Notes de début de chapitre.

Juste un mot rapide à propos de la femme de Dong Soo : j'avais lu il y a un bout de temps sa page Wikipédia, et à l'époque, il y avait encore quelques informations sur sa famille et sur la femme qu'il avait épousé, mais maintenant, elles ont disparues je-ne-sais-où-je-ne-sais-pas-pourquoi et je ne peux plus les utiliser pour être sûre que je suis la réalité autant que possible pour cette histoire. Je me souviens de Yoo-Jin comme étant son fils et qu'il y avait une Jin-Ju de mentionnée, mais apparemment il y avait aussi un débat sur le fait qu'il s'agissait peut-être d'une dame de la région de "Jin-Ju", donc c'était pas très clair sur ce point. La traduction anglaise de la page japonaise de Dong Soo (pas la coréenne, mon traducteur automatique ne fait pas le coréen et je ne fais pas confiance à Google Trad') n'aide pas des masses (ça donne des noms...japonais, hélas).

Du coup, je me suis permise de lui créer une épouse fictive dans cette histoire, basée sur cette incertitude. Donc ne soyez pas surpris si vous ne la connaissez pas au où vous aviez lu la biographie de Baek Dong Soo (j'aurais pu l'appeler Jin-Ju, mais je me suis dit que ce serait trop facile).


CHAPITRE XV


" Les morts ne le seront jamais tant que nous les avons pas oubliés"

(George Eliot, écrivain anglais, "Adam Bede")


a. Catharsis

À la campagne, son époux passait ses nuits dans leur petite maison, et s'il lui arrivait de boire sur leur terrasse modestement aménagé, il n'en était pas moins que Yun-Seo savait où il était. Hanyang était une toute autre histoire : la capitale exhalait des remugles de poison, et elle attirait Dong Soo dans des filets interminables. Yun-Seo n'était jamais certaine de l'heure à laquelle il rentrerait, ni de l'endroit où il se trouvait, car son mari avait pris l'habitude de voguer d'une maison de divertissement à l'autre, avant de se retirer vers cette vieille bicoque du nord de la ville, d'où Hong Guk Yeong l'avait extirpé un soir les yeux rougeâtres et le teint gris, complétement déphasé et délirant. Yun-Seo n'aimait plus vraiment Hanyang.

Elle y avait vécu presque toute sa vie et elle avait appris, à force de les côtoyer, à mépriser ses rues et ses habitants, qui renfermaient la corruption et l'ambition. La profession de gisaeng était une porte ouverte sur les mœurs et les habitudes des populations : les courtisanes étaient le réceptacles des secrets, des confessions et des malveillances entre les gens. Ils se confiaient à elles en attendant rien d'autre qu'une écoute béate et muette, sans savoir que leur image se ternirait de toute façon dès la seconde où ils ouvriraient la bouche pour débiter leur haine à l'encontre des autres. Yun-Seo ne regrettait pas spécialement sa vie de gisaeng. Elle avait été trop occupée ces dernières années pour le faire, de toute façon.

Ils avaient été bien, à Inje. Le prince, avec l'accord du monarque déjà affaibli par l'âge, avait accordé à Dong Soo une petite rente pour ses services rendus à la royauté, qui leur avait permis d'acquérir un petit terrain et une petite maison au milieu des montagnes, à quelques kilomètres de la ville. Yun-Seo s'inquiétait de leurs finances, mais la situation n'avait pas été aussi catastrophique qu'elle l'avait pensé : on les avait conseillé sur les récoltes les plus prolifiques et les voisins leur témoignaient une sympathie rassurante, leur proposant régulièrement des conseils pour améliorer leurs cultures.

C'était par le biais de l'un d'eux qu'ils avaient pu se procurer le troupeau que Yoo-Jin avait tant aimé. Parfois, Yun-Seo regrettait de ne pas avoir pu emmener une ou deux vaches avec eux à Hanyang. Elle s'était attachée aux bêtes : elles ne jugeaient pas, et elles étaient une oreille attentive à tout ce qu'on pouvait bien leur dire. À plusieurs reprises, elle avait pensé que les hommes auraient mieux à faire de confesser leurs fautes à des bovins plutôt qu'à des humains, s'ils recherchaient une absence totale de condamnation. Elle se souvenait de Yoo Jin courant après un petit veau qu'ils avaient eu la surprise de découvrir un jour, du rire éclatant de l'enfant comme il caressait l'animal et s'amusait à voir qui arrivait le plus à un point donné, et elle pensait "nous aurions du rester là-bas".

