La lutte contre le vent hivernal rendait le vol difficile.

Le masque qui recouvrait totalement le visage de Batman coupait au moins le froid, et en contrepartie, il rendait son allure plus monstrueuse encore. Dans cette face sombre, seuls ses yeux blancs brillaient.

Les insomniaques qui préféraient braver le froid plutôt que leur lit sursautaient à chaque fois qu'ils entendaient les ailes de cuir claquer au-dessus d'eux. Ils avaient l'impression de s'être endormis pour ne glisser que dans un cauchemar, devenant les proies de cet animal nocturne. Et c'était avec un réel soulagement quand ils comprenaient que la chauve-souris poursuivait son vol, les ignorant.

Il restait seulement six minutes et Batman n'apercevait aucun bâtiment appartenant à Bane. Les fenêtres des immeubles aux alentours étaient toutes sombres : les habitants étaient soit absents, soit endormis.

Le vengeur se posa au sol, au milieu d'un trottoir désert. Ses ailes redevenaient cape et Batman se laissa guider par le signal de plus en plus fort. Puis il s'arrêta devant un immeuble. Quand il fut certain que les ondes provenaient de l'autre côté de la porte d'entrée, Batman pirata le code d'accès — d'une trop grande facilité pour être celui d'un bâtiment criminel — et s'engouffra dans le hall.

Un petit sapin se dressait à côté des boîtes aux lettres, habillé d'une seule guirlande et de six boules aux couleurs discordantes. Peut-être le travail d'un enfant, celui du concierge pour égayer le quotidien des habitants. À deux jours du nouvel an, des affiches respectaient les règles de courtoisie entre voisins : en cas de tapage prolongé, le concierge serait obligé de faire venir la police.

Bien sûr. Le G.C.P.D aurait bien plus à gérer le soir du 31 décembre qu'une bande de fêtards…

Le signal pointait en direction d'un local sous l'escalier et Batman força la porte, ne se préoccupant pas du bruit provoqué. Des bombes peintes en verte reposaient entre les produits ménagers et les balais. Le Joker avait été jusqu'à dessiner des grimaces sur le plastique qui recouvrait l'explosif.

Il ne resterait bientôt plus que quatre minutes.

Agenouillé, Batman commença à manipuler avec soin ce cadeau digne du Père Fouettard, cherchant comment désamorcer le piège.

« Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?! »

Un homme en peignoir venait de sortir, parfaitement réveillé par la colère. Habitué au mode de vie de Gotham, il tenait dans sa main droite un fusil et, s'il avait eu l'intention de le braquer sur l'intrus, il reconnut à temps la silhouette de l'homme masqué.

Pour la première fois de la nuit, Batman eut un peu de chance : le concierge était convaincu, depuis des mois, que le justicier était bon.

« Batman ?! Qu'est-ce que vous faîtes ?

— Une bombe a été déposée dans votre immeuble et elle explosera dans trois minutes si vous ne me laissez pas me concentrer. »

Le concierge laissa sa bouche pendre, mais au moins, plus aucun son n'en sortit. Il aurait pu retourner chez lui et ranger son fusil, mais ce quinquagénaire se sentait comme un enfant face au Père Noël dans la nuit du 24 décembre : assister à un sauvetage par Batman lui-même, c'était inespéré ! Alors il regardait, plus admiratif qu'effrayé, persuadé que cet inconnu sauverait sa vie et celle de ses locataires.

Quand Batman se releva, trois minutes plus tard, le gardien en aurait hurlé de joie, mais le Chevalier prenait sa victoire avec tant de modestie qu'il retint sa langue un peu plus longtemps.

« Je suppose que vous êtes le concierge. Est-ce que vous êtes le seul propriétaire de la clé de ce local ?

— Oui, monsieur.

— Quand l'avez-vous ouvert la dernière fois ?

— Il y a quatre jours à peu près. »

L'homme voulut se justifier en expliquant qu'avec les vacances, beaucoup d'habitants avaient cherché de la tranquillité en dehors de Gotham pour les fêtes, alors avec tous ces absents, il ne faisait le ménage qu'une fois par semaine.

