Bonjour à toutes et à tous.
Ce texte est un peu un exercice pour moi, car centré autour d'un personnage sur lequel j'écris assez peu et d'un duo que je n'exploite sans doute pas assez. J'espère qu'il sera à la hauteur.
Disclaimer : Tous les personnages appartiennent à Masami Kurumada.
Nous vous souhaitons une agréable lecture.
15 - Outpost (Avant-poste)
Par Ta-chan76
« Alors ?
-Alors quoi ?
-On parle ou on maintient encore ce merveilleux silence gênant ? Parce qu'on est peut-être parti pour attendre quelques heures, là… »
Aiolia retint de justesse un soupir, reposant les jumelles inutiles sur son paquetage : sa vision était bien trop nette pour que cet accessoire devienne autre chose qu'un handicap. Ce même constat s'appliquait à Milo du Scorpion, que le Grand Pope avait jugé bon de lui attribuer comme partenaire de mission.
Un choix qu'il n'avait pas commenté, mais dont il se serait aisément passé.
« Ça ne me gêne pas de ne pas parler.
-Eh bien, ça promet d'être fun ! 'Pas si surprenant qu'on t'envoie seul en mission, d'habitude.
-On ne m'envoie pas seul. Mes partenaires attitrés refusent toujours de partir avec moi. Navré que tu n'aies pas eu vent de cette possibilité.
-…Oh. »
Quelques secondes de silence d'un inconfort grandissant, avant que Milo ne change de position pour s'allonger plus confortablement au sol, sans quitter des yeux la base ennemie. Le jeune scorpion avait malheureusement raison : ce genre de missions d'observation pouvait malheureusement durer longtemps, et la conversation aidait parfois à lutter contre l'ennui. Ou pire, le sommeil.
« Eh bien, je n'ai pas l'intention de me geler le cul en silence pour les trois heures à venir. Tu n'as vraiment rien à me dire ? J'ai l'impression que ça fait des lustres que l'on n'a plus conversé, toi et moi.
-A qui la faute ? Il me semble que la dernière fois que tu m'as adressé directement la parole, c'était bien pour me signaler que tu ne souhaitais plus jamais être vu en public à mes côtés.
-…J'avais sept ans, Aiolia. Tu ne peux pas me juger là-dessus.
-Ça te laissait treize ans pour réévaluer tes paroles. Je n'ai pourtant pas le souvenir de t'avoir entendu employer un autre terme que le 'frère du traître' pour t'adresser à moi, ces dernières années. »
Milo émit un genre de grognement, et sembla baisser les yeux un instant. Aiolia aurait aimé s'en satisfaire : il n'y prit pourtant aucun plaisir.
« …Je n'ai peut-être pas été très juste avec toi après ce qu'il s'est passé.
-Tu as l'art de l'euphémisme, maintenant ?
-Mais merde, 'Lia… Tu ne m'as jamais aidé à changer de comportement. Je ne peux pas imaginer ce que ça a été pour toi, vraiment. Mais peut-être que ça te ferait du bien d'admettre, une bonne fois pour toute, qu'Aioros nous a trahis. »
L'espace d'un instant, une colère sourde, dévorante, le traversa et lui fit tourner un regard rouge vers le Scorpion, qui eut instinctivement un mouvement de recul. Mais Aiolia demeura parfaitement immobile, se contentant d'observer avec rage cet homme qui avait autrefois été son ami. Sans même comprendre ce qui avait pu déclencher une telle ire chez lui.
Peut-être ce sujet toujours aussi délicat, malgré de douloureux rappels quotidien.
Peut-être d'entendre le nom de son frère prononcé pour la première fois depuis plus de dix ans.
Peut-être parce qu'il ne se rappelait plus de la dernière fois que Milo l'avait appelé 'Lia'.
« J'admets que mon frère a quitté le Palais avec Athéna. J'admets qu'il a essayé de s'enfuir du Sanctuaire avec elle. J'admets que cela suffise à prouver sa culpabilité pour un seul et unique témoin, à justifier son exécution, son parjure et les treize années de méfiance et de mépris que j'ai dû assumer. Si ce n'est pas là ce que tu souhaitais entendre, rien ne t'empêche de reprendre tes bonnes habitudes et de ne plus t'adresser à moi. »
Ses dernières paroles crachées, le Lion rapporta fixement son attention sur la base ennemie, où quelques lumières commençaient à s'allumer. Au moins, l'attente serait-elle écourtée.
« …C'est ta version définitive des faits ?
-N'en attends pas davantage.
-Espère seulement qu'elle ne parvienne jamais aux oreilles de notre Pope… »
Le ton quelque peu condescendant n'avait pas échappé à l'ouïe aiguisée d'Aiolia, qui ne put retenir un air étonné devant une manifestation si ouverte de méfiance face à leur plus haute autorité.
Milo le testait-il ? Ou fallait-il enfin voir une forme de compréhension dans ce regard qui, pour la première fois depuis des années, lui redevenait familier…
« Comprends-moi bien. Si c'est le discours que tu lui proposes, même moi ne pourrais rien faire pour toi.
-Touchante sollicitude. Tu peux te l'épargner.
-…Tu étais mon meilleur ami, tu sais. Tu aurais pu le rester si tu avais su simplement admettre. »
Lentement, la colère finit par s'évanouir, pour se voir remplacer par une immense tristesse qui sembla les frapper tous les deux. Pris dans un silence oppressant, leurs regards fixés sur les ombres se déplaçant autour de la base, les douloureux souvenirs d'une enfance brisée étaient la dernière chose dont ils avaient besoin.
« …Je l'étais, oui. Fort heureusement, tu n'as pas été long à me trouver un remplaçant.
-Ca n'a rien à voir. Camus est- »
Milo se mordit aussitôt la langue pour ne pas finir sa phrase et un bref instant, Aiolia crut revoir le petit garçon aux boucles courtes et au sourire quelque peu édenté, se cachant avec lui sous les oliviers et tenant sa main pour lui jurer qu'il était son meilleur ami dans le monde entier, et que rien ne changerait jamais cette affirmation.
La chaleur de cette main, même après plus dix ans, qu'il ne parvenait pas à effacer de ses souvenirs. Alors même qu'il n'y avait, hélas, plus lieu de s'y attarder. Il s'agissait d'une époque révolue, pour Milo comme pour lui.
Et lorsqu'ils se redressèrent, ce furent bien des corps d'adultes qui revêtirent armures et casques, leurs cosmos se gonflant lentement pour ne pas signaler ouvertement leur présence.
« J'imagine qu'il nous faut mettre un terme à cette conversation. Du moins temporairement.
-C'est inutile, Milo, nous le savons très bien tous les deux. Et je te conseille de ne pas changer d'attitude envers moi à notre retour. Rien ne sert de parjurer à ton tour.
-C'est là ta décision ?
-Il n'y en a aucune autre.
-…Très bien. »
L'instant d'après, les cosmos gonflés et étincelants quittaient leur repère pour se jeter sans merci sur les ombres mouvantes de la nuit. Ramenant le silence dans la vallée déserte, et désormais domaine de mort. Abandonnant derrière eux la base dévastée, les corps massacrés.
Et le souvenir de deux enfants, aux sourires ternis, à jamais séparés.
