Date : 7 décembre 2020 bis

Personnages : Syd & Bud, pour Varda57

Univers : post-Hadès résurrection

Genre : Famille


Noël en famille

Debout dans le vestibule de la demeure qui l'avait vu naître, Bud ne savait pas où se mettre. Depuis leur résurrection, il redoutait ce moment où il foulerait du pied la maison familiale. Ce manoir qu'il regardait autrefois avec envie, puis avec haine.

Lorsque son frère jumeau Syd lui avait proposé de venir passer le réveillon de noël chez eux – il avait bien précisé chez eux – Bud en avait été très excité. Cette vie, ce luxe, ce confort, il en avait toujours rêvé, ne serait-ce que d'y goûter. Mais alors qu'il se retrouvait maintenant là, il réalisait qu'il n'appartenait pas du tout à cet univers. De ce fait, il était très mal à l'aise.

A peine arrivés, un écuyer vint s'occuper de leurs chevaux et les invitèrent à entrer pour se mettre au chaud. Ils n'avaient pas fait deux pas dans la maison que deux serviteurs les aidèrent à ôter leurs manteaux, chapeaux et tout autre vêtement de trop dans cette maison bien chauffée. Ce manoir était immense, avec des murs hauts, pourtant il y faisait incroyablement bon. Bud se souvenait des hivers difficiles passés dans la bicoque de ses parents adoptifs, bien plus petite mais beaucoup plus froide malgré le feu de cheminée. L'habitat était moins bien isolé et son père faisait son possible pour économiser les buches de bois. Pour sûr, Bud passait de rien à tout.

– Mes enfants, s'exclama une femme d'âge mûr, la quarantaine environ. Bienvenus chez vous.

Elle tendit les bras et Syd l'accueillit contre lui. Il se laissa étreindre et embrasser ses joues.

– Vous avez l'air en forme, mère. Mais enfin, ne pleurez pas.

– Pardon, mais de savoir mes deux garçons bien vivants, sous mon toit, je ne peux contenir mes larmes. Oh, et Bud, tu es exactement comme je me l'imaginais, sourit la maîtresse de maison en prenant son autre fils dans ses bras. Par Odin, tu m'as l'air bien plus musclé que Syd. J'espère que vous veillez l'un sur l'autre au palais.

– Ma chère, laisse-les respirer, intervint cette fois un homme imposant.

– Père, salua Syd.

Bud suivit le mouvement de son frère. Vraiment, même si leur mère semblait chaleureuse et aimante, se comportant de la même façon avec eux deux sans en privilégier un, Bud ne se sentait pas du tout à son aise.

Leurs parents les invitèrent à entrer. Tandis que leur mère, Anna, s'en alla donner quelques instructions aux cuisines, leur père, Gustav, les invita au salon pour y prendre un verre de koskenkorva en discutant de sujets corsés comme la politique et l'économie. Syd échangeait avec aisance, semblant à l'aise, tandis que Bud restait muet, verre en main, ne sachant même pas comme il devait boire cette boisson haut de gamme. L'aîné observait attentivement son cadet, élégant et bon orateur. Une posture droite, une voix claire, sans bégaiement ni hésitation, Syd avait tout d'un noble, contrairement à lui qui avait des manies plus bourrues, typiques de ceux n'ayant pas reçu d'éducation de la haute société. Mais ni son père, ni Syd ne le reprenaient sur quoi que ce soit. Malgré le côté un peu trop sophistiqué à son goût, Bud devait reconnaître qu'il régnait une relative bienveillance en ces lieux.

Syd avait indéniablement hérité d'une bien meilleure éducation que lui, mais cette injustice ne l'obsédait plus comme autrefois. A vrai dire, Bud était bien plus à l'aise à l'extérieur, à se renforcer physiquement plutôt que de passer des heures à étudier. Son frère avait essayé de l'instruire, mais il avait vite lâché l'affaire.

