Disclaimer: Rien ne m'appartient, les personnages et l'histoire reviennent à Sir Doyle, le contexte et les personnalités à Messieurs Moffat et Gatiss. Je ne fais que spéculer, user et faire souffrir de biens innocents personnages de fiction.

Au départ : La série "Sherlock", créée et développée par Moffat et Gatiss, pour BBC. Adaptation libre de l'oeuvre littéraire de Doyle, la série transpose l'univers et les personnages au XXIe siècle : "Sherlock Holmes est détective consultant et il accueille comme colocataire le Docteur Watson, un ex médecin de l'armée britannique blessé en Afghanistan. Il aide Scotland Yard à résoudre des enquêtes ardues en utilisant ses dons d'observation et de déduction associés aux technologies actuelles. [...]" (cf. Wikipédia). Série géniale. Acteurs monstrueux. Personnages merveilleux.

Le speech : Il y eu une certaine curiosité, au départ, juste quelque chose d'intriguant, de différent et de spécial, chez cet adolescent un peu étrange, un peu comme lui. Puis, il y eu l'obsession, la folie guidée, la folie abreuvée, celle émergeant dans les profondeurs de sa cellule anglaise, celle que Mycroft Holmes était venu chaque jour alimenter. Sherlock Holmes est là, là, quelque part, et il a envie de jouer. James Moriarty souhaite simplement lui trouver un jeu à la hauteur de son génie. Il ne pensait pas que son plan, bien huilé, parfaitement conçu, pourrait prendre une telle tournure. Il ignorait que l'obsession était devenue à ce point hors de tout contrôle.

Ce qu'il faut savoir : C'est un Sherlock/Moriarty. Leur relation, ses hauts, ses bas, ses débuts chaotiques, sont dépeints tout au long de cette fic. Il y aura du John/Mary, du Lestrade/Mycroft, et d'autres couples.

Je vous invite à écouter les chansons suivantes pour vous mettre dans l'esprit du chapitre :

PVRIS – « ST PATRICK (EMPTY ROOM SESSION) ».

HOZIER – « BETTER LOVE ».

ATTENTION !

Cette fic traite de thèmes parfois durs : usage de drogue, d'alcool, séquestration et kidnapping, mentions d'abus sexuels et psychologiques, PTSD, troubles psychologiques, meurtre, violence, tentative de suicide, pensées suicidaires, dépression.

Des lemons sont également présents, dès le chapitre 4 : description de relations sexuelles explicites.

Lecture réservée à un public averti.

Voici le dernier chapitre officiel. Il en reste deux autres, qui serviront d'épilogue. Ensuite, j'ai une mini-fic de cinq chapitres à publier, qui permettront de faire le lien entre ce trentième chapitre et l'épilogue (pour donner plus de détails sur la manière dont la fin est traitée).

Quelle superbe montagne russe. J'ai adoré écrire cette fic. Merci pour tout.

Je vous souhaite une agréable lecture.

Votre serviteur,

AMAZINGmadness.


VINGT-NEUF.

« DO YOU REALLY WANT THIS ? »


Mary ignorait bien ce qu'elle faisait là, à observer ainsi Grégory et toutes les machines qui l'entourait, à tenter de paraitre amicale et souriante face à son visage un peu défait de la trouver, elle, et rien qu'elle, à son chevet. John était resté dans le couloir, figé, incapable de sortir les mots et les images de sa tête, elle le savait bien. Il était paralysé par la culpabilité, par la rage, comme il avait pu l'être des années plus tôt, à leur rencontre, après la mort supposée de Sherlock et sa disparition.

Autrefois, les choses avaient également semblées bien réelles. Aujourd'hui, Mary espérait une nouvelle pirouette, une autre parade. John arriverait-il à surmonter la mort de son ami, de Molly ? Arriverait-il à absorber le choc, les remords et la culpabilité ?

- Où est Mycroft ?

La voix de Grégory la sortit de ses pensées. Bien qu'il ait été opéré peu de temps auparavant, il semblait être au meilleur de sa forme. Des couleurs étaient revenues sur son visage, et il avait déjà tenté de se lever à plusieurs reprises, au grand dam des infirmiers du service. L'arrivée de Mary l'avait finalement retenu de s'enfuir – il avait semblé assez inquiet de voir des hommes des opérations spéciales déambuler dans les couloirs -, mais il ne s'empêchait pas de se redresser, de tordre le cou vers son téléphone portable, posé bien trop loin pour qu'il puisse l'attraper, dès que l'écran non éteint s'illuminait d'une information qu'il n'arrivait pas à lire.

- Je suppose qu'il supervise les opérations de recherche. Ne t'inquiètes pas, il sera bientôt là.

Un regard un peu dubitatif, un peu peiné, lui répondit. Mary n'avait elle-même pas vraiment cru à ses mots, et l'expression de Grégory la convint dans ses acquis.

- Je ne pense pas.

L'inspecteur passa une main sur son visage, soupira.

- Je suis désolé, Mary, mais, Mycroft et moi … Ca fait bien longtemps que je ne m'interroge plus sur les actions de Mycroft.

Il eut un rire assez court, assez triste. Bien assez pour qu'elle sente le besoin de prendre sa main dans la sienne et de la serrer. Elle ignorait les grandes lignes de leur histoire – se forçait à l'ignorer, elle avait déjà deviné bien assez pour en deviner la majorité, mais Grégory n'avait pas besoin de l'entendre -, mais savait bien que quelque chose clochait. Leur relation semblait atteinte d'une maladie incurable. Et, Grégory n'en semblait pas dupe. Mary tenta de trouver une formule assez claire, simple, sans arrière-pensée trop brutale.

- C'est quelqu'un de complexe.

