La cinquième partie de cinq femmes arrive très prochainement.

Comme j'écrit par fragment, la chronologie s'écrit de manière assez chaotique, voilà cependant un retour à la Belle époque, avant 1914. Bonne lecture


XXX. Le temps des cerises (1)


France : 1903


I. Chiron

C'est un bâtiment neutre au fond d'une forêt, ça pourrait être une prison, ça pourrait être une caserne, ça pourrait être une école. Sur le portique est inscrit en lettres forgés, Internat de rééducation pour mineurs Saint Thomas.

« Comment sont les enfants ? »

Le surveillant général, monsieur Meschiat était venu m'ouvrir la grille. Il me guida à travers un dédale d'ancien couloir de pierre, ouvrant de temps en temps une grille.

« On ne vous a pas prévenu ? »

Il fit une moue étonnée.

« Des terreurs, oh la plupart sont juste indisciplinés, une paire de baffe et puis c'est bon. Attention à Lequintrec et Gallois, ils ont mauvais fond. Méfiez vous de D'Aubigné surtout, une tête d'ange, mais un vrai démon ! »

Il ouvrit enfin une petite porte de fer, en haut d'un escalier de bois, dans les combles du manoir.

« Votre chambre. »

La pièce ressemblait à une cellule de moine. Je n'eus pas le temps de le retenir, il s'était déjà éloigné, balançant sa chandelle.

Je rencontrai les enfants le lendemain, pendant la leçon de latin. Elle était donnée par un vieux moine dominicain, qui se démarquait par une douceur relative, comparée au sadisme d'autres professeurs. Je me tenais le long du mur, tandis qu'il recopiait des phrases sur le grand tableau noir.

« … ad sed veniat detque obsides. Des volontaires ? »

Le père Florent posa la craie et se retourna vers la classe. La plupart des enfants regardaient leur pupitre. Le professeur balaya la salle du regard puis poussa un long soupir.

« D'Aubigné, réveillez votre camarade. »

A l'avant dernier rang près de la fenêtre, un gamin aux cheveux blonds donna un grand coup de coude dans les côtes de son voisin qui se redressa d'un coup.

« Desjardins ! Rugit l'instituteur, vous voulez un oreiller aussi ? »

Un rire parcourut la salle.

« Au tableau, allez ! »

Le gamin se leva de sa place avec un soupir sonore. Le père Florent ne releva pas l'insolence. Un œil au beurre noir ornait son visage. Arrivé au tableau, il saisit la craie et réfléchit un instant. Il n'eut pas le temps de commencer à traduire, comme la porte claqua et que Mesquiat entra en trombe.

« Ah, vous ! Ca tombe bien, il fit en voyant l'enfant près du tableau. Vous vous êtes encore battu avec votre camarade Ancel ?

– Il l'a cherché, protesta l'autre.

– Je vous avais déjà donné un avertissement. »

Mesquiat l'attrapa brutalement par le bras, et le secoua.

« Ancel, lèche-pompes, t'es mort, cria D'Aubigné du fond de la classe.

– Toi, tais-toi ! lui gueula Mesquiat en retour. Tu veux faire du cachot aussi ? »

Et d'un geste brutal, il l'emmena hors de la salle et claqua la porte. La violence du geste me choqua. Le père Florent soupira, agacé.

« Est-ce que c'est possible de tenir une heure sans avoir besoin de faire la police ? Non ? Bon. »

Après cette entrée en matière, je retrouvai enfin le satyre qui m'avait contacté à l'heure du déjeuner. Zénas, déguisé avec des sabots de paysans, muni d'une cane m'attendait au réfectoire, à la table des professeurs et surveillants.

« D'Aubigné, il me souffla, de celui-là j'en suis sûr. Passereau aussi, peut-être Ancel et Gallois. Encore qu'Ancel pourrait être des Romains. Il y en a d'autres, des demi-dieux nordiques je crois, Lajoie pourrait être un fils de Freya. Et puis d'autres, Plessis, Desjardins, Dimon… il y a un truc aussi avec eux mais quoi ? J'ai rarement vu une telle concentration de cas.

– Les clusters sont fréquents sur les terres antiques, je soupirai. Et la Gaule est une vieille province de Rome. Pas de Celtes ?

– Nous sommes sur leurs terres. Je pense que les monstres ont longtemps hésité à venir pour cette raison. Mais plus pour longtemps. Cela va être un massacre, il faut les exfiltrer le plus vite possible.

– Je n'ai personne. C'est la France, nous n'avons plus le droit d'y envoyer des demi dieux depuis 1792. Et que faire des nordiques ? »

Zènas prit un air désolé. Je compatis. C'était un marginal parmi les siens, un vieux romantique, attaché aux terres anciennes, qui avait refusé le bateau pour les Amériques. A l'inverse des satyres du vieux continent qui étaient retournés dans leurs forêts, il avait poursuivi la même tâche que ses pères jadis, parcourant tout le pays, débusquant les demi-dieux isolés et faisant de son mieux pour les amener jusqu'au port le plus proche, leur offrant une chance, maigre certes, mais une chance quand même, d'atteindre la colonie.

J'étais déjà à l'extrême limite de ce qu'autorisait Zeus avec ce voyage. Les dieux ! Eux n'ont jamais cessé de venir, sinon pourquoi autant d'enfants ? Mais faut-il leur faire porter le poids des fautes de leurs ancêtres? Je réprimai sagement mon sentiment de colère. Il convenait d'être prudent avec ce genre de pensées.

Les jours s'enchainèrent. J'essayer d'apprivoiser mes nouveaux élèves. Certains étaient brillants, mais que de potentiel gâché par des punitions trop sévères! D'autres semblaient murés dans eux-mêmes. Je cherchai à identifier les Grecs. La plupart d'entre eux étaient atteints de dyslexie , mais allez savoir si les difficultés de lecture des élèves étaient dues à un problème de naissance ou une éducation ratée.

