Musique du jour : "Tear" de Red hot chili peppers, issu de l'album "By the way" (2002).
Chapitre 11 :
Tear
La fraîcheur des flocons qui tombent tout autour de lui contraste avec la chaleur qui entoure sa petite main presque potelée. De même qu'il tremble pour une raison qui lui échappe. Ce n'est certainement pas le froid, vu l'épaisse écharpe qui recouvre son cou, ni son manteau, alors quoi ? Toujours est-il que ses doigts serrent ceux de son vis à vis à contre jour à cause du réverbère. La seule source de lumière dans cette nuit d'encre éblouit Sherlock, l'empêchant de voir la personne qui lui tient si désespérément la main. À moins que ce ne soit lui qui tienne ainsi ladite main ?
- S'il te plaît, s'entend t-il dire d'une voix tremblante, presque suppliante.
- Nous n'avons pas le choix. Je te promets que c'est le meilleur pour toi.
Après quoi, il n'y a plus de flocons de neige, ni de lampadaire, seulement le noir. Sherlock comprend qu'il vient de se réveiller. Il ne bouge guère de son lit, désormais habitué à ce rêve. Aujourd'hui, la voix était claire, forte, et sereine. L'opposé de la sienne, qui lui rappelait celle qu'il avait quand il pleurait à cause des grands qui l'embêtaient. Maintenant, il ne pleure presque plus, et certainement pas devant les ados. Et encore moins face à cette peste de Johanna. Au départ, en se couchant, Sherlock pensait le dire le lendemain à la directrice, ou n'importe quel adulte de l'orphelinat, mais avec du recul, il craint de ne pas être prit au sérieux. Et puis Johanna doit bien cacher son jeu pour être toujours là malgré son caractère et son impopularité auprès de la plupart des enfants. Sherlock se demande tout de même si au moins William peut le croire, s'il lui dit ce qui lui est arrivé ?
Recroquevillé dans le lit, le garçon rumine pensées et réflexions, s'étant maintenant habitué en un peu plus d'une heure à l'absence du moindre son dans la chambre voisine…
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- Et là, tu as Rocky qui soulève Apollo Creed, et il le fait tomber comme si c'était un sac à patates ! Il est trop fort !
Sherlock écoute tranquillement sa camarade parler de long et en large d'un de ses films préférés, bien que le garçon ne l'ait jamais vu. Mais en voyant l'expression extatique de Capucine, cela lui rappelle quand lui parle de ce qu'il aime, où quand John parle de ce qu'il aime. Il sait qu'il n'y a rien de plus épanouissant que de discuter avec quelqu'un de quelque chose qui nous passionne. Bon, là, la discussion est un peu à sens unique, mais ça semble convenir à la petite rouquine qui débite son admiration pour ce film de boxe depuis bien cinq minutes. Sherlock se rend compte que depuis hier, il n'arrête pas de traîner avec Capucine, presque par automatisme. Est-ce qu'elle serait elle aussi devenue une...amie ? Pourtant, même s'il s'entend bien avec elle, il ne sent pas la même alchimie qu'avec John. Mais Capucine reste quand même une fille attachante, et il comprend que John ait de l'affection pour elle. Ça le mine quelque peu, se demandant de plus en plus si c'était une bonne idée de laisser cette lettre dans sa chambre.
- Dès qu'il sera de retour, je lui montrerai le film, je suis sûre que ça lui plaira !
- Tu crois qu'il va rentrer quand ? demande Sherlock d'une voix penaude.
- Normalement aujourd'hui. L'infirmière à l'hôpital a dit que son bras devrait guérir vite.
- D'accord.
Puis la cloche sonne, l'heure des cours commençant dans quelques minutes. Les deux compères se lèvent en même temps, rejoignant leur classe. Comme hier, Capucine prend la main de Sherlock sans se poser de question, contrairement à ce dernier. Depuis la veille, la fille n'arrête pas de lui parler et de se comporter ainsi, alors qu'avant, les deux enfants se regardaient à peine. Jetant un œil à sa main enveloppée par celle de Capucine, Sherlock repense furtivement à son rêve, avant de poser sa question à son amie.
- Pourquoi tu fais toujours ça ?
- Ça quoi ? demande la fillette, dubitative.
- Me tenir la main, comme font ceux qui…
- Qui quoi ? Oh. D'accord. Désolée. Je ne voulais pas te gêner.
