Kuroo quitte le lycée, et les vacances sont trop courtes. Bientôt la troisième année commence pour Kenma, l'université pour Kuroo.

Ils ne se voient plus que le week-end, et Kenma peut presque se réjouir de l'impression de manque qu'il ressent en allant au lycée seul le matin. C'est normal pour des gens qui sortent ensemble.

Le week-end, ils vont plus souvent chez le père et les grands-parents de Kuroo maintenant, qui veulent le voir aussi. Mais jamais ils ne demandent à Kenma de les laisser seuls, et Kenma se demande ce qu'ils savent.

« Entre autres, que tu es une des raisons pour lesquelles ils me voient toutes les semaines. » répond Kuroo quand ils sont seuls.

Kenma lève les yeux au ciel, secrètement flatté. « Mais bien sûr, dit-il, je suis sorti avec toi juste parce que sinon tu ne sortirais plus jamais de ta chambre d'internat. »

« Ah, tu ne sais pas. Peut-être que si tu te faisais encore plus désirer, je viendrais te faire la sérénade tous les deux soirs. »

« A coups de ballon de volley sur les vitres, tellement harmonieux. »

Kenma lui raconte comment progressent les petits première année (plus nombreux que d'habitude, certains collégiens doués ont regardé les tournois nationaux, ont aimé ce qu'ils ont vu). Kuroo lui parle de la fac. Kenma insiste pour regarder ses cours et ses devoirs, dans les détails, comme il le faisait avant, d'une façon qui lui donnait toujours pas loin d'un an d'avance sur le reste de la classe.

« Tu vas faire de l'économie aussi ? » demande Kuroo, surpris.

« Peut-être. Et sinon, justement, je n'apprendrai jamais tout cela autrement. »

Quand Kenma a un entraînement de volley supplémentaire, Kuroo insiste pour qu'il y aille et pour venir les voir. Quand il n'en a pas, parfois, ils font semblant, pour avoir un vrai rendez-vous, dans un salon de thé ou ailleurs. C'était l'idée de Kuroo et elle est plutôt bonne. (Même si Kenma a toujours l'impression qu'on les regarde. Qu'on sait qu'ils font semblant d'être normaux. Et qu'ils sont ensemble, même s'ils n'en montrent rien. Que le déséquilibre de leurs sentiments est exposé au grand jour.)

Une fois, Kuroo l'emmène voir un film qui est une adaptation d'un jeu vidéo. Elle est abominable, mais ils s'amusent tous les deux beaucoup à l'insulter, alors ils recommenceront peut-être.

Et puis quand même, ils trouvent le moyen de se retrouver dans leurs chambres, souvent celle de Kenma parce qu'il a installé un verrou, juste pour ne pas se faire déranger quand il tourne ses vidéos. C'est la version officielle. C'est même en partie vrai. Mais au moins il est sûr que ses parents ne peuvent pas entrer dans sa chambre par surprise, même avec les meilleures intentions du monde.

Il y a des choses que ses parents ne peuvent pas voir. Il y a des choses que même Kenma ne se rappelle qu'en rougissant d'embarras, même si sur le moment, cela semble si naturel de voir Kuroo se déshabiller pour lui, et se mettre à genoux, et le laisser prendre tout ce qu'il veut en murmurant à son oreille que Kenma peut aller aussi loin qu'il veut, que Kuroo aura toujours imaginé bien pire.

Dans ces moments, le désir et une sorte d'orgueil, de ne pas sembler innocent devant Kuroo, le libèrent de toute forme d'embarras. Y repenser après est une autre affaire.

Kenma est très satisfait de sa décision. Cela n'a rien gâché de leur amitié - au contraire, il reste moins de choses entre eux qui n'ont jamais été dites. Mais malgré leur intimité joyeuse, il n'est pas certain d'être amoureux. C'est seulement que n'importe qui avec des yeux et un cerveau serait heureux de sortir avec Kuroo.

Ce n'est pas comme ce qu'il ressent pour Shôyô, pas du tout. Le camp d'été se rapproche et à l'idée qu'il va le revoir, Kenma ressent un mélange de bonheur et d'effroi, même d'espoir pour quelque chose qu'il ne comprend plus, parce qu'il n'attend plus rien de Shôyô maintenant.

Mais ce n'est pas comme si on pouvait ressentir exactement la même chose pour deux personnes différentes, pas vraiment.

« Tu es nerveux ? » demande Kuroo peu de temps avant le départ. Kenma n'avait pas l'impression de sembler nerveux du tout.

« Un peu, répond-il. Je vais te manquer ? »

« Pas autant que je vais m'inquiéter pour toi. »

« Je ne suis pas si fragile, Kuro. »

« En général, non. Oh, je devrais préciser que ta mère m'a posé des questions sur Chibi-chan - enfin, sur la mystérieuse personne qui t'a rejeté. »

« Quoi ? »

« Je ne pouvais pas décemment faire semblant de ne pas savoir, donc je suis resté le plus flou possible - vous parliez par mail, vous aviez prévu de vous retrouver en vrai au tournoi. Il y avait des équipes de filles, elle imagine ce qu'elle veut. J'ai aussi dit que c'était à toi d'en parler. »

« Elle ne m'a plus rien demandé après ! »

« Je ne sais pas ce que tu veux lui dire. Au cas où tu reviendrais en petits morceaux. »

« Je n'en ai pas l'intention ! » s'exclame Kenma, touché au vif. « C'est différent. Je n'attends rien. Et puis, je t'ai, toi. »

Il dépose juste une caresse sur les cheveux de Kuroo, pour faire la paix, pour le voir sourire malgré lui, le voir sourire pour de vrai, et juste pour lui, même quand Kenma n'y arrive pas.

« Est-ce que tu crois vraiment que tu peux aimer deux personnes à la fois ? » demande Kuroo.

« Hé, tu arrives bien à avoir une centaine d'amis à la fois. » répond Kenma, avec peut-être un brin de jalousie et de mauvaise foi (même si c'est vrai qu'il n'a jamais compris comment c'était possible).

Et Kuroo le croit ou fait semblant de le croire. Même Kenma réussit à se convaincre. Il va voir Shôyô, et tout va être normal. Il aura juste le cœur qui bat un peu plus vite, comme quand il lui envoie un message ou qu'il en reçoit un.

Et puis le camp d'été arrive vraiment. Et Shôyô lui sourit, et Kenma comprend qu'il s'est laissé prendre à ses propres mensonges, des arguments trompeurs qui semblaient pourtant si raisonnables. Parfois l'armure la mieux forgée ne vaut rien.

Il envoie à Kuroo un texto qui dit Tu me manques. parce qu'il ne peut pas expliquer comment se serrer dans ses bras maintenant, beaucoup trop fort, serait peut-être la seule façon d'échapper à l'attraction de Shôyô.

Pourquoi ces grands yeux innocents doivent-ils devenir le centre du monde, partout où Shôyô est ?

Son sourire autrefois se reflétait sur le visage de Kenma, et maintenant, il lui donne seulement envie de pleurer, comme s'il avait été assez stupide pour regarder le soleil en face.