TALLNESHIA

Chapitre 14

Shadows are moving


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Il faisait toujours nuit noire, et même s'il portait dans ses bras une adolescente inconsciente et sacrément brûlée, ce fut en toute tranquillité que Balthazar quitta le village. Il avait pansé de son mieux ses blessures les plus superficielles, mais préférait attendre d'être en lieu sûr pour le reste. Dès qu'il le put, il invoqua Brasier. Apparu face à eux, l'étalon des Enfers s'ébroua avant de pointer les oreilles dans leur direction. Le jeune homme le laissa approcher. La fatigue tirait les traits de son visage éclairé d'une faible lueur bleutée.

« Salut. On va avoir besoin de toi. »

Brasier fixa Tallneshia, comprenant qu'elle était mal en point. Il la poussa du bout des naseaux. Elle ne réagit pas. En d'autres circonstances, Balthazar aurait souri devant cette scène attendrissante. Mais l'inquiétude qui lui tordait le ventre l'en empêchait. Difficilement, il fit le tour de sa monture et hissa son amie sur son dos, prenant garde à l'installer correctement pour qu'elle ne chute pas. Par prudence, il préféra laisser une main posée sur son bras. Puis il alluma dans son autre paume une petite flamme pour éclairer leur chemin, claqua de la langue en donnant une tape sur le postérieur de l'animal, et ils partirent.

Brasier avançait au pas, tranquillement. À pied, Balthazar calquait son allure sur la sienne. Ils marchèrent longtemps. Un peu après que le soleil se soit levé, alors qu'ils commençaient à évoluer dans un paysage fait de collines rocailleuses et de rares touffes d'herbes séchées, le pyromage remarqua du coin de l'œil une petite anfractuosité rocheuse qui pourrait leur servir de refuge pendant quelques heures. S'estimant être suffisamment éloigné du village où Shyrnhaâm avait accompli sa sale besogne, et où devait toujours se trouver Lita, il décida qu'ils s'arrêteraient là. À chaque pas supplémentaire qu'il faisait, son angoisse pour Tallneshia ne faisait que croître.

Il la laissa encore sur le dos de Brasier une poignée de minutes, le temps d'allumer un petit feu un peu plus loin et de lui préparer un couchage sommaire en étalant par terre, près de la paroi de pierre, les couvertures de leur sac de voyage. Il conserva l'une d'entre elle roulée en boule, en guise d'oreiller de fortune. Précautionneusement, il y allongea ensuite l'adolescente et fit disparaître sa monture démoniaque d'un vague signe de la main, sans même la regarder, son attention toute entière focalisée sur la jeune fille. Sa respiration était anormalement faible. Avec un soupir anxieux, il fouilla dans leurs affaires et sortit l'habituelle mousse désinfectante accompagnée du baume cicatrisant et de bandages. Il récupéra aussi des feuilles jaunâtres, qui une fois écrasées formeraient une espèce de pâte épaisse censée aider à guérir les brûlures. Mais il n'en aurait jamais assez, il le savait.

Balthazar ouvrit les pans de la robe de mage de Tallneshia, dont le jaune d'or était rougi de sang, lorsqu'il n'était pas dangereusement noirci. Avec prudence, sans oser trop dévoiler son corps, il écarta du bout des doigts quelques lambeaux de tissu noir qui n'avaient pas été réduits en cendres. Tout son ventre avait été brûlé. Les cloques rougies, presque brunes par endroits tant l'attaque avaient été violente, s'étendaient jusqu'à son cou. Sa poitrine et ses cuisses en avaient souffert également. Le jeune homme serra les dents. Il allait devoir toucher sa sœur à ces endroits, il n'avait pas le choix. S'il voulait la soigner…

Bon sang. Lita n'avait vraiment pas raté son coup.

Il versa un peu d'eau sur la mousse verte, qui enfla aussitôt, agissant comme une éponge, et se mit à la presser tout doucement contre le flanc de l'adolescente. Centimètre après centimètre, il progressa, désinfectant ses côtes, puis son ventre, avant de tendre le bras pour faire de même sur la partie gauche de son corps. Après avoir dégluti, il attrapa avec hésitation le tissu restant de son haut et le souleva avec lenteur, presque jusqu'à ses seins. C'était ce qu'il craignait. Elle était entièrement brûlée. Pas une seule parcelle de sa peau n'avait été épargné…

Elle esquissa un mouvement dans son sommeil. Il sursauta violemment et écarta aussitôt sa main, le rouge aux joues. La situation avait de quoi être comique. Avec n'importe laquelle de ces autres filles banales qu'il s'amusait à draguer dans les auberges, il n'était pas gêné le moins du monde, bien au contraire. Mais… là, c'était Tallneshia. Avec elle, tout était différent.

Alors qu'il se concentrait de nouveau sur son ventre, cherchant à faire de son mieux sur cette zone-ci avant de passer aux autres, un souffle tremblant, à peine audible, le fit brusquement relever la tête.

« … Ba… Baltha… zar… ? »

Il se redressa et se pencha vers elle pour être sûr d'apparaître dans son champ de vision restreint. Elle peinait à ouvrir ses paupières.

« Tally, je suis là. Tout va bien. »

Ce n'étaient que des mensonges, et ils le savaient aussi bien l'un que l'autre. Il lâcha son matériel de soin pour, doucement, lui prendre la main, l'un des rares endroits où elle n'était pas brûlée. Il pressa ses doigts entre les siens. Elle ne lui répondit pas. Parce qu'elle n'en avait pas le moral… ou plus la force ? Balthazar sentit son sang se glacer dans ses veines à cette idée.

