5ème jour de Tuilië (3 mai) de l'an 1937

La jeune femme avait sous-estimé la distance qui les séparaient de la grande cité car ils mirent un jour de plus pour l'atteindre. Mais finalement cela était plus simple pour les deux compagnons puisque arrivant en fin de matinée, le troisième jour, ils avaient la journée pour trouver une solution stable à leur situation.

Ce matin-là, la magnifique cité blanche se détacha dans le lointain, rayonnant tel un bijou d'argent, entourée de la brume matinale propre à cette région montagneuse. Elle faisait face aux immenses plaines, les Champs du Pellennor, qui séparaient les montagnes blanches des montagnes de l'Ombre du Mordor, la terre de l'ancien ennemi Sauron.

La cité de pierre blanche était construite sur plusieurs étages, montant jusqu'en haut de la montagne. Elle était composée de sept cercles, suivant le dessin de la roche, chaque cercle étant plus en hauteur que le précédent. Un pan de la montagne coupait tous les cercles qui s'étaient aménagés autour, telle la proue d'un navire, excepté pour le plus haut où se trouvait la citadelle du roi. Elle était la plus belle cité des Hommes sur la Terre du Milieu.

Perchée sur une petite colline, droite sur son destrier, face à la cité, la jeune femme se sentit émue par sa beauté. On lui avait vantée de si nombreuses fois l'éclat de sa blancheur, la magnificence de la Tour Blanche, la hauteur de sa pointe, qu'elle sentit son cœur se serrer d'émotions à l'idée de se tenir face à un tel monument :

—Voici la cité des rois Amal, déclara-t-elle en lui posant une main sur l'épaule.

—Elle est belle, murmura le garçon, Mes parents disaient qu'elle avait été bâtie par les Valar...

La jeune femme esquissa un sourire :

—Seulement par de grands Hommes venus de Númenor. Mais pour construire une telle merveille il a bien fallu que les Valar les inspirent, lui concéda-t-elle.

Après tout, les Numénoréens étaient, à l'origine, bénis par les Valar. Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que ces derniers aient participé, même indirectement, à l'origine de cette cité. Il est vrai qu'en arrivant en Terre du Milieu, les Valar et ce qui restait des Numénoréens n'étaient pas réellement en très bons termes mais tout pouvait arriver. Il suffisait d'une vision ou d'un rêve.

Elle talonna Terendul et ce dernier s'élança en direction de Minas Anor. Par chance les immenses portes de métal, sculptées des différents portraits des anciens rois, étaient déjà ouvertes pour laisser entrer et sortir marchands et habitants. Les deux compagnons passèrent sans problème les portes, les gardes les ayant contrôlés rapidement, une jeune femme et un enfant ne présentant pas, à leurs yeux, de danger. Bien entendu, la jeune femme avait pris soin de cacher ses armes sous sa grande cape.

Ils avancèrent donc à cheval le long de la grande et unique route pavée à la taille de leur destrier et qui semblait monter en haut de la cité en serpentant.

La jeune femme ne savait absolument pas à qui s'adresser pour obtenir des informations sur ce qu'elle avait en tête. Elle regardait, anxieuse, les passants, les marchands ambulants et les échoppes ouvertes sur l'allée principale. Elle avait du mal à se frayer un chemin, montée sur Terendul, tant la rue était agitée.

Après s'être éloignée des portes et avoir grimpé plus haut dans la cité, elle aperçut une enclave dans l'allée où une petite fontaine jaillissait de la roche. Des bancs avaient été disposés et quelques arbres avaient poussés. L'atelier d'un vieux menuisier était ouvert sur la fontaine et l'homme travaillait son bois à l'extérieur. La jeune femme réfléchit. L'homme semblait seul puisque l'enclave était retirée de la rue et il émanait de lui une aura de bienveillance et de calme. La fontaine permettrait également à son cheval de se reposer.

