Bonjour/Bonsoir/Holà !
Ce recueil se constitue de textes produits lors des nuits du FoF, nuit d'écriture qui a lieu tous les mois durant le premier week-end, de 21h à 4h du matin, un sujet par heure. Allez jeter un œil si vous ne connaissez pas, c'est très sympa.
.
Ce texte a été écrit pour la 121ème Nuit du FoF, pour le thème 4 « Malédiction ». Il est assez courtet se concentre sur Cersei, pour une fois. Je pense continuer, au-delà du délai de la Nuit du FoF, à développer l'aspect « maudit » des jumeaux.
Je n'ai pas posté le chapitre à temps pour qu'il entre dans la sélection de la nuit du FoF, mais il existait (je viens enfin de le finir), donc voilà. Bonne lecture.
Thème du calendrier de Mars « Dimanche », suite aux OS précédents.
Thème numéro 4 « manquer » de la Nuit du FoF (Je ne sais plus laquelle, pardon).
Cet OS fait suite aux quatre précédents, dans lesquels Brienne a découvert la vérité sur les jumeaux Lannister après que Cersei lui ait intentionnellement envoyé des photos explicites. Elle a été très choquée mais, aidée par Margaery Tyrrell qui lui a donné un coup de pied aux fesses, elle a accepté de revenir parler à Jaime pour avoir des explications. Au final, elle n'a pas coupé les ponts et ait revenu vivre avec les garçons après avoir dormi ailleurs quelques nuits.
Jaime a 25 ans, Tyrion 21, et Brienne 16 ans et demi. Selwyn, pour sa part, a 42 ans.
.
Un dimanche de calme
.
Selwyn Tarth avait appris à supporter, puis à apprécier raisonnablement les amis de sa fille. Il aurait mille fois préféré qu'elle se lie à deux adolescents de son âge – même s'il n'aurait eu aucune confiance en eux – mais finalement, une fois passés la surprise, la méfiance, les enquêtes d'antériorité, les interrogatoires, la surveillance d'un détective privé et les années, il était parvenu à apprécier les frères Lannister.
Mais, si on devait lui demander, il n'avait jamais réellement compris qu'il les aimait avant que Brienne ne débarque tout à coup avec eux pour un week-end prolongé inattendu. Aux traits tirés et au regard vide de Jaime, Selwyn avait bien compris que quelque chose n'allait pas, mais Brienne lui avait jeté un regard qui disait clairement « pas touche, ou je te bouffe », et il avait gardé le silence. Il s'était contenté de saluer tout le monde, de discuter avec Tyrion de l'avancée de ses examens, et de les installer dans les chambres d'amis avec la promesse d'une pizza pour le dîner.
Il avait offert aux garçons de les laisser squatter chez lui pendant quelques jours, et il avait soigneusement fermé les yeux sur la façon dont Brienne et Tyrion semblaient protéger Jaime comme s'il était en verre.
Selwyn avait remarqué tout ça, mais n'avait rien dit. Il savait à quel point sa fille était secrète et combien elle pouvait aimer garder ses affaires pour elle. Il ne pourrait rien lui arracher, et encore moins au sujet des garçons. Si Selwyn ne savait toujours pas très bien comment elle avait pu devenir à ce point amie avec les deux fils Lannister, il comprenait qu'elle les protégeait autant qu'ils la protégeaient elle. Ce week-end prolongé était une bouée de sauvetage qu'elle jetait à Jaime, visiblement.
Alors Selwyn n'avait rien dit, et c'était borné à accueillir le trio et leur éternel bébé-chat, et il avait senti quelque chose se réveiller en lui, une petite chaleur familière, un peu frêle, un peu douloureuse aussi. Mais douce. Toute douce. Comme l'était, autrefois, la vue de sa petite famille, de ses quatre enfants et de sa femme.