En temps normal, un règlement de compte pouvait survenir deux fois par semaine et les dégâts devaient alors être nettoyés. Bien sûr, il y avait le code d'accès qui retenait les bagarres à l'extérieur, mais il suffisait qu'un locataire soit pris dans un conflit et alors, il marquait son passage dans le hall avec du sang à la jambe ou sur la main. Et là, c'était au concierge de rentrer en scène.

Par bonheur, la période était calme et le gardien pouvait s'accorder du répits.

« C'est une horreur à entretenir, monsieur. J'en suis venu à me sentir heureux quand j'ai que du sang à nettoyer !

— Avez-vous vu quelqu'un de suspect dans le hall ces derniers jours ? Un étranger ?

— Pas du tout, et je peux vous dire que quand je vois quelqu'un de suspect, il a plutôt intérêt à me répondre sur le pourquoi du comment il est ici. » Assura le concierge en montrant son fusil. Batman confirma d'un signe de tête qu'il le croyait.

L'immeuble semblait respectable et cet homme mettait du cœur à l'ouvrage pour maintenir ce bâtiment tranquille.

Le concierge expliqua à Batman que le code d'accès n'était là que depuis deux ans — il avait fait un courrier lui-même au maire pour le réclamer —, car avant, les dealers n'avaient aucun scrupule à se mettre à l'abri dans son hall pour vendre leurs produits.

« Si c'est pas malheureux, monsieur, vraiment. À cette époque, je préférais pas sortir le fusil, parce que je me doutais qu'ils étaient armés, eux aussi, et ils m'auraient collé un pruneau sans réfléchir.

— Vous avez raison de rester prudent.

— Ils n'ont plus peur de rien… Sauf de vous, peut-être. Euh, bien sûr, sauf votre respect ! »

Grâce à la lumière que le concierge avait allumée, les plaques de cuivre sur les boîtes aux lettres luisaient, et un nom parmi la dizaine qui y était gravée attira l'attention de Batman. Harleen Quinzel.

C'était une chance qu'il ait lu ce nom si particulier, mais au fond, il savait que Joker n'avait pas choisi ce bâtiment par hasard.

« Le docteur Quinzel habite ici ?

— Depuis une paire d'années déjà ! Bien avant qu'elle ne soit diplômée. Mais… pourquoi ? Vous la connaissez ?

— De vue, surtout. » Souffla Batman qui mémorisa l'adresse dans son ordinateur. Avait-elle placé la bombe elle-même sur l'ordre du Joker ? Ou ignorait-elle ce plan ? Le Joker avait-il essayé de la tuer ?

Ces nouvelles questions formaient un problème qui n'avait rien à voir avec la disparition de son acolyte, mais puisqu'il était là, il pouvait en profiter pour interroger la psychiatre.


Beaucoup de bâtiments à Gotham étaient ornés par des gargouilles, et celui où Quinzel vivait ne faisait pas exception : les sentinelles, griffes plantées dans les sommets, tendaient leur gueule de pierre en s'étouffant avec la neige qui s'y accumulait. Les cous en granit, solides, formaient des perchoirs de choix pour la chauve-souris qui calcula les étages, estimant celui où vivait le docteur Quinzel.

Avant de devenir la fameuse Harley Quinn, Harleen Quinzel menait une vie plutôt morne : avec une vie sociale restreinte et une famille disloquée, les seuls after-work que la psychiatre connaissait étaient les palpitantes courses au supermarché du coin après une journée exténuante.

Après de folles aventures à traîner des pieds dans des rayons qui déménageaient sans arrêt, lui faisant tourner la tête, Harleen rentrait avec des sacs de course où s'entrechoquaient les produits nécessaires et les achats compulsifs. Brosses à dent et offre promotionnel de cinq tablettes de chocolat — woah ! —, légumes de saison et cahiers adorables où elle ne saurait pas quoi écrire dedans, produit vaisselle et bonbons au caramel dans une boîte vintage qui ferait bien dans la salle de bains…

Si Harleen Quinzel s'était auto-analysée, elle aurait conclu que ces achats inutiles étaient une sorte de rituel qui lui permettaient de lutter contre cette pensée affreuse : toutes les semaines, j'ai l'impression d'acheter la même chose dans ce supermarché.

Un constat qui voulait dire que la vie était monotone. Un constat qui l'effrayait.

