Chapitre 29

Ronfler

Après quatre jours de plus passés au château de Castral Ric, entre les conversations de plus en plus sérieuses des adultes et la visite régulière de la police et des avocats, c'est avec un soulagement palpable que les Stark chargent enfin le minibus le jeudi matin. Tout le monde y met du cœur, car le Nord a beau être froid et loin, tout le monde a hâte d'y retourner. Et enfin, après les salutations d'usage, les promesses d'appels et les échanges de messages judiciaires auxquels le cadet de la famille ne comprend rien, enfin, c'est le départ.

Mais dès qu'ils franchissent les portes de la propriété, Rickon sent que quelque chose d'un peu trop bizarre se produit. Quelque chose qu'il ne comprend pas mais qu'il observe en silence.

L'occasion de regarder plus précisément s'offre à lui en fin de matinée. Il a passé une heure à essayer de se retourner sur son siège, mais quand Sansa conduit, elle exige qu'il garde sa ceinture, et il a dû attendre qu'ils s'arrêtent sur une aire d'autoroute pour se détacher et se retourner franchement. Comme à l'aller, il est assis à la place du milieu, et à présent, il observe le coffre avec attention. Brienne et Jaime y voyagent à nouveau, entre les sacs et Lady et Nyrah, qui les écrasent presque entièrement. Jusque-là, rien de très étonnant. Mais ce qui surprend Rickon, c'est qu'il est plus de onze heures du matin, et que Brienne est toujours réveillée dès l'aube, alors que là, elle dort. Elle dort contre Jaime, et lui dort contre elle, et ils sont comme… blottis l'un contre l'autre. Ils se tiennent, Rickon peut le voir, ce qui est assez idiot parce que qui tiendrait comme ça son voisin ? Ils n'ont nulle part où aller de toute façon. Ils dorment dans le coffre d'un minibus, se tenir comme ça, ça n'a aucun sens.

Les deux chiennes, qu'Arya et Sansa ont fait sortir quelques minutes pour se dégourdir les pattes, sont de nouveau lovées sur leurs genoux, et eux s'appuient l'un contre l'autre. Ils ne font pas semblant, Rickon a vérifié. Ils dorment vraiment. C'est limite s'ils ne ronflent pas.

- Alors ? demande doucement Arya en remontant dans le minibus avec Nymeria.

- Toujours rien, chuchote Rickon. C'est bizarre, non ?

Sa sœur ne répond rien, échange même un regard avec Bran, un de ces regards que Rickon est encore trop jeune pour comprendre tout à fait, mais qu'il repère bien.

- Quoi ?

- Je crois qu'ils sont très fatigués, dit Bran à voix basse.

- Pourquoi ? C'est si fatiguant que ça, de débriefer après avoir cassé la gueule à un con ? Ils ont eu quatre jours pour en parler et arrêter de vouloir buter tout le monde, c'est pas assez ?

- Si Osha t'entend parler comme ça, elle va te laver la bouche avec le savon des chiens, le prévient Arya. Mais je crois que non, c'est pas assez pour débriefer.

- Ou alors, le débrief était sportif, marmonne Bran.

- Comment ça ? demande son frère en fronçant les sourcils.

A nouveau, Arya et Bran échangent un regard étrange, et Rickon se sent vexé. Il n'est pas si petit que ça, merde ! Il n'est pas idiot, non plus. Il a bien vu que Brienne et Jaime étaient de très bons amis, il a bien vu aussi que… lentement, son cerveau cherche des bribes d'indices éparpillés durant les derniers jours. Le feu lui monte aux joues. D'accord, là… Là, il croit comprendre. Et il est partagé entre la curiosité et un sentiment puissant de dégoût. S'il n'avait pas peur que son frère et sa sœur se moquent de lui et le traitent de bébé, il aurait déjà lâché un « beurk ! ».

Mais il a une petite fierté, et il ne dira rien de tel. Il va se contenter de le penser très fort et de ne plus jamais voir ces deux-là de la même manière. Et il fera aussi en sorte de ne pas trop les regarder, le temps que tout ça s'estompe. Parce que c'est beaucoup, beaucoup trop bizarre.