Partie 13

28

— Sérieusement, pourquoi vous l'avez achetée ? C'est une vraie ruine !

Accroupi aux côtés de Yazoo, Kadaj adresse un regard peu convaincu à la moto de son frère qui, pour l'heure, ne ressemble effectivement à rien. Yazoo n'en a pas moins les yeux qui pétillent et, à l'aide d'un chiffon, a entrepris de la nettoyer un peu.

— Qu'est-ce que tu y connais, au juste ?

Kadaj laisse entendre un reniflement.

— J'en connais assez pour savoir que vous vous êtes fait avoir. Jamais tu la feras redémarrer.

— C'est ce qu'on verra.

— C'est tout vu !

Et à Yazoo de lui envoyer un coup de coude pour sa peine.

Debout de l'autre côté de la moto, Loz a l'air très impressionné par ce qu'il voit. Et c'est avec les trémolos de l'espoir dans la voix qu'il questionne :

— Tu me laisseras l'essayer, dis, quand elle sera réparée ?

— Qu'est-ce que tu racontes, toi, lui lance Kadaj. Tu vas la bousiller si tu montes dessus.

— Dit celui qui a foutu en l'air tous ses vélos, réplique Yazoo, tout en continuant de bichonner son acquisition.

— Pas ma faute si les routes d'ici sont nazes !

— Bin voyons !

À présent grognon, Loz marmonne :

— Et puis de toute façon, c'est pas ta moto à toi.

— Exactement, confirme Yazoo. Et Loz aura le droit de l'essayer s'il veut.

— C'est vrai, Yaz' ?!

En réponse, son frère approuve d'un signe de tête. Un large sourire revenant sur ses lèvres, Loz adresse un regard de fierté victorieuse à Kadaj qui, de son côté, se contente de lever les yeux au ciel en soupirant.

— Non mais sérieux, on n'est qu'en juin ! peste-t-il en s'éventant d'une main. C'est quoi encore, cette chaleur !

— Tu devrais être habitué, à force, réplique Yazoo en venant frotter le guidon.

Avant de lever les yeux en direction des fenêtres donnant sur l'appartement de Genesis. Au fond de lui, l'impression d'être surveillé, même si de là où il se tient, il ne voit pas trace du Banoran.

Haussant les épaules, il revient à son activité première; se retrouve bientôt en nage et, portant une main en visière, dirige son regard en direction du soleil. Un soupir lui échappe.

— D'accord, c'est vrai qu'on crève de chaud.

— Ah !

— On a qu'à demander à grand frère et à Angeal si on peut installer la piscine, lance Loz. Ça fait longtemps !

Et à ses frères de s'échanger un regard.

— Bonne idée, Loz, répond Yazoo. Ça nous fera du bien.

Heureux, Loz lève les mains devant lui.

— Attendez ici, je vais aller leur demander !

Avant de filer au pas de course, pressé de savoir ce que leurs aînés en pensent. Secouant la tête, Kadaj grommelle :

— Où qu'il voudrait qu'on aille ?

Pour toute réponse, Yazoo laisse entendre un bruit de gorge songeur. Son regard, à nouveau, se porte en direction des fenêtres de Genesis. Toujours ce sentiment d'être épié, mais, à cause des reflets et du soleil qui l'aveuglent de moitié, difficile pour lui de confirmer ou d'infirmer son ressenti.

Décidant de laisser ça de côté pour le moment, il porte son attention sur Kadaj. Du doigt, celui-ci suit la courbe du pot d'échappement. Puis il le porte à son regard et laisse entendre un reniflement méprisant, comme il le découvre noir de crasse.

— Au fait, lui lance Yazoo. Il y avait un truc dont il fallait que je te parle… à propos de Loz. (Et comme son frère hausse les sourcils pour l'encourager à continuer, il jette un regard par-dessus son épaule, avant de poursuivre :) Quand on est allés se promener tous les deux la dernière fois, il m'a dit qu'il lui arrivait d'être triste.

— Et ?

— Et je me demandais si tu savais ce qui lui provoque ça.

Kadaj hausse les épaules.

— Ça arrive à tout le monde d'être triste, non ?

— Oui, mais il m'a montré son coin secret… tu vois duquel je veux parler ? (Et comme Kadaj opine du chef, il ajoute :) C'est là qu'il m'a expliqué qu'il venait ici quand il était triste. Mais quand je l'ai interrogé sur les raisons de celle-ci, il n'a rien voulu me dire…

— Et genre, maintenant, t'espères que je vais t'en causer à sa place.

— Je m'inquiète pour lui, c'est tout.

Si Kadaj lui donne d'abord l'impression qu'il va l'envoyer balader, celui-ci finit néanmoins par se décrisper. Et après une courte réflexion, il lui dit :

— Je suis pas sûr, en vrai… mais je crois que c'est dû à ça… (Avant de venir se tapoter le front du doigt, oubliant au passage que celui-ci est plein de poussière et s'y laissant donc de petites traces noirâtres.) C'est à cause de ce qu'y se passe là-dedans.