- De très simple, tu veux dire. Il n'est pas difficile à comprendre, surtout lorsqu'on passe autant de temps à ses côtés.

Grégory lui offrit un drôle de sourire, et elle ne put qu'y répondre, peiné pour lui.

- Il se pense altruiste. Il croit protéger tout le monde, ses proches, sa famille. Il pense pouvoir y arriver, avoir assez de pouvoir pour le faire. Mais, il est aussi profondément égoïste. Et, vaniteux. Au final, je ne sais plus vraiment qui il protège vraiment. S'il le fait vraiment. Il était différent, avant, moins amer, peut-être un peu plus idéaliste, je ne sais pas … Moins …

- C'est un con arrogant, oui, j'avais compris.

Elle ne put s'en empêcher, mais Grégory ne prit pas mal sa remarque. Au contraire, il parvint difficilement à retenir un sourire. Toutefois, ce moment passé, cette confession faite, Mary se sentit un peu plus gênée de le voir se redresser, serrer un peu plus fort sa main dans la sienne. Elle déglutit difficilement. Il l'observait désormais avec un sérieux désarmant, une inquiétude certaine.

- Mais, tu n'es pas là pour m'entendre parler de lui. Tu n'es pas vraiment là non plus pour me tenir compagnie, je me trompe ?

Mary ouvrit la bouche, son éternel sourire toujours au coin des lèvres, mais la referma avant d'avoir pu parler. Il y avait beaucoup de choses à dire. Beaucoup de possibilités. Elle ignorait encore si elle devait lui dire la vérité ou lui mentir. Lui cacher, au moins, une partie de ce qui s'était passé. Après tout, si elle-même avait considéré Molly comme une amie, elle n'avait jamais été aussi proche d'elle, pas comme Grégory avait pu l'être. Une relation presque fraternelle qui ne s'affichait pas vraiment en public, dissimulée et peut-être un peu gênée, mais qui les liait étroitement. Mary savait qu'il avait été le premier à lui donner sa chance, à avoir confiance en elle. Il avait ouvert une porte en elle, quelque chose qui l'avait un peu fait sortir de sa coquille, l'avait renforcée. Elle ignorait complètement comment il allait réagir à l'annonce de sa disparition.

- Non, c'est vrai.

- Que s'est-il passé de plus ? Sally est morte, j'ai vu les hommes de Moriarty lui tirer dessus. Qui d'autre ?

Mary s'apprêtait à parler, choisissant la voie de la vérité, lorsque le portable de Grégory vibra avec force sur la table, leur faisant tous deux tourner le regard. Se penchant doucement vers l'écran, Mary lu rapidement le nom de l'envoyeur.

- C'est Mycroft.

- Que se passe-t-il ?

Mary, prenant sa question pour un accord, prit le téléphone, le déverrouilla – le mot de passe était d'une simplicité déconcertante, elle devrait lui en parler -, remarqua, au passage, le beau fond d'écran représentant une photo de Grégory et Mycroft lors d'un événement mondain quelconque. Elle retint le sourire et le commentaire qui manquèrent de franchir ses lèvres, et, vraiment, le message qu'elle eut sous les yeux, soudain, lui coupa de toute façon toute envie de rire.

- Il dit … que le corps de Sherlock a disparu. Il n'est plus à la morgue.

Ils se regardèrent, dubitatifs, inquiets. Plein d'espoir.

Qu'est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ?

X

Sherrinford mit un instant avant d'émerger du sommeil, entendant à travers la brume qui l'enveloppait la sonnerie caractéristique de son téléphone portable. A ses côtés, Faith soupira, se retourna dans le grand lit, prenant garde, même dans son semi-sommeil, de ne pas le toucher. Sherrinford, grommelant, encore imbibé de l'alcool bu la veille et de sommeil, plongea la main sous son oreiller et y récupéra son téléphone, observant à travers son regard un peu ensommeillé le message qui s'imprima sur l'écran.

Il ignora les appels en absence et les messages de Mycroft. Ceux de ses parents aussi. Aucun intérêt. Mais, le dernier, les mots qui s'affichèrent sur l'écran blanc, ceux qu'il avait espéré toute la journée, lui tirèrent un sourire qui n'alla qu'en s'allongeant.

« Ton frère est vivant. Départ dans 30min d'un avion de Dourges, destination Montréal. JM sera avec lui. »

Le numéro n'avait pas de contact, mais il savait parfaitement à qui il menait. Sherrinford se redressa sur ses coudes, pianotant dans le noir de la chambre les quelques mots que lui inspirèrent le message.

A ses côtés, réveillée par ses mouvements et la luminosité de l'écran, Faith soupira, attrapa ses lunettes avant de tourner vers lui un air quelque peu courroucé.

- Qui est-ce ?

« Laisses les tourtereaux s'envoler. »

Sherrinford laissa son portable retomber sur son oreiller dans un geste mou. Ah !, ce piège. Sherlock, ce petit génie, capable de s'en sortir, de toujours échapper au destin, à l'implacable main du chaos qui s'agitait au-dessus de lui. Il était tellement drôle. Sherrinford regrettait tellement de ne pas avoir été là pour le voir se faire remettre à sa place, corriger par plus fort que lui. Il regrettait de ne pas avoir pu voir son corps amoché par les coups de Gabriel. Quel spectacle cela avait dû être ! Voir son air si suffisant fondre comme neige au soleil. Le voir pleurer sur son sort, cracher du sang, et se repentir pour tous ses torts.

- Bébé ?

Ah !, mais Sherlock avait survécu, et c'était bien un imprévu de taille. Sherrinford aurait tellement préféré qu'il crève, que James en crève, que Mycroft en crève, que le monde entier se lamente et en pleure. Il aurait adoré voir la douleur dans le regard de sa mère, la folie, la démence guettant, cette blessure profonde et suintante qui s'ouvrait sous la douleur de l'âme, qui ne savait guérir, qui allait mortellement la blesser et la mettre à terre.