Un matin, alors que je traversais la cours, le père Florent me fit signe de la main. Je m'approchai discrètement. « Regardez. » Il me mit un torchon entre les mains. Dedans, une bourse, des feuilles, un livre de Jules Verne volé à la bibliothèque et un paquet de cigarettes, des gauloises.

« On a trouvé ça dans le pigeonnier : un vrai petit trésor. Le paquet de clope est à moitié vide.

– Qui ?

– C'est la cachette des deux terreurs là, D'Aubigné et Desjardins.

– Vous n'allez pas en parler à Mesquiat, non ?

– Mesquiat ? Non. Vous me gérez ça ? »

J'acquiesçai et convoquai les deux garnements, Desjardins le premier. Je vidai la bourse sur la table devant lui. Elle était pleine de pièces, de billes et de quelques billets et pièces de monnaie.

« Alors ? »

Il haussa les épaules, l'air morose.

« Ca dure depuis longtemps ce petit trafic ? »

Desjardins me regarda de ses grands yeux boudeurs, avec cette expression qui signifiait clairement « cause toujours ».

« Avec qui ? D'Aubigné je suppose. »

Son silence était éloquent.

« Bien sûr, je murmurai, c'est toujours vous deux, n'est-ce pas ? Et que ça se bat, et que ça vole…

– Je suis pas un voleur, il protesta.

– Et il vient d'où cet argent ?

– Je l'ai gagné !

– Hmm, tu écris des devoirs pour les autres n'est-ce pas ? C'est pour ça que ton travail n'est jamais fait. »

Il eut l'air tellement surpris que je compris à l'instant que cette affaire durait un petit moment déjà, à l'insu de tout le corps professoral.

« Tu es intelligent, mais tu utilises tes talents à mauvais escient. » Je lui lançai le livre. « Et ça ce n'est pas du vol ?

– C'est pas moi, il mentit aussitôt.

– Monsieur Marchal m'a dit qu'il lui manquait plusieurs ouvrages. »

Pas de réponse.

« Tu n'as rien à me dire ?

– C'est pas du vol si personne ne les lit. »

Je réprimai un sourire.

« Tu lis beaucoup, et tu calcules bien, je soulignai. »

Pas Romain donc, ni Grec. Nordique ? Ce n'est pas vraiment ça je pense.

« Qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ? »

Le gamin baissa la tête en se mordant la lèvre.

« Hein tu voulais en faire quoi de cet argent ? »

Le deuxième, Jean D'Aubigné, fut plus loquace. Après s'être rassuré, il raconta tout :

« Vous le direz à personne, hein ?

– Juré.

– On voulait acheter des trucs pour construire une montgolfière.

– Mais pour quoi faire ? »

Il leva vers moi de grands yeux innocents, de magnifiques yeux gris.

« Bah pour faire le tour du monde, il fit sur le ton de l'évidence. »

Ca pourrait être Hermès, remarque… Je me souvins ensuite que les gamins lisaient Jules Verne en cachette. Je devais trouver un moyen de le rapatrier sur l'autre continent. Mais d'abord, j'envoyai dès le lendemain un message à la Maison de Vie. J'en informai sa mère d'abord. Marie Desjardins avait ce quelque chose qui aurait aisément pu séduire un Dieu, un genre de dignité grave mêlé à une beauté sans âge. Cependant, un simple coup d'œil à l'acte de naissance de l'enfant m'avait persuadé du Panthéon auquel il se rattachait.

Marie m'écouta sans rien laisser paraître. Mais le lendemain matin son fils manquait à l'appel.

« Et Desjardins ? Je m'enquis.

– Parti, répondit le père Florent. Sa mère est venue le chercher au petit-déjeuner. »

Le jour même, l'envoyé du Quatorzième Nome fit son apparition, mais l'enfant et sa mère avaient disparu du paysage.

oOoOoOo

Le train s'arrête dans un gigantesque grincement de freins. Le bruit l'accueille en premier, suivi par la lumière dorée des rayons trainants sur les cuivres des locomotives. La ville est bruyante, elle crie ses années de nouveautés et progrès, elle annonce avec des cors et klaxons les victoires de ses révolutions et la grandeur des statues jetées à bas.

Une masse mouvante de manteaux et chapeaux encombre le quai. Michel se fige à la porte du wagon. Soudain un homme massif se détache des manteaux. Il porte d'un costume gris élimé, une barbe drue lui mange le visage, son torse est large et bombé. Il lui sourit : deux dents en or brillent au fond de sa mâchoire. Il l'attrape ensuite par les aisselles et le fait valser un instant dans les airs avant de le reposer sur le quai.

« Hop, vient là bonhomme. Dis donc, tu as grandi toi ! »

Michel ne l'a jamais vu, ou du moins, n'en garde aucun souvenir. L'homme, Tom Baptiste le noir, aide Marie à descendre, l'embrasse sur la joue, attrape son bagage, et s'éloigne à grand pas. Michel doit courir de ses petites jambes pour suivre ses enjambées. Derrière la gare d'Austerlitz, le jour se rue à sa rencontre avec ses foules de badauds, de fiacres et de cris. Intimidé par le chaos urbain, il attrape la main de sa mère, et la serre de son mieux, alors qu'elle se fraye un passage entre les rues de Paris, le long des trottoirs bondés. Il se tord le cou à force d'essayer de tout voir : les devantures, les gens, les maisons, les terrasses et tout ce tourbillon de mots et de pigeons au dessus des toits gris.

