Chapitre 14 : Détermination
Pour la première fois depuis ce qui me semblait être une éternité, je revis un des elfes prisonniers. Aux cheveux roux, je reconnus Lomion. La dernière fois que nous nous étions vu, je me souvins que nous étions attaché ensemble. Le revoir m'amena à me remémorer les événements m'ayant conduit ici.
Mikhail gardait une main ferme sur mon épaule. Le jeune elfe était assoupi sur le sol. Je me mordis nerveusement la lèvre à la vue des marques autour de ses bras. Lorsque l'on m'avait demandé de le rejoindre, j'avais découvert Lomion suspendu à quelques mètres du plafond. Mikhail l'avait détaché et le jeune elfe était retombé au sol. J'espérais qu'il n'avait rien de cassé.
Un gémissement franchit les lèvres de l'ellon et l'homme me permit de m'agenouiller à ses côtés.
-Lomion ?
Il ouvrit les yeux, cligna des paupières. Ses yeux s'agrandirent lorsqu'ils se posèrent sur moi.
-Legolas ? C'est toi ?
Je hochai la tête et l'aidai à se rasseoir. Il accorda un regard méfiant à l'homme avant de se recentrer sur moi.
-On pensait que tu étais mort.
Je baissai les yeux, sans oser avouer que je l'avais cru, moi aussi. La moindre des choses était que je m'inquiète pour eux.
-Est-ce que tout le monde va bien ?
Du moins, aussi bien que nous pourrions l'être dans notre situation.
-Méliane...ils lui ont marqué les mains. Juste avant que tu ne disparaisses, elle a tenté de s'enfuir... Pour la punir, Helevorn lui a cloué les mains au mur. On a mis des heures pour la détacher.
Je restai pétrifié d'horreur.
C'est trop. Ça doit s'arrêter. Par n'importe quels moyens, mais ça doit s'arrêter.
L'ellon paraissait épuisé. J'enroulai mes bras autour de son corps et l'attirai contre moi, ignorant le sifflement agacé de notre geôlier.
-Levez-vous tous les deux, j'ai besoin de vous ramener en bas.
Nous n'étions clairement pas en mesure de nous déplacer, il le savait. Mais depuis leurs petites expériences à mon égard et mes cauchemars, une colère froide avait fait son nid au creux de mon estomac. Je sentais une aura sombre et malsaine, ensorcelante et enchanteresse m'entourer. J'étais affamé, et le fruit qui m'obsédait était trop haut pour que je puisse l'attraper, me narguant de son odeur alléchante, sa branche s'éloignant toujours plus de moi
Je plantai mes yeux dans ceux de Mikhail. Pour importe ce qu'il y vit, l'humain recula.
Je lâchai Lomion, posai mes mains au sol, m'accroupis, me redressai avec lenteur, me soutenant à l'épaule de l'elfe. C'était lui qui m'avait aidé à me relever la dernière fois, je lui devais bien ça. Sans quitter l'homme du regard, je priai mon ami de se lever, de s'aider de moi si besoin. Il parvint à se maintenir debout. Lorsque son souffle s'apaisa, j'avançai vers la porte ouverte. L'air extérieur m'attirait, le parfum de la forêt se devinait au travers les innombrables pièces. Le désespoir me poussait à retrouver la lumière du soleil, à sentir la caresse du vent, à écouter les merles racoler.
Soudain, la lumière disparut. Le jasmin recouvrit les odeurs. Un bras passa autour de mes épaules, l'autre attrapa mon bras. L'aura sombre remplaça les murmures paisibles de la nature. Un gémissement désespéré franchit mes lèvres.
Mikhail tenait Lomion contre lui. Helevorn plongea ses iris verts dans les miennes. Ma résolution s'effaça instantanément, retrouvant le nid douillet que devait être mon ventre. Des picotements parcouraient mes jambes.
-Par ici, nous guida l'elfe.
Retenant un soupir de frustration, je laissai mon professeur me conduire à l'opposé de ma destination.