Son frère s'était joué de lui. Etait-il plus fort, plus intelligent qu'il l'avait prédit ? Peut-être. Savait-il quelque chose, Gabriel avait-il parlé pendant qu'il lui foutait la raclée de sa vie ?

Si non, pourquoi s'enfuyait-il, ses blessures encore fraiches, la déclaration de sa mort à peine lancée ?

Sherrinford était démasqué. Les petits pions s'ébattaient, s'affolaient. Le jeu devenait putain de chaotique.

Son sourire se figea. Il passa ses mains sur son visage, frotta ses yeux secs contre ses paumes gelées, l'esprit vide, les pensées cristallisées.

- Bébé, je suis en train de te parler. Quelque chose ne va pas ?

Il ne sut pas vraiment ce qu'il se passa ensuite ou, plutôt, il ne parvint pas à tenir le fil de ses gestes, de ses actions, de ses mots. Tout cela n'était que du vent, du vent violent, et vraiment, tout cela n'avait aucune importance.

Il retint le regard de Faith, cette expression heurtée de peur et d'inquiétude qui glissait, tombait, sombrait dans la torpeur froide de la terreur. Ses beaux yeux et ses lèvres douces. Il regretta de ne pas lui avoir ôté ses immondes lunettes, avant, de ne pas s'être penché vers elle pour l'embrasser, avant, avant de lui écraser ainsi le visage contre le sol.

Il se redressa, regarda ses poings ensanglantés et soupira. Ses articulations faisaient mal. Il prit encore un peu de temps, un temps de repos dans le calme retrouvé – Faith ne criait plus. Ah !, ce qu'il détestait les entendre faire ça, de cette manière perchée et stridente ... -, un instant pour penser à ce qu'il allait faire ensuite, à la meilleure des actions.

L'odeur du sang s'imprégna, flotta dans la chambre et, légèrement écœuré par sa senteur âcre, il se leva, se dirigea vers la salle de bain en sifflotant. Il avait un peu de temps pour y penser. Après tout, ne pouvait-il pas laisser Sherlock et James un peu tranquilles ? L'espoir n'était-il pas le pire des poisons ?

Sherrinford ne s'en faisait pas réellement : toute histoire devait, après tout, avoir une fin. Et, qu'importe fusse-t-elle, elle serait assurément explosive.

X

La voiture se gara sur le tarmac dans un crissement de pneus. Ils avaient roulés vite, peut-être un peu trop, depuis Londres, dans un silence mutique désagréable.

L'avion, minuscule, luxueux, les attendaient patiemment. Le pilote en sorti même, empruntant l'escalier descendu pour les accueillir dans un grand sourire qui ne semblait pas vraiment de circonstance. James, qui avait pris le volant, sorti rapidement de la voiture, en jeta les clefs à Irène, installée à ses côtés, avant de s'avancer vers lui. Avant que les autres n'aient pu émettre le moindre avis, le moindre mot, il offrit un sourire dangereux à l'homme, et leva l'arme qu'il avait toujours eue à la ceinture pour lui tirer une balle dans la tête.

Le hurlement de Molly fut camouflé par ses deux mains plaquées devant sa bouche, mais l'écho du tir empli l'air, se répercuta dans le silence et la nuit, faisant résonner leurs tympans.

- Pourquoi tu as fait ça ?

Irène lui jeta un regard noir, plus habituée aux frasques criminelles et un peu folles de son frère que sa compagne, néanmoins un peu secouée par le corps sanglant de l'homme et par cette succession rapide et déconstruite des événements. James ne lui répondit pas, rebroussant chemin vers la voiture, sous le recul d'instinct un peu effrayé de Molly.

Il ouvrit la portière arrière, se heurtant immédiatement à l'expression fermée et au regard désapprobateur de Sherlock, qu'il ignora. Le détective prit appui sur le siège et la portière pour se redresser dans une grimace douloureuse, et James s'avança immédiatement pour l'aider, passant un bras autour de sa taille.

- Laisses-moi faire.

Sherlock posa une main sur le torse de James, tentant de le repousser avec tout ce qui lui restait de force, furieux.

- Lâches-moi.

- Fermes-là deux minutes.

Le criminel, ignorant ses commentaires et vindicatives, passa un bras dans son dos, l'autre sous ses genoux, et le souleva sous son hoquet surpris, la main valide de Sherlock venant immédiatement s'attacher à sa chemise pour se stabiliser. Le détective réprima la nausée causée par la douleur et les médicaments, contint la vague blessante qui monta en lui sous les mouvements, serrant les mâchoires, cachant son souffle plus erratique dans le creux du cou de James, qui ne s'en formalisa pas.

Ils n'avaient pas d'autres bagages que les quelques produits et le nécessaire médical que Molly avait volé à l'hôpital. Un pauvre sac, donc, que la jeune femme sorti du coffre, et qu'elle entreprit de monter dans l'avion, à leur suite, réprimant avec beaucoup de mal le haut-le-cœur qui la parcouru lorsqu'elle passa près du corps du pilote.

- Une voiture tente de passer le contrôle.

Le cri d'Irène les arrêta à mi-parcours de l'escalier. La jeune femme, les clefs de la voiture en main, observait la grille d'accès de la petite piste privée, les hommes en noir qui s'y agglutinaient. Certains étaient de leur côté, assuraient leur sécurité, des hommes fidèles de Moriarty et son réseau. D'autres, toutefois, au volant d'un gros 4x4 blindé, ne semblaient pas vraiment à même de discuter l'accès de manière diplomatique et sereine.