« Qu'est-ce… que… »

« La nuit s'est mal passée. » avoua le pyromancien d'une voix tremblante. « Très mal passée. Mon amie Lita, tu t'en rappelles ? »

Tallneshia voulut hocher la tête. Lever le menton la fit pousser un gémissement de douleur. Impuissant, Balthazar ne put que serrer davantage sa main. De l'autre, il se frotta les yeux. Il n'avait dormi que trois ou quatre heures, marché tout le reste de la nuit, et le manque de sommeil commençait à se faire cruellement ressentir.

« Ne bouge pas, Tally, ne bouge pas… Lita a entendu Shyrnhaâm. Elle ne savait pas que c'était toi… Elle l'a traquée à travers tout le village. J'ai essayé de l'arrêter mais… je suis arrivé trop tard. »

Il tourna la tête pour la fuir du regard. Encore une fois, la culpabilité le rongeait et l'étouffait, lui donnant à la fois envie de hurler de fureur ou d'éclater en sanglots. Même s'il savait que tout était achevé et que cela n'arrangerait pas les choses. S'il s'était dépêché… s'il était arrivé plus tôt… il aurait pu…

« Je suis tellement désolé, Tallneshia… »

« … Sois… pas… »

Elle ne parvint pas à finir sa phrase, interrompue par une quinte de toux qu'elle eut du mal à calmer. Les larmes aux yeux, elle parvint enfin à articuler de nouveau quelques mots pour réclamer d'une petite voix implorante :

« Dis… j'ai… soif… ? »

« Évidemment, mais quel couillon. » jura-t-il entre ses dents. « Attends… tiens. Doucement, t'étouffe pas… Voilà. Gorgée par gorgée. »

Tallneshia obéit docilement. Il pencha précautionneusement la gourde au-dessus de sa bouche, veillant à ne pas faire couler l'eau trop vite, faisant son maximum pour qu'elle n'ait pas à bouger la tête. Elle but longuement, savourant de sentir de l'eau fraîche dans sa gorge. Il esquissa un petit sourire triste et crispé.

« Super. C'est bien, ma grande. »

Elle papillonna des paupières pour le remercier. Même si, comme toujours, elle avait dormi durant toute la nuit, elle se sentait trop épuisée pour parler. Balthazar remarqua avec inquiétude que ses yeux à peine entrouverts brillaient anormalement. Il posa le dos de sa main sur son front. Elle était brûlante.

« Merde. T'as de la fièvre. »

L'adolescente se contenta de lâcher un soupir. Il n'était même pas sûr qu'elle l'avait entendu. Pendant quelques secondes, il se détourna d'elle pour chercher dans leur sac s'ils n'avaient pas de remède pour la soulager, ou n'importe quoi qui pourrait faire office d'antidouleur… La manche de sa propre robe de mage frotta contre son bras blessé. Il n'y prêta aucune attention. Ce ne fut en revanche pas le cas de Tallneshia, qui malgré son état parvint confusément à identifier dans l'air les effluves d'une odeur qu'elle ne reconnaissait que trop bien.

« T'es… blessé… ? »

« Oh, ça. » répondit distraitement Balthazar en jetant à peine un coup d'œil à son bras, comme s'il ne remarquait ses plaies que maintenant. « Shyrnhaâm a pas été ravie que Lita essaye de la buter. Elle a voulu se venger… je l'en ai empêché. »

« Mais… elle… aurait pu… ! »

L'adolescente avait peur.

« Elle était trop faible pour me faire quoi que ce soit, Tally. Aussi faible que toi… » murmura-t-il en continuant à fouiller dans leurs affaires. « Tu es tellement brûlée… Il va te falloir des semaines avant que ça ne guérisse. Peut-être même plusieurs mois. Je suis vraiment désolé… Et tu vas en garder des cica… »

Quelque chose tirant sur sa manche l'interrompit. Par réflexe, il se dégagea aussitôt, avant de tourner la tête. Tallneshia fixait son bras blessé. Ses pupilles s'étaient dilatées, rendant le mauve de ses yeux presque absent, et sa bouche était légèrement entrouverte.

« Oh. » comprit-il mentalement. « Non, non, non, c'est une mauvaise idée, ça. Une très mauvaise idée ! »

« Tally ? » l'appela-t-il.

Elle ne réagit pas, comme si elle ne l'avait pas entendu. Alors que, il le savait, il avait parlé suffisamment fort. Il éleva son bras. Elle ne quitta pas ses blessures du regard. Il hésita encore quelques secondes puis, lentement, plaqua sa paume sur ses plaies en serrant les dents.

« Putain… j'arrive pas à croire que je vais vraiment faire ça. »

Le jeune homme tendit sa main teintée de rouge en direction du visage de son amie. Il lui sembla qu'elle esquissait un frêle sourire, et la mort dans l'âme, il se demanda qui de Tallneshia ou de Shyrnhaâm était réellement présente avec lui.

« C'est ça dont t'as envie, pas vrai… ? » souffla-t-il d'une voix éteinte.