Dans un sens, Bud était assez fier de son petit frère qui avait remplacé ce traitre d'Alberich en tant que conseiller de leur souveraine Hilda. Le tigre noir était très intelligent et cultivé, mais relativement humble et juste. En le côtoyant dans cette nouvelle vie, Bud avait été très étonné de le voir traiter les domestiques du palais, les populations même les plus pauvres et lui-même sur un pied d'égalité. D'ailleurs, en voyant leur mère aider les domestiques à mettre la table, Bud comprenait d'où Syd pouvait tenir cette modestie.

Les épaules de l'aîné des jumeaux s'affaissèrent. Il se sentait un peu plus à l'aise maintenant. Visiblement, chacun se traitait avec respect dans cette demeure, bien différent de chez d'autres nobles que Bud avait pu rencontrer à la capitale.

– Et toi Bud, comment ça se passe au palais ? J'ai cru comprendre que l'étoile double de Zéta avait été reconnu comme un guerrier divin à part entière.

– Oui, effectivement. Je n'ai plus besoin de vivre dans l'ombre de Syd. Nous sommes affectés à plusieurs missions en binôme, répondit Bud.

– Et un binôme efficace, renchérit Syd.

Bud était la force, Syd l'esprit. Ils se complétaient bien et leur coopération avait donné de bons résultats en mission. Hilda les avait hautement félicités et décorés pour leur efficacité sur des affaires ardues. Mais ce qui comptait pour Bud, c'était de passer du temps avec Syd, d'apprendre à le connaître, de se faire pardonner toutes ces années de haine injustifiée envers son cadet. Les deux jumeaux s'entendaient très bien et avaient une bonne cohésion en mission. Au quotidien également, ils veillaient l'un sur l'autre et partageaient la même chambre où ils discutaient longuement le soir, chacun dans leurs lits.

Bud sirota un peu la boisson qui lui brûla la gorge pendant que le cadet racontait leur dernier exploit à leur père qui, même s'il gardait cette attitude hautement formelle probablement dû à son rang, arborait des yeux pétillants de fierté. De délicieuses odeurs chatouillèrent leurs narines et la maitresse de maison les invita à venir à table.

En s'asseyant sur sa chaine qu'un domestique avait tiré pour lui – non mais c'est bon, il peut se tirer sa chaise lui-même ! – Bud fut subjugué par la vaisselle qui brillaient et le nombre astronomique de couverts autour de son assiette. Par Odin, ils ne faisaient pas tant de manière au palais de Valhalla. Lors des festivités pour célébrer le retour des anciens et nouveaux guerriers divins, la princesse Hilda avait fait préparer un buffet. Un buffet ! Avec un seul genre de fourchette et de cuillère, ce qui avait rassuré nombre d'entre eux qui ne venaient pas forcément de famille noble, comme Thor ou Mime. Bud envoya un visage paniqué son jumeau qui lui sourit pour le rassurer.

– Ne t'en fais pas, je te dirais au fur et à mesure, chuchota-t'il à son oreille. Et père et mère ne te jugent pas. Ce sont des gens ouverts et compréhensifs.

Vraiment, comment avait-il pu haïr ce jeune homme au cœur pur ? Bud comprenait de mieux en mieux pourquoi Syd était le guerrier dans la lumière. Le Seigneur Odin l'avait bien senti. Bud n'était qu'une boule de haine qui ne désirait que briller pour son propre prestige, pendant que Syd ne demandait qu'à défendre ses terres. Son petit frère était admirable. Chaque jour de cette nouvelle vie, Bud faisait son possible pour le protéger et il priait leur Seigneur pour le remercier de leur accorder une nouvelle chance de se trouver tous les deux.

– Comment se porte ta famille adoptive, Bud ? demanda Anna.

– Ils sont vaillants mais fatigués. Le dos de mon père le fait souffrir et il n'a pas eu le temps de rentrer assez de bois de chauffage.

– Nous nous rendons chez eux demain, dit Syd. Bud et moi allons les aider.

– Tu n'es pas obligé de m'accompagner. Profite de nos parents.

– Non, je tiens à venir.

– Nous sommes déjà très heureux que vous soyez là tous les deux ce soir, gémit la mère en se tamponnant les yeux.