Ils attrapent un bus, descendent devant la rivière et traversent une place. Derrière la Seine, l'Assemblée nationale affronte de sa façade antique la longue rue filant jusqu'au parvis de l'église de Madeleine. Devant les jardins des Tuileries, qui, blottis derrière leurs grilles d'or ouvragée, filent droit vers le Louvre, dans le prolongement de l'avenue des champs Elysées et du lointain Arc de Triomphe, flanqué de deux fontaines noires, l'obélisque de Louxor écrit de son ombre l'heure solaire sur la place de la Concorde. Michel s'arrête brutalement, saisi par la grandeur sévère des lieux aux perspectives tracées, aux géométries parfaites. L'homme, un ancien ami de son grand père, ainsi qu'il l'apprendra plus tard, lui jette un regard chaleureux et pose sa main sur son épaule avant de lui désigner le centre de la place :

« C'est là où ils ont décapité le roi. Au milieu de la place, devant les Tuileries. Tu vois, avant la révolution, on l'appelait la place Louis XV. Elle a été renommée la place de la Nation, puis de la Concorde, sous la Restauration. La guillotine se dressait là, les jours de la Terreur.

– Pourquoi ils ont mis une colonne à la place ? il demande.

– Pas une colonne, une obélisque, allez viens. »

Michel court de nouveau pour rattraper sa grande foulée, et on lui explique :

« Les royalistes voudraient que le passé révolutionnaire n'ait jamais existé. Ils voudraient recouvrir de leurs reliques exotiques la terre qui engendra le peuple. Ils pensent ainsi couvrir les grondements du peuple de Paris.

– Pourquoi tu lui raconte des histoires pareilles, proteste Marie, il n'a que huit ans !

– Comme Gavroche à sa mort.

– Tom ! »

Et les voilà qui montent maintenant, les marches mitées de Montmartre, où trainent les prostituées, où s'écaillent des affiches élimées avec les spectacles de cirque et les adresses des réunions de comité à venir. Et Michel essaye de suivre le débit de parole de l'homme et même temps que sa foulée rapide, pleine de noms et d'idées nouvelles :

« Ils n'attendent que cela, tu as bien vu l'affaire Boulanger. A la première faiblesse ils fondront sur notre république et l'anéantiront. Nous sommes les seuls, la seule république d'Europe ! Mais nous sommes encerclés, ils veulent tous la guerre là haut, avec l'Allemagne tu comprends ! Les socialistes veulent la mort de la bourgeoisie, les anarchistes font tourner leurs machines infernales dans toute la cité. Paris est un volcan. »

Enfin ils arrivent sur la petite rue, non loin des grands boulevards, devant l'enseigne branlante d'un cabaret un peu miteux : aux Folies de la butte. Tom Baptiste ouvre la porte. L'intérieur est enfumé et sombre. On distingue une scène en fond de salle, aux rideaux rouges élimés, des petites tables rondes et cirées, un large comptoir de zinc brillant. A cette heure là, seuls quelques badauds attablés rêvassent, une femme seule fixe le mur tout en vidant un grand verre d'absinthe. Tom traverse la salle, contourne le comptoir, passe dans un petit réduit qui mène aux cuisines et où débouche un escalier tordu qu'il emprunte. Marie et son fils montent à sa suite, jusqu'à une petite pièce, deux étages plus haut, meublée simplement d'un lit et d'une table.

« Voilà, leur fait Tom. »

Marie envoie pose leurs affaires sur le lit et envoie son fils jouer en bas. A la place, bien sûr, Michel reste sur le pallier pour écouter, l'oreille collé à la porte, mais il renonce vite, il ne comprend rien à ce qui se dit. Avec un soupir, il pense que Jean et Marcel doivent être en cours d'algèbre à cette heure là. Il descend l'escalier jusqu'au réduit, traverse la cuisine et l'arrière cuisine et s'assit sur des marches extérieures, le menton entre les mains. Il rêvasse. Il se souvient de Grenoble, avant le pensionnat, de grand-mère Eulalie qui lui disait « un sou est un sou », l'air sévère, avec son petit tic qui lui faisait cligner l'œil droit et retrousser un coin de la lèvre, avant de glisser une pièce dans sa cachette secrète, sous la latte de parquet derrière la commode.

« T'es qui ? »

Il sursaute. Un gamin des rues, maigrichon, débraillé, avec une casquette grise deux fois trop grande pour lui le dévisage. Michel, l'air grincheux, réplique :

« Ca te regarde ?

– Oui. »

Il dévisage l'intrus de plus près. Quelque chose cloche dans son allure.

« T'es une fille ? On dirait pas.

– Toi tu ressembles à une fille, elle lui crache. En plus tu parles bizarrement.

– Je parle normalement, il se récrie, c'est vous qui parlez trop vite.

– Tu viens d'où ?

– Grenoble.

– T'es un gitan ?

– Non, il proteste. »

Un sou est un sou, et les gitans sont des voleurs.

« Pourquoi t'es ici alors ? C'est un cabaret de gitans.

– Et toi ? Qu'est ce que tu fous là toi ?

– Ma mère chante, elle fit un mouvement du menton vers l'intérieur. Mais c'est pas une gitane elle, c'est une parisienne, elle annonce fièrement. Ton père il fait quoi ?

– Il est mort à la guerre.

– Quelle guerre ? »

Apparemment le garçon n'avait pas prévu ce genre de question. Il hésite un instant et improvise :

« Bah, la guerre quoi, celle à l'étranger.

– Moi non plus, elle dit.

– Moi non plus quoi.

– Moi non plus j'ai pas de père. »

Michel se détend un peu pour une fois, et entre les deux passe cette forme de complicité muette qui existe un peu entre les foyers ravagés et les enfants solitaires.

« Tu t'appelles comment ? il demande plus doucement.