- Merde. Ils ont été rapides.

James siffla entre ses dents, tourna la tête vers Sherlock, le détacha lentement de lui, le reposant sur ses pieds. Ils échangèrent un regard, James un peu inquiet de le voir vaciller, Sherlock rageur de le voir autant s'inquiéter.

- Mais… Comment ? J'ai tout fait comme il fallait, j'ai pensé à tout, je-

- Tu as remplacé le corps ?

Molly les observa avec une pâleur subite, l'angoisse se lisant parfaitement dans les yeux, sur son visage. Elle ouvrit la bouche, la referma sans avoir pu articuler autre chose qu'un gémissement sourd et douloureux.

- A la morgue, tu as mis un autre corps à la place de celui de Sherlock, n'est-ce pas ?

Sherlock soupira en la voyant chercher ses mots, bégayer, rougir puis pâlir. A ses côtés, James passa une main dans ses cheveux, ferma les yeux un instant, tentant certainement de contenir sa colère, de ne pas simplement la laisser se déverser sur la pauvre Molly.

- Je … Je ne, je n'ai pas eu le temps-

- Putain !

Elle sursauta, manqua de lâcher le sac. Elle ouvrit à nouveau la bouche, une litanie d'excuses au bord des lèvres, peut-être un brin de nausée, aussi. Elle pâlit si brutalement que Sherlock se demande si elle n'allait pas tourner de l'œil, s'effondrer. Elle gardait un œil tourné vers James et sa silhouette nerveuse, colérique, vers l'arme qu'il gardait toujours à la ceinture.

Le détective aurait aimé lui dire à quel point cela avait été stupide mais, vraiment, cela aurait-il pu changer quoi que ce soit ? Mycroft était à leurs trousses, les avaient retrouvés, il savait désormais parfaitement qu'il était en vie ou, du moins, que James s'apprêtait à lui faire quitter le pays. Molly risquait gros, elle risquait de perdre absolument tout. Avait-il vraiment besoin de le lui rappeler ?

- Vous devez partir. Tout de suite. N'attendez pas que l'avion décolle.

James s'adressa à Irène entre ses mâchoires serrées, et la jeune femme acquiesça, comprenant parfaitement l'urgence.

- J-Je suis désolée, je ne pensais pas …

Molly semblait au bord des larmes. Sherlock ne put qu'esquisser les prémisses d'un « ça va aller », dans un souffle tremblant, lui offrir un regard, avant qu'Irène ne vienne la tirer en arrière, lui faisant redescendre les marches, la forçant, ensuite, à remonter en voiture.

Les deux jeunes femmes disparurent dans un crissement de pneus, dans une brutale accélération. Il y avait encore une chance que l'autre entrée, celle par laquelle ils étaient passés à l'aller, soit dégagée. Une maigre chance qu'elles puissent s'échapper, qu'elles soient capables de s'enfuir. N'étaient-ils pas, de toute façon, eux, l'objectif principal ? James et lui étaient dans les projecteurs, bien visibles ainsi perchés au bord du jet, les agents de son frère ne pouvaient pas les manquer. Il y avait une chance pour que la distraction soit assez importante pour les empêcher de s'intéresser de trop près à Irène et Molly.

James disparu à l'intérieur de l'avion au même instant, alors que la voiture se fondait dans l'obscurité. Sherlock ne remarqua son geste qu'à son retour, alors qu'il vérifia son chargeur dans un bruit d'acier claquant, qu'il coula vers lui un regard déterminé, froid.

- Le pilote a été acheté, son co-pilote vient de me le confirmer. Je lui ai donné le double, ça devrait suffire pour l'aller.

- Qu'est-ce que- ?

- On a été doublés. Sebastian nous a trahis.

James parla lentement, comme si les mots, l'information, avaient également du mal à s'imprimer dans son esprit. Sherlock, même s'il devait concevoir ne pas beaucoup apprécier le bras droit de James, fut pourtant totalement pris au dépourvu.

Sebastian Moran, celui que James avait aimé, celui qui aurait pu tout faire pour lui ? Cela n'avait aucun sens.

- Comment- ?

- Il savait pour la drogue. Ce que Gabriel a pris avant de … Il était au courant. Tu l'en as informé, tu l'as dit à Molly ?

Sherlock chercha quelques secondes dans son esprit, ses sourcils se fronçant sous la migraine douloureuse qui n'avait eu de cesse de l'accabler depuis son réveil. Il n'avait aucun souvenir d'une telle discussion, il ne se souvenait même pas en avoir parlé à quiconque. L'avait-il mentionné, dit à James alors qu'il l'avait retrouvé dans cette ruelle, derrière son appartement ? Il n'en savait même rien.

- Non.

- Et, les rapports n'en font pas mention : j'ai vérifié. Comment aurait-il pu être au courant s'il n'était pas dans le coup ? Putain !

Sherlock pu presque entendre les dents de James grincer. Son regard était redevenu noir, dangereux. Il agitait son arme au fil de ses mots, incapable de se calmer.

- Sherrinford sait ?

La mention fixa James un instant, le força à relever les yeux vers lui. Il sembla soudainement réaliser qu'il était effectivement en face de lui, qu'il se tenait à la rambarde de cet escalier aussi fort que possible pour ne pas s'effondrer, que son visage devait être contracté dans une grimace douloureuse affreuse. Immédiatement, son ton polaire fondit, son expression se fit plus douce.

- Certainement. On va changer de destination. Cela nous laissera un peu de temps pour y réfléchir.

Il parla, répétant ce « nous », ce « on » qui firent un peu pincer les lèvres de Sherlock, provoquèrent une réaction certainement opposée à celle qu'il aurait peut-être aimé provoquer. James avança même pour l'aider, pour passer un bras autour de sa taille, mais Sherlock recula, se colla contre la rambarde pour échapper à son geste, figeant dès lors le criminel dans une expression de franche surprise, d'étonnement.