La porte de la cave ouverte, je descendis avec difficulté les escaliers. Lomion et Mikhail passèrent devant moi, étant encore trop fatigué pour autant d'exercices. Arrivée en bas, mon corps tremblait et mes jambes refusèrent de me supporter plus longtemps. Helevorn me souleva sans un mot. Il me déposa doucement sur les couvertures.
Des sons étouffés attirèrent mon attention. Trois paires d'yeux m'observaient, incrédule. Itarillë paraissait nerveuse, Saeros fixait Helevorn d'un œil mauvais, le côté de son visage griffé, et Méliane gardait ses mains cachées.
C'est alors que je remarquai les quatre elfes étrangers. Ils étaient vêtus d'une cape noire qui abordait comme insigne un cercle plein superposé à un cercle vide. Des traits partaient de celui-ci, à l'image d'un demi-soleil. Le même symbole présent sur certaines toiles d'Helevorn, presque comme la lueur qui m'avait attirée un soir.
Un des étrangers soupira.
-Tu as déjà raté tes essais par deux fois, Helevorn. Tu nous abandonnes tes proies si facilement ?
-A moins que tu n'aies repris tes esprits ? C'est tout juste supportable que les humains nous hébergent, alors votre petit commerce...
-Notre commerce vous apporte les ressources nécessaires, intervint Mikhail.
Il fallait admettre que l'homme avait du courage pour tenir tête à quatre elfes.
-Ceux-là sont encore vivants, vous pourrez vous en servir comme bétail. Je m'occuperais personnellement de leur entretien. Après tout, vous n'avez pas besoin de leur santé mentale.
Correction, ce type était un enfoiré.
Un elfe intima aux autres de se calmer. Il s'avança, retira sa capuche et reluqua les filles sans vergogne.
-Où sont passés nos bonnes manières ? Chers jeunes elfes, je m'appelle Doyel, membre actif de notre très vénéré confrérie ! Et vous, petits agneaux, serez bientôt dévoré.
-La ferme, siffla une voix plus féminine.
Helevorn s'avança d'un pas traînant et nous observa d'un air navré. Puis il reprit la parole pour nous présenter le reste de ses « amis ». Doyel était le plus jeune, il devait être à peine plus âgé que Saeros, le « doyen » de notre groupe, et le plus charmant comme il s'empressa d'ajouter. L'elleth s'appelait Coahoma, ses cheveux sombres étaient rayés de bandes rouges. Elle avait un regard calculateur et froid, celui d'un prédateur. Othman, un elfe aux cheveux roux, se contenta de nous regarder avec dégoût. Il avait la peau burinée et les cheveux bruns. Pour une raison que j'ignore, mon cœur rata un battement à sa vue. Vint enfin Thôgaï, un elfe charismatique qui remporta toute mon attention. Il avait une cicatrice au menton et arborait un rictus aguicheur. Il transpirait l'arrogance. Je sentis une aversion immédiate pour lui.
Helevorn s'accroupit et tapota le genou de Lomion.
-Les enfants, voilà la raison de votre participation à mes projets artistiques. Notre confrérie cherche de nouvelles recrues, des personnes qui auraient la volonté de s'accorder à nos idéaux. J'ai cherché à façonner chacun d'entre vous afin de vous soustraire à l'influence négative du monde extérieur. Vous l'avez compris, si vous désobéissez, vous êtes punis. Si vous échouez, vous mourrez. Si vous obéissez, vous serez récompensés.
-Vous pourriez avoir la chance d'intégrer nos rangs, accourut Doyel de son sourire dérangeant. Notre communauté est...libérée, nous apprécions grandement la compagnie. Si vous êtes sages, vous serez très biiieen traité, vous pourriez même en prendre plaisir. Ou vous préférerez peut-être vous amuser avec nos jouets personnels.
Son sourire tordu était plus inquiétant que la folie de notre professeur. La manière dont il reluqua les filles en disait long sur ses propos.
