Chapitre 30
Avenir
Jaime et Brienne ne parlent pas d'avenir. Ils ne dressent pas de plan, ne mentionnent pas les appels répétés de Tywin qui, au-delà des démarches judiciaires engagées contre Euron, cherche à joindre ses fils pour les convaincre de revenir dans le Sud.
Ils ne parlent pas d'avenir, ils ont bien mieux à faire.
Ils s'embrassent n'importe où, n'importe quand, comme des adolescents amoureux, même au fond des écuries, sous l'œil blasé des chevaux, en se poussant l'un l'autre contre le mur le plus proche, parce qu'attendre la fin du travail est trop long. Ils se tiennent la main si souvent qu'on les croirait presque souder l'un à l'autre, et quand ce n'est pas le cas, quand ils parviennent à se lâcher, c'est toujours pour rester tout proche l'un de l'autre. Ils passent neuf soirées sur dix ensemble, et toutes les nuits. Jaime ne retourne dans sa chambre que pour y chercher des vêtements propres. Il a mieux à faire que de dormir seul. Souvent, jusqu'à tard dans la nuit, le souffle et la peau se mêlent, et c'est si addictif que Jaime se réveille souvent avec un sentiment de ne jamais être rassasié. Brienne aussi ressent ça, même si elle le tait, car elle ne s'explique pas cette sensation que quoi qu'ils fassent, ce ne sera jamais assez, parce que même rester coller à la peau de l'autre ne suffit pas, parce qu'elle voudrait être encore plus proche. Parce que la peau devient presque un obstacle, quand on ressent ce vide étrange en se disant qu'aucune étreinte aussi longue soit-elle ne peut amener à la communion totale.
Pourtant, durant ces nuits qu'ils passent ensemble, ils sont plus souvent un que deux. Ils ne prennent aucune précaution, se moquent du bruit qu'ils peuvent faire et que les murs épais sauront bien garder pour eux. Ils ne parlent que pour s'assurer de ne se faire que du bien, que pour se suggérer des choses, que pour déverser des flots de paroles brûlantes ou dépourvues de sens.
Souvent, en soirée ou le matin, ils se chamaillent, se battent sans violence. Un jour, ils se flanquent l'un l'autre au pied du lit, Brienne se plaint d'une douleur au coude pendant que Jaime râle parce que c'est idiot, mais il se bat d'autant plus fort ensuite qu'il refuse de la laisser l'emporter maintenant qu'elle est parvenue à le jeter hors du lit. La lutte se poursuit, d'abord dans les rires étouffés, puis dans les gémissements, et quand les vêtements s'arrachent, la pierre froide n'en est que plus piquante contre la peau brûlante.
L'automne avance, Septembre laisse la place à Octobre, et peu à peu, Jaime sent qu'au lieu de se déliter, son besoin compulsif de rester près de Brienne augmente toujours un peu plus. Il réalise confusément qu'après des années d'amitié, les premières semaines de relation qu'il vit avec Brienne lui donne le sentiment d'être déjà engagé depuis un moment, et peu à peu, il se sent mal.
Pas parce qu'il éprouve des doutes, pas parce qu'il se sent menacé. Il n'y a que lui, Jaime en est certain, Brienne est trop elle-même pour qu'il se sente menacé d'une manière ou d'une autre. Depuis la façon dont il a évincé Tormund, à la dernière Saint-Valentin, celui-ci n'est pas revenu à la charge, mais Jaime sent parfois son regard qui les suit quand ils traversent Winterfell. Il y a un peu de jalousie chez le rouquin. Seulement, s'il tente quoi que ce soit, Brienne le tuera, elle l'a juré, alors…
Alors, ce qui lui fait peur, de plus en plus au fil des jours qui se succèdent, c'est le sentiment d'absolu qui grandit en lui, et la certitude que ce n'est qu'un rêve qui va voler en éclats.
Il n'aime toujours pas les chevaux, mais il aime le travail bien fait, le sourire de Brienne quand un animal mal en point commence à aller mieux, quand Bran parvient à faire une promenade seul, quand Arya vante les talents de sprinteuse de sa jument favorite. Il n'aime toujours pas le Nord et son soleil froid qui ne réchauffe jamais la peau, qui n'éclaire qu'à peine, mais il aime ne plus avoir froid dans sa chambre, dans ce lit qui est devenu le sien. Il n'aime toujours pas la tenue de palefrenière de Brienne et l'odeur qu'elle charrie et qui l'emprisonne lui-même à la fin de chaque journée, mais il aime se défaire de cette odeur dans le bain ou sous la douche, car il n'y est plus seul, et qu'il sait ce que masquent les vêtements informes et malodorants.
