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Deux jours plus tard, les équipes s'activaient au Ministère tout comme à l'extérieur, parcourant chaque recoin de la capitale et des alentours à la recherche d'indices quant à l'endroit où pourrait se trouver leur suspect. Le Département des Aurors était animé des discussions entre les enquêteurs, de leurs va-et-vient, ainsi que du ballet incessant de notes de services volant d'un poste de travail à un autre.

Debout face au grand tableau transparent, Jack faisait un récapitulatif rapide de la situation devant une carte du secteur sud-est de Londres. Assis à leurs bureaux respectifs, les membres de son équipe l'écoutaient avec une attention relative.

-Les points rouges montrent les endroits où les corps des victimes ont été retrouvés, commenta le vieil Auror en les illuminant du bout de sa baguette. Les points bleus, ceux d'où Spencer a passé les appels téléphoniques. Cela signifie qu'il se cache quelque part dans cette zone.

-Au fait, l'interrompit Harry en lui faisant un signe de la main. Si tu ajoutes un point de plus, juste là, ça fait la Grande Ourse.

La réaction de son supérieur fut trop rapide ; il ne vit pas venir le sortilège de pincement qui l'atteint au flanc et manqua de le faire basculer de sa chaise en poussant un petit cri de douleur.

-Tss. Aucun humour, marmonna-t-il en massant son côté douloureux sous le regard railleur de ses collègues.

Une sonnerie de téléphone retentit soudain, les sortant de leur torpeur et ils se redressèrent tous, sur le qui-vive.

-Ah ! Ça me rend nerveux dès que ça sonne, maintenant ! s'exclama dramatiquement Liam, une main posée sur sa poitrine.

Le Lieutenant lança un rapide coup d'œil vers son téléphone et secoua la tête, faisant signe à ses équipiers qu'il ne s'agissait pas de Spencer.

-Docteur ? salua-t-il après avoir décroché. J'allais vous appeler. D'accord, je vois. On arrive.

Toujours en communication, il se leva, lança un regard à Harry et l'attrapa par le col de sa veste pour qu'il le suive. Le jeune Auror se laissa faire, obligé de se tortiller pour attraper son manteau coloré tout en se faisant traîner dehors. Leurs trois collègues les regardèrent partir en silence. Rose adressa un signe d'au-revoir au jeune homme qui le lui renvoya avec un air un peu perdu.

-Ils sont inséparables, maintenant, déclara-t-elle avec un léger sourire et un regard lointain. Je prédis un mariage à l'automne.

-Vraiment ? demanda Liam, dubitatif. Je pense surtout que c'est un miracle qu'ils n'essaient plus de s'entretuer. Tu t'avances peut-être un peu trop sur leur relation, non ?

-Chut, dit-elle en lui faisant signe de se taire. Laisse-moi spéculer tranquille, je sais que j'ai raison.

Elle se retourna vers le tableau devant lequel Jack était occupé à tracer la Grande Ourse avec sa baguette et fit rouler sa chaise jusqu'à lui avant de la pousser sans ménagement avec un "bougez un peu, Chef, je vois rien".

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Le Docteur Adler avait donné rendez-vous aux deux Aurors dans son bureau, situé à côté du service médico-légal où ils avaient tant l'habitude de se rendre. C'était la première fois que le jeune Auror y mettait les pieds et il devait bien avouer que la pièce semblait bien correspondre à la personnalité du légiste. Une bibliothèque était intégrée à l'un des murs, remplie de livres parfaitement rangés par taille et par couleur. L'ordre régnait, tout était propre et ordonné, pas un seul objet ne semblait dépasser et, pour être honnête, cela mettait Harry mal à l'aise, lui qui penchait plutôt vers le désordre et le chaos.

Assis derrière son bureau en acajou, le médicomage tira d'un dossier plusieurs photographies, celles du corps de la jeune femme retrouvé à Édimbourg, et les fit glisser devant les deux Aurors installés face à lui.

-Ce sont les clichés que j'ai récupérés auprès du légiste qui a réalisé son autopsie. Les autres corps ont été retrouvés dans des états de décomposition variés, on ne peut donc pas être sûrs, mais ce cadavre-là est différent.

Gabriel releva la tête vers lui avec un regard interrogateur.

-Comme je vous l'ai déjà dit, Oona Simpson a été étranglée de façon répétée avec un bas, d'où les traces de congestion de sang autour de son cou, poursuivit Adler. Mais Julia Chaplin a été tuée d'un seul coup.