– Ah les femmes, que de larmoiements, se moqua gentiment le père qui avait les yeux brillants lui aussi.

– J'ai prié Odin chaque jour, chaque soir pour un moment comme celui-là. Celui où nous serions réunis tous les quatre autour de cette table. Mon mari et mes deux fils, les hommes de ma vie, sanglotait encore Anna. C'est vraiment un miracle de noël. Je suis la plus comblée des femmes de ce pays.

L'émotion était au rendez-vous. Bud remarqua que Syd s'essuyait les yeux lui-aussi. Soudainement, l'aîné des jumeaux se leva.

– Veuillez m'excuser, dit-il en quittant la salle à manger.

La maison était immense. Ne sachant où aller, il sortit dehors et s'assit sur les premières marches du perron. Il n'avait pas pris la peine de s'habiller, mais il était bien mieux habitué que son jumeau à résister au froid.

Les larmes coulèrent à son tour. Bud se sentait aimé par ses parents, ses parents qu'il avait haïs de tout son être, sans chercher à comprendre le déchirement de sa mère au moment de choisir, de sacrifier un des enfants qu'elle avait portés et mis au monde. Il s'en voulait d'avoir si mal jugé ces gens, d'avoir maudit son destin, alors qu'il n'avait clairement pas manqué d'affection auprès de ses parents adoptifs qui l'avaient aimé comme s'il était leur vrai fils. La vie était certes plus dure, mais il avait toujours mangé convenablement et il avait bénéficié d'une éducation correcte. Il n'était pas aussi cultivé que ne l'était Syd, mais il savait lire, écrire, compter, calculer, bref l'essentiel pour s'en sortir. En plus, il n'avait pas besoin d'arme ou de grands équipements pour chasser, et ses mains savaient fabriquer bien des choses. Cette vie lui avait permis de s'endurcir et de devenir le guerrier qu'il était aujourd'hui.

Derrière lui, Bud entendit la porte d'entrée s'ouvrir et se refermer. Son frère s'assit à ses côtés et passa un bras autour de ses épaules.

– J'aurais vraiment aimé qu'on grandisse ensemble, que ce soit ici ou chez tes parents adoptifs, dit Syd qui avait posé sa tête sur son épaule. S'il-te-plait Bud, je comprends ce que tu ressens, mais n'en veux pas à nos parents. Ce sont des gens bien.

– Je ne leur en veux pas, ou plutôt je ne leur en veux plus. Je ne nie pas que j'ai longtemps été en colère après eux, après toi, mais ce n'était qu'immaturité. Je me fourvoyais complètement. Je mettais en avant ma haine pour m'endurcir, mais en vrai je ne voulais que de l'amour, le vôtre.

– Nous t'avons toujours aimé, Bud.

– Tu étais au courant de mon existence ?

– Je l'ai apprise le jour où je t'ai rencontré. Nos parents m'ont expliqué qui était cet enfant qui me ressemblait tellement.

– Ils m'avaient reconnu ? Alors que j'étais si crasseux ?

– Evidemment Bud. Ils ne sont pas comme les nobles hautains de la capitale qui se disputent chaque pièce de monnaie. Ils ne t'ont jamais oublié, et avant le repas, nous prions tous Odin pour que toi et ta famille d'adoption mangiez à votre faim.

Les larmes de Bud redoublèrent. Syd se rapprocha davantage et passa ses deux bras autour du cou de son aîné, sa tête toujours posée sur son épaule.

– J'ai attendu ce noël pendant des années. Bud, est-ce que tu te souviens que tu recevais des petites sculptures de bois à noël ?

– Oui, mais comment tu le sais ? C'était le charpentier qui vivait un peu plus loin qui me les faisait.

– Non, c'était moi, et j'envoyais notre écuyer la déposer non loin de chez ta famille d'adoption.

– C'était toi ?