Il en eut malheureusement la confirmation en sentant une petite langue timide commencer à lécher sa peau, à la recherche du goût de son sang. D'abord hésitante, elle s'attarda sur les lignes de sa main, où le liquide avait pu s'accumuler un peu, avant de remonter et de s'enrouler autour de son auriculaire. Balthazar déglutit. Malgré la situation, son esprit lui murmurait vicieusement que Tally aurait pu faire cela dans un tout autre contexte…

Dans un sursaut, il recula sa main, retirant son doigt de la bouche de Tallneshia. Non mais à quoi est-ce qu'il était en train de penser, lui ?! C'était vraiment pas le moment ! Face à lui, l'adolescente commença à froncer les sourcils, avant de cligner des paupières. Ses iris mauves réapparurent.

« Mais… » lâcha-t-elle d'une voix plaintive, perdue.

Ils échangèrent un long regard. Elle vit le sang sur sa main. Sentit son goût, en passant sa langue sur ses lèvres sèches. Alors elle réalisa ce qu'elle avait fait, et elle s'excusa dans un gémissement, les larmes aux yeux :

« Pardon… Je… voulais pas… »

« Tally. » l'interrompit gravement Balthazar. « Écoute-moi… s'il te plaît. »

« … Oui… ? »

Il ne savait pas si ce qu'il s'apprêtait à faire était une bonne idée. Mais vu l'état dans lequel elle se trouvait… Ils n'avaient plus rien à perdre.

Il inspira profondément, et articula :

« Shyrnhaâm… Elle partage des caractéristiques avec les vampires. J'ai lu deux ou trois trucs sur eux à la Tour des Mages. Notamment… que le sang leur permet de se régénérer. Ce sont des êtres des ténèbres. S'ils sont blessés et qu'ils boivent du sang, ils guérissent beaucoup plus vite et plus facilement. Ça dépend aussi du type de créature dont ils se nourrissent. »

Il n'avait pas osé la regarder, fixant la paroi rocheuse droit devant lui pendant tout son discours. Enfin, il se résigna à baisser la tête vers elle. Sans même devoir aller plus loin, il lut dans ses yeux qu'elle avait compris. Il poursuivit quand même, la gorge serrée, obligé de se forcer pour que les mots acceptent de sortir :

« Je pense que… c'est pour ça que mon sang t'attire autant. Je suis un demi-diable, alors… le côté démoniaque, ça joue énormément. J'ai peur que mon sang soit trop efficace pour toi, Tallneshia. »

« Trop ? » répéta-t-elle faiblement sans comprendre ce qu'il voulait dire.

« Je ne sais pas ce que ça pourrait te faire, en plus de te soigner. J'ai peur que ça excite Shyrnhaâm. Et qu'elle reprenne le dessus sur toi. »

Ils restèrent de nouveau silencieux. Mais moins que la fois précédente : l'adolescente avait de plus en plus de mal à rester consciente. Elle était en train de lutter pour ne pas perdre connaissance. Balthazar le sentait, jusque dans sa chair : elle serrait les poings, et puisqu'ils se tenaient de nouveau la main, enfonçait sans s'en rendre compte ses ongles dans sa peau à lui. Lentement, soutenant son regard, il murmura :

« Est-ce que tu veux essayer ? »

« Je… veux plus… avoir… mal… » gémit-elle avec difficulté. « Mais… Pas… Shyrnhaâm… encore… »

« Moi non plus, j'ai pas envie de la revoir. Mais… Tally. Je vais pas te mentir. T'es vraiment dans un sale état et je… je veux pas te perdre, petite sœur… »

« J'ai… peur… »

« Moi aussi. » avoua-t-il en déposant sa deuxième main sur celle de la jeune fille pour la serrer aussi fort qu'il le pouvait, fébrile. « Moi aussi j'ai peur… Ne m'abandonne pas, Tallneshia… »

« On… essaye. »

« Ok. » souffla-t-il, avant de fermer les yeux un instant et de répéter nerveusement : « Ok… »

Balthazar renversa la tête en arrière et expira longuement. Puis il rouvrit les paupières, baissa la tête, et se saisit, à la ceinture de Tallneshia, de l'un des deux couteaux qu'il lui avait confié quelques années plus tôt pour qu'elle puisse se défendre. Sous son regard à la fois effaré et pourtant étrangement fasciné, il remonta sa manche, puis pressa la lame d'argent contre ses blessures en étouffant un grognement. Ses plaies s'élargirent et de nouveaux filets couleur rubis vinrent barrer sa peau déjà salement colorée de croûtes de sang séché.

Un bref étourdissement le prit. Il lâcha le couteau, qui glissa le long de ses cuisses pour tomber au sol dans un tintement métallique. S'appuyant par terre de sa main valide, il présenta son bras profondément entaillé à Tallneshia. La tête baissée, ses longs cheveux bruns dissimulant son visage et les larmes qui coulaient silencieusement sur ses joues, il s'excusa dans un souffle, anéanti d'être obligé d'en arriver là :

« Pardonne-moi… »

Il sentit, pour la seconde fois, la langue tiède de la jeune fille venir recueillir son sang. Timidement et avec hésitation, tout d'abord, puis avec plus d'assurance. Elle s'enfonçait dans ses plaies, aspirant son liquide vital. Bientôt, elle n'en eut plus suffisamment. Alors ses dents commencèrent à venir mordiller sa peau, et ce fut au tour du jeune homme de pousser un léger gémissement de douleur. Tallneshia ne l'entendit pas. Ayant regagné des forces, elle alla même jusqu'à venir l'empoigner des deux mains pour l'empêcher de se retirer tandis qu'elle se nourrissait.