-Qu'est-ce que cela signifie ? demanda le Lieutenant en fronçant les sourcils.

-Soit le coupable a eu un besoin de la tuer immédiatement, soit il y a la possibilité que le meurtrier soit quelqu'un d'autre. S'il vous plaît, ne touchez pas à ça, ajouta-t-il à l'intention de Harry qui avait entrepris de mélanger les stylo-plumes parfaitement rangés dans leur pot juste devant lui.

Le jeune Auror lui adressa un geste d'excuse puis se tourna vers son partenaire. Ils restèrent quelques instants silencieux, pensifs et soucieux. Gabriel se recula soudain dans sa chaise et sortit de la poche intérieure de sa veste des feuilles pliées qu'il tendit au Docteur.

-Que pensez-vous de ça ? Ce sont des articles de la Gazette qui datent de 1985, à propos d'affaires qui semblent similaires.

L'homme les accepta en le dévisageant brièvement avant de commencer à les lire. Après quelques minutes, il prit la parole.

-Êtes-vous en train de dire qu'il aurait tué quelqu'un il y a trente ans ?

-Oui, c'est ce que nous pensons, acquiesça l'officier. Quand ces faits se sont produits, Spencer vivait dans les environs. Le mode opératoire et les victimes sont également similaires. Cela aurait été plus facile si les dossiers n'avaient pas été détruits, et nous ne pouvons nous fier qu'aux souvenirs de notre chef de section.

-Je ne sais pas, finit par lâcher le légiste. Juste parce qu'elles ont été étranglées avec des bas ne veut pas forcément dire que le meurtrier est le même. Spencer tue sans raison spécifique.

-Cette ordure tuait aussi sans raisons il y a trente ans, rétorqua Harry, agacé par l'attitude condescendante du Docteur.

-Et comment est-ce que vous savez ça ? interrogea ce dernier avec un léger rictus dessiné sur ses lèvres. Je vais essayer de trouver quelqu'un qui pourrait vous aider au sein du département médico-légal, reprit-il, face au silence du jeune Auror. J'interrogerai de nouveau le médecin qui a réalisé l'autopsie de Chaplin.

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La matinée touchait à sa fin et Harry s'octroyait un petit moment de détente bien mérité en salle de pause en compagnie de son équipe. Confortablement installé dans son fauteuil, une tasse de café fumante devant lui, il était concentré sur sa tâche, à savoir peler une banane.

-Puis-je prendre votre veste, Monsieur ? demanda-t-il à voix haute, tout en rigolant doucement.

-Est-ce que tu penses réellement que personne ne t'entend, Henry ? demanda Rose qui, assise face à lui, l'observait depuis de longues minutes.

-Qu'est-ce que vous faites, Lieutenant ? demanda Liam en se laissant tomber dans le canapé à côté de ce dernier.

-Mh, répondit distraitement celui-ci sans lever les yeux de son téléphone qui semblait accaparer toute son attention.

-Il fait quoi ? interrogea Rose avec la curiosité d'une concierge. Je parie qu'il consulte des documents en lien avec l'enquête. Il est trop focalisé sur le travail pour faire autre chose. Ou bien peut-être qu'il-

-Il joue à Pix-Hit, l'interrompit son partenaire, penché vers Gabriel pour tenter d'apercevoir l'écran. Il fait un excellent score d'ailleurs ! Il est presque aussi fort que ton cousin, Rose !

-Quoi ? lâcha celui-ci en redressant vivement la tête et en cachant son téléphone. Non, pas du tout, je-

-C'est quoi Pix-Hit ? intervint Harry autour d'une bouchée de banane.

-Oh, c'est ce jeu à la mode où tu dois faire face à une invasion de Lutins de Cornouailles, c'est super addictif, il ne vaut mieux pas que tu essaies, expliqua la jeune femme avant de reporter son attention vers l'officier. Alors comme ça, notre Lieutenant n'est pas si obnubilé par le travail… C'est que vous faites pour de vrai quand vous êtes assis tout seul à votre bureau en faisant mine de lire des dossiers ? s'enquit-elle en plissant les yeux et en esquissant un sourire entendu.

-C'est ridicule. Bien sûr que non, essaya de se défendre l'officier avant de jeter un coup d'œil vers l'horloge. Oh, ça alors. Il est déjà treize heures, il est tant de se remettre au travail.

Il venait à peine de se lever qu'un Auror fit irruption dans la petite pièce.