– Dès l'instant où j'ai su que j'avais un frère jumeau, ça me paraissait évident de t'offrir quelque chose. Oui, je sais, ce n'est pas grand-chose…

– Non, c'était très bien, le coupa l'aîné. Ma famille n'avait pas la possibilité de m'acheter des cadeaux. Mon père en fabriquait mais il n'était pas trop doué pour ça. Je me suis beaucoup amusé avec tes sculptures.

– Je les faisais en double et j'en gardais une. Viens voir.

Syd lui prit la main et le mena à l'intérieur. Ils montèrent les escaliers et arrivèrent dans une vaste chambre, aussi grande que la maison de sa famille d'adoption. Sur une commode étaient déposés plusieurs sculptures de bois semblables aux siennes.

– Alors c'était vraiment toi. J'ai passé des années à remercier le charpentier qui me regardait dubitatif. Je croyais qu'il était pudique, mais je comprends mieux maintenant.

– Bud, je suis réellement navré de ce que cette loi nous a faits.

– Ce n'est pas ta faute, Syd. En plus, cette loi a été abolie maintenant. C'est moi qui aie surréagi.

– Tu avais le droit d'être en colère.

– Je n'ai pas eu une mauvaise enfance, Syd. Elle était dure, mais mes parents adoptifs m'adoraient.

– J'ai hâte de les rencontrer. Bud ?

– Hum ?

– On ne fait pas ça habituellement entre hommes dans la famille, mais est-ce je peux te faire un câlin ?

Bud ne répondit pas et se contenta de serrer Syd contre lui. Les jumeaux ne s'étaient plus étreints depuis leurs résurrections. Un geste qu'ils avaient fait spontanément dans l'ivresse du moment. Ils n'avaient pas réalisé à quel point être proche de son double pouvait être si réconfortant.


A la fin du repas, Gustav les invita de nouveau au salon pour y déguster un dernier digestif avant d'aller se coucher. Bud se retrouva encore avec un fond de verre dont il ignorait complètement la façon de le boire.

– C'est de l'aquavit, le renseigna son père, une eau-de-vie. Déguste-là avec parcimonie.

A vrai dire, entre l'apéritif et le vin à table, Bud sentait déjà le rouge lui monter aux joues.

Anna arriva en portant deux boîtes qu'elle tendit à chacun de ses enfants.

– Joyeux noël mes chéris.

– Mère, il ne fallait pas. Nous avons passé l'âge de recevoir des cadeaux.

– Ne contrarie pas ta mère, Syd. Tu sais comment elle est maternelle.

Chacune des boîtes contenait un poignard gravé à leur nom, avec un relief de tigre denté, le sceau de leur famille.

– On vous en avait fait faire un pour votre naissance, mais Syd a perdu le sien il y a longtemps. Et toi Bud, je ne sais pas mais qu'importe, je veux que tu acceptes celui-ci. Tu ne portes pas notre nom, mais tu as toujours fait partie de notre famille.

Visiblement, ils ne savaient pas que Syd lui avait donné son poignard lors de leur première rencontre. Mais effectivement, il y avait longtemps que ces symboles familiaux avaient disparu. Bud avait littéralement refusé de vendre les effets venant de ces gens. Ils les avaient juste jetés dans un ravin le jour même.

Cette fois, c'était de bonne grâce que Bud acceptait cet objet qui le reliait à sa famille biologique. Anna vint encore l'embrasser. Elle le serra fort contre elle, tirait sur son cou pour lui faire courber l'échine et le mettre à sa hauteur.

– Mes enfants ont grandi si vite. Bud, chuchota-t-elle à son oreille, je voulais te remercier de veiller sur Syd. Vraiment, il ne pouvait pas avoir un meilleur frère que toi. J'ai tellement pleuré, mon enfant, le soir où j'ai été obligée de me séparer de toi. J'ai cru mourir de chagrin. Et même Syd, ses premiers jours ont été terribles. Je crois bien qu'il sentait l'absence de son double. Il ne faisait que pleurer et refusait de téter. J'ai cru que nous allions le perdre lui-aussi, que je perdrais mes deux petits. Odin soit loué, vous êtes là tous les deux. Je continuerai à allouer éternellement notre Seigneur. Je vous aime tellement. Je t'aime, Bud.