– Alice ! »

Elle lui tend une petite main aux ongles noirs. Il hésite et la serre de manière très formelle, un peu comme il a vu des hommes le faire entre eux. Alice souri, flattée par cette parodie de poignée virile. A leur insu, ils venaient de signer un puissant contrat


II. Tom Baptiste

Marie examina longuement les murs écaillés de la pièce et la fenêtre qui fermait mal. Je l'observais. Elle avait un peu vieilli mais ça lui allait bien, ce n'était plus la jeune fille que j'avais connue mais une femme mûre.

« Tu peux rester ici, à l'étage, je t'aiderai pour le loyer. » Je brisai le silence.

Elle n'est pas en mesure d'argumenter.

« Zoraide est au courant ? J'ajoutai.

– Je ne lui ai pas écrit. Ils risquent de l'interroger.

– Et Lucien ?

– Avec ses cousins.

– Tu as confié ton gosse aux Robba ? Où sont leurs caravanes ?

– Ils remontent vers Liège.

– Marie, tu es folle.

– Je n'avais pas le choix. »

Quelque chose dans le ton désabusé de sa voix me fit alors bondir et je déversai soudain tout ce que j'avais sur le cœur depuis qu'elle m'avait écrit il y a trois mois de cela :

« Mais ressaisis toi voyons ! Tu n'as pas la garde, tu comprends ? Tu as abandonné le domicile conjugal. Et tu ne l'auras jamais avec ton passif !

– Un problème à la fois, elle dit doucement. »

Je la regardai faire le tour de la pièce comme un oiseau en cage, me demandant comment aborder le sujet. Ces gens là nous causent bien trop d'ennui, comment parler même de ça ?

« Le gamin, il peut... il peut faire de… Tu sais de quoi je parle… »

Je baissai le ton de ma voix. Je n'avais jamais aimé ces histoires. Gamin, je n'y croyais pas, jusqu'à ce que je rencontre Barthélémy bien sûr. Il savait faire des choses, je le jure, pas de cette magie de cartes et malédictions qu'on attribue injustement à mon peuple pour mieux le détester, mais des choses plus dures, plus anciennes, je l'avais vu de mes propres yeux.

Marie ne répondit pas, mais m'envoya un regard éloquent.

« Tu as rompu l'accord que vous aviez avec eux. Maintenant ils vont venir vous chercher.

– Je l'ai caché avec des demi-dieux, le temps de confier Lucien à ma famille et de trouver un peu d'argent. Cela a marché, personne ne s'est rendu compte de rien. Et c'est Paris ici. Trop de monstres, de demi-dieux, de magiciens en tout genre. Ils ne pourront jamais nous trouver, quand bien même ils habiteriaent l'immeuble voisin. »

Elle leva le menton avec fierté. Tu es trop fière Marie. Elle me rappelait son père.

« Paris, c'est petit, je lui rappelai.

– La France c'est petit » elle répliqua, un léger sourire sur les lèvres.

« Alors pars ! N'importe où. En Louisiane, tiens, ou en Argentine !

– Quelle différence ? Ils sont sur toute la terre. »

Elle prit une profonde inspiration. Je remarquai ses cernes profonds. Elle avait beaucoup maigri aussi. C'était toujours une beauté mais une beauté exténuée. Elle reprit dans un demi-murmure :

« Rester et me cacher, partir et me cacher ? Je connais mes choix !

– Alors donne-leur l'enfant. Ils l'élèveront pour qu'il soit loyal. Ils auront ce qu'ils voudront et lui aurai droit à un avenir. »

L'expression de Marie se figea comme si elle hésitait, mais le souvenir l'emporta et vint durcir ses traits. Elle hocha la tête en dénégation :

« Non.

– Marie, il aura peut-être une chance.

– Non. » Elle répéta, en me tournant le dos et marchant vers la fenêtre.

« Ecoute moi, je t'en supplie.

– Je ne le ferai pas ! Il ne grandira pas otage de leurs égos, haïssant ce qu'il est, terrifié de ce qu'il pourrait devenir.

– Et toi, qu'est-ce que tu vas leur offrir ? A tes fils ? Tu n'as rien, tout le monde se souviens que tu faisais le trottoir. C'est ça l'avenir que tu veux leur donner ?

– Je ne te demande pas de m'aider. Je suis venue parce que de tous les siens, tu étais celui que mon père aimait le mieux.

– Et c'est pour lui que je fais tout cela, Marie, confirmai-je, pour ton père, pour honorer notre amitié et la confiance qu'il avait placé dans moi.

– Plus de trente ans ont passé pourtant. »

Elle me regarda, de ses grands yeux d'enfants. Ses grands yeux d'orientale qui avaient fait chavirer bien des cœurs.

« Je n'ai pas oublié la Commune, je lui dis. »

Une boule se forma dans la gorge, et juste à dire le mot il me sembla sentir l'odeur de la poudre.

« Et je ne suis pas le seul, ajoutai-je, peut-être pour m'en persuader aussi. Les vieux d'ici se souviennent encore du mur des Fédérés. »

Les yeux dans le vague Marie sourit. Elle s'en souvient aussi, elle n'avait que sept ans pourtant. « Ca ira, elle murmura. » Pour elle-même ou bien pour moi, je ne saurais trop dire.

oOoOoOo

« C'est quoi Ravachol ? » il demande à l'homme au chapeau haut de forme posé sur la table.

Alice lève les yeux au ciel, elle ne comprend pas ce besoin chez lui de tout questionner. Autant à l'école communale il n'ouvre jamais la bouche, autant en dehors il a tendance à courir partout, explorer, fureter, interroger. C'est qu'il y a trop de choses nouvelles, trop de mots, de visages, de sons. Alice le comprend un peu bien sûr, mais elle préfère voir par elle-même plutôt que demander.

« Pas quoi, qui. » corrige l'homme.

« Tu es le fils de Marie ?

– Oui. C'est qui ? »

Alice lève les yeux au ciel, et, comprenant qu'on en a pour un bon bout de temps, le plante là et retourne vers les coulisses. Les danseuses s'y préparent pour leur performance et on s'y amuse plus.