À la campagne, il n'y avait pas de famille pour questionner Dong Soo, pas d'Hong Guk Yeong pour lui jeter des regards mécontents, pas de maison de divertissement, pas de courtisane, pas de taverne à portée de main, pas d'alcool ni de souvenirs. C'était comme de repartir de zéro. Les journées étaient souvent rudes et pleines de labeur, mais elles avaient le mérite d'occuper l'esprit, et son époux avait besoin qu'on occupe son esprit. Elle le savait avant même de l'épouser. D'une certaine façon, pour peu que l'on sache où regarder, il était un livre ouvert, et un beaucoup plus complexe que sa couverture ne le laissait présager.

Elle avait beaucoup de tendresse pour son mari. Il n'était pas le sujet de ses passions, mais elle avait appris de la plus dure des manières possibles que les passions étaient faites pour s'élever très haut et retomber tout aussi sec, et qu'il valait parfois mieux s'en tenir à des affections raisonnables et maîtrisées, tant que les gens étaient gentils et vous respectaient. Les courtisanes étaient souvent les premières à retenir la leçon. Yun-Seo avait été amoureuse quand elle était plus jeune, et si elle était satisfaite de la façon dont les événements s'étaient engrangés les uns à la suite des autres en lien avec son inclinaison, elle éprouvait encore une puissante amertume envers celui qui l'avait éveillée. Ce n'était pas un homme bon, mais il mettait un point d'honneur à s'en donner l'air, et pour peu qu'on ne le connaisse pas, le sortilège fonctionnait à la perfection.

Yun-Seon avait vingt-huit ans quand l'homme en question, un bureaucrate renommé du gouvernement, l'avait mise enceinte. Elle était alors au zénith de sa beauté et de sa réputation, et sa grossesse n'aurait pu tomber à un moment plus inopportun, car on parlait des gwishins dans tout le pays, et la première résurrection, qui avait eu lieu en automne, avait des airs de cauchemar. Des morts étaient venu jusqu'aux portes de la maison du Printemps, où elle résidait alors, pour demander les gisaengs. Tous s'étaient vu repoussés sans ménagement et exterminés par la garde. De nombreuses exécutions avaient lieu au beau milieu de la rue, sous les fenêtres des courtisanes.

Dans le contexte de chaos de l'époque, l'homme lui avait promis d'acheter sa liberté et de l'épouser, puis de reconnaître l'enfant comme le sien. Une semaine plus tard, il était parti sans un mot d'excuse pour la Chine, où on disait qu'il avait fortune en se rapprochant des Qing. Il n'y avait rien de véritablement étrange dans le phénomène, car l'homme lui avait dit qu'il dédaignait ouvertement le prince héritier et préférait mourir plutôt que de voir monter sur le trône le fils d'un traitre. Yun-Seo ne l'avait jamais revue depuis le jour où il avait tenu sa main dans les siennes et annoncé qu'il allait faire sa demande officielle auprès de la directrice de l'établissement, Ree Eun-Ae. Celle-ci n'était jamais venue la voir à ce propos, et Yun-Seo avait fini par comprendre que son prétendu fiancé ne lui avait jamais présenté de proposition avant de fuir au delà des frontières du pays. Méfie-toi, lui avait dit sa maîtresse, en voyant l'affection que Yun-Seo entretenait pour son client.

L'abandon avait plongé Yun-Seo dans un désarroi qui l'avait surprise, car elle ne pensait pas être à ce point attachée à son client. Elle s'était retirée de la vie publique, mangeant peu et dormant beaucoup, refusant parfois de se lever. Ree Eun-Ae était passée la voir fréquemment, durant cette période, pour lui ordonner de se ressaisir sous peine d'être expulsée par manque d'activité, mais Yun-Seo se sentait à bout de force, et sa grossesse l'épuisait. L'enfant, de bénédiction et symbole d'amour, était devenu une calamité. Elle le sentait bouger dans son ventre et la moindre de ses manifestations la faisait fondre en larmes, inquiétant ses consœurs et exaspérant sa maîtresse.