Capucine dit tout cela sans pour autant lâcher la main de son camarade. Tous deux s'échangent un regard incertain. Puis la petite fille finit par libérer les doigts de Sherlock, une mine légèrement déçue qu'elle espère bien cacher. Sauf que ça n'échappe pas aux yeux de l'apprenti détective, qui n'a pas manquer un détail de la déception de son amie. Quelque part, il en est désolé. Est-ce que Capucine… ?
- Ce n'est pas grave, dit-elle avec un faible sourire, coupant les pensées de Sherlock. Je ne le ferai plus, promis.
Et sans plus un mot, elle tourne le dos au garçon, et rejoint la classe en courant. Sherlock, de son côté, reste planté au milieu de la cour, se demandant s'il a bien fait de poser sa question. Finalement, il hausse les épaules, et retourne à son tour auprès de sa classe, tandis que leur instituteur commence à taper des mains pour avertir les derniers élèves qui jouent encore.
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Ce matin, l'exercice proposé est la lecture d'un texte, et d'en faire une illustration. Le texte parle d'un jeune homme qui s'appelle Melos, qui doit rentrer de toute urgence à son village pour son sauver son meilleur ami. Si la plupart des élèves sont inspirés pour dessiner, faisant en général le héros en s'inspirant de la description du héros, d'autres essayent diverses choses, comme l'ami qui attend le retour de Melos, ou bien un paysage avec la silhouette du héros qui court. Depuis sa table, Sherlock regarde autour de lui ce que font ses camarades, n'étant pas absorbé par l'exercice. En fait, quasiment tous les enfants dessinent Melos.
Finalement, n'ayant aucune inspiration, et pour être honnête, aucune envie de réfléchir, Sherlock dessine à son tour le personnage principal de l'histoire, courant de toutes ses forces. Lorsque le cours prend fin, le garçon attend comme d'habitude que tout le monde passe rendre son dessin. Il pense à John. Lui aurait su quoi faire, surtout avec son coup de crayon.
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En fin d'après-midi, dans la cour de récréation, quelques enfants se regroupent au portail. Assis tout seul dans un coin du préau, Sherlock prête un œil curieux à la foule qui s'agite. Puis il voit l'objet de tant de bousculades, John. Ce dernier salue ses amis avec sa main libre, tandis que l'autre demeure immobile dans son bras fraîchement plâtré. Sherlock bondit sur ses pieds, sentant son cœur battre à toute vitesse. Il rejoint sans hésitation son ami, rassuré de le voir si souriant. Il l'est encore plus lorsque le blond remarque sa présence et quitte le groupe pour le retrouver.
- Salut, Sherlock ! Je suis trop content de-
John n'a guère le temps de finir sa phrase que Sherlock le prend dans ses bras. Ce dernier ne sait pas comment il arrive à faire ça sans paniquer, espérant tout de même que son cœur ne fasse pas trop de bruit.
- Attends, tu me fais mal…
Le garçon recule aussitôt, et bafouille, tentant de s'excuser.
- T'inquiètes, c'est rien. D'ailleurs, vous allez pouvoir le décorer, toi et Capucine ! Elle est où d'ailleurs ?
- Je ne sais pas, je crois qu'elle est à l'intérieur avec ses copines.
- Je vais lui dire bonjour, tu viens ?
S'ensuit un long moment de silence pour Sherlock, qui regarde sans un mot son ami discuter un petit peu avec la fille, cette dernière faisant tout pour ne pas voir le bouclé. Les amies de Capucine rigolent de bon cœur avec John, lui demandant s'il va bien, et si elles peuvent faire des dessins sur son plâtre. Le blond accepte avec joie, s'asseyant et posant délicatement son bras sur la table, au milieu des crayons de couleur et des feutres. Sherlock se sent de trop, et commence à partir, ne souhaitant plus qu'une chose, retourner dans sa chambre.
- Attends ! Reste avec nous !
La voix de John le surprend, et le rassure. En quatre mots, le garçon arrive à lui mettre du baume au cœur. Sherlock s'assoit ainsi à côté de son ami, ce dernier observant les dessins qui commencent à apparaître sur son bras plâtré. Lorsque les filles ont terminés, ayant fait des petits animaux et écrit des mots doux, elles s'éclipsent avec Capucine et sortent dans la cour, adressant pleins de signes affectueux envers John. Sherlock se rend compte à quel point son camarade est populaire. Tout l'opposé de lui. La preuve, les filles n'ont même pas jetés un œil à lui.
- Vas-y, tu peux faire un dessin si tu veux.