« C'est un révolutionnaire. Quelqu'un qui voulait libérer le peuple. C'est un anarchiste.

- Ca veut dire quoi ?

- L'anarchie c'est refuser toute forme d'ordre établi, c'est refuser la dictature du prêtre et du drapeau, l'état, la religion, la propriété, toutes ces formes d'esclavage. L'autocratie, la théocratie, la république, l'empire, tous les régimes se valent.

– Tu entends ça ? fait une voix.

– Viens voir là gamin, n'écoute pas ces conneries ! » Les interpelle René le rouge, membre du comité local.

« C'est les anarchistes, ils veulent juste que n'importe qui puisse aller chier librement au milieu de la rue. Le socialisme révolutionnaire, voilà la vraie voie. »

L'homme au haut de forme hoche la tête, amusé plus que vexé. Michel s'approche intéressé de la table voisine où René joue à le belotte en compagnie de cinq autres.

« Bon, voilà, je vais t'expliquer, tu sais qui est le plus grand Français vivant ?

– Louis Pasteur il s'écrie.

– Mais non ! Jean Jaurès ! Il faut tout lui apprendre à lui ! »

Les adultes rient autour de la table. Michel n'a aucune idée de qui est Jaurès, mais il n'a aucun doute que Pasteur a plus fait pour l'humanité que lui, c'est ce que lui a dit l'oncle de son père, et il s'y connaît lui, parce qu'il a un troupeau de mouton qu'on a du vacciner contre la maladie du charbon.

« On reprend, quel est l'homme le plus intelligent de l'histoire ?

– Aristote.

– Karl Marx, le corrige René.

– Victor Hugo a dit que c'est Aristote.

– Mais qu'est ce que tu me chantes là ?

– Il n'a pas tort, le défend Max. »

Maxence Veil tient une petite bibliothèque syndicale à deux rues du cabaret.

« Toute la pensée occidentale découle d'Aristote. Marx n'a fait qu'analyser les rapports de classe.

– Ce cul-béni…

– On ne crache pas sur Hugo !

– C'est quoi une théocratie ? » Michel en profite pour demander, parce qu'il n'a pas tout compris à ce qu'on lui a dit sur l'anarchisme.

« Tais-toi, les adultes parlent.

– Mais c'est vous qui m'avez dit de venir, il proteste bruyamment. »

Rouge de colère, le gamin, serre les dents. Tom passe dans la salle au même moment et l'interpelle :

« Oh, viens voir là, qu'est ce que tu fabriques ? Vas donner un coup de main en cuisine, et que ça saute. »

Michel traine des pieds en direction du bar.

« Et cesse de trainer avec les clients, on a du travail, ouste. »

Il ne voit pas comment un autre homme, en costume clair avec un canotier, assis près de l'anarchiste est resté silencieux et l'a suivi de ses yeux brulants. Il se lève lentement, s'étirant comme une longue panthère et se dirige vers le comptoir de cette même démarche féline.

« Viens là gamin, ressers moi un verre. »

Il interpelle Michel comme il passe derrière le comptoir. Le môme sait qu'il ne faut pas faire attendre les clients, surtout quand ils ont soif.

« De quoi ?

– Chinon 1891.

– Oui monsieur. »

Il lit les étiquettes une à une, prend une bouteille ouverte, aligne le tabouret devant le comptoir et se juche dessus, prenant garde à ne pas tomber. Avec précaution, il verse le liquide sombre dans le fond du verre, ses bras maigres tremblant sous le poids.

« Ca te fera un franc cinquante, il se souvient. »

L'homme fait un geste de main et une pièce apparaît scintillante dans les airs. Pas impressionné pour un sous, le gamin sourit.

« T'es magicien ? » Puis il se souvient qu'il faut toujours bien parler aux clients. « Euh, vous cherchez du travail ? »

L'homme le fixe de ses deux yeux sombre un peu fou et ne répond pas mais un sourire carnassier. Il gigote, mal à l'aise, les iris sont d'un violet vif et tournent comme un kaléidoscope.

« Tu connais beaucoup de magiciens comme moi ?

– Bah il y a Bédée le diabolique, il fait des trucs sur scène ici, avec des ficelles et des cartes. Et ma tante Nora elle lit dans les cartes, mais c'est pour de faux hein. »

L'explication semble amuser l'homme, et il en vient à ce qui l'intéresse.

« Où est passée ton amie ?

– Quelque part. Vous voulez que j'aille la chercher. »

Il acquiesce, alors Michel se lève et y va. Quelques minutes plus tard, il est de retour trainant une Alice plutôt ronchonne par le bras :

« Voilà. »

Alice lève les yeux vers l'inconnu au costume clair. Elle le trouve beau avec son visage angélique et ses longues boucles brunes. Il a quelque chose d'exotique aussi, un air d'ailleurs. Il l'étudie en silence, et elle rougit violemment.

« Vous venez d'où ? elle demande.

– De Grèce, il répond.

– Vous voyagez pourquoi ?

– Pour les souvenirs. Pour ce petit air de chaos aussi, tous ici vous portez un peu de son parfum. »

Elle ne sait pas ce que cela veut dire, mais instinctivement, elle sait que cet homme n'a rien à voir avec aucune autre personne présente dans cette salle, qu'il est incomparable.

« Phébus m'avait mentionné cet endroit, il dit sans détacher ses yeux d'Alice.

– Comme le capitaine des archers dans Notre Dame de Paris » commente Michel.

Il a dit ça comme ça, parce que ça lui passait par la tête et qu'il a l'habitude de dire des choses sans y penser tout en réfléchissant à d'autres. Ca l'aide à se concentrer. En l'occurrence il se demande si le gars sait ce que c'est qu'une théocratie et pourquoi il a l'impression d'avoir vu sa tête quelque part.