Elle put recevoir quelques clients durant les premiers mois, mais fut ensuite alitée dans sa chambre sur les conseils du médecin, qui la trouvait faible et craignait un accouchement rendu difficile par son état d'esprit. Certaines des gisaengs de la maison se moquaient d'elle, raillant sa situation et sa naïveté. Vous verrez, pensait alors Yun-Seon pour se rassurer, vous verrez un jour, vous saurez, vous pleurerez autant que moi, toutes autant que nous sommes. À la fin de son sixième mois, elle reçut la visite d'un de ses clients. Il s'appelait Baek Dong Soo, et il travaillait au palais en tant qu'instructeur des jeunes recrues, quand il n'était pas occupé à se noyer dans l'alcool.

Elle l'avait rencontré pour la première fois à la fin de l'été 1767. Ce n'était pas sa première visite dans une maison de divertissement, mais c'était la première fois qu'il mettait les pieds dans un établissement aussi prestigieux. Yun-Seo était souvent affectée au service des jeunes hommes, car elle avait un caractère patient et accommodant qui les mettaient souvent à l'aise. Il était un peu plus jeune qu'elle, mais un éclat sombre dans ses yeux le rendait plus âgé. Elle avait trouvé qu'il avait l'air effroyablement triste. Il n'avait eu aucune exigence particulière. Il n'avait fait que l'écouter jouer du gayageum et n'avait pas dit grand-chose.

Un temps, Yun-Seo avait cru qu'il était un peu simplet, mais elle s'était progressivement rendu compte qu'il hésitait toujours sur ce qu'il pouvait dire ou ne pas dire, par crainte d'agacer son auditoire. En banquet, il était discret et effacé, contrairement au reste de ses compagnons qui riaient bruyamment et agrippaient les gisaengs pour essayer de glisser des mains avides sous leurs jupes. Au début, Yun-Seo avait été gênée et quelque peu incommodée par le silence de leurs rencontres, avant de finalement apprécier le calme qui s'en dégageait et la possibilité de penser qu'il lui laissait.

En outre, une fois qu'il était suffisamment à l'aise pour parler, Baek Dong Soo savait se montrer charmant et intéressant. Il lui avait raconté les entraînements des recrues, avait parlé de ses difficultés à ne pas boire. Il aimait écouter Yun-Seo lui répondre franchement et il la saluait toujours poliment quand il venait à la maison du Printemps, seul ou en compagnie des autres officiers. Yun-Seon voyait qu'il était solitaire. Il semblait entretenir une certaine proximité envers trois gardes royaux qu'elle voyait parfois aux réceptions du palais, mais ses relations avec le reste de ses collègues paraissaient tendues. Elle les avait entendu le traiter d'incapable et d'ivrogne au cours des dîners.

Les hommes n'étaient pas supposés approcher une gisaeng enceinte, et elle avait prise de court en l'entendant frapper à la porte de sa chambre, demandant doucement s'il pouvait rentrer. Il avait l'air pâle et fatigué quand il s'était installé auprès d'elle, et elle avait ressenti un pincement de pitié à son encontre, rejetant au loin les critiques qui tournaient autour de lui comme des vautours. Ils ne regardent pas, pensa t-il, ils ne savent pas regarder.

Il en était venu aux faits très rapidement : il connaissait son état et se proposait, en toute bonne foi, de l'épouser et de reconnaître l'enfant comme le sien, si elle le voulait et désirait quitter sa position de courtisane. Un bref instant, elle avait été complétement désarçonnée. Mais ce n'est pas votre enfant, avait-elle observé d'une voix hésitante, sans vouloir être insultante, mais simplement parce qu'elle ne comprenait pas et ne voyait pas quoi dire d'autre. Elle avait ajouté qu'elle craignait la charge que lui imposerait son mariage, et termina en signalant qu'elle n'était pas sûre que ce serait un garçon, supposant qu'il devait chercher un hériter dans le processus.