Partir. Partir. Ensemble. Tous les deux. Juste, tous les deux. Partir avec James Moriarty. Partir avec … Victor Trevor. Tout cela n'avait aucun sens. Tout cela était injuste.

- Ok, love. On n'a plus le temps de discuter. Montes dans cet avion.

L'expression de James s'était défaite, son masque tombait en morceaux, Sherlock pouvait parfaitement s'en apercevoir. Il vit bien la main qu'il tendait toujours vers lui se mettre à trembler, comprit parfaitement ce qu'il était en train de faire. Toutefois, le détective ne fit rien, ne dit rien. Ses yeux observaient les traits de son visage, l'éclat dans son regard.

James se força à sourire.

- Si Mycroft arrive jusqu'ici, c'est terminé. Tu comprends ? Sherrinford sait déjà tout, mais si Mycroft nous attrape, Molly aura définitivement fait tout cela pour rien.

Il parlait doucement, calmement, son regard plongé dans le sien. Un éclat presque désespéré dans ses yeux noirs.

- Montes, s'il te plait.

Le silence de Sherlock s'étirait, figeait l'air. Il était incapable d'ouvrir la bouche, incapable de respirer. James pâlissait, devenait transparent, intangible, Sherlock eut peur qu'il disparaisse, qu'il s'enfuit. Son sourire se fit presque douloureux, fit battre plus fort son cœur. Le détective était incapable de le dire.

- Je resterai là, si tu veux, si c'est vraiment ce que tu veux. Je serai en prison, en isolement, il ne m'arrivera rien. Mais, toi, tu dois partir. Maintenant.

- Monsieur Moriarty ? Nous devons-

- Un instant.

Sherlock tourna légèrement la tête vers le co-pilote, qui venait de les interrompre, stoppant les paroles insupportables de James, ses mots sans sens. L'homme les observa avec un regard un peu agrandit par la peur, ne fit pourtant qu'hocher vivement la tête sous la véhémence de James et reculer, hors de leur vue.

Sherlock ne pouvait pas bouger.

- Il faut que tu montes dans cet avion, que tu t'en ailles. S'il te plait, je t'en prie, montes dans cet avion.

- Tu mens. Encore.

James sembla surpris, ses sourcils se haussant légèrement, lui faisant certainement oublier toute la comédie qu'il s'amusait à jouer, à polir, face à lui. Il parut étonné de ses mots, et cela eu au moins l'effet de le faire taire. De le faire arrêter tout cela, cette espèce de sens du sacrifice qui terrifiait Sherlock, le laissait sans forces.

Sherlock se racla d'ailleurs la gorge, cherchant à se redonner contenance, à simplement laisser sortir ce qu'il pensait. Cherchant à ne pas rester sur toute la douleur qui faisait de son corps un carcan atroce, à ne pas s'appesantir sur sa vision qui se brouillait de minute en minute, sur tout ce qui lui faisait défaut.

- Tu ne vas pas les laisser faire. Tu ne les laisseras pas t'emmener.

James l'observa, surpris, défaitiste. Il en perdit d'ailleurs son sourire, sa fausse joie, ce masque un peu mielleux. Son regard se mit à bouillonner, tout comme son sang devait le faire, tout comme le reste devait se changer en matière en fusion, à l'intérieur de lui.

Sherlock savait ce que James ferait, s'il osait lui dire de rester ici et de ne pas l'accompagner. Tout était clair et précis dans sa tête. James allait tenter de tuer Mycroft, d'abattre sa dernière carte. Mais, il ne se laisserait plus enfermer, il n'allait plus jamais passer une minute supplémentaire dans une cellule, plus jamais. Quelque part, tout cela allait le tuer. Son rejet serait plus efficace qu'une balle dans la tête.

James avait-il conscience de ce qu'il lui demandait ? Avait-il conscience du mal que cela lui faisait ?

- D'accord, chéri. C'est vrai. Et, tu ne seras pas une victime collatérale, crois-moi. Va-t'en.

James jeta un coup d'œil vers le haut de l'avion, s'assurant que le co-pilote ne les écoutaient plus, voulant, un instant, s'éloigner des yeux clairs de Sherlock, s'éloigner de son expression froide, placide. Résignée.

Sherlock ne bougeait pas. Il l'observait, ses yeux bleus tournés vers son visage, comme incapable de s'en défaire.

James jeta un regard vers le bout de la piste, vers l'entrée de cet aérodrome et ses gardes qui venaient de se mettre à tirer sur le convoi de voitures noires et blindées qui s'approchait. L'avion devait décoller. Maintenant. Avec ou sans lui, vraiment, qu'importe ? Le désespoir l'étreignait, lui serrait la gorge. Ils ne pouvaient pas échouer si près du but. Il s'avança, doucement. Leva une main, passa ses doigts sur le visage tuméfié de Sherlock, son pouce venant caresser sa joue. Sherlock ne bougeait pas.

Était-ce la fin ? Vraiment ? Le dernier jour, le dernier instant ?

Il avait tellement de choses à lui dire. Sherlock était magnifique. Parfait. Il l'aimait tellement, et était tellement désolé … Il aurait dû rester à ses côtés, rentrer avec lui après cette rave, il aurait dû tout lui dire bien avant. Il aurait dû affronter Sherrinford. Il aurait dû le tuer. Il était la meilleure chose qui lui soit jamais arrivée, le seul, l'unique, sa muse, son amant, son âme sœur, il aurait pu … Ils auraient pu être tellement plus.