Contre sa joue, Bud sentait ses larmes. Anna l'embrassa encore longuement avant de le relâcher et essuyer ses yeux, redevant la digne maitresse de maison qu'elle était. Elle salua ses enfants et son mari puis monta se coucher. Gustav allait faire de même, mais avant il donna à Bud une boîte contenant des médicaments.

– Bud, donne ça à ton père. Ce sont des anti-douleurs. Ils m'aident bien quand je me coince le dos. Si ça peut le soulager.

– Vraiment ? Merci pour lui.

– C'est tout naturel. Et saluez-le de notre part. Est-ce nous vous reverrons demain ?

– Je ne pense pas, père, dit Syd. Nous devons rentrer à Valhalla demain soir et nous aimerions chevaucher de jour.

– Oui, en effet, c'est plus prudent. Revenez quand vous voulez, les garçons. C'est chez vous ici, et votre mère sera tellement heureuse. Nous sommes vraiment très fiers de vous deux.

Pour la première fois, leur père si formel les étreignit tous les deux, furtivement, avant de monter dans la chambre conjugale.

– La chambre à côté de la mienne t'a été préparée, l'informa le cadet.

Bud n'avait nullement envie de passer sa nuit seul dans une de ces chambres immense et bien trop vide.

– Attends Syd. J'aimerais parler un peu avant de me coucher. Est-ce que je peux venir un peu dans ta chambre ?

D'abord surpris d'une telle demande, Syd sourit avant d'accepter. Il était vrai qu'ils partageaient la même chambre depuis leurs résurrections et qu'ils discutaient chaque soir avant de dormir, ne serait-ce qu'un peu. C'était un rituel, et c'était presque devenu indispensable pour Bud qui avait envie de mieux connaître son cadet et se rapprocher de lui. De jour en jour, les jumeaux devenaient de plus en plus fusionnels.

Naturellement, Bud s'allongea sur le lit aux côtés de Syd. L'un en face de l'autre, le plus jeune voulut s'assurer qu'il se sentait à l'aise avec leurs parents, et Bud lui redemanda encore s'il souhaitait vraiment l'accompagner chez ses parents adoptifs. Syd était déterminé, quand bien même il était prévenu de la vétusté de l'habitat et du repas qui serait bien plus modeste par rapport au banquet servi ce soir.

Comme Syd s'y attendait, les yeux de Bud papillonnèrent et il s'endormit lourdement dans le lit de son double. Le tigre noir le couvrit et vint déposer un baiser sur son front.

– En fait, tu ne voulais pas dormir seul. Toujours aussi fier, grand frère. Tu aurais fait un bien meilleur héritier que moi.

Syd s'installa à son tour et se rapprocha de son frère pour venir l'enlacer. Comme un automatisme, Bud rendit son étreinte. Encore cette sensation réconfortante, remplaçant la solitude de ces larges murs lorsqu'il était enfant.

Quelque part, même avant de le rencontrer, Syd sentait qui lui manquait quelque chose. Maintenant qu'ils étaient de nouveaux deux et entiers, le guerrier de Zéta envisageait sérieusement de rapprocher les deux lits de leur chambre à Valhalla pour n'en faire plus qu'un. C'est qu'il prenait sérieusement goût à ces étreintes fraternelles.


Ils arrivèrent à la ferme des parents de Bud en milieu de journée, les bras chargés de buches et morceaux de bois qu'ils avaient pris en route en brisant les arbres à mains nues grâce à leurs pouvoirs.

A l'instar d'Anna, la mère de Bud, Bertha, les accueillit chaleureusement en s'essuyant les mains sur son tablier tout aussi sale. D'une bonne poigne, il saisit les épaules des jumeaux pour les attirer à sa hauteur et leur embrasser les joues, pendant que son père, Jakob, leur serrait fermement la main.

– Allez, entrez. Vous avez bien travaillé. T'as vu ça Jakob, on va plus manquer de buches maintenant. Sers-leur un verre, je sors le ragoût du feu.