- Ça m'est égal, avait-il néanmoins rétorqué. Je vous tient en haute estime et je préfère être honnête avec vous. Je ne souhaite pas me marier par amour ni par désir d'un héritier, mais parce que le prince s'étonne de mon statut de célibataire et souhaite me voir convoler en noces. Je cherche à me marier parce que je suis fatigué des on-dit et des murmures de couloirs. Je vous promets que j'aimerai cet enfant, que je veillerais à son éducation et à son bien-être, et au vôtre. Je vous fait cette proposition parce que vous êtes l'une des seules personnes en qui j'ai confiance pour un tel projet.

Il avait hésité, puis poursuivit d'un ton plus vulnérable :

- Je sais que vous êtes intelligente, cultivée et que vous valorisez votre indépendance. Je vous assure que je ne chercherais jamais à vous retenir. Vous aurez un statut avantageux à la cour et vous serez libre de faire ce que vous voulez. Si vous voulez continuer à exercer votre activité de gisaeng, je n'y vois aucun inconvénient. Vous pourrez même prendre un amant si vous le souhaitez, ou vivre ailleurs, je ne vous dirais rien. Je sais ce qu'un mariage peut vous coûter, car je sais que je ne suis probablement pas le meilleur époux qu'une femme puisse désirer, mais je ne vous imposerais jamais quoi que ce soit. Je veux simplement qu'on me laisse tranquille.

Jamais Yun-Seo n'avait entendu parler de ce genre de proposition de la part de ses consœurs, et elle avait demandé un temps de réflexion à Baek Dong Soo, qu'il lui avait accordé en précisant qu'elle n'était pas obligée d'accepter, mais qu'il s'était permis de profiter de l'occasion en pensant qu'ils pourraient se rendre service mutuellement. Elle en avait discuté avec sa maîtresse. Celle-ci avait été prompte à lui démontrer tous les avantages de la soumission de Baek Dong Soo, mais Yun-Seo avait aussi retenu l'idée d'un mariage sans amour, et elle craignait d'éventuelles répercussions négatives.

C'était une discussion avec l'une de ses consœurs plus âgées, en fin de carrière, qui avait motivé sa décision. Les termes qu'il propose sont particulièrement intéressants, avait-elle remarqué, et il te laisse ta liberté sur tout. Qui plus est, il protégera l'enfant. Il a dit qu'il ne t'imposerais rien. À mon sens, c'est une forme d'amour que de laisser à quelqu'un son entière autonomie. Yun-Seo avait accepté après une semaine de délibération. Elle avait officiellement épousé Baek Dong Soo au printemps 1768, et donné naissance à un fils dans la foulée. Son mari tint parole, même lorsque sa consommation d'alcool atteignit des degrés affolants : elle était libre de faire ce qu'elle voulait, de voir qui elle voulait et de se rendre où elle voulait. Il n'avait aucune prise sur elle, et ils devinrent bons amis, reconnaissants l'un envers l'autre d'avoir proposé et accepté, et organisant une vie commune agréable pour l'un comme pour l'autre.

Elle savait que son mari buvait, et elle savait qu'il y avait quelque chose qu'il cherchait désespérément à effacer dans l'alcool. Elle avait tenté à plusieurs reprises d'en parler avec lui, mais il était question de l'unique sujet sur lequel il ne voulait jamais revenir. Il déviait à chaque fois la conversation de façon aimable mais ferme, et elle n'osait pas insister, car il lui semblait qu'elle pouvait le casser si elle le pressait un peu trop. On attendait beaucoup de lui. Avec son mariage, il parvint à faire taire certains de ses détracteurs, et la naissance d'un héritier procura une joie immense au sein de sa famille, mais ses problèmes d'alcool et la façon dont ils intervenaient dans sa vie professionnelle continuèrent de peser sur sa réputation.

Elle le voyait relativement peu, car il passait ses journées au palais, et ses nuits dans les tavernes ou chez les gisaengs. Elle ne lui en voulait pas, préférant s'inquiéter pour lui : il était très affectueux envers Yoo-Jin, faisait attention à son éducation et à sa santé, et s'excusait souvent auprès d'elle ne pas pouvoir l'honorer comme un époux devait le faire. Elle n'en avait que faire. Elle lisait, écrivait, composait de la musique et continuait de voir ses consœurs, qui lui enviaient sa position. Elle avait de l'argent, un toit sur la tête, une bonne situation sociale et un mari respectueux. Sa vie conjugale lui convenait ainsi.