Appuyé sur le sol de tout son poids, Balthazar haletait, crispé, les yeux fermés. S'il avait observé le corps de l'adolescente, il aurait vu que ses brûlures commençaient à s'éclaircir, au fur et à mesure que sa chair se réparait. Ses blessures les moins graves avaient déjà presque disparues. Mais il se sentait vaciller, avec l'impression que le monde n'était plus stable autour de lui. Faiblement, il tira sur son bras pour la faire cesser de boire. Mais elle continua.

« Tally ? »

Enivré par l'odeur et le goût délicieux de son sang, elle ne réagit pas. Elle l'avait entendu l'appeler, oui. Elle allait cesser de boire, bientôt, très bientôt. Il pouvait bien tenir encore un peu, non ? Encore quelques gorgées, au moins.

« Tallneshia… »

Il se mit à trembler et s'effondra sur le côté, tourné vers l'adolescente.

« … Arrête-toi… S'il te plaît… » l'implora-t-il dans un filet de voix.

Trop loin. Elle était en train d'aller trop loin. Elle lui avait déjà pris trop de sang, et il ne parviendrait pas à l'arrêter. Il la fixa encore quelques secondes, avant d'abandonner et de fermer les paupières, sentant la vie le quitter peu à peu. En lui, Philippe rugit. Mais il était affaibli également. Il ne pouvait pas prendre le contrôle pour arrêter cette folle furieuse qui était en train de les détruire tous les deux.

Ce ne fut que lorsqu'elle sentit le bras de Balthazar devenir totalement amorphe entre ses mains que Tallneshia comprit qu'il y avait un problème. Elle dut se faire violence pour cesser d'entailler davantage de ses dents les blessures de son ami, et elle écarta son bras de son visage presque brutalement, avant de rabattre rapidement sa manche par-dessus, avec au fond de son cœur la crainte de revenir s'y nourrir. Elle se sentait bien mieux. Elle se redressa légèrement, tourna la tête pour remercier Balthazar… et se figea, le teint encore blême. Une goutte de sang perla au coin de sa bouche, glissant jusqu'à son menton, la chatouillant sans qu'elle n'y prête la moindre attention.

Le jeune homme était inconscient. Quelque chose brillait sur ses joues. Elle devina aisément que c'étaient des larmes, et elle s'en voulut terriblement. Elle l'avait fait pleurer ? Elle n'avait jamais désiré ça… Étendu sur le côté, tourné vers elle, sa bouche était entrouverte et il était horriblement pâle. Elle le voyait à peine respirer, si bien qu'elle paniqua.

« Balthazar… ? Non, s'il te plaît… ne… »

Un énorme ronflement l'interrompit, lui arrachant un sursaut ainsi qu'un petit cri de frayeur. Quand elle comprit enfin que le demi-diable n'était pas mort, mais avait simplement sombré dans le sommeil, épuisé comme il l'était (en témoignaient les cernes sombres qui entouraient ses yeux), elle ne put empêcher un petit rire nerveux de la secouer.

Tout allait bien… et c'était grâce à lui, encore une fois. Il ne cesserait jamais d'être là pour elle. De la sauver. Comme il l'avait toujours fait. Comme il venait de le faire à nouveau.

Son rire se bloqua soudain dans sa gorge. L'espace d'une fraction de seconde, elle ne parvint plus à respirer. Puis, soudain, elle ressentit une terrible brûlure, dans le haut de son dos. De violents élancements la prirent, à l'intérieur de sa tête, comme lorsqu'elle était enfant et qu'elle avait l'impression que quelque chose cherchait à s'échapper d'elle. Elle retomba sur ses couvertures et se plia en deux de douleur, agrippant son crâne entre ses mains. Elle ressentait la présence de Shyrnhaâm, mais confusément, comme si elle était loin.

L'entité maléfique n'était pas responsable de sa souffrance. Tallneshia prit peur. Elle n'avait aucune idée de ce qu'il était en train de lui arriver. Et cette fois, Balthazar ne pouvait rien faire pour l'aider.


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Le pyromancien reprit lentement conscience. Encore perdu dans les brumes de son demi-sommeil, il se retourna sur lui-même et fronça légèrement les sourcils en sentant quelque chose lui compresser l'avant-bras droit, et un épais tissu glisser le long de ses épaules. Après plusieurs minutes d'efforts, il parvint enfin à trouver assez de courage pour ouvrir les yeux et se redresser, tout en bâillant à s'en décrocher la mâchoire.

« Waaaaaaaaaah… trop bien dormi, moi ! »

Il s'étira, passa une main dans ses cheveux bruns emmêlés, et étudia un peu mieux ce qui l'entourait, se remémorant avec une grimace où ils se trouvaient et ce qu'il s'était passé un peu plus tôt. Se demandant pourquoi il faisait aussi sombre, il jeta un coup d'œil en direction de l'extérieur, et réalisa que la nuit était tombée. Il avait dormi toute la journée.