« T'es chiant avec ton bouquin râle Alice. Depuis qu'il a lu Notre Dame machin là il fait que en parler elle gémit. Et Hugo par ci, par là. On s'en fout, il est mort ! »

Oubliant tout professionnalisme, les deux enfants commencent à se chamailler. Pas gêné l'individu se retourne et contemple la salle comme si elle lui appartenait.

« Sers moi de l'absinthe, il réclame soudain.

– On ne sert pas d'absinthe avant vingt heures réplique Michel.

– Voyez-moi ce petit dictateur, ricane l'inconnu. Ca n'a pas de moustache et ça prétend déjà faire la loi.

– La dictature c'est le régime des faibles et des Allemands, il récite de mémoire. Et l'alcool fort c'est pas avant vingt heures. Sinon on devient alcoolique.

– C'est qu'il va me faire la morale. » L'inconnu est particulièrement amusé. « A moi !

– C'est quoi une théocratie ? en profite pour lui demander Michel.

– C'est Thèbes.

– Ca veut dire quoi tèbe ?

– Pas quoi, .

– Et du coup c'est où ?

– A toi de choisir je pense. Il y a plusieurs Thèbes.

– Combien ?

– Michel, grand dieu ! »

Marie surgit, l'attrape par le bras et le traine jusqu'à l'arrière cuisine.

« Tu as fais tes devoirs ?

– Mais maman, je travaille avec Tom. C'est lui qui m'a dit d'aider.

– L'école, c'est plus important elle lui rappelle. Allez, ouste, au boulot.

– Tu parles, il marmonne dans sa barbe. Après il va encore t'engueuler toi parce que je ne bosse pas. »

Alors qu'il s'éclipse, bougonnant contre les adultes qui ne sont pas logiques entre eux et l'injustice globale de sa situation, à devoir conjuguer des verbes quand tant de choses intéressantes sont dites dans la salle, Alice est demeurée assise sur le haut tabouret de bar, en face de l'étranger aux boucles brunes et aux yeux tournoyants. Lentement elle se lève et va lui servir son verre d'absinthe. En guise de remerciement, il lui confie :

« Il y a toujours eu une frontière un peu floue entre ton père et moi, un endroit où nos arts se rejoignent, et où la maladie s'affaire à l'âme plus qu'au corps. »

Tout ce qu'Alice a compris c'est qu'il parle de son père. Elle se raidit et le regarde, avec ses yeux tourbillons, et plus elle regarde, plus elle comprend qu'elle risque d'y perdre sa raison. Mais elle ne sait plus comment s'en détourner, c'est vrai.

« Tu n'en es pas très loin. » Il plisse les yeux. « En fait, je me demande comment tu grandiras.

– Vous connaissez mon père ? »

Il ne répond pas, il n'a pas besoin.

« Vous êtes venu pour moi ? » elle demande, et l'idée même lui semble fantasque et hallucinée, qu'un homme comme lui ai pu arrêter son regard sur elle, une petite môme des rues de Paris.

« Pour un travail. J'en profite pour faire la tournée de notre bonne vieille cité.

– Quel genre de travail ? » Et elle cherche du regard l'individu en noir qui l'accompagnait. Le Grec sourit à nouveau, mais cette fois, plus rien de chaleureux, juste un rictus sauvage, une joie mélancolique de grand fauve.

« Arès a droit au massacre, mais les insurrections sont miennes. Qu'elle qu'en soit l'issue, carnaval ou révolution. »


III. Marie Desjardins

Mon demi-frère Aimé Robba me rendit visite près de six mois après notre installation aux Folies de la Butte. Il me déposa mon cadet. Lucien allait bien, son teint avait un peu bruni, mais il semblait en bonne santé.

Michel accourut à leur rencontre accompagné d'Alice. Les deux étaient devenus absolument inséparables, pour le meilleur et pour le pire. Je m'entendais plutôt bien avec Line Huet à vrai dire, et nous nous arrangions pour les garder à tour de rôle.

Lucien ne parlait pas encore, mais il reconnut instantanément son frère quand celui-ci courut le prendre dans ses bras avant de le présenter avec grand sérieux à Alice. Celle-ci l'embrassa sur le front ce qui le fit rire. Je ris beaucoup moins quant à moi, quand ils détalèrent tous les deux, Lucien dans les bras de son ainé, pour lui faire visiter tout le cabaret. Sous les protestations de Michel, je confisquai le petit frère avant qu'il n'arrive malheur.

Aimé se gondolait de rire.

« Dis moi, il est impayable ton gosse.

– On voit que ce n'est pas toi qui l'élève. »

D'un autre côté, je ne l'avais pas vu si actif, si curieux, si joyeux en sorte depuis des années. Il allait à l'école communale pour garçons, et donnait un coup de main à Tom le soir, quand il n'était pas en train de farfouiller quelque part où de trainer à mon insu dans les rues du quartier.

Il est vrai que c'était difficile pour moi d'être derrière son dos en permanence. Tous les soirs après l'usine, je travaillais aux Folies de la Butte pour Tom le noir, qui me versait en échange un complément de salaire. Line Huette chantait ce soir là, où je vis un fantôme. J'étais derrière le comptoir du bar et il remonta la salle, très lentement, une grande silhouette vêtue de noir avec un chapeau haut de forme. Planté devant moi, il l'enleva très lentement et je pus discerner son visage.

« Lionel »

Je demeurai frappée d'étonnement, dévisageant cent fois ces traits réguliers et marqués, ce grand nez droit à la grecque, ces tempes désormais grisonnantes, ces lèvres légèrement grimaçantes, ce visage adoré jadis, aimé, cajolé, caressé.

« Bonjour Marie. Tu n'as pas changé.