– Bertha nous a faits son délicieux ragoût de lièvre. J'peux t'être plus chasser, mais les pièges fonctionnent toujours.

Avant d'entrer, Bud jeta un coup d'œil anxieux à Syd. Il n'avait pas honte de ses parents, ni de leur hutte, mais il savait que Syd n'était pas habitué à cela. Son cadet lui sourit pour le rassurer et s'avança de lui-même. L'habitat était vétuste en effet, mais à l'intérieur, une délicieuse odeur de plat mijoté flottait dans l'air. Les garçons et l'homme de maison s'installèrent autour de la petite table en bois pour y boire un vin de mauvaise qualité, qui pour le coup parlait bien mieux à Bud. Syd retint une grimace, il ne voulait pas manquer de respect à ces gens qui avaient sauvé la vie de son jumeau.

– J'crois que c'est la première fois que je vois des vrais jumeaux. Vous vous ressemblez vraiment, c'est incroyable, dit le père en les dévisageant. J'me suis toujours demandé à quoi pouvait bien ressembler le frère de Bud.

– Vous saviez que Bud avait un jumeau ? s'étonna Syd.

– On est peut-être des fermiers pas très instruit, mais on sait bien des choses, notamment sur le côté sombre des familles nobles. L'interdiction d'avoir des jumeaux, ça se sait, et ce n'est pas la première fois que des membres de votre famille abandonnent un petit. Déjà, quand j'étais gamin, j'en ai trouvé un autre qui a eu bien moins de chance que Bud, malheureusement.

– Chéri, ne parle pas de telle chose le jour de noël, voyons.

– Celui que vous aviez trouvé autrefois venait de notre famille ? s'interrogea le cadet. Vous en êtes sûr ?

– Je reconnaitrais ce symbole de tigre denté n'importe où. Et puis des nobles, y en a pas foison dans le coin. Il avait un poignard avec lui, comme celui qu'avait Bud lorsque je l'ai trouvé. J'ai direct su d'où Bud il venait et j'étais bien content qu'il ait survécu celui-là. Bud était un sacré gaillard bien résistant, ça se voit encore aujourd'hui. Increvable ce gamin. Quand il avait six ans, il est tombé sacrément malade, mais il a tenu. Et à huit ans, il s'est cassé le bras en tombant d'un arbre, même pas il pleurait. Et à…

– C'est bon papa, pas besoin de faire l'étalage de mes casseroles, le coupa Bud qui avait le teint légèrement rougi.

– Mais ça m'intéresse, intervint Syd qui était pendu aux lèvres de Jakob.

– Crois-moi, c'est sans intérêt.

– Mais si, je veux savoir. Promis, je me moque pas.

Les jumeaux se chamaillaient sous l'œil amusé des parents adoptifs. Jakob semblait même ému de voir une telle scène.

– Tu t'es vraiment débarrassé de tes démons, Bud.

– Pardon ?

– Un jour, quand il avait dix ans, mon garçon a complètement changé. On a pensé qu'il rentrait dans un âge rebelle, parce qu'on refusait de croire en la vérité, que Bud avait appris pour ses origines. Il était gaillard, mais il était sensible, notre petiot. C'est pour ça qu'on a trop attendu pour lui dire la vérité.

Le silence se fit. Comme la veille, Bud s'excusa soudainement et quitta la table pour aller dehors, prétextant qu'il allait ranger les buches dans l'abri.

– Il n'a pas changé, dit Bertha. Quand il est touché, il part s'isoler.

– C'est notre petit, sourit Jakob. Notre cadeau du ciel.

– Pardonnez-moi cette question indiscrète, mais vous n'avez pas d'autres enfants ?

Cela paraissait étonnant à Syd. Les couples de fermiers s'entouraient souvent d'une ribambelle d'enfants. Dans ces contrées isolées d'Asgard, et encore plus dans les fermes reculées, loin des villes, les gens avaient peu accès à des moyens de contraception. La mine sombre de ses hôtes signala au Tigre noir que c'était un sujet délicat.