« Oh, euh… ah. Oups. »

Tallneshia. Où était-elle ? Il repoussa la couverture dont elle l'avait recouvert, et esquissa un sourire qui ressemblait davantage à une grimace de douleur. Son bras le lançait de nouveau. Lentement, il releva sa manche, pour découvrir un bandage enroulé autour de ses blessures. Elle l'avait un peu trop serré, aussi prit-il le temps de le refaire correctement tout en balayant l'espace du regard à sa recherche. Le feu qu'il avait allumé en arrivant brûlait toujours, nourri de brindilles et d'herbes sèches qu'elle avait dû ramasser aux alentours. Enfin, il la repéra, assise dans un recoin sombre, à l'autre bout de leur anfractuosité. Elle était recroquevillée sur elle-même, avec ses genoux remontés sous son menton et ses bras entourant ses jambes. La posture typique qu'elle adoptait lorsque quelque chose la tourmentait et que ça n'allait pas. Entre deux mèches noires, il distingua le reflet des flammes. Elle était réveillée, les yeux ouverts, et le regardait de loin.

« Tally ? Tu vas mieux ? »

« Oui. » lui répondit-elle seulement d'une petite voix étouffée.

Il remit sa manche en place et lui sourit maladroitement.

« Merci de t'être occupé de moi pendant que je roupillais… et désolé. J'ai pas trop ronflé ? »

« Si. »

« Haha, excuse. J'étais crevé… »

Elle ne bougeait pas, continuant à se tenir terrée dans l'ombre, loin du feu qui pourrait la réchauffer. Loin de lui. Balthazar abandonna son expression détachée et insouciante pour laisser son visage s'assombrir.

« Tallneshia, qu'est-ce qui ne va pas ? »

L'adolescente ne répondit rien.

« C'est Shyrnhaâm ? »

« Non. Elle est pas là. »

« Alors qu'est-ce qu'il y a ? » demanda-t-il doucement. « Tally, dis-moi… »

Elle sembla desserrer un peu l'étreinte de ses bras autour de ses jambes repliées, mais hésita malgré tout, avant de souffler d'une voix tremblante :

« Je… je suis pas normale… »

Le jeune homme pencha légèrement la tête sur le côté, l'encourageant à poursuivre. Plusieurs secondes de silence passèrent. Enfin, le regard fuyant, Tallneshia posa ses mains à terre et s'avança vers lui avec timidité, quittant la pénombre rassurante dans laquelle elle avait préféré se réfugier. Malgré lui, Balthazar tressaillit en entendant comme une sorte de cliquetis alors qu'elle se traînait sur les fesses dans sa direction. Il la vit enfin, à la lueur des flammes. Et demeura bouche bée.

Ses cheveux étaient restés entièrement noirs, comme à leur habitude quand seule Tallneshia avait le dessus et que Shyrnhaâm était en retrait. Mais entre ses mèches d'ébène jaillissaient deux petites cornes brunes et recourbées. Moins imposantes que celles dont elle était parfois pourvue lorsque l'entité maléfique accomplissait ses carnages, mais tout de même… Les pupilles de ses yeux mauves étaient devenues verticales, comme celles des chats ou des reptiles. Les cliquetis qu'il avait perçu lorsqu'elle s'était déplacée étaient dus à ses ongles, noircis et pointus, transformés en griffes. Certaines de ses dents s'étaient allongées, formant des crocs qui dépassaient légèrement de sa bouche, même les lèvres fermées.

« Tally… Qu'est-ce qu'il s'est passé ? » murmura Balthazar, stupéfait.

« Je sais pas… » gémit-elle. « Je suis comme ça depuis tout à l'heure… je sais pas comment faire pour redevenir comme avant… »

« Ça va aller, c'est… c'est peut-être juste une question de temps. » espéra le mage.

« Tu crois ? » renifla-t-elle.

« J'en sais rien. » regretta-t-il. « Au pire, si tu mets une capuche… ? »

Mais la jeune fille secoua la tête.

« On arrivera pas à tout cacher, Balthazar. »

« Pourquoi tu dis ça ? »

Tallneshia lui adressa un regard malheureux. Puis, lentement, elle se leva. Et deux formes sombres se déployèrent derrière elle.

Deux majestueuses ailes de membrane noire.

Il s'attendait à peu près à tout… sauf à ça. Et il fut bien obligé d'admettre qu'elle avait raison. Ils n'avaient plus qu'à croiser les doigts pour que les effets que son sang de demi-diable provoquaient sur elle soient effectivement temporaires…


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Exactement au même instant, bien loin du Cratère…


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Le jeune homme rajusta son armure. Par réflexe, il passa ses doigts dans ses cheveux noirs, même si la chose n'était jamais bien utile. Les innombrables épis qui parsemaient son crâne avaient toujours été indomptables. Puis, après s'être raclé la gorge, il se redressa et frappa trois fois du poing la lourde porte de bois qui lui faisait face.

« Entrez. »

Sans se faire davantage prier, il pénétra dans le bureau du vieil homme. Les lieux étaient tels qu'il s'en souvenait, lorsqu'il était venu le voir pour la dernière fois, quelques années plus tôt : sombres et étroits, avec de grandes étagères croulant sous les livres poussiéreux et les grimoires inutiles. Il avança de quelques pas, autant qu'il le lui était possible, renversant sur son passage quelques feuilles de parchemin jaunies qu'il ne prit pas la peine de ramasser. Tout ce charabia magique ne l'intéressait guère et le rebutait presque. Il n'avait de toute manière aucune envie de monter voir ce vieux fou dans sa tour, mais c'était un ordre de son supérieur direct, et il n'avait pas eu son mot à dire. Il était un soldat expérimenté. Le meilleur. C'était pour cela qu'on l'avait choisi afin de mener à bien cette mission secrète dont personne n'avait daigné lui souffler mot jusqu'alors.

