ses amis lui avaient paru tellement plus simples à gérer. Certes, il était évident que cette impression était en majeure partie due à l'organisation quasi militaire de Mrs Weasley.

Tant d'effusions avaient probablement tourné la tête du maître potionniste et il lui avait formulé une demande sans pathos, un peu comme on scelle une vente aux enchères. Peut-être devait-on attribuer la genèse de l'idée au portrait d'Albus Dumbledore, dont le passif d'entremetteur n'était plus à conter : Hermione avait d'ailleurs rapidement percuté que le cadre que Rogue avait noyé sous sa redingote, le soir de leur premier baiser, n'était autre qu'un second portrait de l'ancien Directeur, figé là à jamais par un sort de Glu Perpétuelle. Soit, concernant leur relation, Rogue n'avait jamais cessé d'être ce personnage bafouillant mais si prévisible qu'elle avait peu à peu découvert : en bonne Miss-Je-Sais-Tout, Hermione lui avait dit "oui" bien avant qu'il n'ait pu finir de formuler sa demande. Évidemment, c'était un "oui", mais "avec contreparties" et Pattenrond, jusque-là confortablement installé sur les genoux de sa maîtresse, avait été forcé de sauter à terre, leur lançant un regard félin à la fois furieux et dépité. Comme les scènes d'accouplement des humains le lassaient au plus haut point et qu'il avait senti venir l'orage, il s'était faufilé avec un grognement presque chien jusqu'au bureau de Rogue où il avait pris place sur la plus haute étagère, le plus loin possible de ceux-là qui s'apprêtaient à troubler son auguste tranquillité féline.

- Et voilà le travail !

Hermione sursauta à l'exclamation satisfaite de sa mère : pour une fois, elle ne s'était pas trop mal débrouillée et ses cheveux étaient domptés... pour quelques minutes au moins.

Les cours n'avaient pas encore repris et Poudlard était désert. La fin du mois d'août laissait traîner sur les soirées un voile humide et presque frais. Quelques chaises avaient été installées près de la cabane de Hagrid. Le couple avait tenu à ce que la cérémonie se passe sous discrétion totale avec un comité le plus restreint possible : les parents d'Hermione, bien sûr, seraient présents. Hors de question de faire du mondain et encore moins de convier la Gazette du Sorcier ou qui que ce soit qui n'ait ne serait-ce qu'un cheveux au Ministère. Harry serait témoin du marié - un paramètre qui avait causé de belles crises de rire nerveux à Hermione -, Ginny, de la mariée, et le professeur McGonagall s'occuperait de tenir le serment. Cette dernière, aveugle trop longtemps, n'avait toujours pas intégralement digéré les colossales nouvelles de leur rapprochement et l'idée de leur mariage ne manquait pas de lui occasionner encore à ce jour quelques brûlures d'estomac. L'ancienne meilleure élève de la maison Gryffondor avait dû user de constance pour enfin parvenir à la persuader de célébrer leur union : cela faisait presque trois mois qu'elle la travaillait au corps. Avec persévérance et à grands renforts de shortbreads, elle l'avait finalement emporté. Il était fort à parier que le portrait d'Albus Dumbledore ait interféré en leur faveur : il jubilait tant de leur relation qu'il exultait comme une adolescente à chaque entrée d'Hermione dans les appartements de Rogue.

Lentement, Hermione, Ginny et Mrs Granger rejoignirent l'espace préparé par le garde-chasse, qui les accueillit avec une mine radieuse et le plus excentrique de ses nœuds-papillons rayés.

- Oh Hermione, tu es magnifique. Mrs Granger, je suis enchanté, votre fille est formidable.

McGonagall était assise sur l'un des sièges, près de Mr Granger, en grande conversation avec Sibylle Trelawney, résidente permanente à Poudlard. Adossé aux pieds de sa chaise, Hermione remarqua le portrait d'Albus Dumbledore : il lui adressa un clin d'œil entendu. Pour l'occasion, il avait revêtu une robe fushia et un chapeau bleu canard assorti d'une boucle dorée étincelante.

- Ah, nous allons pouvoir commencer, s'impatienta Minerva McGonagall en bondissant sur ses pieds.

Hermione jeta un regard vers le portail du château et se détendit à peine, apercevant, Harry et Rogue cheminant ensemble. Si le premier avait fait un évident effort vestimentaire, le second restait vêtu au détail près comme à son habitude, bien qu'il ait laissé sa cape au placard. Ils échangèrent un sourire et tous prirent place devant l'ex Directrice.

- Mrs Potter, Hermione, à ma gauche s'il vous plaît, face à moi, Mr Potter, Severus, à ma droite.