Mais est-ce suffisant ?
Qu'adviendra-t-il, si un jour leurs envies divergent ? Si un jour, il réalise qu'il ne peut être assez pour elle ? Il le soupçonne déjà tellement, il en perd peu à peu le sommeil.
Ils ne parlent jamais d'avenir et une nuit, au début du mois de décembre, alors que Brienne s'est endormie contre lui, il comprend qu'elle croie peut-être que tout ça ne va nulle part, que tôt ou tard lui, Jaime Lannister, se réveillera pour rentrer chez lui et reprendre sa place. Ou bien qu'il réalisera qu'ils ne sont pas faits l'un pour l'autre. En un mot à son père, il pourrait avoir la moitié du monde à ses pieds, et au lieu de ça il continue de patauger dans le purin tous les jours. Ou bien elle-même pourrait réaliser qu'elle peut attendre davantage de la vie qu'un homme de douze ans son aîné qui traîne un reste de dépression, une famille pleine de conflits, un fou furieux qui a cherché à la tuer, et une absence totale d'ambition.
Il la regarde, et au fil des heures, il voit les traces de leur relation se dessiner à même la peau de la jeune femme. Elle est plus détendue, ses sourcils ne se froncent plus, elle semble enfin… enfin heureuse. Ses complexes disparaissent au fil des jours, et c'est certainement l'une des choses les plus belles qu'il ait vues.
Au matin, il sait qu'il n'a plus le choix. Ils doivent parler d'avenir. Crever l'abcès tant que cela est possible.
- Je ne veux pas d'enfant, dit-il de but en blanc, le regard rivé au sien, et malgré la chaleur de la couette, il sent un frisson glacé le parcourir.
Brienne le regarde un long moment en silence, puis expire :
- J'en voudrais au moins un.
Jaime a l'impression que quelque chose lui tombe au fond du ventre, une chose lourde et froide comme du plomb.
- Je n'ai aucune ambition particulière, poursuit-il. Je veux bien vivre où tu voudras, faire ce que tu voudras comme travail, tant qu'il ne s'agit pas de bosser pour mon père. Et je me moque du travail que tu fais et où tu le fais, s'il te rend heureuse.
Peu à peu, son souffle s'accélère, il sent la panique le prendre à la gorge. Ses doigts se referment sur ceux de Brienne.
- Je me moque de tout, si ça peut te convaincre de ne pas me lâcher. Si tu veux un enfant…
Brienne plaque sa main libre sur sa bouche pour le faire taire.
- Pourquoi est-ce qu'on parle de ça à sept heures et demie du matin un jour de congé ? Et je veux bien que mes relations aient été bizarres jusque-là, mais on est ensemble depuis quoi, un peu plus de deux mois ?
- J'ai quarante et un ans, rétorque Jaime en se dégageant. Toi vingt-neuf. Dis comme ça, ça me donne encore plus l'impression de profiter de quelque chose que je ne mérite pas. Mais si tu veux des enfants, je ne veux pas que tu perdes ton temps avant de te rendre compte que tu ne pourras pas tolérer de rester avec moi. Mais si tu veux vraiment, je peux…
Ses résolutions ont flanché, il est prêt à se parjurer, tout pour qu'elle ne lâche pas sa main, tout pour qu'elle ne le laisse pas sombrer à nouveau…
Cette fois, Brienne l'embrasse pour lui imposer le silence. Tout doucement, et sa main file dans les cheveux qui tirent sur le gris, et c'est chaud, agréable, rassurant.
- Je ne veux pas que tu te forces à quoi que ce soit, d'accord ?
- Je ne veux pas que tu me lâches, chuchote Jaime. Mais je ne veux pas non plus t'entraver.
C'est contradictoire, il le sent comme il le dit, mais il n'y peut rien. Il sait que ce n'est pas sain, qu'il a passé tant de temps sur le fil qu'il pourrait sombrer d'un instant à l'autre. Mais il ne peut pas cacher la vérité, ni mentir. Il faut que Brienne fasse son choix et le fasse en toutes connaissances de causes.
- Je ne veux pas te rendre malheureuse.
Brienne ne le lâche pas des yeux, et ses doigts poursuivent leurs caresses sur la tempe de Jaime, dans un ballet apaisant auquel il n'est malheureusement pas très réceptif.