Quand elle se prit d'affection pour l'un de leurs jardiniers, elle décida d'en parler à son mari et celui-ci se montra soutenant, leur arrangeant des rendez-vous complices et lui disant que tout ce qu'elle comptait était qu'elle soit relativement discrète pour ne pas faire ruer la famille dans leurs brancards. Il la faisait rire, parfois. Elle se désolait de ne pas pouvoir apaiser la douleur de son cœur, et il lui était arrivé de le trouver le regard dans le vide, comme s'il attendait quelque chose, et alors elle avait peur pour lui.

À Hanyang, elle avait pris l'habitude de le voir rentrer très tard, ou de le retrouver le lendemain, encore saoul de ses consommations de la veille. Il ne laissait jamais Yoo-Jin le voir ainsi et elle lui en était reconnaissante. Elle s'était préparée à ce que les choses reprennent leur cours habituel une fois réinstallés dans la capitale, mais elle le vit revenir un soir dans un état différent, angoissant. Elle s'apprêtait à aller se coucher quand il avait passé silencieusement la porte de la maison, si furtivement qu'elle ne l'entendit presque pas rentrer. Elle inspecta son visage, cherchant les signes de l'alcool et de ses consœurs. Elle trouva l'alcool. Elle trouva aussi de la peur et de l'effarement, et s'en alarma aussitôt.

- Tout va bien, mon époux ? Lui demanda t-elle, s'approchant pour lui toucher le bras comme il avançait pour s'asseoir à la petite table de leur pièce principale.

Il secoua la tête, enfoui son visage dans ses mains. Il avait les joues humides, les yeux rouges, et semblait complétement perdu. Elle alla lui chercher le thé qu'elle s'était préparé avant d'aller dormir.

- Que puis-je faire ? S'enquit-elle, ne souhaitant rien d'autre que d'aider cet ami qu'elle avait épousé.

Elle ne l'avait jamais vu ainsi. Il respirait par saccades, comme s'il faisait une crise de panique. Elle hésita à appeler un médecin, le lui suggéra.

- Non, dit-il, s'éveillant soudain. Non. Tout va bien. Tout va bien, je vous le jure.

Il passa ses mains sur son visage, en proie à une angoisse visible que Yun-Seo ne pouvait pas saisir. Elle s'assit à côté de lui et lui prit la main. Il la regarda un instant, perdu dans une contemplation incompréhensible. Elle comprit presque instinctivement qu'elle ne pouvait rien faire, qu'il était dans un endroit où elle ne pouvait pas l'atteindre. Elle se leva, et embrassa ses cheveux.

- Je vais venir me coucher, lui dit-il d'une voix tremblante, trop jeune. Je vous le promets, j'arrive.

- Prenez le temps qu'il vous faut, lui conseilla t-elle. Lisez, buvez, ou ressortez s'il le faut. Ne vous occupez pas de moi.

Elle lui pressa l'épaule, pensa qu'il avait l'air d'un tout jeune garçon. Elle ne l'avait jamais vu ainsi. Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Se demandait-elle en se glissant sous les couvertures de son lit, dans le calme de la maison.

Il resta presque toute la nuit dans la pièce principale, silencieux, la tête entre les mains. À l'aube, enfin, alors que Yeo-Sun peinait à trouver le sommeil, elle l'entendit repousser sa chaise et passer le pas de la porte de leur maison. C'était toujours au petit matin qu'il partait vers le nord d'Hanyang. Il va chasser le dragon, se dit-elle, avant de sombrer dans un sommeil agité.


b. Phobos

Hui Seon savait que Yeo Woon attendait, et elle ne décolérait pas. Une semaine s'était écoulée depuis que Baek Dong Soo avait remis les pieds à la maison du Printemps, et depuis, il fallait être le dernier des abrutis pour ne pas voir que son invité mort avait la tête ailleurs. L'établissement débordait d'une tension compacte, lourde et sinueuse. Les banquets avaient diminués en fréquence, et le roi devait bientôt faire une déclaration officielle à ses ministres, qui attendaient avec une impatience flagrante la nouvelle de la constitution d'une armée des morts.