-Il y a un appel urgent pour le Lieutenant Corner, cheminée numéro deux, lança-t-il précipitamment avant de faire volte-face et de repartir.

Harry emboîta hâtivement le pas à son partenaire tout en avalant le reste de son déjeuner et ils traversèrent le Département jusqu'aux trois cheminées qui servaient uniquement aux appels. Dans celle du milieu, apparaissait entre les flammes vertes la tête de la sœur de la défunte épouse de Spencer.

-Je me suis rappelée de quelque chose, dit-elle après avoir échangé quelques formules de politesse avec Gabriel et Harry. Ce n'est peut-être qu'anodin, mais je me souviens que ma sœur et Donnie avaient prévu de quitter leur logement pour un appartement dans un immeuble en construction à cette époque. Il était situé dans un quartier en développement, non loin du Chemin de Traverse.

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Décidés à n'ignorer aucune piste, Harry et Gabriel se rendirent dans le quartier en question, entre Spitalfields et Shoreditch. Le jeune Auror fut immédiatement frappé par la vétusté des bâtiments, donnant l'image d'un lieu presque à l'abandon. Cette impression n'était pas entièrement faussée, car il remarqua que la plupart des édifices étaient vides et certains déjà en cours de rénovation. Parmi les échafaudages et les gravats, se dressaient quelques maisons individuelles, perdues au milieu du dédale de rues étroites qui accentuaient l'aspect chaotique de l'arrondissement.

-C'était un quartier en développement il y a trente ans et il est déjà en cours de travaux de rénovation, commenta le Lieutenant en observant les alentours.

-Tu penses vraiment que Spencer se cache ici ? demanda Harry en sautillant sur place, moins pour se réchauffer que pour épuiser son trop-plein d'énergie découlant de sa frustration causée par la stagnation de l'enquête.

-Il a le culot d'appeler les Aurors. Il est du genre à aimer être vu. Il se terre probablement dans un endroit visible, ça m'étonnerait qu'il soit ici.

-Je m'en fiche de quel genre de type c'est. Moi, je pense que c'est l'endroit idéal pour se planquer. Allons fouiller cette zone, déclara impatiemment le jeune Auror avant de s'éloigner d'un pas vif.

-Hé, Henry, attends. Reviens ici, espèce de minuscule menace ! l'appela Gabriel en se lançant à sa poursuite.

Ils remontèrent la rue principale et inspectèrent au passage les maisons vides en prenant soin de rester aussi discrets que possible. Les éclats de carrelage et débris divers qui jonchaient le sol craquaient sous leurs pas précautionneux. Ils arrivèrent devant une maison qui surplombait légèrement la rue et, après avoir gravi les escaliers extérieurs, entrèrent dans la pièce principale du logement.

Celui-ci paraissait complètement vide au premier abord, mais, alors qu'il s'apprêtait à sortir, Harry aperçut un matelas sur lequel était posé un sac de couchage. À côté, se trouvait un petit réchaud à gaz, une casserole cabossée ainsi qu'une pile de journaux. En les feuilletant, il réalisa qu'il s'agissait d'éditions récentes de la Gazette du Sorcier.

-Hé, Gabriel ! appela-t-il avec empressement, revigoré par cette découverte.

Son partenaire le rejoint et attrapa l'un des journaux posé sur un cageot retourné faisant office de table de fortune.

-C'est l'édition d'aujourd'hui ! s'exclama-t-il en lançant un regard vers Harry.

Le jeune Auror poursuivit son inspection des lieux et trouva deux petites boîtes en carton posées sur le matelas. Elles portaient toutes deux une étiquette expéditeur identique à celle qui avait contenu le téléphone envoyé par Spencer au Lieutenant, celle d'une libraire qui n'existait pas.

-Il était là jusqu'à ce matin. J'avais raison. Préviens Jack, on va le coincer aujourd'hui !

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En l'espace de vingt minutes, les Aurors avaient entièrement envahi le quartier et attendaient le retour du suspect, parfaitement dissimulés. Harry et Gabriel se tenaient sur le balcon de la maison d'en face, protégés par un paravent délabré.

-Il va bien finir par se montrer, souffla Harry après plus de deux heures d'attente.

-Tu veux bien ne pas t'affaler de tout ton poids sur mon dos ? s'agaça Gabriel en essayant de le repousser.

Son téléphone sonna soudainement, faisant sursauter les deux Aurors.

-Ouh ! Ça m'a fait peur ! murmura le plus jeune en se redressant vivement. Tu veux pas l'éteindre ? On va se faire repérer !