– Toi non plus, je lui dis, tu n'as pas tellement changé. »

Un homme nous observait à deux pas. Il était vêtu d'un costume d'été, un canotier posé de travers sur une masse de cheveux noirs. Lionel suivit mon regard :

« Yannis Galatas, il m'introduisit. Un camarade grec. »

Camarade… Lionel était un partisan des thèses révolutionnaires de Bakounine. Il faisait partie des proches de Ravachole et Théodule Monier. Il avait été impliqué dans les attentats de la rue de Clichy et de la caserne Lobeau en 1992. Après cela, il avait dû fuir la France pour échapper au couperet de la guillotine.

« Que fais-tu ici ? je m'alarmai.

– J'avais le mal du pays.

– Si jamais on te reconnaît…

– On m'a oublié me promit-il. »

On appela en cuisine à l'instant, je m'excusai, lui désignai une table et quittai la salle. Tom était en train de sermoner mon fils qui venait de casser une assiette. Je lui annonçais la présence de Lionel Genet.

« Hmph, il est de retour celui-là ? grogna Tom. Il a du toupet !

– Tu ne vas quand même pas le dénoncer ?

– Non, mais ça me démange. Je n'aime pas ces petits Ravachol.

– C'est quoi Ravachol, demanda aussitôt mon fils.

- Qu'importe, il aurait du être guillotiné en bon et due forme.

– Pourquoi ? il ajouta.

– Tu as fini avec tes questions ?

– Va réviser tes leçons Michel, j'ordonnai. »

Il fit la moue et s'éclipsa. En retournant dans la salle, je le vis se faufiler dans les coulisses flanqué de la petite Alice, plutôt que d'aller chercher ses cahiers. Il est intenable. Je partis à sa suite pour lui rappeler deux trois choses, mais recroisai Lionel en chemin qui me fit signe de m'asseoir.

« Excuse moi, je suis en service. Et surtout, je dois aller gronder mon fils, je ne pus m'empêcher de sourire.

– Tu as eu des enfants ? il s'étonna.

– Deux. Des garçons. »

Les coulisses étaient désertes. Où est-ce qu'il a bien pu se fourrer encore ? Tant pis, j'avais des tables à débarrasser, et trois commandes en retard. Je fis un crochet vers le comptoir pour prendre les verres. J'aperçu enfin Michel à table avec René Seyrès et sa bande de rouges. Avant que je ne puisse le rejoindre, Tom l'attrapa par l'oreille et l'expédia faire la plonge en cuisine. Pourquoi est-ce toujours aussi compliqué avec lui ?

« C'est un drôle de garnement, me dit juste Lionel. Il est venu me demander qui était Ravachol.

– Il laisse trainer des oreilles partout. Et surtout, je ne sais pas où il trouve autant d'énergie pour faire ses bêtises.

– Il tient de toi, dit simplement Lionel. »

Dimanche, les bruits du bal musette hantaient tout Montmartre. Le soleil chauffait les marches de l'arrière cuisine menant à la cour. Nous étions assis sous la glycine. Michel avait posé sa tête sur mes genoux. Je passai ma main dans sa chevelure.

« Il va falloir couper » je murmurai à regret.

J'aimais ses boucles noires, il avait les mêmes que mon père. Lucien était plus clair.

« Mmm, il fit » sans lever les yeux de sa page. Il aimait lire ce garçon, beaucoup. Si seulement il avait le même intérêt pour ses études.

« Maman, ça veut dire quoi idyllique ?

– Ca veut dire que tout est parfait. »

Dimanche était parfait, trop parfait. Les folies de la butte ouvraient leur bar le matin et les ouvriers venaient y attendre que leur femme sorte de la messe, avec un petit verre de rouge. Je ne travaillais pas dans l'après midi. J'étais en train de donner son bain à Lucien, dans la grande vasque en cuivre de la cuisine, quand la porte claqua. Alice déboula dans la pièce, paniquée :

« Marie, Marie ! Y a maman par terre, elle ne répond pas ! »

Sainte Vierge… Je sortis Lucien tout mouillé du bain, l'enveloppait dans une serviette, et le mit entre les bras de son frère, avant de m'adresser à la petite fille :

« Reste avec Michel d'accord ? »

Je le vis du coin de l'œil la prendre par la main alors que je pressai jusqu'à la rue voisine, où Line avait sa soupente. Des gens se pressaient déjà, affluant de toute part. L'escalier jusqu'au sixième étage était interminable, la porte grande ouverte. Je suis entrée, je me suis mise à genoux et j'ai prié.

On l'enterra le lendemain, après une courte cérémonie, au cimetière de Montmartre. La plupart des habitués de l'établissement vinrent, et quelques autres chanteurs des rues. Quand le prêtre eut prononcé son ultime bénédiction, Alice se pencha pour déposer une petite rose sur le cercueil.

Le soir je contemplai les trois enfants endormis dans le même petit lit, Alice au milieu, le petit Lucien l'escaladant à moitié. Je bordai la couverture et rejoignis Tom dans la salle déserte.

« C'est une sang mêlé, que vas-tu en faire ? Laisse les services de protection de l'enfance s'en charger.

– Ils ne vivent pas longtemps dans les orphelinats.

– Et toi ? Tu penses qu'elle vivra plus longtemps avec toi ? »

Je ne répondis pas.

« Plus longtemps. Et New York, c'est loin.

– Le cabaret est au bord de la faillite, je ne peux pas t'aider davantage. Et toi, tu n'arriveras jamais à nourrir seule trois gamins, c'est impossible. Et tu n'as pas le droit de garde je te rappelle. »

C'était vrai, tout était vrai, mais je n'aime pas beaucoup les choix raisonnables je crois. Tom monta se coucher et les jours reprirent leur cours, difficiles, lents et gris. Lionel Genet rejoint les syndicalistes qui appelaient à la grève générale. Quelque chose se préparait à l'ombre des ateliers d'usines et des réunions de comité, quelque chose de grandiose et de rouge. Un matin prolétaire. Deux jours avant le début du grand mouvement, Lionel vint me trouver, après la fermeture, alors que j'achevais de ranger, seule, la salle.