Dans les rues d'Hanyang, l'hypothèse se répandait avec la vitesse d'une averse d'été : entre deux ventes, les commerçants échangeaient sur la possibilité que des gwishins puissent bientôt garder les frontières, tandis que dans les auberges, on discutaient autour des tables de l'éventualité de soumettre totalement les morts à la volonté royale. Nombreux étaient ceux qui voulaient y croire, et encore plus nombreux étaient ceux qui doutaient de la réussite d'une telle entreprise. Mais la rumeur était établie, traversait la capitale pour aller s'insinuer dans les villages alentours, et Hui Seon en percevait les retentissements dans la conscience commune, où elle entendait la détresse de ses congénères face à la probabilité d'être réduit en esclavage militaire par les vivants.

Dubitative, elle avait entre temps demandé à rencontrer Jae-Ji pour savoir quoi faire, et avait laissé des appels dans le champs de conscience, ainsi qu'elle nommait l'espace abstrait où les gwishins transmettaient leurs pensées et leurs sensations aux autres. Elle ne doutait pas que la vieille femme les recevrait et répondrait à son appel, mais elle ignorait quand, et ce manque de précision pesait impitoyablement sur ses nerfs déjà usés par la situation déclenchée par Yeo Woon. Elle voyait que ses gisaengs morts souffraient également du partage des inquiétudes de leurs pairs par le biais de la conscience.

Elles avaient l'air fatiguées et attristées : la petite So-Ri exhibait une expression d'angoisse sur son visage qui traduisait l'envahissement de ses raisonnements par les craintes des autres gwishins. Seule Go Hyang paraissait relativement stable, si ce n'était la lueur alarmée dans ses yeux quand elle posait sur son jeune seigneur et se remémorait sa rencontre avec Baek Dong Soo. Hui Seon ne lui avait guère fait le moindre reproche, en premier lieu parce qu'elle était difficilement responsable de l'imprudence de Yeo Woon, et en second lieu parce que la période avait si chargée qu'il aurait paru inadéquat de l'assigner uniquement à la surveillance de celui-ci, mais elle devinait que la jeune femme s'en voulait et appréhendait toute autre forme de contact entre Yeo Woon et Baek Dong Soo. C'est la culpabilité qui l'étouffe, avait sèchement remarqué le premier lorsque Hui Seon lui exposait les conséquences de son audace.

Avec la décroissance du nombre de réceptions, elle avait exigé de ses gisaengs mortes qu'elles reprennent le contrôle sur Yeo Woon, et avait décrété que ce dernier devait désormais réduire ses sorties et rester confiné autant que possible dans sa chambre, en attendant son départ de la maison du Printemps prévu pour la mi-mai. Elle s'était attendu à ce qu'il se plie à ses directives sans la moindre résistance, comme il lui en avait donné l'habitude depuis qu'elle l'avait recueilli au sein de son établissement, mais il l'avait prise de court en outrepassant ses commandes et en déclarant qu'il faisait ce qu'il voulait.

Sa remarque avait déclenché une dispute qui s'était étendue sur près d'une heure, et avait épuisé plusieurs des arguments raisonnables de Hui Seon. Elle avait eu l'impression de s'adresser à un mur. Il est très secret, avait dit Go Hyang, et il ne parle pas beaucoup. Jusqu'à lors, Hui Seon avait eu la dominance, parce qu'elle était mieux installée, mieux préparée, plus à l'aise avec leur condition et le monde des vivants. Il semblait qu'avoir laissé Baek Dong Soo lui lècher les doigts avait rendu un peu de son mordant à Yeo Woon. En temps normal, elle aurait probablement été ravie d'un tel changement d'attitude, mais les événements qui l'avaient entraîné étaient beaucoup trop dangereux pour lui permettre d'apprécier pleinement un regain de caractère de la part de son invité gwishin.

Elle avait été prévenue par So-Ri, qui était entrée dans son bureau avec la délicatesse d'un bœuf sauvage et avait articulé les mots "Baek Dong Soo, Yeo Woon, essayer de le voir". Il n'en avait guère fallu davantage. Laissant ses papiers et ses discussions intérieures avec d'autres gwishins du réseau au sein de la conscience, elle avait bondit dans les couloirs de la maison du Printemps, talonné par la petite, dont le visage était crispé par l'épouvante. Personne ne pouvait dire comment Baek Dong Soo réagit en voyant que son meilleur ami d'enfance (et celui qu'il avait tué) était revenu sous la forme d'un gwishin, pas même Yeo Woon. Il y avait de variables imprévisibles.