-C'est mon père, je le rappellerai plus tard, répondit l'officier en replaçant l'appareil dans sa poche après avoir ignoré l'appel.

Soudain, Harry repéra un homme qui s'avançait dans la rue, sa capuche relevée masquant son visage. Il tira brusquement sur le devant de la chemise de son partenaire pour qu'il se baisse avec lui. Celui-ci perdit l'équilibre et se cogna dans le paravent, le faisant légèrement trembler. L'homme s'était arrêté juste devant la porte du logement présumé de Spencer, une main sur la poignée et ne bougeait plus. Harry et Gabriel se penchèrent légèrement pour avoir une meilleure vue quand leur suspect fit brusquement volte-face. Il se mit à courir, repartant de la direction d'où il arrivait.

-Hé ! s'écria Harry.

Sans perdre une minute, il s'élança par-dessus la barrière du balcon et atterrit sur une benne à ordure. Il sauta ensuite à terre prendre en chasse le fugitif, talonné par son équipier. Baguette au poing, Harry le pourchassa dans le dédale de ruelles qui rendait le transplanage précis impossible. Ses sorts s'écrasaient contre les façades des maisons abandonnées, projetant débris et poussière sur leur chemin. Devant lui, le criminel riposta de plus belle et manqua de le toucher à plusieurs reprises.

-Ouah ! cria le jeune Auror en évitant un trait de lumière rouge. Attends un peu, tu vas voir ! Je vais te faire bouffer tes dents, moi !

Entre deux respirations et une incantation, Harry ne se privait pas pour invectiver le suspect, laissant libre cours à sa créativité et à sa vulgarité. Leur course effrénée leur fit traverser sous-sols et rez-de-chaussées, terrasses encombrées et escaliers de pierre glissants. Harry perdit rapidement tout repère, uniquement focalisé sur son objectif. Droite, droite, gauche, droite, gauche, chaque bâtiment ressemblait au précédent, chaque rue était identique à la suivante.

Les murets plus ou moins hauts rencontrés sur leur chemin ne semblaient aucunement importuner le fuyard qui sautait par-dessus avec aisance. Il était agile et en bonne forme physique. Harry n'était pas en reste, mais sa petite taille le ralentissait et il peinait à se hisser sur les murs les plus élevés.

Le jeune Auror se laissa retomber de l'autre côté de l'un de ces murs en soufflant bruyamment. Il aperçut soudainement par l'embrasure de ce qui avait jadis été une porte, Gabriel qui se trouvait de l'autre côté d'un bâtiment. Après lui avoir adressé un signe rapide, il reprit sa course-poursuite. Au détour d'une rue, il manqua d'entrer en collision contre un Auror qui courait dans le sens inverse. Il tourna vivement la tête et repéra le suspect qui s'était faufilé par la fenêtre d'une maison et était sorti par la cour arrière.

Son équipier apparut au bout de la ruelle et lui fit de grands signes, montrant son portable qu'il tenait dans la main.

-Ah ouais, pas bête ! s'exclama Harry qui sortit le sien de sa poche tout en se précipitant à la suite du fuyard.

Il le retrouva rapidement et profita d'une ligne droite pour prendre le temps de viser. Après avoir pris assez d'élan, il lança son téléphone avec autant de force qu'il le pouvait. L'appareil atteignit l'homme en pleine tête avec un "poc !" sonore et il trébucha en poussant un cri de douleur.

-Strike ! cria Harry en levant les bras, alors qu'il pouvait entendre son partenaire hurler "mais noooon, idiot !" au loin.

Ce ne fut pas suffisant pour arrêter le fugitif, mais cela eut pour effet de le ralentir. Le jeune Auror parvint alors à le rattraper. Il leva sa baguette. Il allait enfin l'arrêter, il le sentait. Il l'avait dans sa ligne de mire. Une dernière insulte, un Stupefix sur le bout des lèvres. Soudain, le suspect fit un mouvement rapide de baguette et un tas de détritus qui traînaient sur le côté, parmi lesquels se trouvait un matelas, s'éleva dans les airs. Harry eut tout juste le temps de redresser la tête et d'apercevoir la pile d'immondices flotter un instant dans les airs avant qu'elle ne lui retombe dessus.

Il lui fallut quelques minutes d'efforts intenses mêlés à d'innombrables jurons pour parvenir à s'extirper de sous le lourd matelas. Une fois à l'air libre, il épousseta les restes de déchets collés à ses vêtements et réalisa qu'il avait complètement perdu le suspect de vue.