Elle s'arrêta et Amal se tourna vers elle :

—Pourquoi tu t'arrêtes ici Nwal' ? Tu as trouvé quelque chose ?

Elle regarda le menuisier au travail :

—Peut-être...

La jeune femme descendit de cheval avec le jeune garçon et les conduisit tous les deux à la fontaine où elle fit assoir Amal sur l'un des bancs, face à l'échoppe du vieil homme. Elle posa une main rassurante sur son crâne :

—Je vais aller poser quelques questions à l'homme au fond là-bas, fit-elle en désignant l'artisan, Je ne veux pas que tu t'éloignes et si tu as un problème n'hésites pas à crier pour m'appeler, tu comprends ?

L'intéressé acquiesça et s'enfonça sagement au fond du banc. En passant à côté de Terendul, elle lui chuchota quelques mots en elfique lui intimant de protéger l'enfant en cas de problème. Elle n'avait pas d'yeux dans le dos et tenait à lui et à sa sécurité comme à la prunelle de ses yeux. Elle n'aimait pas le laisser ainsi seul mais elle devait parler seule à cet homme.

Elle s'approcha de lui, toujours pleinement occupé par son morceau de bois qu'il polissait avec grand soin. La jeune femme l'observa avant de l'aborder. L'homme oscillait entre la cinquantaine et la soixantaine. Son visage était ridé par l'attention qu'il devait constamment porter à son travail mais sa peau n'était pas burinée par le soleil, ce qui révélait un travail la plupart du temps en intérieur. Ses mains, calleuses et démontrant un travail manuel, glissaient avec attention sur le bois, le caressant presque. L'homme semblait vraiment aimer son travail.

Instinctivement la jeune femme ne ressentit aucune animosité de la part de cette personne. Elle ne faisait pas confiance rapidement mais dans un endroit aussi inconnu et grouillant de monde, elle décida de se fier à son instinct. Elle se plaça dos au soleil, face à lui. Dorénavant dans l'ombre, le vieil homme releva la tête pour découvrir qui se tenait devant lui. Il dévisagea la jeune femme d'un regard doux et légèrement surpris :

—Bonjour, déclara-t-il en voyant que la jeune femme devant lui ne parlait pas, Que puis-je pour vous ? Vous désirez passer commande ?

A ces mots l'intéressée sortit de la torpeur qui l'avait saisie au moment où ses yeux s'étaient accrochés à ceux du vieil homme. Elle était restée fascinée un instant sans savoir pourquoi ni quoi dire :

—Je... Non... Je cherche des informations et je ne sais pas à qui m'adresser. Je viens d'arriver dans la ville.

—Oh et que recherchez-vous ?

—Un orphelinat ou une institution s'en rapprochant. Savez-vous où je pourrais en trouver un monsieur ?

L'homme fronça un instant les sourcils. Son interrogation était sans appel et il n'eut pas besoin de l'exprimer à haute voix pour que la jeune femme la comprenne. Elle tourna sans un mot le regard vers Amal et le vieil homme la suivit. Il fixa le jeune garçon qui caressait le museau de Terendul, venu se placer à ses côtés, puis il revint à la jeune femme. Il eut un air désolé :

—Le père vous a laissée seule n'est-ce pas ? Cela doit être dur à porter je suppose...

La jeune femme fronça à son tour les sourcils ne comprenant pas tout de suite la remarque du menuisier. Son père ? Laisser seule ? Pensait-il que... ? Quand elle eut saisi toute l'implication de sa remarque, elle écarquilla les yeux de stupéfaction et rougit instantanément :

—Ce... Ce n'est pas mon fils monsieur, balbutia-t-elle mal à l'aise, Je travaillais chez ses parents, des agriculteurs. Ils ont été tués il y a quelques jours de cela. Je... J'ai donc amené leur fils ici en pensant pouvoir lui trouver une situation stable. Des personnes pouvant tenter de remplacer ses parents.

