Grieldan, après avoir vérifié que personne ne le suivait se faufila en dehors du domaine. Il devait être très prudent, et être sûr que personne ne le suivrait, et surtout pas les magiciennes. Il marcha longtemps – prendre un cheval aurait trop attiré l'attention – jusqu'à arriver à une crique, où Taria l'attendait. Après s'être aussi assurée que personne ne l'avait suivi, elle lui demanda de s'asseoir près de lui.

Ils firent mine de parler de tout et de rien lorsque des marchands se rendant au palais de Beauclair passèrent près d'eux. Les deux elfes rabattirent mieux leur capuchon sur leur tête lorsque l'un des étrangers s'avança vers eux. Voyant qu'il ne leur vendrait rien, l'homme jura dans sa barbe, poussa quelques jurons à leur intention, puis rejoignit son attelage. Taria patienta jusqu'à ce qu'il soit assez long, et prit la parole.

- Tu sais pourquoi je t'ai amené ici Grieldan, commença la rousse.

- Les deux magiciennes se doutent de quelque chose, elles doivent savoir qui tu es, répondit-il, affolé. Qu'est-ce qu'on va faire Taria, on est foutu !

- Calme-toi, tu te trompes sur un point : elles ne savent pas qui je suis réellement, mais ce qui est sûr c'est qu'elles se doutent de quelque chose… continua-t-elle calmement, tentant d'apaiser son compagnon par la même occasion.

- On devrait partir, non ? demanda-t-il de sa voix fluette qu'il avait lorsqu'il était angoissé.

- On ne peut pas partir maintenant Grieldan, répondit-elle. Ciri est en danger tu l'as bien vu, et je suis sûr que ces assaillants mystères, qui sont très probablement du culte du Lis, ne vont pas tarder à frapper…

- Mais je pensais que Léo s'était occupé d'eux ! bafouilla-t-il, incapable de s'arrêter de trembler. Comment est-ce pos… ?

- Léo était rentré blessé de Novigrad… intervint-elle, soit ils l'ont laissé pour mort, pensant qu'ils l'avaient tué, soit ils se sont enfuis… Mais j'en suis pratiquement sûr, Tonegel est mort, le sorceleur me l'avait assuré… Peut-être que LUI n'est pas mort… ?

- Tu parles de M-m-el-w-w-e ? articula-t-il tant bien que mal – il détestait ce nom -.

- Il doit être toujours en vie, et c'est peut-être lui qui tire les ficelles. Pourtant, les magiciennes -Triss et Yennefer – ont senti de la magie l'autre soir, il y avait donc un mage, et IL n'est pas vraiment du genre à pactiser avec un mage… Je ne comprends pas…

Elle se mit à réfléchir. Soit Melwe était sur le coup, et il se faisait aider par ce mystérieux mage, soit le mage agissait seul. C'était pourtant peu probable qu'ils ne se connaissent pas, puisque qu'elle était certaine que les bandits qui étaient venus à Corvo Bianco appartenaient au culte. L'elfe se creusa les méninges, mais incapable de comprendre.

Grieldan, à côté, attendait avec appréhension que son amie reprenne la parole. Contrairement à elle, il était peu dégourdi, et détestait les ennuis. Il se rappelait encore le jour où Léo avait retrouvé sa trace à Novigrad. Il avait bien cru mourir ce jour-là. Le silence commençait à être long, si bien que l'elfe se mit à faire les cent pas. Taria en fut vite agacée, et le menaça de lui clouer les pieds au sol. Il l'empêchait de réfléchir correctement.

Finalement, elle disposait de trop peu d'informations pour comprendre qui était à l'origine de tout ça. Melwe n'avait été aperçu nulle part depuis son altercation avec le sorceleur presque un an maintenant plus tôt, et elle n'avait aucune information sur le mage, les magiciennes n'ayant pas réussi à retrouver sa trace. Il pouvait être aussi bien humain qu'elfe. Néanmoins, elle penchait plus pour la seconde option. Un Aen Saevherne avait connaissance de l'histoire de Lara Dorren et du sang ancien, et c'était Ciri qui avait été visée, par quelqu'un d'autre. Elle inspira profondément.

- Il faut que l'on reste prudent Grieldan, commença-t-elle, mais on ne peut pas laisser Ciri. Je suppose que celui que l'on devra très certainement affronté très bientôt est un Aen Saevherne, tout comme moi. Ainsi, il pouvait avoir accès à un tas d'information sur Ciri.

- Mais pourquoi viser Ciri ? répondit-il, anxieux.

- Le sang ancien coule dans ses veines, ce qui lui procure le don de voyager entre les mondes. C'est un pouvoir très convoité, et je le sens, cette jeune femme a traversé énormément d'épreuves, et regardes, ça n'en finit pas, quelqu'un est encore à ses trousses.

- Que va-t-on faire alors ? demanda-t-il, perplexe.