– Les Dieux m'ont fait la grâce de tomber enceinte cinq fois, raconta Bertha. Mais dans cette ferme, comment lever le pied et se reposer ? Il y a toujours tellement à faire. J'ai fait quatre accouchements prématurés. Des enfants trop faibles, trop petits, trop chétifs, ils sont morts dans les premiers jours. A ma cinquième grossesse, j'ai dû rester couché pendant toute la durée, et mon Axel est né, plus fort que les autres. Nous étions si heureux, mais nous avons dû l'enterrer lui-aussi. Quand il avait huit ans, la moitié des habitants du village d'à côté, enfants, adultes, vieillards, ont été décimés par une épidémie de pneumonie. Même le médecin est mort, nous laissant démunis, et mon Axel a péri en quelques heures.

– Mais ma famille, elle ne pouvait rien faire ? Mon père Gustav de Mizard n'est pas du genre à laisser la population souffrir.

– C'était il y a bien trente ans. Ton père n'était pas encore à la tête de la famille, c'était ton grand-père. Oh, il a réagi. Il a enrayé l'épidémie. Mais le temps de se procurer des médicaments et dénicher un autre médecin dans cet hiver terrible, bien du monde avait péri.

– Viggo de Mizard, songea Jakob à voix haute. Je me demande si c'était pas son jumeau qui avait été abandonné, celui que j'ai trouvé mort.

C'était une hypothèse plus que possible. De par ses études, Syd savait que les familles ayant des jumeaux avaient plus de probabilité d'en avoir dans les générations suivantes.

– Je crois bien qu'il venait régulièrement déposer des fleurs là où on l'a enterré, ce pauvre ange, victime d'une loi stupide, continua Jakob. Ces edelweiss de grande qualité, sûr qu'elles étaient cultivées dans des serres et non pas cueillies à l'état sauvage. Et personne à part les gens fortunés ne peuvent se le permettre.

Syd ne remercierait jamais assez son Seigneur Odin d'avoir épargné son jumeau. Le cadet se sentait tellement mieux, plus complet depuis qu'il avait retrouvé Bud. Ses pensées allèrent vers son grand-père qui avait dû vivre toute sa vie avec ce manque. C'était terrible, inimaginable. Syd avait besoin de Bud, son jumeau, son double. Cette loi était immonde, absurde. L'abolir avait été très symbolique pour eux.

– Heureusement que Bud a survécu, dit le vieil homme. J'ai vu bien assez de bébé mort dans ma vie. C'est un spectacle qu'on ne souhaite à personne.

– Accueillir soudainement un enfant n'a pas été trop dur pour vous ?

– C'était une bénédiction, une chance qu'on nous offrait. Bien sûr, on avait pas trop les moyens, surtout que Bertha n'avait pas de lait pour lui. Mais ton père avait tout prévu. Il a déposé Bud près de notre maison et a tiré plusieurs coups de fusil pour nous me faire sortir avant de filer. Et il n'avait pas laissé qu'un bébé et un poignard, mais aussi une coquette somme d'argent. J'avais jamais vu autant de pièces de ma vie. Elle nous a permis d'acheter une chèvre pour nourrir Bud et plus tard lui payer un professeur. D'ailleurs, il nous en reste un peu. Tu pourras le leur ramener.

– Mais non, refusa immédiatement Syd. Gardez-le, c'est pour vous.

– Mais Bud n'est plus sous notre tutelle. Cet argent était pour lui. Ou alors, on va lui donner.

– Bud le refusera. Nous avons tout ce qu'il nous faut au palais. Gardez cet argent et faites-vous plaisir. Vivez tranquillement, c'est ce que voudrait mes parents qui ne vous remercieront jamais assez pour avoir accueilli Bud sous votre toit. Et moi aussi…

Syd se leva à son tour et s'inclina devant les deux fermiers.

– Je ne pourrais jamais vous remercier suffisamment pour avoir trouvé Bud et l'avoir élevé. Vraiment, du fond du cœur, merci. Merci infiniment.