Le rouge de ses joues ne redescendait pas. Comment pouvait-il penser qu'Amal était son fils ? Il avait tout juste onze ans ! Cela aurait voulu dire qu'elle serait tombée enceinte avant ses quinze ans et qu'en plus de cela son compagnon l'aurait abandonnée, faisant ainsi d'elle une des catégories sociales les plus récriées : une mère seule.

La plupart des personnes les voyait comme des filles de joie qui n'avait pas eu de chance. Son grand-père l'avait toujours élevée dans le plus grand respect des Valar et de la décence alors cette conversation la gênait au plus haut point. Elle ne s'était pas attendue à une telle pensée. Elle eut honte de penser que certaines personnes qu'elle avait croisées aient pu penser la même chose :

—Je vois...Il y a bien un orphelinat dans la deuxième strate de la cité, un peu plus haut, mais...

Il se pencha vers la jeune femme :

—Si vous avez de quoi payer un salaire mensuel, je connais une femme pas très loin d'ici, veuve et qui est sans enfant. Je crois qu'elle ne refusera pas de s'occuper de celui-ci moyennant une petite rente. Je la connais, c'est une amie, et je vous garantis que c'est une bonne personne, très douce et gentille. C'est une drôle de coïncidence car je l'ai croisé il y a quelques jours. C'est pour cela que je me souviens de cela. C'est vraiment quelqu'un de bien cette femme mais son fils est mort il y a une dizaine d'années de cela et elle a du mal à supporter la solitude. Je suis persuadée qu'elle sera enchantée de s'occuper d'un môme comme le vôtre.

L'homme ne semblait pas mentir. Elle réfléchit quelques secondes. Cette proposition semblait plus appréciable pour Amal que l'orphelinat où il ne pourrait pas retrouver l'affection d'une mère. Restait la question de l'argent. La jeune femme fit quelques rapides calculs. En partant de la ferme elle avait pris tout l'argent qu'elle avait pu trouver. Elle ne connaissait pas les prix de cette veuve mais cela devrait juste suffire à payer un à deux mois de rente. Il était également hors de question de vendre son collier. C'était son bien le plus précieux. Si elle voulait choisir cette solution, il lui faudrait trouver un travail bien payé et stable. Mais elle n'avait des connaissances qu'en agriculture et le reste n'était que des connaissances d'érudit. La jeune femme doutait que cela lui serve pour trouver un travail. Les femmes n'étaient pas censées être savantes. En vérité elles n'étaient pas censées être grand-chose.

La jeune femme regarda la rue derrière elle et aperçut un groupe de soldats qui descendaient l'allée principale. L'armée. C'était une idée, tiens ! Elle en avait les capacités, plus que n'importe quel soldat lambda. C'était un des travails les plus stables et plutôt bien rémunéré surtout si elle se débrouillait pour monter dans les grades. Le seul hic était que les femmes n'étaient sûrement pas acceptées. Les Gondoriens n'étaient sûrement pas aussi tolérant et ouverts que les Elfes. Elle se devait d'essayer de toute façon.

Elle ne gardait pas un bon souvenir de sa confrontation avec les bandits mais pour Amal, elle ferait tout et au moins elle défendrait une cause juste.

La jeune femme demanda donc l'adresse de la veuve et remercia le menuisier pour ses indications. Elle ne dit rien de plus à Amal qui la suivit à travers la cité jusqu'à ce que tous deux arrivent dans une petite ruelle de la deuxième strate, déjà moins grouillante de monde.

Elle frappa avec assurance à la porte. Une femme lui ouvrit rapidement. Elle était forte mais son regard semblait doux. Elle estima son âge à quarante ans :

—Bonjour, que puis-je pour vous ?

—Un menuisier m'a dirigée vers vous en m'assurant que vous pourriez vous occuper d'un enfant moyennant une rente mensuelle, expliqua-t-elle de but en blanc.