Le soldat de mon père avait raison, il y avait bien un groupe de dissidents dans notre forêt. C'était même pire que ce à quoi ils auraient pu s'attendre.
La femme, Coahoma, s'approcha d'une démarche lente et chaloupée.
-J'ai été chargé d'évaluer une jeune elfe prometteuse, Cyriel.
Saeros cilla. Elle avait toute notre attention.
-Malheureusement, reprit-elle, elle n'était pas aussi forte que nous le pensions. Regrettable, mais Helevorn a su conserver sa dépouille comme il se doit.
-Vous l'avez tué, salope ! S'emporta Saeros. Il a profané son corps !
L'elleth éclata de rire et ignora son commentaire.
-Inutile de vous préciser ce qui arrive aux déserteurs, conclut-elle dans un sourire prédateur.
L'elfe buriné, Othman, s'adressa à Helevorn.
-Tu nous as annoncé des tests concluant. Alors ?
Thôgaï, se retrouva soudain à côté de moi, ses yeux pâles clignant brièvement. Agrippant mes cheveux d'une poigne, il tira ma tête en arrière.
-Le sujet du test concluant, annonça-t-il. J'étais présent et je peux le confirmer au Vénérable.
-Les autres ?
Il secoua la tête en souriant. Une étincelle s'alluma dans le regard de Doyel. Qu'il ait le même âge que nous et soit du côté de nos ravisseurs était terrifiant. Helevorn se renfrogna et chassa l'elfe, au plus grand soulagement de mes amies.
Pendant que notre professeur expliqua à ses confrères qu'il était « probablement surveillé », l'elfe aux yeux pâles murmura à mon oreille :
-Je t'ai vu contrôler l'aura des ronces. Helevorn était le seul jusque là. Nous aurons tout le loisir nécessaire pour faire plus ample connaissance. J'ai hâte de savoir qui sera ton formateur. Après tout, qui n'a jamais voulut savoir d'où venait ses pouvoirs ?
Ses doigts frôlèrent l'intérieur de mes cuisses. Je me détournai de l'elfe, tendu.
Ils décidèrent de nous transférer dans trois jours. Mikhail était chargé de s'occuper de nous en attendant. Lorsqu'ils quittèrent le sous-sol, une vague de découragement nous envahit. Quelques minutes passèrent avant que le désespoir ne nous pousse à un dernier plan d'attaque.
-On ne peut pas aller là-bas, chuchota Méliane, on y survivra pas.
-On n'a aucun moyen de sortir, se désola Lomion. C'est fichu.
-Si les elfes partent un jour ou deux, ça voudra dire que nous sommes seuls avec Mikhail. A nous tous, je suis persuadée...
-Tu oublies les ronces, intervint Saeros.
Pas moi. Leurs murmures m'accompagnaient, leur présence désertait l'aura sombre. Elles voulaient du sang. J'avais peur, tellement peur que leurs visiteurs ne leur servent de repas durant notre transfert. J'avais eu le temps de réfléchir à mes rêves et je pensais – j'étais persuadé – que les adultes étaient à notre recherche et que c'était eux, si proche mais encore si loin.
J'avais aussi pu réfléchir à ce qui m'avait conduit là. J'avais lancé des abeilles aux trousses de Daeron et sa bande, j'avais réussi à les contrôler. Comme les ronces, même si l'hésitation me tourmentait.
Mais je pouvais réussir de nouveau.
-Je m'occupe des ronces.
Saeros me lança un regard dubitatif.
-Je ne pense pas que ça soit une bonne idée. Peu importe ce que ce taré t'as fait, tu es encore en vie. Ça ne vaut pas la peine de se sacrifier. C'est...
-Je ne compte pas me sacrifier, le coupai-je.
Je plantai mon regard dans le sien, accaparant son attention. Ce fut d'une voix dénuée d'émotion et plus assuré que je ne me sentais réellement, que je lui répondis.
-Je sais quoi faire.