En outre, il appartenait au gouvernement, et avait longtemps œuvré pour constituer, bien que de manière vaine, des troupes de soldats en mesure de combattre les morts. Il pouvait potentiellement être un allié, mais plusieurs de ses caractéristiques et son lien avec l'exécution de Yeo Woon tendait à le désigner tout aussi bien comme un ennemi. Go Hyang ne lui faisait pas confiance, et Go Hyang avait prouvé sa valeur, d'abord en étant citée par son jeune seigneur lorsque Hui Seon lui avait demandé qui elle pouvait faire venir sans risque à la maison du Printemps pour prendre soin de lui, et ensuite en gardant fidèlement le secret de son statut. Dans un contexte de répression des gwishins et de méfiance générale, Hui Seon s'en tenait à ce qu'elle avait sous les yeux, et préférait ne pas prendre de risques inutiles.

Il leur avait fallu du temps pour les retrouver. L'établissement était vaste et bondé, et toutes les salles étaient occupées par des courtisanes charmant des clients à grands coups de récitations de poèmes ou de cordes de gayageum pincées par des doigts fins et élégants. Elles furent obligés d'interrompre le banquet où Baek Dong Soo aurait du se trouver pour dénicher une gisaeng capable de leur dire où celui-ci avait été envoyé dans le cadre de sa visite privée. Les salles n'étaient jamais fixes, et leur occupation dépendait avant tout de la fréquentation de la maison. La courtisane, une petite de vingt deux ans prénommée Seo-Hyeon, rougissait en parlant de Baek Dong Soo.

- C'est moi qui devais le recevoir, leur apprit-elle alors que Hui Seon la forçait à abréger son récit, mais une consœur m'a dit que vous lui aviez demandé de la remplacer avant même que j'ai pu atteindre la salle de réception.

- Quelle consœur ? Avait demandé So-Ri.

Elles avaient attiré la jeune fille dans le couloir pour éviter que des brides de conversation ne soient entendues par les clients du banquet. Du coin de l'œil, Hui Seon avait senti le désir de Go Hyang de se joindre à elles. Pour couvrir plus de distance, elle avait fait appel à Su-Ji et Min-Su après les avoir aperçu animant un dîner avec des généraux, leur ordonnant de mettre de côté leurs services auprès des clients pour chercher Yeo Woon.

- La nouvelle, avait poursuivit la fille. Yae Mina. Je leur ai dis d'aller dans la pièce des ornements, celle que l'on réserve d'ordinaire aux réunions privées. Aurais-je eu tort ?

Elle s'inquiétait d'avoir fait une erreur, mais Hui Seon n'avait pas eu le temps d'apaiser ses alarmes avec autre chose qu'une main posée sur son bras. Elle tremblait presque de rage et d'anxiété. L'idiot, tempêtait-elle en son fort intérieur, l'idiot l'idiot l'idiot. Elle se sentait responsable, et s'en voulait de ne pas avoir su mieux prévoir les événements. Elle et So-Ri avaient presque couru jusqu'à la salle en question, talonnées par Min-Su et Su-Jin, qui revenaient de leurs recherches sans succès, l'une dans les jardins, l'autre dans la maison.

Yeo Woon était sorti immédiatement après qu'elles aient frappé à la porte, adoptant une attitude volontairement prudente et naturelle. Il était vêtu d'un hanbok aux couleurs sombres qu'il avait porté lors de leur excursion près du palais, et le jeonmo au voile noir qui lui avait permis de dissimuler son visage et dont la vue calma quelque peu les angoisses de Hui Seon. Il n'a pas vu son visage.

Elle s'était concentrée désespérément sur cet espoir, mais dans la pièce, assis en tailleur devant une petite table sur laquelle était posée une carafe d'alcool, Baek Dong Soo avait l'air hébété, comme si on l'avait frappé, et Hui Seon avait su, sans même qu'il ait besoin de dire un mot, que Yeo Woon lui avait révélé son identité d'une manière ou d'une autre. Les dés sont jetés, pensa t-elle amèrement. Elle l'avait laissé aux soins de ses gisaengs gwishins. Mettez le dehors, leur avait-elle dit, et sans brutalité, il ne faut pas que quelque soupçonne quoi que ce soit.