« Marie, je te cherchais. »

Il avait toujours cette même présence qui irradiait la chaleur. Ce même masque de confiance, ces mêmes fossettes qui lui agrandissaient le sourire.

« Tu feras grève avec nous ?

– A l'usine ? Je ne sais pas. Je ne peux pas…

– Je sais que c'est difficile pour toi, mais c'est à ça que servent les caisses de grève. Et puis…

– Arrête ! » Je le stoppai net.

Il eut l'air surpris.

« Je sais ce que tu va dire. Ne gâche rien. »

Je pris une des bouteilles qui restaient ouvert de la journée et lui proposa un verre. Nous bûmes en silence.

« Que vas-tu faire d'Alice ?

– Je ne suis pas la seule à décider.

– De fait si.

– Il y a l'Etat, je lui rappelai.

– Tu sais ce que j'en pense.

– Ca oui. »

Il caressa doucement mon bras, et peut-être était-ce la fatigue accumulée de ma journée, peut-être le souvenir de nos anciens amours, mais je me laissai faire.

« C'est le système qu'il faut changer tout entier, plus de pauvres, plus de mendiants, et plus de sang mêlés délaissés. L'Olympe est partie, les autres panthéons se cachent. Nous avons le champ libre, en Europe, pour la première fois. Nous sommes faits pour vivres organisés, en humains, en frères.

– Drôle comment tu glisses d'un sujet à l'autre. De ta politique aux histoires de dieux.

– Ce n'est pas ma politique, et les deux parlent de la même chose. Quel monde tu veux pour tes enfants.

– C'est ce que mon père voulait, je murmurai, et qu'en reste-t-il maintenant ? »

Bia, sa mère est Bia. De la force, j'en voudrai bien aussi.

« Ils n'oublieront jamais, mais nous non plus. Vous êtes des Champollion », il prit mes deux bras dans ses mains, puis les fit glisser jusqu'aux paumes. « Et votre place est sur les barricades. Avec nous. »

Il m'embrassa avant de quitter la pièce. Je restai un moment d'ans l'ombre avant de sentir un mouvement derrière moi. Mon fils ainé se tenait dans l'embrasure, visiblement hésitant à entrer. Finalement, il couru vers moi. S'arrêta gigota nerveusement puis demanda d'une petite voix :

« Maman, elle va pas partir à l'orphelinat, non ? »

Je mis un genou à terre pour être à son niveau et lui caressai gentiment la joue.

« Bien sûr que non. Elle va rester avec nous, d'accord ? Et nous on va se débrouiller »

Le sourire qui éclaire le visage de mon fils est à ce moment là sans prix.

oOoOoOo

Paris la rouge et noire, Paris mère des vauriens s'éveille et sent la poudre. Les hommes sont dans les rues, une grande marée vomie à la sortie des usines. Ils s'attaquent aux arbres, ils défont les pavés, ils montent les barricades. Et depuis plus d'un siècle, et après tant d'émeutes et tant de révolutions, le peuple de Paris s'y connaît maintenant en murs de fortune et bris de mobilier urbain.

Paris ma rouge et noire qui mugit les insurrections mais qui étouffe ses propres révolutions, comme aujourd'hui, malgré les pavés, et les chants, malgré les Gavroches et les armes cachées, tombent les espoirs, et que les corps de troupe se frayent malgré tout un grand passage le long de avenues. Puis ils remontent nettoyer les quartiers populaires, et pris d'une soif immense, s'arrêtent aux Folies de la Butte.

Il y a un silence de mort dans la salle, un silence total. Après avoir frappé le patron devant leurs yeux, les soudards s'asseyent au centre de la salle et regardent Marie Desjardins.

« Sers nous à boire, allez. »

Elle le regarde sans haine ni peur, et c'est peut-être ça qui les agace le plus. Elle dépose la bouteille et le verre sur la table. Le soldat lui lance une pièce. « Et maintenant couche toi là. » Elle les regarde sans mot dire mais elle n'obtempère pas. Au fond de la salle Tom se redresse, le nez cassé, un filet de sang coulant de sa bouche. « Obéis sale gitane… »

L'enfant est là, il serre les poings et les regarde fixement. Le verre dans la main du sergent vole en morceaux. Puis la bouteille sur la table. Alors qu'ils se regardent interloqués, un autre bruit de verre résonne, et un autre, et un autre, et soudain, l'étagère toute entière, les centaines de bouteilles à l'arrière du bar volent en éclats alors qu'une véritable pluie de débris coupants s'abat sur la salle.

Le cœur de l'enfant bat à tout rompre. Soudain il sent une main sur son bras : sa mère le tire jusqu'à la cuisine. Encore sous le choc il lève les yeux et croise les yeux noirs de sa mère, luisant sur son visage très pâle. « C'est pas moi, je le jure. » Il sait confusément que ça ne peut pas être lui, car comment aurait-il pu ? « Menteur » lui réplique sa mère. « Tu m'avais juré. » Elle allume une bougie dans le feu. « Viens ici. Je t'ai dit de ne pas faire cela. Tu comprends ? Tu sais ce qu'ils ont fait à ton grand père pour ça ? »

La panique étreint sa gorge et il ne répond rien. Marie attrape sa main gauche et la place sur le feu. L'enfant glapit d'effroi puis de douleur, et se débat, mais impitoyable, sa mère maintient la main sur la flamme.

« Tu dois me promettre de ne plus jamais faire ça. »

Hoquetant, en pleurs, Michel promet tout cela.