Quelque chose grandit, explosa à l'intérieur de James. Une émotion qui se répercuta, lui fit monter les larmes aux yeux. Il les contint. Il devait se contenir. Il avait certainement perdu toute chance de continuer, de le retrouver. Lui dire la vérité avait peut-être été une erreur, soit. Tout était peut-être fini. Il n'aurait pas tant de temps à vivre avec ça, avec cette petite mort sur sa psyché, avec ce nouveau deuil. Effectivement, il préférait mourir que se rendre. Impossible de rester enfermer, de rester entre quatre murs pour le restant de sa vie. Il ne le pourrait pas.

Il préférait que Sherlock parte, qu'il vive. Qu'il s'enfuit. Avec un peu de chance, il pouvait s'en sortir. Surmonter ça. Tout allait bien se passer.

- Je t'aime. Je suis tellement désolé.

Sherlock pinça les lèvres, ne pouvant s'empêcher d'appuyer sa joue dans l'étreinte de James, sentant ses doigts parcourir sa peau, tracer des lignes à peine perceptibles sur ses contusions, les ecchymoses qui faisaient de sa peau si pâle un tableau violent. Il ignora la voix tremblante de James, l'émotion contenue. Il ferma les yeux pour ne pas voir les larmes qui se pressaient dans ses yeux.

Tout cela n'avait aucun sens.

- Tu as dit quelque chose avant que je ne m'évanouisse. Qu'est-ce que c'était ?

Sherlock laissa les mots passer sans réellement s'en apercevoir. La pensée avait été constante, tournant dans sa tête depuis son réveil. Il avait peu de souvenirs de ces instants, ceux passés dans cette ruelle, entre conscience et inconscience, terreur et soulagement. Il se souvenait de James, de sa présence. De la confirmation de la mort de Gabriel. Il se souvenait de bribes de mots, de déclarations. De tout un tas de choses sans sens. De quelque chose d'important, qui l'avait marqué, qu'il n'arrivait toutefois pas à retenir, à éclaircir dans le magma obscur de ses pensées.

James sembla, encore une fois, surpris. Mais, cette fois-ci, il ne s'éloigna pas, ne tenta pas de se dérober. Il avait avancé d'un pas, son corps si proche du sien qu'il en était un peu paniqué, clairement désespéré. Il plongea son regard noir, sans fond, sans pudeur, dans le sien.

- Que je ne pouvais pas vivre sans toi.

La voix de James flancha, et cela fit plus mal que le reste, plus mal que les os brisés, plus mal que les bleus et les hématomes. Sherlock prit sur lui pour ne pas laisser ses doigts venir s'accrocher à nouveau à la chemise de James, qui était encore trop proche, pour ne pas se laisser tomber à nouveau. Il prit sur lui pour soutenir son regard sans faillir.

- Que tu devais vivre, ne pas me laisser. Parce que … tout cela n'aurait pas de sens, rien n'aurait de sens, sans toi. Parce que … je suis allé acheter une bague ce matin.

James parla d'un ton un peu tremblant, un peu étrange, mais n'hésita pas sur ses mots. Il parla doucement, toutefois, et Sherlock se demanda pendant de courtes secondes s'il avait bien entendu, s'il avait bien compris ce qu'il venait de lui dire.

Il se sentit ouvrir la bouche, la refermer. Ne comprit pas vraiment l'éclat dans les yeux de James, le sourire triste, profondément triste, et réel, qui vint étirer le coin de ses lèvres.

Pardon, mais cela n'avait aucun sens. Cela ne voulait rien dire.

Sherlock sentit son cœur s'emballer et, s'il en avait été capable, si son corps avait été toujours capable de lui obéir entièrement, il en aurait sûrement rougit, pâlit, sûrement semblé bien ébahi.

- C'est … une demande en … mariage ?

Dans un autre lieu, dans d'autres faits, tout cela aurait pu être drôle. Sherlock en serait resté figé, rougissant, maladroit, incapable de comprendre. James aurait profité de cet instant pour le ravir, sourire, s'en moquer. C'était … d'une normalité … Un couple s'aimant depuis longtemps, se sentant l'audace d'aller plus loin, l'envie de s'engager devant les autres, devant des forces qu'ils ne maitrisaient pas. C'était …

Cela aurait été mentir que de dire que Sherlock n'y avait jamais pensé. Qu'il ne se l'était pas imaginé. Lorsque James était parti, lorsqu'il l'avait quitté, lorsque le bonheur de John et de Mary lui avait explosé au visage, n'y avait-il pas pensé ? N'avait-il jamais espéré cette normalité ? Après tout, ne faisait-il pas que répéter les leçons de Mycroft, ses mots, ses prédications et états d'âme à propos des sentiments, de l'attachement, de l'amitié, de l'amour, des faiblesses, toutes ces failles et ces crevasses qui pouvaient ouvrir un cœur, une âme, un esprit, un corps, qui pouvaient s'insinuer et rendre tout plus simple, rendre tout plus noir ?

Avait-il pensé à cela ? Avec lui ? L'avait-il espéré ?

Imaginé que James ait pu lui aussi y penser ?

Le criminel pinça les lèvres, soudainement blême. Il ne parut pas gêné, décontenancé, pas comme Sherlock semblait l'être.

- Ça y ressemble, non ? Ca semblait être une bonne idée. Une sécurité supplémentaire s'il devait se passer quelque chose. Tu aurais été protégé par tous les contrats, tu aurais possédé la moitié de tout : argent, business, …

James parla peut-être avec un peu plus de rapidité, et donc de brutalité qu'il n'aurait d'abord souhaité le faire.

L'aspect pratico-pratique était indéniable, et Sherlock ne pouvait que se confirmer à l'idée. Bien sûr, l'unité les rendrait plus forts, moins isolés et attaquables. James avait les relations, l'argent, il serait aisé de disparaitre, plus aisé encore s'ils ne faisaient plus qu'un, s'ils devenaient si proches que leurs noms en seraient unis et indifférencié. Bien sûr. Cela faisait sens.