Non, vraiment, avant de devenir le Cupidon du Crime, Harleen Quinzel vivait une existence plutôt grise, et sans sa rencontre avec le Joker, l'unique fenêtre de son salon n'aurait certainement jamais été brisée par un excentrique déguisé en chauve-souris.

L'aube était proche, mais Batman n'avait pas voulu attendre ne serait-ce qu'une heure pour pouvoir parler à la psychiatre. Depuis la gargouille, il avait donc pris son élan et avait plongé dans la fenêtre choisie, faisant éclater la vitre.

Les morceaux s'éparpillèrent dans un salon étroit, et en atterrissant, Batman heurta un fauteuil solitaire, le renversant sur une petite table. Le vase dessus roula au sol, relâchant la rose qu'il enlaçait.

Harleen se réveilla dans un sursaut, comme arrachée du lit par son cœur qui avait bondi. Sans les tissus et les veines qui le maintenaient dans sa cage thoracique, l'organe aurait été éjecté par la gorge.

La porte de la chambre bascula dans un fracas et le docteur se tenait là, dans l'embrasure, braquant une lampe vers l'intrus. Dans son autre main, Batman put apercevoir une batte de base-ball. Harleen voulut demander qui était là, mais la forme du heaume était reconnaissable.

« Batman ? Qu'est-ce que vous faîtes ici ?!

— Joker a disparu. »

Elle aurait pu soulever l'arme pour le menacer, mais l'annonce de la disparition du Joker la calma sur l'instant.

Prise de court, Harleen lâcha sa batte et sa main se posa sur sa bouche, étouffant un cri qui aurait pu lui échapper. Avec ses cheveux lâchés, elle perdait une dizaine d'années.

Batman jugea préférable de redresser le fauteuil et de l'y faire asseoir pour lui raconter ce qu'il s'était passé. Elle n'avait pas pris le temps d'enfiler un gilet ou un peignoir, et son simple t-shirt — souvenir de l'université — se tendait sur sa poitrine, exposé au froid.

Harleen ne s'en rendait pas compte, néanmoins, elle se pencha vers le sol, là où un plaid avait glissé pour le remonter sur ses genoux. Ses mains serraient la couverture alors que Batman poursuivait son récit.

« … Et j'ignore qui l'a emmené. Cela pourrait être Bane, mais Joker s'est fait beaucoup d'ennemis et peut-être que quelqu'un d'autre était là.

— Vous pensez… ? » La jeune femme retint un hoquet, les poings remontant contre sa poitrine. « Vous pensez qu'il est mort ?

— Non. »

C'était curieux : ce « non » tenait du refus et non d'une certitude.

Dans le fond, Batman ne pensait pas une seule seconde que Joker puisse être mort, mais les arguments ne vinrent pas immédiatement. Puisque la psychiatre attendait, il finit par lâcher :

« Ses ennemis veulent sûrement des informations avant de le tuer. »

Pourtant, il devait bien le reconnaître : un otage comme Joker était dangereux, et l'exécuter était sans conteste la solution la plus sûre.

Peut-être qu'il était vraiment…

Non, même avec cet argument, Batman refusait de croire que le clown avait été exécuté : Joker avait semé la discorde, il avait ridiculisé certains opposants, sa tête était mise à prix et valait une fortune. Peut-être plus que celle de Batman.

De plus, il pouvait servir d'appât à chauve-souris, si les rumeurs entre Batman et Joker avaient circulé.

Remarquant l'angoisse d'Harleen, Batman observa :

« Vous vraiment tenez à lui.

— Oh oui, Batman. Vous n'imaginez pas… Quelque chose nous lie. »

Depuis qu'ils les avaient vu ensemble, Batman ne pouvait pas chasser l'idée que le médecin connaissait déjà son patient avant son incarnation, mais elle lui raconta leur rencontre avec un tel enthousiasme, un tel amour qu'il était obligé de la croire.

« À Blackgate, il m'a parlé, vous savez. Il m'a avoué que j'étais importante…

— C'est ce que Joker a dit ?