Elle avait trouvé Yeo Woon dans chambre, débarrassé de ses vêtements de gisaeng et ayant revêtu le long manteau de soie qu'elle lui avait fourni dès son arrivée. Il l'attendait, de toute évidence, car il était assis sur son lit, dans la même position que celle dans laquelle était Baek Dong Soo quelques instant auparavant. Elle n'avait pas perdu de temps à lui crier qu'il était inconscient, qu'il ne pensait jamais à rien, qu'il la mettait en danger et qu'il ne pensait qu'à lui. Elle savait qu'elle avait l'air d'un animal sauvage, mais peu lui importait.

Elle voyait un désastre se profiler au loin, les soldats débarquer dans la maison, arrêter ses gisaengs, l'arrêter elle, et lui trancher la tête. Tu es des nôtres, s'était-elle exclamé passionnément, tu dois te plier aux règles, ou bien tu mourras pour de bon ! Il n'avait pas dit un mot durant son long monologue enragé, le regardant d'un air calme et à peine impressionné. Il la connaissait et elle ne lui faisait pas peur, pas plus qu'il ne lui faisait peur, mais c'était la première fois qu'il semblait aussi sûr de lui. Graduellement, le courroux de Hui Seon avait diminué, comme c'était toujours le cas lors de ses crises de colère. Quand il n'était plus resté que la peur, la compréhension et une irritation raisonnable, elle avait pris place à côté de Yeo Woon. Soudainement, il lui paraissait plus âgé qu'elle. Elle lui avait demandé ce qu'il s'était passé avec Baek Dong Soo.

- Rien, lui avait-il d'un ton accommodant. Il a cru que j'étais une gisaeng comme les autres. Je l'ai laissé me tenir la main, embrasser mes doigts, me parler de lui.

Il se tut un instant, pesant ses mots. Hui Seon avait pris son front entre ses mains, sentait qu'elle était fatiguée et dépassée.

- Il avait l'air malheureux, précisa t-il finalement. Je ne l'ai jamais vu ainsi.

- Il a toujours eu l'air triste depuis qu'il vient ici, dit Hui Seon. Ça n'a rien d'exceptionnel.

Yeo Woon avait baissé la tête, regardant ses mains.

- Je sais qu'il t'a reconnu, avait continué Hui Seon, peu encline à faire preuve de diplomatie.

Mais il avait secoué la tête.

- Je ne suis pas sûr. Je crois qu'il pense surtout avoir vu un fantôme. Je me suis trahi. Je n'en avait pas l'intention, mais je...

Il hésita.

- Eh bien ? Insista Hui Seon, sentant l'exaspération refaire surface.

- Rien. J'avais besoin de le voir, c'est tout. Je pensais que tu comprendrais.

Elle avait eu alors l'impression d'être à bout de forces et d'arguments, et avait soupiré longuement dans le vide.

- Je comprends, lui avait-elle assuré d'une voix plus douce. Ça ne veut pas dire que je cautionne que tu te mettes en danger de la sorte. Est-ce que tu comptes le revoir ?

Comme Yeo Woon ne répondait pas, elle le pressa en ajoutant :

- Tu sais qu'il va revenir, n'est-ce pas ? Il n'a pas eu qu'une impression, il a véritablement vu un fantôme, et il ne va pas s'arrêter là. Qu'est-ce que tu vas faire ? Est-ce que tu as envie de le revoir, malgré les risques ?

Il avait haussé les épaules. Elle avait perdu patience.

- Est-ce que tu crois qu'il t'aime encore ? Avait-elle demandé, sans méchanceté, parce qu'il était temps que quelqu'un dise les choses.

Il avait tourné vers elle ses beaux yeux noirs, où luisaient la fatigue et toutes les réponses dont Hui Seon avait besoin. Les dieux nous aident, avait-elle pensé. Elle avait pris la main froide de Yeo Woon entre les siennes et l'avait tenue en priant, dans le silence et la peur.