Après avoir appliqué par instinct les conseils qu'on lui avait inculqués en étudiant brièvement son environnement, même s'il le connaissait déjà, le jeune homme reporta son attention sur celui qui l'avait fait quérir. Son interlocuteur n'avait pas changé, à croire qu'il était immortel. Aucune nouvelle ride sur son visage, pas un cheveu blanc supplémentaire. Il était penché au-dessus de son bureau, occupé à rédiger un document quelconque, et semblait ne pas lui prêter la moindre attention. Respectant l'étiquette imposée, il se mit au garde-à-vous, les jambes serrées et le dos droit, poings serrés et bras croisés en X sur son torse, comme le voulait sa fonction au sein de l'armée royale. Le vieil homme prit le temps de finir sa phrase avant de poser sa plume et de relever la tête vers lui. Leurs yeux violets se croisèrent, et il lui fit signe de se mettre à l'aise.

« Thérion, mon cher neveu. Cela fait quatre ans, n'est-ce pas ? »

Aucune chaleur n'était perceptible dans la voix ferme de l'enchanteur. Le jeune homme hocha la tête, une seule fois, d'un mouvement sec, et répondit sur le même ton.

« En effet, oncle Caeron. Père m'a fait savoir que vous requériez mon aide. »

« Certes. »

Le cinquantenaire s'appuya sur les accoudoirs de son lourd fauteuil pour se redresser légèrement, avant de s'accouder à son bureau et de croiser ses mains devant son visage, dissimulant à son neveu son sourire impatient.

« Très cher Thérion. Te rappelles-tu ta jeune sœur dont la garde m'avait été confiée ? »

« Tallneshia. » prononça le jeune homme en dissimulant son aversion à la mention de son prénom, avant de réciter presque mécaniquement : « Disparue de votre office il y a dix ans, sans laisser de trace. Seuls vous, Père et moi-même la connaissions. L'affaire n'a même pas été ébruitée. Tallneshia Eryhaname Artalidren de Karydrar n'a jamais existé aux yeux de quiconque. »

« Je sais où elle se trouve. » poursuivit Caeron sans faire mine d'éprouver le moindre état d'âme face au discours de son neveu. « Et j'ai besoin de toi pour aller la chercher. »

À quoi bon ? Qui dans ce Royaume se soucierait de cette fille ? L'enchanteur devait avoir quelque chose derrière la tête, et sa sœur faisait sûrement partie de son plan. Mais les soldats avaient pour habitude d'obéir sans poser de question. Thérion garda donc ses interrogations pour lui, se contentant de répliquer :

« Bien. Dites-moi où elle se trouve et comment vous la ramener. »

« Vivante. » ordonna aussitôt Caeron. « Il me la faut vivante. »

S'il restait silencieux, conformément à son engagement auprès de la Milice, le jeune homme n'en réfléchissait pas moins pour autant. Cette simple réaction lui confirma que son oncle avait besoin de Tallneshia. Sans doute n'était-elle qu'un instrument dont il comptait se servir. Fort heureusement, le Capitaine de la Milice n'était pas aveugle envers les agissements récents de son frère. Le Roi lui-même en avait été averti. Ce traître serait bientôt arrêté. En attendant, Thérion avait été désigné pour accomplir ses basses besognes et ainsi détourner son attention du piège que la Milice comptait lentement refermer autour de lui.

« Où est-elle ? »

« Dans un lieu fort éloigné d'ici. Dis-moi, mon cher neveu, tu as bien ton attirail de Démonier en ta possession ? » s'assura l'enchanteur.

« Toujours. »

« Parfait. Il risque de t'être utile là-bas. Tu dois savoir que ta jeune sœur a dû faire face à… oh, de terribles événements. » fit mine de compatir Caeron, alors qu'il jubilait intérieurement. « Tu sais ce que c'est, toi qui es Démonier. Tu côtoies de telles horreurs au quotidien. La Tallneshia que tu retrouveras ne sera pas celle que tu as connu étant plus jeune. »

« J'en prends note. »

Thérion passa une main sur sa ceinture, palpant du bout des doigts les divers objets qui y étaient accrochés. Il s'arrêta sur un petit étui, vérifiant qu'il était correctement fermé et aussi lourd qu'à l'habitude. Le reste de son matériel n'était qu'accessoire, il pouvait aisément s'en passer, même s'il lui facilitait la vie lorsqu'il devait capturer l'une de ces créatures abjectes. Mais celle-ci, l'arme anti-démon, était la plus importante d'entre toutes. Sans elle, il serait fini, tout Démonier de première classe qu'il était.