Il continua à courir à petites foulées le long de la ruelle et retrouva Gabriel à la première intersection. L'officier était à bout de souffle et lança un regard dégoûté à la vue de l'état de son collègue. Ils descendirent la rue principale ensemble, scrutant frénétiquement chaque recoin mais, ils durent se rendre à l'évidence, le criminel avait disparu.

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Il ne fallut que quelques minutes pour que le quartier entier ne fourmille d'Aurors, occupés à inspecter le moindre recoin dans l'espoir de mettre la main sur le suspect. Harry, quant à lui, fulminait. Il avait été si près du but, il l'avait presque eu. Il lança un Reducto sur le matelas qui avait tout gâché, le faisant exploser avec satisfaction dans un nuage de tissu et de mousse blanche détrempés.

-Quand tu auras fini de détruire des objets innocents, commença Gabriel une fois parvenu à ses côtés, esquivant un morceau de ressort. Tu peux m'expliquer pourquoi tu lui as lancé ton téléphone dessus ?

-J'en sais rien ! répliqua Harry en levant les bras au ciel. J'ai cru que c'est ce que tu voulais que je fasse !

-J'essayais de t'appeler ! Je voulais que tu décroches !

-Je pensais qu'il y avait peut-être une fonction cachée qui permettait d'attraper un fuyard. Ils font tellement de choses, ces téléphones, ça aurait pu être une possibilité.

-Quand bien même, tu es un sorcier ! Pourquoi ne pas utiliser ta baguette ?!

-Ça m'a échappé l'espace d'un instant, d'accord ? répliqua le jeune Auror en faisant la moue.

En voyant le regard de son partenaire qui s'apprêtait à répondre, il prit à témoin un agent qui passait à côté.

-Et que celui à qui ça n'est jamais arrivé me jette la première boule de poil !

L'agent leur jeta un regard à la fois apeuré et confus et le Lieutenant haussa les épaules tout en secouant la tête, lui faisant signe d'ignorer son équipier visiblement dérangé. Au milieu de l'agitation qui régnait autour d'eux, les deux Aurors manquèrent presque la sonnerie du téléphone qui s'élevait de la poche intérieure de la veste de Gabriel.

Faisant signe à Harry de se taire alors que celui-ci continuait de vociférer bruyamment, l'officier décrocha.

-Je vous ai dit de me laisser tranquille, Lieutenant, prévint la voix rauque de Spencer sans préambule.

-Donnie, siffla Gabriel. Où es-tu ? Où est-ce que tu te planques ?

-Est-ce que vous tenez tant que ça à voir un autre cadavre ? Peut-être celui de votre ravissante collègue de travail ?

-Quoi ? s'écria Harry en saisissant le téléphone par-dessus la main de son partenaire. Qu'est-ce que ça signifie ? Réponds, pourriture !

Il n'eut qu'un rire rocailleux pour toute réponse avant que l'appel ne fut coupé. Le jeune Auror leva les yeux et croisa le regard écarquillé de son équipier. Ils se mirent immédiatement en mouvement, scrutant leurs alentours frénétiquement.

-Rose ! Où est Rose ?! s'écria Gabriel en attrapant un collègue à proximité. Va chercher l'Auror Granger-Weasley !

La jeune femme apparut quelques minutes plus tard, la confusion peignant ses traits, visiblement bien portante.

-Qu'est-ce qu'il se passe ? Vous me cherchez ?

-C'est rien, la rassura Harry en lui tapotant l'épaule, soulagé. On voulait juste s'assurer que vous aviez la situation sous contrôle de votre côté, avec Liam.

Alors qu'elle lui répondait, le jeune Auror fut soudain assailli d'une étrange sensation. Cela commença par un tintement léger dans ses oreilles et il tenta de le chasser en secouant vivement la tête. Il eut l'impression de sentir le sol se dérober sous ses pieds et un instant plus tard, la rue autour de lui avait entièrement disparu. Il plissa les yeux, ébloui par la blancheur soudaine et tourna vivement la tête pour regarder autour de lui, confus. Cela ne dura pas plus de quelques secondes, puis le monde bascula de nouveau.

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Assis par terre, adossé contre un muret, le jeune homme cligna des yeux répétitivement pour tenter de chasser le flou de sa vision.

-Henry ! cria la voix de Rose qui paraissait lointaine. Henry ! Reste avec nous !