En réponse, Yazoo fronce les sourcils, ne comprenant pas vraiment où il veut en venir.

— C'est juste qu'il est pas con, il sait bien qu'y a pas mal de trucs qui sont pas aussi simples pour lui que pour nous. Et ça le travaille, en vrai. Quand il doit compter par exemple… pire, quand il doit lire ! Je te jure qu'il peut se mettre sacrément en boule dans ces moments-là. Il galère tellement que ça l'énerve et… 'fin, tu sais comment il est quand ça arrive.

— Et ça arrive souvent ?

Et à Kadaj de hausser les épaules.

— Ça dépend…

— Et toi dans ces moments-là, qu'est-ce que tu fais ?

— Je le laisse se calmer. (Et comme il peut voir Yazoo froncer davantage les sourcils, il se défend :) Il s'en sort ! C'est pas des grosses crises, sinon je viendrais te chercher. Non, celles-là, il peut les gérer tout seul. Il s'énerve, il pleure et puis voilà… il se met dans un coin pour être un peu seul et puis quand il va mieux, il revient.

— Mhhhh…

En vérité, Yazoo a déjà été témoin d'accès de colère comme ceux-là de la part de leur frère. En particulier dans les moments où celui-ci ne comprend pas quelque chose, mais qu'il essaye malgré tout de s'en sortir seul. Il avait l'impression, cependant, que ça lui arrivait moins fréquemment aujourd'hui…

Se grattant la joue, Kadaj incline la tête sur le côté. Ses sourcils se sont froncés en une courbe contrariée, comme il fait remonter en lui certains souvenirs.

— Puis y a aussi la façon dont les gens le traitent, je crois…

— Tu veux dire, en ville ?

— Ouais ! (Poussant un soupir, il s'assied en tailleur et se passe une main dans les cheveux.) Par exemple, la dernière fois, on a été à la fête foraine tous les deux. Et ça se passait bien. J'veux dire… y avait Todd avec nous et quand je suis avec Loz, j'vais pas voir les autres parce qu'ils sont un peu cons. Et puis y avait ce stand, là, où tu pouvais gagner des peluches. Loz en a vu une qui lui plaisait, alors il a voulu essayer de l'avoir, mais… ben… les types qui tenaient le truc se sont foutus de sa gueule.

— Parce qu'il voulait une peluche ?

— Au début, ouais. C'était un truc tout mignon et ils se sont un peu moqués de lui, t'as vu, parce qu'avec sa carrure, tout ça… bon, ça encore, c'était pas trop méchant, même si j'ai pas aimé. Mais Loz, lui, il a pas vraiment fait gaffe… il a juste continué de parler et… tu vois comment il peut causer, hein, quand il est tout excité par un truc qu'il aime bien ?

Yazoo opine du chef. Non seulement il voit très bien, mais en plus, il devine sans mal quel genre de réactions cette particularité peut engendrer chez certains.

— Du coup, ils se sont mis à lui parler comme s'il était débile ! Je te jure, on aurait dit qu'il avait deux ans, quoi ! Et même un gosse de deux ans, j'sais pas si tu lui causes comme ça. Et forcément, Loz, ça l'a blessé. J'ai bien vu qu'il se retenait de pleurer juste parce qu'il voulait pas qu'on se moque encore plus de lui, mais…

— Et toi tu es resté là à regarder ?

— Mais non ! Moi, j'me suis foutu en boule et j'ai voulu leur renverser le stand, mais Loz m'en a empêché. Alors du coup, on est reparti s'amuser, mais… 'fin… j'ai essayé de lui changer les idées, hein, mais j'ai bien vu qu'il était triste.

Peiné pour lui, Yazoo tourne les yeux en direction de là où Loz a disparu. Il sait que certaines personnes ont tendance à le traiter non pas comme l'adolescent qu'il est – et qui, bien qu'ayant certaines particularités qui l'handicapent ou peuvent le faire paraître moins mâture qu'un jeune de son âge, n'en tient pas moins à ce qu'on le traite comme tel –, mais plutôt comme une sorte de grand enfant un peu stupide. Et son frère, qui a conscience d'une bonne partie ses difficultés, déteste ça.

Surtout, il peut se sentir vraiment blessé quand on s'amuse à lui attribuer un âge mental en fonction de ses goûts – qui tranchent souvent avec son physique, Loz ayant un faible pour les choses mignonnes – ou de sa façon de s'exprimer.