« Parlez-moi davantage du lieu où je pourrai la trouver. »

Thérion de Karydrar, malgré ses exploits audacieux et sa réputation, était connu pour son insolence. Caeron laissa passer sans s'en offusquer. Après tout, ils étaient de la même famille… et puis, autant brosser dans le sens du poil celui qui allait lui rapporter sur un plateau d'argent sa précieuse petite Tallneshia, son arme de destruction qu'il avait créée et modelée de ses propres mains, sans qu'elle ne se doute de rien, et dont il attendait impatiemment le retour…

« Malheureusement, j'en suis incapable, car à vrai dire je ne le connais pas moi-même. » regretta Caeron. « En revanche, emporte ceci avec toi, je te prie. »

Il tendit le bras pour remettre à Thérion une pierre de granite grise, plate et épaisse, de forme ovale. Un cercle mauve légèrement déformé était incrusté en son centre. Le Démonier attrapa l'objet sans un mot et l'éleva face à ses yeux pour l'examiner en silence tandis que son oncle daignait lui expliquer brièvement :

« Lorsque tu auras retrouvé ta sœur, suis trois fois du pouce la marque de cette pierre. Elle te permettra de revenir. »

« Vous avez utilisé vos envoûtements pour l'envoyer dans un autre monde. » comprit Thérion en rangeant l'artéfact dans une bourse de cuir pendant également à sa ceinture, dont il noua fermement les lacets ensuite.

« Il s'agissait d'un accident. » se défendit l'enchanteur. « Dix ans que je recherche un moyen de la ramener… le voici enfin. Mais ce n'est plus de mon âge de combattre les démons, si ta sœur y a succombé… »

« Je vois. » lâcha simplement le jeune homme, sans aucune émotion lisible dans son regard ni sur son visage. « Je vous rapporterai Tallneshia. Envoyez-moi là-bas, à présent. »

« Bien. Recule pour te placer au centre du Cercle, je te prie. »

« Une dernière chose. » exigea Thérion en lui obéissant, masquant soigneusement la grimace de dégoût qui menaçait de prendre place sur son visage impassible. « Après vous l'avoir ramenée, je ne veux plus avoir le moindre lien avec vos tours de magie. Vous vous trouverez un autre Démonier pour ça. »

« J'en prends note. » sourit ironiquement Caeron en se levant.

Il remonta ses manches jusqu'à ses coudes, dévoilant les glyphes ensorcelés qui couraient le long de ses avant-bras, et articula d'une voix profonde la même formule qu'il avait prononcée dix ans plus tôt, lorsqu'il avait envoyé Tallneshia la première dans cet autre monde qui souffrirait de sa folie meurtrière à la place de leur cher Royaume. Contrairement à sa sœur, Thérion ne ferma pas les paupières et affronta en face les lueurs aveuglantes du sortilège. Mais tout comme elle, il se sentit basculer en arrière et tomber. Comme en apesanteur, il se recroquevilla, effectuant une sorte de roulade sur lui-même, et se retourna pour faire face à ce qui l'attendrait en contrebas. Il sentait à sa ceinture les poids symétriques de sa fidèle arme anti-démons ainsi que de la pierre de retour que lui avait confié Caeron. Il sourit, lutta contre la force de l'air pour élever l'un de ses gantelets d'acier, et pressa un discret dispositif près de son aisselle gauche. Les piques de son armure se dévoilèrent, le long de ses épaules, de ses bras, de sa ligne dorsale et de son torse.

Thérion de Karydrar, le Démonier de première classe, était prêt à traquer sa prochaine proie. Même si celle-ci n'était autre que sa petite sœur disparue depuis dix ans.


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Le Démonier atterrit sur ses pieds, au beau milieu d'un champ. Comme dans le Royaume lorsqu'il en était parti, la nuit était tombée dans ce monde également. Il se redressa, étudiant son environnement. D'autres parcelles de cultures, un bois recouvrant le sommet d'une colline lointaine, et au pied de celle-ci, des silhouettes éclairées d'habitations. Exactement ce qu'il lui fallait. Enjambant les plantations des paysans locaux, Thérion se rendit sur le chemin le plus proche et se dirigea vers le village. À son approche, il se tendit. Les barricades et les hommes en armure munis d'armes et de flambeaux ne lui promettaient pas le meilleur accueil qui soit. Il était en terre inconnue, sans la moindre idée d'à qui il avait affaire.

« Nom et prénom, âge, profession, lieu d'origine et destination, raison d'entrée en ville ? » l'arrêta l'un des gardes quand il atteignit la première des barricades, qui n'était rien d'autre qu'une futile défense de caisses de bois empilées renforcées de pierres et de sacs de sable.

Thérion jaugea du regard le jeune homme qui lui faisait face. Devait-il répondre la vérité ? Évidemment que non. Mais comment mentir convenablement, tant qu'il ne savait rien de ce monde ? Heureusement, avant qu'il ne puisse ouvrir la bouche, un second garde s'approcha d'eux et donna une bourrade à son collègue.

« T'es con, toi. C'est un paladin comme nous, tu le vois bien à son armure. Quelle Église, mon gars ? »

Le Démonier poussa un profond soupir. Il avait cru, l'espace d'un instant, que ce paladin, puisqu'apparemment ils se nommaient ainsi, allait le tirer d'affaire. Mais sa question continuait de le mettre dans l'embarras. Cependant, prenant sa réaction pour un soupir de dédain, les deux hommes face à lui échangèrent un regard avant de s'excuser.

« Oh. Question bête, c'est ça ? »

« En effet. » répondit froidement Thérion en prenant garde d'accentuer son agacement.

« Je vois. » crut comprendre le second arrivé. « Ton armure habituelle est en réparation et ils t'ont filé celle-là en attendant ? »

« Il vous en a fallu, du temps. » grogna le Démonier, commençant à saisir la manière dont il devait se comporter, qui en soi ne différait pas réellement de son caractère habituel. « On m'envoie faire le tour des villages vérifier que tout va bien. Quelque chose à noter ici, paladins ? »

« Rien, m'sieur. La bête a pas l'air de vouloir squatter chez nous cette nuit. »

« La bête… » répéta lentement Thérion en caressant pensivement la fine ligne de barbe noire qui courait de sa lèvre inférieure jusqu'à son menton.