Elle s'éclaircit sèchement la voix, crispée comme une Mandragore fraîchement déterrée.

- Tout d'abord, bienvenue à Mr et Mrs Granger, j'espère que votre visite de l'école qu'Hermione a fréquenté pendant plus de sept ans, et qu'elle honore à présent en tant qu'enseignante, vous aura tous deux satisfaits.

Hermione jeta un regard complice vers ses parents, lançant un "merci" des paupières, comme le font les chats quand ils observent leurs maîtres qui n'en sont d'ailleurs pas.

- Albus m'a formulé une requête que j'ai refusée, considérant votre discrétion et votre besoin de sobriété, commença-t-elle, l'œil malicieux. Vous savez tous que son imagination florissante peut produire des idées aussi loufoques que celle de Peeves et bien plus complexes à gérer. Déçu, il a tout de même tenu à ce que je vous fasse un rapport détaillé de ce qu'il avait prévu.

Elle déroula un court parchemin dont elle entama doctement la lecture.

- Pour Miss Granger : une robe à froufrous rouge et orangée et des escarpins canari. Pour Mrs Potter : un tailleur groseille. Mr Potter : un costume aubergine et surtout, les cheveux disciplinés. Employez du miel s'il le faut. Mr et Mrs Granger : deux panoplies complémentaires magenta et vert citron.

Rogue ferma les yeux d'exaspération. Son pouce et son index s'enfoncèrent dans ses paupières.

- Pour le professeur Rogue : une redingote vert sapin, un pantalon absinthe et des bottes épinard. Toutes les surpiqûres des vêtements devront être reprises d'un gros fil argenté.

- Splendide ! trompeta le portrait d'Albus Dumbledore, applaudissant bruyamment, seul.

- Merci de votre concours, Minerva. Je vous serai éternellement reconnaissant pour n'avoir pas intégralement ruiné notre cérémonie de mariage, persifla Rogue, sans même accorder un regard au portrait vagissant.

- Ça aurait pu être pire, lui glissa Hermione. Il aurait pu choisir pour toi une panoplie rouge et or.

- J'ai bien fait de le tuer, siffla-t-il si bas qu'elle seule l'entendit.

Les yeux de Minerva McGonagall étincelaient de ruse. Elle frappa dans ses mains pour appeler à l'attention de tous.

- Allons, un peu de sérieux ! pouffa-t-elle. Pour la première fois de l'histoire, le Directeur de la maison Serpentard s'unira à la Directrice de la maison Gryffondor. Merci à vous deux d'incarner la réconciliation, par Merlin, nous en avions bien besoin. Bien que... connaissant vos agissements et même si je ne les ai pas toujours approuvés, Severus, je suis incapable de comprendre que vous ayez été réparti chez Serpentard sans Choixpeauflou.

Hermione trouva ce revirement d'humeur tout à fait étonnant alors que McGonagall lançait à Rogue un regard amusé par-dessus ses montures rectangulaires. L'effet Dumbledore, à coup sûr. Il eut un sourire imperceptible qu'Hermione capta, se félicitant de la régularité avec laquelle il se déridait, à présent. L'écossaise tendit vers la future mariée et Ginny sa main gauche, dans laquelle elles posèrent toutes deux leurs doigts.

- Mrs Potter, Ginny, l'équipe de Quidditch de notre maison se remet difficilement de votre départ. Je suis heureuse de votre présence dans nos murs et heureuse de constater que votre relève est, d'évidence, assurée. En acceptant de seconder Miss Granger ce soir, vous promettez de lui prêter assistance, écoute et soutien. Vous serez également témoin de son engagement.

De sa baguette, elle fit couler sur leurs paumes unies un filet de lumière rougeâtre, qui s'enroula prestement entre chacun de leurs doigts avant de disparaître dans les tréfonds de leurs peaux. La sensation était tiède, piquante, réconfortante. Hermione lut dans les yeux de Ginny un dévouement franc et un sourire ému se dessina sur son visage.

- Merci, Ginny, murmura-t-elle en l'enlaçant.

Le visage de Minerva McGonagall trahissait son émotion, effritant à peine la rigueur qui restait la sienne. Il était de notoriété publique qu'Hermione et Ginny étaient demeurées, bien après la guerre, bien après leur scolarité, les parfaites égéries de la maison Gryffondor et à coup sûr ses élèves favorites.

- Mr Potter, Mr Rogue, commença-t-elle, répétant son geste, alors que dans sa main se déposaient celles des deux hommes. Merci pour tout Harry, merci, Severus, vous êtes tous deux, parmi les anciens élèves de cette école, de ceux qui se seront le plus dévoués pour sa survie, même si...