— Il a dit que notre rencontre n'était pas un hasard, que c'était même... le destin. » À l'évocation de ces souvenirs, le sourire d'Harleen s'élargissait. « Vous savez, les patients en prison se sentent tellement seuls qu'il n'est pas difficile de les inviter à parler, mais avec lui, c'était différent. Ce n'est pas une confiance professionnelle entre le patient et son médecin, non. C'est bien plus… Vous savez quelle métaphore il a utilisée ? » Il ne répondit pas. « Celle de la chute libre.

— … La chute libre ?

— Oui. Il m'a dit qu'il se sentait comme en chute libre, sans attache, sans contrainte, mais qu'il ne ressentait aucune peur, parce qu'il n'était pas seul.

— En chute libre… » Répéta Batman, un souvenir récent perçant dans sa mémoire.

« C'est la définition-même de tomber amoureux, pas vrai ? » Harleen ricana, mais Batman resta silencieux, songeur. Son regard fut attiré par la tache rouge formée par la rose par terre. « Et au premier regard. Lui-même a fait remarquer que c'était étrange.

— Qu'est-ce qui était étrange ?

— De tomber amoureux d'une personne dont on ignore encore le nom… mais je ne le connaissais pas non plus et pourtant, j'ai ressenti la même chose. Instantanément. »

Perplexe, Batman voulut lui demander si elle ne portait pas une blouse avec son nom dessus à ce moment-là, mais il préféra se taire. Car il était certain que durant sa confession, Joker ne parlait pas de sa psychiatre.

Juste avant l'incarcération du clown, ils avaient en chute libre ensemble. Mais est-ce que Joker savait qui il était sous son masque alors ? Avait-il déduit son identité plus tard ? Avait-il seulement prétendu devant le docteur Quinzel ?

De plus en plus convaincu, Batman ressentit soudain une certaine peine pour Harleen.

Il préférait aborder le sujet qui l'amenait :

« Vous y vous connaissez en matière d'explosifs, docteur Quinzel ?

— Quoi ? » Son expression montrait qu'elle n'était pas sûre d'avoir bien entendu, ne voyant aucun rapport avec leur discussion. « Les explosifs ? Non… »

Batman s'était levé, jetant un nouveau coup d'œil aux alentours. De ce qu'il pouvait voir malgré l'obscurité, c'était un appartement propre et simple, égayé par des fleurs et, sur la bibliothèque fournie, un pantin était assis, offrant un sourire auguste similaire aux clowns d'antan. Rien à voir avec l'humour malsain et l'apparence inquiétante de celui qui avait émergé à Gotham.

Batman se demanda alors s'il s'agissait d'un cadeau, tout comme la rose peut-être ?

« Joker est déjà venu ici ?

— Non, je lui ai laissé mon adresse au cas où il aurait besoin de moi, mais il a été très occupé ces derniers temps, avec vous…

— C'est ce qu'il vous a dit ?

— Non, c'est ce que j'ai compris par moi-même. Son premier plan à Blackgate n'annonçait pas vraiment une alliance avec vous, bien au contraire, mais… enfin, ce fut un sacré retournement de situation.

— Il m'en a parlé, oui. Mais depuis votre visiter à l'hôtel, vous ne l'avez pas revu ? Vous n'avez pas communiqué ? Vous ne savez pas ce qui a pu se passer ? »

Harleen bredouilla un faible « non » ; si elle développait plus, elle se mettrait à pleurer.

En le voyant dans cet état, Batman préféra se taire concernant la bombe du hall. Il s'imaginait qu'elle aurait été plus ébranlée par cette menace, sans se douter que la disparition du Joker l'affectait bien plus.

Elle observa le vengeur se rapprocher de la fenêtre, préparant son départ.

Batman n'avait pas les réponses attendues et devait maintenant chercher ailleurs. Et il avait une idée de piste totalement nouvelle.

Si c'était pour sauver celui qu'elle aimait, Harleen ne le retiendrait pas, mais avant qu'il ne redevienne un morceau de nuit, elle l'arrêta :

« Batman. Est-ce que Joker connaît votre identité ?

— … Oui. »

Même avec le bruit du vent, Batman aurait juré avoir entendu un soupir rassuré.

« J'espère que vous êtes riche alors : vous me devez une fenêtre. »

Il quitta le rebord de la fenêtre, déployant ses ailes.