L'aspect sentimental était … indéniable. Sherlock ne pouvait que le comprendre. Se réveiller tous les jours à ses côtés, partager chaque instant, juste vivre, simplement vivre, comme tous les autres, enfin, comme tous ceux qui les entouraient, insouciants, simplement heureux d'être ensemble … Une vie, avec une maison, un chien peut-être, une vie avec des rires, des sourires, des disputes, parfois atroces, des retrouvailles, un peu d'ennui, beaucoup de vie, voilà, juste de la vie.

Sherlock sentit ses yeux se brouiller, piquer désagréablement.

James soutint son regard, le sourire figé, presque douloureux. Il semblait à deux doigts de craquer, à deux doigts de pleurer, à son tour – Sherlock ne l'avait jamais vu ainsi, si proche de l'effondrement, si proche de redevenir humain, un homme comme les autres … -, de ravaler ses mots et de s'en détourner. Il se racla la gorge, tentant de faire passer un regard qu'il espéra noir, qui ne fit qu'effleurer Sherlock sans l'atteindre.

- Quoi ? Tu veux que je me mette à genoux, là, maintenant ? Que je te dise le putain de discours auquel j'ai pensé toute la matinée pour t'en convaincre, t'assurer que tu faisais le meilleur choix ?

Le meilleur choix. Rien que deux heures plus tôt, Sherlock en était encore persuadé. S'en convaincre …

James soupira, chercha un instant dans les yeux embués de Sherlock quelque chose, une réponse, avant de se détourner.

- Il faut que tu partes, love.

James n'imaginait pas que la fracture serait si forte, si douloureuse. Enfin, si, bien sûr, il s'était imaginé la douleur : il l'avait pensé chauffée à blanc, explosive, réduisant tout en cendres, détruisant tout sur son passage. Elle n'était en fait que glacée, si froide, si paralysante, qu'il pensait qu'il allait se briser au moindre geste, au moindre souffle. Si Sherlock le poussait, s'il le touchait, ne pourrait-il pas imploser, disparaitre ? Il en avait l'impression. Etrangement, son esprit ne devint pas un magma insondable, son cœur ne s'abreuva pas d'un sang bouillonnant, comme il aurait pu l'imaginer. Tout sembla se figer à l'intérieur de lui. Tout sembla s'arrêter. Son sang, se glaçant dans ses veines, son esprit, s'arrêtant soudain, son cœur, comme devenu plus lourd, plus inutile dans sa poitrine.

Sherlock se souvenait de qui il était, de Victor Trevor, mais ne semblait pas vouloir le voir revenir à la vie. Bien. Quelle déception. Quel putain de gâchis.

James serra les dents et tenta de faire un pas en arrière, s'éloigner de ce corps, de ce regard, s'éloigner de tout ce qu'il représentait, tout ce qu'il avait toujours représenté pour lui. Lâcher prise. Redevenir Moriarty, voilà, il n'y avait plus que cela à faire. Tuer Victor Trevor pour de bon.

Il fit un geste vers son arme, toujours à sa ceinture, un pas de plus vers l'arrière. Peut-être que s'il partait, peut-être que s'il descendait de ces marches, peut-être que Sherlock se résoudrait enfin à parcourir les derniers mètres qui le séparait de la cabine de ce jet, peut-être qu'il prendrait enfin la peine de se mettre à l'abri, de partir. Cela faisait mal, une douleur atroce, suffocante, mais James se força à se détourner, à simplement détourner le regard et s'éloigner, se mordant la langue à sang pour s'empêcher de revenir en arrière, la main posée sur son arme pour s'obliger à ne penser qu'à son acte suivant, son prochain geste.

Il refusa de laisser Sherlock voir les larmes qui devaient stagner dans ses yeux, menaçaient de couler. Il refusa qu'il s'aperçoive du masque, ce foutu masque qu'il continuait à porter chaque jour, même en sa présence, refusa qu'il le voit ainsi baissé, ainsi volatilisé.

James ne s'était jamais senti ainsi, si mal, si proche de disparaitre. Si déterminé dans les gestes qui lui restaient à faire, dans les dernières actions à mener. Il ne se souvenait pas de s'être senti un jour si vulnérable, si désespéré. Si sûr, pourtant.

Il assommerait Sherlock et le forcerait à monter dans cet avion si c'était la seule chose à faire. Il le laisserait s'envoler, seul, disparaitre, seul. Ralentirait bien assez les voitures et le convoi qui était proche de rompre le barrage fait par ses derniers hommes encore sur pieds pour permettre à Sherlock de partir. S'il en avait l'opportunité, il ne manquerait pas l'occasion de s'en prendre à Mycroft, à Sherrinford. Si, toutefois, il était attrapé avant cela, il allait falloir compter ses munitions pour en garder une, une seule, à sa propre attention.

Sherlock repoussa le sanglot qui monta, manqua de le faire s'effondrer, de laisser les larmes qui se pressaient derrière ses yeux sortir et s'écouler. James s'éloignait, voilà, il partait, voilà, encore, il le laissait, encore. C'est ce qu'il voulait.

Non. Non ? Ne le voulait-il pas, qu'il paye pour les mensonges, pour la colère, pour la douleur ? Qu'il paye à la place de Sherrinford, de Mycroft, de Gabriel ? Qu'il paye, parce qu'il était le seul capable de comprendre sa douleur, le seul capable de la stopper ?