John dit cela avec son éternel sourire charmeur. Sherlock se demande si son ami sait qu'il est beau ainsi. Pour éviter de trop rougir, il se met à chercher les crayons adéquats pour son dessin. Il a alors une autre idée que celle de faire un bateau pirate. Sherlock met plusieurs minutes à décorer le plâtre, ne voyant pas le regard attentif de John. Une fois terminé, le blond observe la nouvelle illustration sur son bras. C'est un homme qui court à toute vitesse.
- C'est qui ? demande t-il.
- Il s'appelle Melos, répond Sherlock avec un grand sourire.
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Lors du repas du soir, Sherlock se sent beaucoup mieux par rapport à hier. Dès qu'il est avec John, il ne pense plus à ses rêves. Il est tellement dans la lune qu'il ne se rend pas tout de suite compte de quelque chose. John porte sa veste à capuche, celle où Sherlock a laissé la lettre. Une fois qu'il réalise ça, il ne lâche plus des yeux son assiette, n'osant plus croiser le regard de John. Ça fait combien de temps qu'il la porte ? Il a dû forcément voir qu'il y avait quelque chose dans la poche, non ? Et puis il ne peut pas lui poser la question, ça gâcherait la surprise ! À moins qu'il n'ait pas compris le message codé ?
- Sherlock, ça va ?
Le bouclé lève d'un coup la tête, se demandant où est-ce qu'il pourrait se réfugier. Il savait que c'était une mauvaise idée de faire ça ! Pourquoi William ne lui a pas directement dit que c'était bizarre ? Et puis John est sûrement amoureux de Capucine, non ?
- Ça va ? demande à nouveau John, la mine inquiète.
- Est-ce que tu es amoureux de Capucine ?
La « réponse » de Sherlock surprend autant le blond que celui qui dit cela. Le garçon se frapperait, qu'est-ce qui lui prend de demander un truc pareil ? Déjà qu'il a blessé Capucine, il faut maintenant qu'il mette mal à l'aise John. Quel piètre ami il fait.
- Euh, disons qu'elle est jolie et gentille, mais...non. Je ne suis pas amoureux d'elle.
Pas d'elle ? se dit Sherlock. Il commence à avoir mal à la tête à force de réfléchir et se reprocher pleins de choses en même temps. N'en pouvant plus d'attendre, il pose une question qui lui brûle les lèvres.
- Tu as vu la lettre ?
- Quelle lettre ?
- Euh...dans la poche de ta veste.
- Non, Maxine l'a lavé, et il n'y avait rien quand je l'ai mise, pourquoi ?
Sherlock se sent mieux d'un coup. Ses craintes ont moins lieu d'être. Ce qu'il espère maintenant, c'est que Maxine n'est pas compris le message. Elle est gentille, mais elle a tendance à penser à voix haute, un peu comme lui, en fait.
- Non, pour rien, répond finalement Sherlock avec un petit sourire.
Le repas se termine dans le calme, avec des échanges bien moins gênants, avec quelques rires çà et là.
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Une fois de plus, Sherlock ne parvient pas à bien dormir, se réveillant toutes les demies heures. Il sait ce qui perturbe autant son sommeil. Prenant son courage à demain, il se lève, allume sa lampe de bureau, sachant pertinemment que la veilleuse ne passe pas à cette heure-là, et réécrit son mot. C'est le cœur battant qu'il plie la feuille, sort, et glisse le papier sous la porte de la chambre de John. Puis il retourne à son lit presque en courant. Il n'en peut plus d'attendre. Tout ce qu'il sait pour le moment, c'est qu'il ne va pas dormir de la nuit, ça, c'est sûr.
Espérant malgré tout retrouver les bras de Morphée, Sherlock serre dans ses bras Barberousse. Il sursaute lorsqu'il entend quelqu'un toquer tout doucement à sa porte. Le garçon se lève dans le noir, et ouvre le battant. En voyant John éclairé par la lumière d'un réverbère à travers la fenêtre du couloir, Sherlock espère que ses jambes ne vont pas le lâcher. Surtout en voyant l'expression indescriptible de John.
- Tout à l'heure, tu parlais de cette lettre ? demande ce dernier en chuchotant.
- Oui.
Sherlock a la chair de poule en répondant. Il l'a encore plus quand John rougit en même temps qu'il sourit.
- Tu aimes bien te compliquer la vie, tu sais ?
Et sans plus un mot, John franchit le pas qui le sépare de Sherlock. Au milieu d'un couloir de l'orphelinat Les Hêtres dorés, deux garçons s'embrassent dans le noir, dans un doux baiser d'enfant.
À suivre...
Merci aux personnes qui commentent...