- Je suis plus heureuse ici avec toi que je ne l'ai été depuis des années. Depuis si loin que je ne suis même pas sûre de l'avoir déjà été. Alors je ne te lâcherai pas, Jaime. Ni aujourd'hui, ni demain. Mais si un jour tout ça doit s'arrêter, je peux te jurer que je ne te reprocherai rien. C'est toi que je choisis aujourd'hui, et je suis assez grande pour prendre mes décisions et les assumer.
- Et si…
- Jaime, tais-toi, s'il te plaît. Essaie juste de, tu sais, profiter de l'instant ? Si tu ne veux pas te projeter, j'aimerais autant que tu ne m'obliges pas à le faire. Est-ce que je te demande ce tu attends de la vie, un dimanche matin ?
Jaime se bloque, les yeux fixes, la tête vide. Une seule réponse lui vient, et elle est terrible.
- Rien, expire-t-il péniblement.
- Rien du tout ? insiste Brienne.
- Rien, à part toi. Être avec toi et que tu ailles bien, voir Tyrion aller bien, savoir que Cersei va bien.
Cette fois-ci, la jeune femme le dévisage franchement.
- Tu détestes les chevaux, tu détestes le Nord, tu supportes mal le boucan des Stark, et tu vas me faire croire que tu es prêt à rester ici toute ta vie, à ne rien faire d'autre que travailler dans une écurie ?
- Et toi ? se braque Jaime. Tu as été flic…
- Seulement quatre ans !
- Parce que tu as obtenu un Master avant d'entrer dans la police. Et tu faisais du très bon travail. Alors quoi, tu veux continuer à t'occuper des chevaux toute ta vie ?
- J'aime prendre soin des animaux. J'aime travailler avec les groupes de touristes. Et Tyrion dit que je pourrais prendre à ma charge certaines visites à compter de la prochaine saison. Je sais presque autant de choses que lui à propos de la chevalerie, je pourrais m'en charger une fois que j'aurais terminé de former le petit nouveau. Et j'aime ça. Toi, tu détestes to travail. Tu ne peux pas juste faire des choses toute ta vie sans aimer ça.
- Et rester travailler avec toi, parce que je veux simplement être avec toi et que pour l'instant je ne sais pas ce que je veux faire de ma vie, ça ne te semble pas suffisant ?
Ils se dévisagent plusieurs secondes, puis Brienne pousse un profond soupir.
- Pourquoi est-ce qu'on parle de tout ça maintenant ? Pourquoi est-ce qu'on ne peut pas tout simplement passer un bon moment, là, tout de suite ? Je crois qu'on est beaucoup trop fatigué pour avoir cette conversation aujourd'hui. J'ai vingt-neuf ans, pas trente-neuf. Si je veux avoir des enfants, je crois qu'on peut supposer que j'ai le temps. Et toi… toi, je veux passer autant de temps que possible avec toi.
Elle rougit, ses yeux l'évitent, mais Jaime ne peut pas la lâcher du regard.
- Mais je ne veux pas avoir cette conversation aujourd'hui, ni maintenant… Il n'est même pas encore huit heures, on est dimanche… Et je… enfin, si tu es heureux ici, si tu es sûr de ne pas avoir de regrets en restant avec moi…
- Jamais, la coupe Jaime d'un ton définitif. Je n'ai pas été aussi heureux…
Brienne plaque brutalement une main sur sa bouche pour l'empêcher de poursuivre, et il écarquille les yeux. Cette fois-ci, la jeune femme est écarlate.
- Pas de déclaration, dit-elle. OK ?
Jaime hoche la tête frénétiquement.
- Et pas… pas de plan pour le moment, d'accord ? reprend-t-elle. On a le temps. Je ne veux pas penser à tout ce qu'on pourrait ou ne pourrait pas faire.
- J'ai douze ans de plus que toi, martèle Jaime.
- Et tu les auras toujours lundi matin. Et je le sais, et tu le sais, et je suis heureuse comme ça, et je ne veux pas qu'on parle d'avenir, et je te jure que si tu recommences à croire que quelque chose ne va pas à cause de nos années d'écart ou de ce qu'il pourrait se passer dans plusieurs années, je te frappe. Surtout si c'est avant huit heures du matin.
Malgré lui, Jaime se sent sourire. Puis il aperçoit un voile d'inquiétude dans les yeux de saphir, et Brienne reprend la parole d'une voix légèrement tremblante :
- A moins que tu sois en train d'essayer de me dire poliment que tu attends mieux de la v…
Cette fois, c'est lui qui lui coupe la parole, en l'embrassant.
Peut-être a-t-elle raison. Peut-être que l'avenir peut attendre encore quelques jours.