Ses peluches, par exemple. Quelqu'un d'extérieur à leur famille pourrait y voir le signe d'un esprit immature, alors qu'il ne s'agit en vérité que d'une obsession qu'il a depuis l'enfance. Ça aurait pu tomber sur n'importe quoi d'autre, mais après que Reeve lui ait offert monsieur Minou, il s'est pris de passion pour ces objets. Et si enfant, il expliquait sa collectionnite par le fait qu'il ne voulait pas que sa peluche se sente seule et se devait donc de lui trouver des amis, aujourd'hui, Yazoo sait que c'est juste que d'en posséder toujours plus le détend, comme le fait de les replacer correctement sur son lit tous les matins. Les changer de place derrière son dos ou les faire tomber peut d'ailleurs grandement le perturber et sa famille ne se permet donc jamais d'y toucher sans son autorisation.

— Loz…, commence-t-il. Est-ce qu'il a des amis en ville ?

Et à Kadaj de secouer la tête.

— Y a une ou deux personnes à qui il parle un peu, mais c'est des vieux.

— Des vieux ?

— Des vieux, vieux.

— Mais personne de son âge dont il serait proche ?

À nouveau, Kadaj secoue la tête.

— En vrai, c'est pas qu'il veut pas, mais il a peur qu'on se moque de lui. C'est déjà arrivé, tu sais ? Alors maintenant, il a plus trop envie d'essayer de se faire des amis. Et puis les jeunes, en ville, y en a un paquet qu'y sont cons de toute façon. Y en a même que je connaissais qui se sont amusés à dire des sales trucs sur lui. Je les ai cognés et depuis, on se cause plus. Pfff ! De toute façon, je serais jamais resté pote avec eux après ça !

Un pli soucieux venant lui barrer le front, Yazoo opine du chef.

— Et Todd ?

Aussitôt sur la défensive, c'est avec un poil d'agressivité que Kadaj rétorque :

— Quoi, Todd ?

— Comment il se comporte avec Loz ?

— Bien ! (Puis, avec un regard de reproche, Kadaj ajoute :) Tu crois sérieusement que je serais aussi pote avec lui s'il se comportait comme un con avec ?

— Mais ils s'entendent bien ?

— Ben… ouais. Todd l'aime bien, alors… des fois, on va traîner tous les trois. Et puis ça fait plaisir à Loz…

Et à Yazoo de laisser entendre un bruit de gorge songeur, quoiqu'un tantinet contrarié. Car si la chose le rassure un peu, il se sent tout de même triste pour son frère. Il savait que ce n'était pas forcément facile pour lui de se lier avec d'autres personnes, mais…

Il faut croire qu'on est un peu dans le même bateau, lui et moi.

Et même si ça reste pour des raisons différentes, il ne peut que compatir avec lui. Surtout, ne peut s'empêcher de se sentir amer d'être incapable de lui venir en aide, alors qu'il est pourtant censé être son aîné…

29

Un soupir échappe à Genesis.

— Mais qu'est-ce je fous… ?

Le front écrasé contre la fenêtre derrière laquelle il est venu se poster, il se sent particulièrement pitoyable. Sa nouvelle continue de traîner sur son bureau, son ordinateur portable est allumé et le fichier de son deuxième jet à peine plus épais que la veille. Il devrait pourtant être en train de se donner à fond sur ce maudit texte, se dépêcher d'en finir afin d'en être débarrassé, mais…

Qu'est-ce qui ne va pas chez moi ?

Son esprit ne cesse en effet de revenir à Yazoo, encore et toujours à Yazoo – comme le ferait celui d'un adolescent connaissant son premier amour. Et en l'entendant, lui et ses frères, dans le jardin, sa première réaction aura été de se lever pour aller l'observer.

Enfin, l'observer…

Il a surtout l'impression de se retrouver dans la peau d'un pervers. Il a du mal à détacher ses yeux de lui, peut sentir un phénomène au creux de ses entrailles qu'il se refuse à nommer et puis… un frisson le parcourt chaque fois qu'il lève son regard dans sa direction – comme s'il était conscient de sa présence.

C'est pas vrai… !

Fermant les paupières, il prend une inspiration. Bon, d'accord. Peut-être que Yazoo l'excite bien plus qu'il n'a voulu se l'avouer jusqu'ici. Mais en mettant de côté ses premières réticences, peut-il vraiment se permettre de craquer dans ces conditions ? Alors qu'il craint d'être encore la proie de ces gènes parasites qui, déjà par le passé, ont joué avec ses émotions au point de le pousser à commettre des actes qu'il regrette encore aujourd'hui ? Psychologiquement, il n'est pas certain de parvenir à assumer. D'autant moins qu'une fois que le mal sera fait, plus moyen pour eux de revenir en arrière.

Il faut que je me calme. Il faut vraiment que je me calme… !

S'écartant de la fenêtre, il tourne les yeux en direction de son bureau. Hésite, avant de se décider à se remettre au travail – bien conscient que le meilleur remède aux écarts de son esprit est de le tenir occupé et de s'y obstiner jusqu'à ce qu'il se décide enfin à céder…