Il ne pouvait pas insister davantage, ni leur faire comprendre qu'il ignorait de quelle créature il était question, sans quoi son histoire n'aurait plus rien de crédible. Mais il n'en eut pas besoin. Les deux paladins n'avaient pas l'air d'être de grands intellectuels, car à ses mots, ils hochèrent frénétiquement la tête. Eux aussi avaient peur de cette chose qu'ils étaient censés combattre. Ils se mirent à débiter à toute vitesse :

« Paraît qu'elle a massacré tout le village de Sorgho y'a quelques mois. Une cinquantaine d'habitants. Tous tués en une seule nuit. »

« Y'a jamais eu aucun survivant pour raconter à quoi elle ressemble, cette saloperie… »

« Vraiment ? Pas un seul ? » s'intéressa Thérion sans avoir l'air de trop insister.

« Non m'sieur. On retrouve toujours que les cadavres. C'est une vraie bête féroce, elle les ouvre avec ses griffes et elle s'en nourrit ! Tous les corps qu'on retrouve sont complètement vidés de leur sang. »

« On raconte… »

Le paladin qui l'avait accueilli en premier fut interrompu par un coup de coude de son collègue. Mais l'intérêt du Démonier avait été éveillé. Il foudroya du regard l'homme qui l'avait empêché de parler et adressa au plus jeune un signe de tête.

« Poursuivez. »

« Ce truc est pire qu'une bête. On dit que ça serait un démon… une hérésie. »

« Hm. Je vois. »

Cette créature qui causait tant de remue-ménage chez les paladins… Était-ce possible qu'il s'agisse de Tallneshia ? Sa tâche serait-elle vraiment aussi aisée ? Pour l'heure, il n'y croyait qu'à moitié. Il allait devoir trouver un moyen de s'en assurer. Le seul qui lui venait en tête était d'étudier le trajet de ce prétendu démon, afin de comprendre la manière dont il procédait et de, peut-être, parvenir à l'intercepter lorsqu'il attaquerait ses prochaines cibles. Thérion s'apprêtait à interroger de nouveau les paladins, lorsqu'un pas lourd les fit reprendre leur attitude sérieuse et appliquée. Un troisième homme vint se joindre à leur groupe, et s'il n'était pas aussi doué pour dissimuler ses émotions, le Démonier aurait très probablement haussé un sourcil surpris. Le nouveau venu lui ressemblait énormément. À l'exception de leurs armures, les seules choses qui semblaient les différencier étaient leur musculature, l'absence de barbe sur le visage de l'autre, ses cheveux un peu plus longs, la couleur de ses yeux et cette bande de tissu jaune qui ceignait son front.

« Ça parle d'hérésie dans le coin ? »

Constatant que les deux paladins n'avaient pas l'air de vouloir répondre, Thérion s'en chargea lui-même, curieux de connaître l'identité de cet homme qui semblait impressionner ses camarades.

« Nos collègues était en train de me fournir un rapport sur les actes du démon rôdant dans la région. »

« Peuh, c'est pas à ces deux glandus qu'il faut demander si vous voulez des infos là-dessus. »

Son sosie l'étudia de haut en bas, les sourcils froncés, avant de hausser les épaules.

« Plutôt classe, l'armure. J'me péterais bien la mienne juste pour chopper celle-là, tiens. Vous arrivez de loin ? »

« Plusieurs jours de marche. » annonça le Démonier, méfiant.

« Ah ouais. Tinel ? »

« C'est cela. »

« Et vous êtes ? »

Il songea qu'une autre différence entre le jeune homme et lui était leur ordre de priorités lorsqu'ils rencontraient quelqu'un pour la première fois.

« Thérion Rardyrak. » répondit-il.

Laisser connaître son prénom ne le dérangeait guère, mais il préférait falsifier son nom de famille. Mieux valait qu'on évite de le confondre avec Tallneshia. L'autre hocha la tête. Des mèches de cheveux noirs lui retombèrent devant les yeux, qu'il avait bleus, ce qui ne semblait pas le gêner outre mesure. Thérion avait remarqué que les deux paladins le considéraient comme un égal, voire un supérieur. Il en déduisit donc que dans ce monde, porter les cheveux longs ne devait pas être une tare. C'était dérangeant, mais il allait devoir s'y habituer.

« Théo de Silverberg. Paladin et inquisiteur. Si cette saloperie d'hérésie vous intéresse, ça serait plutôt à moi que vous devriez causer. »

« Parfait. » sourit Thérion, sentant qu'il avait trouvé là une source d'informations de premier choix. « Je pense que vous pourriez m'être d'une grande aide, messire Silverberg. »


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Et voilà, c'était le quatorzième chapitre de "TALLNESHIA" !

Wahou, que d'événements ! Que pensez-vous de la transformation de Tally ? Et ce Thérion, vous le sentez comment ? ET ON A VU THÉOOO ! :D

J'espère en tout cas que ça vous a plu !

N'hésitez pas à laisser une petite review si le cœur vous en dit, et on se donne rendez-vous dans une semaine pour le prochain chapitre !

D'ici là, prenez soin de vous, servez-vous en cookies et en chocolat chaud virtuels, et des bisous ! :-)