– Ce fut un vrai plaisir pour nous, même s'il a été compliqué après avoir su la vérité. Il n'était pas hostile envers nous en particulier, mais il n'était plus le même. Il avait subitement perdu son innocence. Ça m'a beaucoup attristée de voir mon bébé si mal, dit Bertha. Mais, il semble aller mieux maintenant. Syd ?

Elle s'approcha du cadet des jumeaux pour l'enlacer une fois de plus. Sa prise bien nette sur les épaules de Syd pour lui fit courber l'échine. Elle chuchota à son oreille, exactement comme l'avait fait Anna la veille avec Bud.

– Je t'en supplie, mon garçon, veille bien sur mon trésor. Même si je n'ai pas porté Bud, je l'ai aimé autant que tous mes autres enfants. Et depuis que vous avez pu vous parler et créer un vrai lien fraternel, j'ai retrouvé mon garçon gentil et fort. C'est moi qui te remercie, Syd, parce que c'est grâce à toi. Vous étiez destinés à être ensemble. Alors prenez soin de vous, veillez l'un sur l'autre, aimez-vous et soutenez-vous. Je te confie mon enfant.

– Oui, répondit Syd, l'émotion clairement palpable dans sa voix. Je vous le promets, madame.

– Roh allons, appelle-moi Bertha, le chambra la vieille dame qui avait repris tout son entrain. Ah ces nobles, ils font toujours trop de manières. Tiens Syd, va chercher Bud, on va passer à table.

Le Tigre noir s'inclina poliment et sortit dehors pour y retrouver son double devant l'abri, en train d'empiler grossièrement et lentement les buches de bois. Il ne semblait pas tellement motivé pour cette tâche, et de ce fait il n'y mettait aucun entrain.

– Besoin d'aide ? demanda Syd.

– Ça va aller. J'ai fait ça toute mon enfance.

– Ta mère m'a envoyé te chercher pour passer à table.

– Oui, commencez, j'arrive.

Syd ne bougea pas. Il regarda son frère faire son puzzle de buches de bois en marmonnant qu'il devrait l'agrandir l'abri la prochaine fois qu'il viendrait. De dos, le cadet remarqua les épaules et les bras musclés de son jumeau, ses nombreuses callosités aux mains pendant que les siennes étaient intactes. Il regarda son double se tuer à la tâche, chasser avec les moyens du bord, prévoir et ranger du bois, mener une vie bien difficile pendant que lui était choyé et servi comme un prince.

Son grand frère, son jumeau malchanceux et tellement vaillant, Syd l'adorait. Il était tellement heureux de vivre à ses côtés désormais. Il se rapprocha et enlaça Bud par derrière, ses bras autour de la taille de l'aîné, surprenant ce dernier qui suspendit tous ses gestes.

– Syd ?

– Joyeux noël Bud.

– Oui, joyeux noël Syd. On se l'est dit hier.

– Je t'aime.

– Qu'est-ce qui t'arrive ?

– Voir où tu as grandi, je m'en veux encore plus d'avoir été choisi.

– C'est pour ça que je ne voulais pas que tu viennes, soupira Bud. Déjà comme je m'en doutais, papa et maman sont embarrassants avec leurs anecdotes, mais je savais que ton cœur bien trop bon serait touché.

Bud se retourna pour enlacer à son tour son cadet.

– Ne t'en veux pas, petit frère. Je te l'ai dit, j'ai surréagi à l'époque. Syd, sache que j'ai été heureux dans cette maison, et je m'en veux d'avoir mené la vie dure à mes parents pour ça. Mais même s'ils ne sont pas très instruits, ils sont compréhensifs.

– J'ai vu ça. Ce sont des gens adorables.

– Et aujourd'hui, je suis encore plus heureux d'être avec toi. Je t'aime aussi, Syd.

L'aîné embrassa le front du cadet avant de le serrer à nouveau contre lui. Le vent glacial d'Asgard soufflait sur eux, mais la chaleur de leur étreinte était bien suffisante pour combattre la morsure du froid.

A deux, ils pourraient tout affronter.

La haine était définitivement oubliée.