- Toi, rien, tu te mettrais en danger. Quant à moi, je vais continuer à veiller sur elle. Personne n'est invincible, continua-t-elle. Elle finira bien par faire un faux pas, et elle sera en danger. Il faudra que je sois très prudente, les magiciennes me surveillent car elles se doutent de quelque chose. Si mes soupçons sont vrais, lorsqu'elles finiront par découvrir qui je suis vraiment, elles se méfieront de moi, et tenteront de me mettre à l'écart.

- Mais tu as aidé Ciri ! Argua-t-il, tu n'es pas comme les autres Taria, tu sais veiller sur les gens, tu as bon cœur, et…

- Merci Grieldan, mais je le vois, ces magiciennes tiennent vraiment à Ciri, et elles feront tout pour la protéger, aussi petit le danger soit-il, aussi petit leur soupçon soit-il. Je ne peux pas y faire grand-chose, en vérité, elles ont raison de se méfier, mieux vaut être trop prudent.

- Mais que feras-tu lorsqu'elles le découvriront ? dit-il, elles essayeront sûrement de te faire du mal, de te torturer, de…

- Grieldan ça suffit ! ordonna-t-elle. Je sais me défendre, mais j'espère qu'elles se rendront compte qu'il vaut mieux m'avoir de leur côté, pour le bien de Ciri.

- Peut-être qu'elle pourra argumenter en ta faveur aussi… répondit-il plus calmement.

- Non je ne lui demanderai pas une chose pareille… C'est mon combat, pas le sien.

L'elfe resta silencieux un moment, avant de déballer de son sac en toile les quelques bricoles qu'il avait apporté. Ils mangèrent de bon cœur, parlant de tout et de rien pour détendre l'atmosphère. Grieldan était plus décontracté, ce qui rassura la rousse. Après avoir mangé, ils se baignèrent un moment, puis au moment de repartir, ils entendirent des bruits de pas.

Taria pressa Grieldan de se mettre derrière lui, et par précaution, elle sortit une dague – elfique – de son ceinturon – elle ne pouvait pas risquer d'utiliser ses pouvoirs -. Ils attendirent en silence, lorsque Grieldan se mit à crier. L'elfe se retourna vers lui pour savoir ce qui se passait. Il venait de tomber à terre, incapable de bouger. Elle sentit une présence, non deux, derrière elle, et se retourna, prête à attaquer. Quelle fut sa surprise quand elle tomba sur les deux magiciennes. Grieldan avait-il était suivi ? Non, elles avaient mis beaucoup trop de temps à arriver, et deux femmes n'étaient pas du genre à attendre comme ça. Elles avaient dû réussir à les retrouver à l'aide de la magie lorsqu'elles s'étaient aperçu qu'ils avaient disparu.

Triss s'approcha lentement d'elle, préparant un sort de feu. Yennefer était derrière, maintenant Grieldan au sol. La rousse tendit sa main, et Taria comprit instantanément ce qu'elle devait faire. Elle lui donna sa dague docilement, et lorsqu'elle l'eut récupérée, elle fit un signe à la brune. Grieldan cracha un filet de sang, et bougea ses membres un à un. Rien de cassé.

- Bien, commença Yennefer, maintenant que nous sommes tranquilles, nous allons pouvoir discuter tranquillement…

- Que voulez-vous ? répondit Taria sur la défensive.

- Tu sais très bien ce que nous voulons. Tu vas nous dire tout ce que nous voulons savoir, tu ne voudrais pas qu'il arrive quelque chose à ton ami elfe, je suppose ?… fit-elle en pointant du doigt Grieldan, qui se remettait à gesticuler de douleur.

- Taria, ne leur dis rien ! parvint à articuler difficilement son compagnon.

L'elfe serra le poing. Désormais, elle était cernée, et à la merci des magiciennes.

- Dépêchez-vous, bande d'incapables ! Dépêchez-vous ou je vous envoie au bûcher ! Cria Melwe.

Il était pressé de partir. L'invitation de Thoran à le rejoindre lui procurait une certaine satisfaction. De un, il n'avait pas été oublié. De deux, il avait l'opportunité de se débarrasser du sorceleur. D'ailleurs, quand il rejoindrait le mage elfe, il demanderait à s'en occuper, seul. Il avait des comptes à régler.

Il dépêcha encore ses hommes de finir de vider leur planque, et de charger leurs affaires – vivres, armes, et autres bricoles – sur les chariots. Il avait apprécié cette planque à Sodden, mais l'heure n'était plus à la complaisance : il avait un tueur de monstre à aller traquer. Par ailleurs, le plan de Thoran l'intriguait. Que pouvaient bien être ces « grands projets » qu'il avait mentionné dans la lettre ?

Melwe arrêta d'y penser. De toute manière, il saurait tout une fois arrivé à Beauclair. Le chef du culte du Lis se félicita presque d'avoir décidé de se rendre à Toussaint après la trahison du marchand et leur fuite de Sodden., quel coup de maître ! Ils n'étaient à présent qu'à un jour de Beauclair, deux tout au plus, là où se trouvait Thoran. Il avait aussi deviné que le mage elfe avait recruté Iorvan, l'expéditeur du message. Son visage afficha un sourire carnassier.