-Qu'est-ce qu'il s'est passé ? demanda Harry d'une voix pâteuse.

-On dirait que tu as fait un petit malaise, répondit Gabriel, accroupi devant lui avec un air préoccupé. Tu avais l'air complètement perdu et tu n'arrêtais pas de demander où tu étais.

-Tiens, mange ça, ordonna Rose en lui tendant des morceaux de sucre. Ça te fera du bien.

Il les accepta sans rechigner et fourra les petits cubes dans sa bouche.

-Pourquoi tu as du sucre dans tes poches ? demanda Gabriel avec curiosité.

-Parce que, répondit-elle en hochant la tête très sérieusement.

Huit morceaux de sucre plus tard, Harry se sentait requinqué, ainsi que légèrement barbouillé, et l'incident fut vite oublié quand Jack fut informé de la menace de Spencer à l'encontre de Rose.

Ce soir-là, les Aurors la raccompagnèrent jusqu'à chez elle et s'assurèrent de l'efficacité des sorts de protection placés sur sa propriété. Une fois satisfaits, Harry et Gabriel lui souhaitèrent bonne nuit et se retrouvèrent tous les deux sur le pas de sa porte.

-Il n'est pas si tard, commenta Harry en jetant un coup d'œil à sa montre. Je ne sais pas toi, mais moi, je prendrais bien un verre après cette journée pourrie.

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Harry ne s'était certainement pas attendu à ce que Gabriel l'invite chez lui. Le Lieutenant avait accepté sa proposition, mais avait précisé qu'il n'était pas d'humeur à sortir au pub. Son appartement était, à la grande surprise du jeune Auror, accueillant et chaleureux. Il n'y avait jamais vraiment réfléchi, mais si on le lui avait demandé, Harry aurait probablement affirmé que son équipier habitait un logement moderne, fait de gris et de verre, sans doute aussi froid que sa personnalité. Il n'aurait pas pu se tromper davantage.

Installé sur un canapé moelleux dans le salon chauffé par le feu ronronnant d'une vieille cheminée entourée de boiseries claires, Harry savourait sa tasse de café chaud en observant les lieux avec intérêt. Assis par terre face à lui, son équipier semblait perdu dans ses pensées. Le silence confortable fut brisé par des petits coups secs frappés à la porte. Lorsque Gabriel revint quelques instants plus tard dans le salon, il était accompagné de James Wellick.

-Jack m'a prévenu, leur dit-il, une fois tous assis. Je suis allé voir Rose pour voir si elle allait bien et il semblerait que je ne vous ai manqué que de quelques minutes.

La discussion porta rapidement sur les événements de la journée et le principal sujet qui les obsédait tous, Donnie Spencer.

-Pourquoi Spencer a-t-il dit qu'il n'avait pas tué Chaplin ? finit par demander le Lieutenant.

-Ma question justement ! intervint Harry en agitant l'index.

-Je trouve cela étrange, moi aussi, répondit James. Spencer n'a jamais reconnu ses crimes jusqu'à maintenant.

-Qu'est-ce qui t'a paru étrange ? s'enquit Gabriel.

-Il t'a appelé pour commencer un jeu avec lui, mais ce qu'il a dit était curieux, dit pensivement le jeune professeur. Quand un criminel avoue ou bien se confie, pour gagner en crédibilité, il dit toujours la vérité à propos d'une chose au moins. Il a dit qu'il avait tué Oona Simpson, mais pas la victime d'Édimbourg. L'une de ces deux déclarations doit être vraie. Si la première est vraie et non la deuxième, alors il a bien tué les deux jeunes femmes…

-Mais si la première est fausse et la deuxième est vraie, il n'a tué ni l'une ni l'autre, répliqua Gabriel. Ce n'est pas possible.

-Oh, je crois que vous m'avez perdu, marmonna Harry, rattrapé par la fatigue. Je vais rentrer avant de ne plus pouvoir me lever de ce canapé.

Il joignit les gestes à la parole et se leva avec un soupir exagéré.

-Merci pour le café, il était pas bon, lança-t-il en passant par-dessus les jambes du Lieutenant.

Celui-ci le poussa en roulant des yeux, lui souhaitant tout de même une bonne nuit avant de reprendre sa conversation avec James.

-Il pourra me remercier demain. S'il n'y a pas Basilic sous gravier avec ces deux-là, je ne m'appelle pas Harry Potter, murmura le jeune Auror avec un sourire en réajustant son manteau autour de ses épaules dans la nuit froide.