Le portrait de Dumbledore émit un raclement de gorge discret et McGonagall ravala la suite de sa déclaration.

- Bien. Harry, tout comme Ginny, par ce serment, vous liez votre destinée à celle de Severus Rogue, promettant de le seconder. Et vous serez témoin de son engagement, concéda-t-elle.

Hermione risqua un regard vers les deux hommes. Rogue ne lâchait pas Harry des yeux. Elle laissa glisser sur ses lèvres un sourire entendu. McGonagall ayant répété son sort, Harry tendit une main au marié et la serra chaleureusement, alors qu'il se voyait administrée une tape sur l'épaule.

- Merci, entendit-elle Harry murmurer.

- Merci à vous, Potter, rétorqua Rogue, semblant lui-même surpris par tant de soudaine familiarité.

Au-dessus de la scène, le ciel prenait une teinte indigo laiteuse. Posée sur l'un des poteaux grossièrement taillés du potager de Hagrid, une petite corneille lança un croassement rauque. Hermione et Rogue s'avancèrent alors devant McGonagall et posèrent à leur tour leurs mains dans la sienne.

- Severus, Hermione, il ne fait pas de doute que votre union vous apportera autant qu'au monde sorcier. Severus, je compte sur vous pour...

- Minerva... tempéra Dumbledore d'une voix douce.

- Merci à vous de m'accorder votre confiance, trancha-t-elle finalement.

A l'évidence, ils avaient bien plus confiance en elle qu'elle en eux. Sans poursuivre plus en avant, elle laissa couler de sa baguette le même filet vermillon que celui qui avait enlacé les poignets des témoins. Leurs doigts ne se lâchèrent pas quand McGonagall retira les siens. Hermione avait tenu à ce qu'une partie de la tradition Moldue soit conservée. Elle dénicha sous la face cachée de sa ceinture un anneau argenté que lui avait remis Rogue, la veille, le décrivant comme l'alliance de son père, qu'il espérait porter pour en laver l'affront : vaste programme. Elle avait été tant malmenée que du TOBIAS JOSEPH ROGUE d'origine ne subsistaient que les lettres OB et EP. Lentement, elle la fit glisser le long de son annulaire qui s'avéra si semblable à celui de son père qu'elle s'y adapta parfaitement. Hermione, elle, se vit offrir une large alliance Moldue, confectionnée dans le temps pour sa grand-mère maternelle. Elle prit place tout contre l'anneau, doré et orné d'un minuscule diamant, qui avait appartenu à sa mère et qu'il lui avait offert pour avoir - sans hésitation - accepté de partager sa vie.

- Bien, conclut Minerva McGonagall, alors que leurs yeux ne se quittaient pas. Que la Magie vous accompagne.

Avec un regard un peu fou, Rogue abandonna sa légendaire retenue et vint lentement déposer sur les lèvres d'Hermione un baiser si copieux qu'elle en rougit. Il parut éminemment satisfait quand la Directrice se détourna de la scène : au moins, tout le monde ici pouvait être sûr que ce n'était pas un mariage de convenances. Derrière eux, de larges sourires avaient gagné les visages. Hagrid et Sybille Trelawney, fidèles à eux-mêmes, pleuraient à chaudes larmes. C'était également le cas du professeur Dumbledore, dont le portrait émettait à présent de longs reniflements.

Personne ne remarqua la vieille femme minuscule et voûtée qui se tenait à présent près de la cabane du garde-chasse à l'endroit précis où, quelques minutes plus tôt, sautillait une petite corneille.

- Severus Rogue, prends garde à ton sang, soigne ta lignée ! crailla-t-elle avec une voix si discordante qu'elle paraissait ne pas avoir été utilisée depuis des années, pointant vers lui son index, long et sinueux comme un vieux pommier.

Dans un bruissement de plumes, elle se métamorphosa en une corneille noir charbon qui s'éloigna à tire d'ailes vers la Forêt Interdite. Décontenancé, Rogue eut un long moment de sidération avant de s'élancer, par la voie des airs, à la poursuite de l'inconnue, sans se soucier de n'avoir pas déclaré son statut d'Animagus.

Minerva McGonagall, prostrée, laissa glisser sur son menton les mains qu'elle avait plaquée sur sa bouche ouverte.

- Par mes aïeux... Eileen Prince.

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Et... nous y voilà arrivés !
Bon, comme vous l'aurez deviné : une suite est prévue, sur fond de métamorphose et de lignée. Elle n'est pas écrite du tout, mais elle est prévue au fond de ma petite tête.
J'ai mis à peu près 4 mois à rédiger entièrement cette fic, alors tablons sur la même durée pour la seconde.
En espérant y parvenir et vous y retrouver. A très bientôt !