- Je …

Il manqua de crier, retenant le pas que faisait déjà James sur le tarmac, retenant son avancée. La panique l'étrangla, et Sherlock se demande s'il parviendrait à en dire plus, s'il aurait assez de force pour en dire davantage. James s'arrêta, ne daigna toutefois pas se retourner. Ses épaules étaient tendues, il tenait son arme dans sa main. Sherlock sentit sa poitrine se fermer, se resserrer, des points noirs dansaient devant ses yeux, et il serra plus fort sa prise sur la rampe de cet escalier, se sachant au bord de l'évanouissement, au bord de la rupture.

Qu'il paye. Pour tout. Pour rien, au fond.

James l'avait distrait, toutes ces années. Il avait souhaité se battre pour lui, à sa manière, le faire danser et l'aimer, à sa façon. Il l'avait gardé en vie. Il l'avait fait souffrir, peut-être pour mieux lui rappeler comme toute chose était précieuse. Il l'aimait.

Sherlock se racla la gorge, retenant ses larmes.

- Je … Je veux être associé à toutes les affaires. Je veux être au courant de tout. Je ne veux pas être un simple associé, comme les autres, je veux un contrôle total.

James ne se retourna pas tout de suite. Il laissa passer un temps, de longues secondes de silence qui poussèrent Sherlock à pincer les lèvres, serrer les mâchoires et se maudire. Lorsqu'il fit finalement le geste, lorsqu'il daigna enfin se retourner et relever les yeux vers lui, Sherlock fut un peu soulagé par toute la surprise, l'hébétude qui roulait dans ses yeux, la lueur étrange d'espoir qui avait remplacé le néant dans son regard.

- Et, l'heure venue, nous nous occuperons ensemble de Sherrinford.

- C'est-

- Plus de mensonges. Je ferai mes propres choix, dorénavant, et … si tu es d'accord avec ça …

James ne sembla pas prendre le temps de la réflexion. Il fut soudainement très proche, l'arme toujours au poing, mais le visage bien plus animé de lumière qu'auparavant. Tremblant entre émotion et douleur, Sherlock soupira, laissant son amant passer doucement un bras autour de sa taille, l'aidant à se redresser, à tenir.

James ne lui laissa pas le temps de poursuivre, et ne prit pas celui de lui répondre : il s'avança, réduisant l'écart les séparant encore, posant ses lèvres sur les siennes. Sherlock, d'abord hérissé par le contact, manqua de faire un pas en arrière, avant de se laisser porter par les doigts de James passant sur sa joue, dans son cou, par ses lèvres bougeant doucement contre les siennes, caressantes, douces, tendres.

La voix de Gabriel qui hurlait dans sa tête se tu, au moins un peu. Il serra ses doigts sur la chemise du criminel, les rapprochant encore, faisant sourire James dans le baiser.

Ils se séparèrent finalement après quelques secondes, l'urgence de leur situation ne les quittant pas, l'injonction soudaine du co-pilote, face à la grille d'accès à l'aérodrome désormais enfoncée, les sortants de leur transe. Ils n'échangèrent pas vraiment de mots, leurs corps se mettant en marche d'instinct, Sherlock serrant les dents pour avancer et faire les derniers pas vers la cabine, James l'aidant du mieux qu'il le pouvait.

- Monsieur, l'avion a malheureusement décollé sans que personne n'ait pu l'en empêcher. L'équipe a été prise pour cible par un commando armé, à l'entrée de la zone-

Mycroft baissa son téléphone, les dents serrées, les mâchoires contractées. Il manqua de hurler, de laisser exploser et sortir tout ce qui attendait, semblait patienter et pourrir dans son ventre, dans sa cage thoracique. Il n'était toutefois pas temps de s'en prendre à Anthéa, qui n'avait rien demandée, qui n'y pouvait rien de plus.

- Sherlock est-il vivant ? Quelqu'un a-t-il eu une confirmation visuelle ?

- Oui. Moriarty et votre frère sont montés ensemble dans cet avion. Le pilote a été retrouvé, mort, sur le tarmac. Deux femmes ont également été aperçues : elles ont réussies à s'échapper.

Irène Adler et Molly Hooper. Bien sûr.

La sœur de Victor Trevor et son amoureuse transie et stupide. Et, son frère, son propre frère, envolé, disparu.

Mycroft ne sut pas réellement ce qu'il parvint à en ressentir. Cette idée, ce profond sentiment de … De quoi, au juste ? Etait-il soulagé ? Terrifié ? En colère ? Oh !, il y avait toujours de la rage dans le creux de son ventre, de l'inquiétude. Une sensation diffuse d'avoir raté quelque chose, de ne pas avoir assez bien travaillé, de ne pas avoir tout fait pour rendre les choses plus simples, plus lisses.

Mais, Sherlock était vivant et parti. Et, Sherrinford était peut-être loin de se l'imaginer, loin de le savoir. Peut-être, quelque part, que James Moriarty avait réussi la seule chose qu'il n'avait jamais pu atteindre : enfin protéger son petit frère de la menace ultime, du plus inaltérable des chaos. Le protéger de sa propre famille.

- Bien. Merci.

Il raccrocha après s'être raclé la gorge, posa le portable sur son bureau, laissant le silence reprendre ses droits sur cette si belle pièce, si vide. Le cuir de son fauteuil couina un peu lorsqu'il s'y laissa reposer entièrement. Le silence l'enveloppa. Le silence le consuma. Et, qu'importe qu'il soit seul, qu'importe que les murs soient les seuls témoins des larmes qui débordèrent de ses yeux et s'écoulèrent sur ses joues, qu'importe que le monde se joue de lui et continue ainsi à tourner, à rouler, à se moquer de lui.

« All lives end. All hearts are broken. Caring is not an advantage. »


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L'épilogue arrive très vite, il est déjà écrit. Je vous souhaite une très bonne journée ;)