Il ne faisait pas réellement confiance à Thoran, qui était un mage elfe, mais il possédait également un mage dans ses rangs : Syl. Il héla le concerné, qui le rejoignit après avoir terminé les préparatifs du départ. Le magicien s'inclina, et prit place sur la selle de son cheval à côté du chauve. Melwe ordonna à tous ses hommes de se préparer à partir. Sur le chemin, certains se plaignirent de la chaleur, et ils durent faire des haltes régulièrement.

Melwe s'en accommoda. Il ne souhaitait pas perdre plus d'hommes, et dans ce genre de situation, les désertions étaient fréquentes. Il se surprit même à tendre une gourde de vin à l'un de ses hommes qui avait manqué de s'évanouir, et à réparer une roue qui avait lâché sur l'une des charrettes. Après avoir terminé, il s'assit à l'écart avec Syl.

- Dis-moi Syl, commença le chauve, aurais-tu une idée de ce que mijote Thoran ? Après tout, vous êtes confrères…

- À vrai dire je n'en sais rien, vous ne m'avez aussi pas dévoilé le contenu de la lettre que vous avez reçue, je ne peux donc pas me prononcer avant qu'il nous l'annonce… répondit-il, cherchant scrupuleusement ses mots pour ne pas froisser son interlocuteur.

- Hmmm, fit-il, nous verrons bien, mais je sens que cela à un rapport avec le sorceleur, ou peut être avec cette jeune femme aux cheveux cendrés qui l'accompagnait ? Elle m'a semblé… spéciale, disons. Je n'avais jamais vu quelqu'un se battre avec un telle rapidité, une femme qui plus est.

- Peut-être en effet, répondit le mage, j'ai eu l'occasion de l'observer dans la cour de notre ancienne planque d'Oxenfurt, et il m'avait presque semblé qu'elle avait disparu pendant quelques secondes… Vous devriez peut-être interroger Thoran, ou Iorvan, s'il ne souhaite pas nous répondre, à ce sujet…

- Très bonne suggestion Syl, je savais que tu étais de très bon conseil. Je voudrais aussi que tu gardes un œil discret sur eux, il est très probable qu'ils nous aient appelés pour profiter de notre aide… Or, j'aimerais retourner la situation à mon avantage si jamais l'occasion se présente… Termina-t-il.

- Ce sera fait. Répondit le mage.

Melwe ordonna à ses hommes de se préparer à repartir. Les deux hommes remontèrent à cheval, et ouvrirent la marche. Le lendemain, aux premières lueurs du jour, ils apercevaient les remparts du château d'Anna Henrietta. Comme leur troupe était imposante, il fut décidé que seuls Melwe, Syl et une poignée d'hommes se rendraient chez un tailleur de Toussaint afin de leur confectionner des tenues plus présentables. Le reste devrait monter le camp à l'abri des regards, en dehors de la ville.

En début d'après-midi, Syl et Melwe se rendirent chez le tailleur. L'homme, d'abord impressionné par leur demande, leur affirma que leur commande serait prête dans les plus brefs délais, et qu'il s'y mettait dès maintenant. Le chauve le remercia sèchement, et, après avoir renvoyé leurs hommes au campement, ils entrèrent dans une auberge. L'aubergiste leur servit une pinte bien remplie.

Le magicien tendit l'oreille au fond de l'auberge, des soldats parlaient bruyamment. Le mage apprit que la duchesse s'était rendue au vignoble de Corvo Bianco quelques jours plus tôt pour un événement important, mais il n'en apprit pas plus. Le chef de leur unité était arrivé et leur avait sonné de se taire. Syl soupira, il aurait bien aimé en savoir plus. Il songea à se rendre à leur table, mais il se ravisa les soldats lorsqu'on leur ordonnait n'étaient pas très bavards, et il ne pouvait pas attirer l'attention maintenant.

Les deux hommes sortirent de l'auberge, et retournèrent au camp. Là-bas, Melwe somma le mage d'envoyer une crécelle à Thoran, pour le prévenir qu'ils étaient arrivés. Le soir, le mage elfe les conviait tous les deux, ainsi que leurs hommes à les rejoindre à sa planque, dans les faubourgs de Beauclair. Melwe, par précaution, envoya l'un de ses hommes vérifier que ce n'était pas un piège.

Le bougre revint peu après, affirmant que l'information donnée était vraie. Le chauve afficha un sourire. Le lendemain, ils allèrent chez le tailleur récupérer leurs tenues, le payèrent une somme dérisoire et retournèrent au camp. Il fut décidé qu'ils s'y rendraient par petits groupes, pour ne pas trop attirer l'attention. Syl et Melwe partirent devant au lever du jour, le reste suivrait un peu plus tard dans la journée, à intervalles réguliers.

Melwe, suivit de Syl, frappa à la porte, et une femme vint lui ouvrir. Silencieusement, elle les conduisit à travers les couloirs et les escaliers jusqu'à une pièce, où Thoran les attendait. Une poignée de main s'en suivit, et les deux hommes prirent place en face de lui.