—On ne vous a pas trompée, assura la femme en souriant et en se penchant pour dévisager Amal resté en retrait par timidité. Entrez.

—J'en serais ravie mais je ne peux pas laisser mon cheval dans la rue... objecta la jeune femme ennuyée.

—Prenez le tunnel à votre droite, il débouche sur ma cour, répondit la femme en désignant une ouverture dans le mur.

—Merci beaucoup.

Ils le prirent et elle attacha son cheval dans la petite cour de la maison. La femme les attendait déjà à la porte de service. Elle les fit entrer et, sur la demande de la jeune femme, s'éclipsa un instant accompagnée de cette dernière pour qu'elle lui explique les raisons de sa venue. La jeune femme lui raconta la même chose qu'au menuisier. La femme, Gaedha, fut tout de suite d'accord pour garder Amal et s'en occuper comme sa mère, attendrie par la situation et par son visage angélique. Elle semblait lui faire confiance et la jeune femme faisait de même. Le regard de cette femme ne mentait pas. Elle était une bonne personne. Cela la rassura un peu.

Son prix n'était pas trop élevé car cette femme travaillait déjà de son côté. La jeune femme avait donc assez pour lui régler deux mois d'avance.

Lorsqu'elle revint près d'Amal, elle lui expliqua la situation :

—Amal, Gaedha, fit-elle en désignant sa nouvelle mère de substitution, va s'occuper de toi comme ta mère maintenant. Ainsi tu seras en sécurité et tu pourras grandir normalement.

Elle s'accroupit près de lui, la gorge serrée de voir son départ, même s'il ne serait pas permanent, approcher à grand pas :

—Et n'oublie pas que tu dois être sage et la respecter comme tes vrais parents, c'est d'accord ?

Amal acquiesça en regardant Gaedha derrière la jeune femme qui lui sourit gentiment :

—Mais toi aussi Nwal' tu restes ici non ?

La jeune femme ferma les yeux. Elle avait imaginé plusieurs fois la scène sans avoir trouvé les mots parfaits pour que le garçon la laisse partir sans cri et sans larme :

—Non Amal. Moi je vais partir.

Elle tentait de ne pas faire trembler sa voix :

—Tu es maintenant en sécurité maintenant. Moi aussi j'ai besoin de trouver un cadre stable. Mais je reviendrais te voir, ne t'inquiète pas.

Elle se releva et voulut partir mais le jeune garçon s'agrippa à elle et commença à pleurer :

—Non ! Tu peux pas partir Nwal' ! Je veux pas que tu me laisses seul ! Je t'aime trop. Me laisse pas tout seul !

La jeune femme lui caressa les cheveux, la gorge nouée par l'émotion :

—Tu n'es pas tout seul Amal. Tu as Gaedha maintenant. Et je t'aime aussi. Pour toujours Amal, n'en doute jamais. Je vais revenir, je ne t'abandonne pas. C'est juste que tu me verras moins.

Ce fût tout ce qu'elle ajouta. Elle se défit de son emprise avant de craquer et de revenir sur sa décision. Elle échangea un regard avec Gaedha qui retint le petit garçon en pleurs pendant que la jeune femme sortait de la maison, le cœur en miette.

Elle aimait Amal comme son frère mais elle ne pouvait pas rester avec lui. Elle ne pouvait pas s'en occuper comme une mère, comme Eryn. Elle en était incapable et elle ne pouvait pas rester indéfiniment à ses côtés. A vingt-deux, elle avait besoin de liberté et d'autonomie. Pourtant le fort sentiment de responsabilité et d'affection qu'elle ressentait pour lui, lui faisait se promettre de continuer à veiller sur lui et de revenir le voir de temps en temps.

La jeune femme enfourcha Terendul et galopa jusqu'à la citadelle en haut de la cité bien décidé à intégrer l'armée gondorienne, à prouver sa valeur et surtout à payer Gaedha.