Il profita de la présence des jeunes gens, discuta longuement avec Tyrion, mais il fallut attendre le lundi matin pour qu'il puisse enfin parler seul à seul avec Jaime. Selwyn leur avait proposé à tous de faire un petit pique-nique en extérieur. Les beaux jours étaient de retour, et même s'il faisait encore frais, c'était revigorant de gravir quelques kilomètres de montagnes pour aller prendre un bon petit-déjeuner près d'une crique aux eaux claires. Ils s'installèrent tous les quatre sur une large couverture, profitèrent de la bonne nourriture devant la vue imprenable du paysage, puis Tyrion devint à moitié fou. Bébé-chat venait de remarquer une sauterelle et s'était jetée à sa poursuite. Tyrion saisit la laisse du chaton et lui emboîta le pas en criant comme un général des armées. Brienne hésita, Selwyn vit qu'elle jetait un regard inquiet à Jaime, mais Tyrion braillait comme un putois et elle ne pouvait pas le laisser se jeter de cette manière à l'assaut des rochers glissants de la crique. Alors elle finit par se lever et par emboîter le pas au jeune homme et à son petit fauve chasseur de sauterelles.
Selwyn attendit quelques instants, puis regarda Jaime qui était resté assis en face de lui.
- Tu ne vas pas chasser avec eux ?
- Je préfère les laisser jouer tous les deux, dit Jaime d'une voix éteinte. Ils le méritent. Les derniers jours n'ont pas été très amusants pour eux.
- Pour toi non plus, j'ai l'impression, dit prudemment Selwyn.
Le jeune homme esquissa un sourire cruel, presque douloureux.
- Moi, c'est mérité.
Selwyn regarda longuement le jeune homme qui lui faisait face. Vingt-quatre ans, et le regard déjà hanté, les joues creusées, le visage marqué par une forme de désespoir et de résignation que Selwyn aurait attribué à quelqu'un de plus âgé.
Il avait plus d'une fois tiqué en réalisant qu'il n'avait que dix-sept ans de plus que le meilleur ami de sa fille. Mais soudain, il sentit une bouffée d'instinct paternel lui gonfler la poitrine. Il avait été marié, avait eu trois fils en plus de Brienne, et aujourd'hui, il ne lui restait plus que sa fille. Pour la première fois depuis la mort de Galladon, il sentit sa gorge se serrer. Il se pencha vers Jaime, et sa main trouva naturellement l'épaule du jeune homme. Jaime sursauta, mais Selwyn ne bougea pas d'un pouce.
- Personne n'est parfait, fiston, et je n'ai aucun besoin de savoir précisément ce que tu as fait pour croire mériter ce qui t'arrives. Mais tu n'as que vingt-quatre ans. Quoi que tu aies fait, tu as toute ta vie pour le rattraper.
Une larme roula, seule, sur la joue de Jaime. Selwyn pensa à l'écraser, avant de réaliser que ce geste anodin pour un enfant de neuf ans aurait été bien trop déplacé pour un jeune adulte. Au lieu de quoi, il saisit doucement le jeune homme à la nuque et l'étreignit.
D'autres larmes rejoignirent la première.
- Quoi que tu aies fait, c'est pas grave, dit doucement Selwyn. Et si tu t'imagines une seule seconde que ton frère et ma fille vont te laisser tomber, tu te fourres le doigt dans l'oeil.
- Vous… vous ne savez pas, lâcha Jaime d'une voix rauque. Vous ne pouvez pas…
- Comprendre ? suggéra Selwyn avec un sourire. Et ton frère ? Et ma fille ? Ils savent, eux ?
Jaime secoua la tête.
- Ils croient comprendre, mais ils sont incapables de m'en vouloir.
- A mon avis, tu devrais leur faire un peu plus confiance.
- . -
Jaime aurait aimé que Selwyn se taise. Il avait le sentiment que l'homme avait de bonnes intentions, mais il ne pouvait ni comprendre ni appréhender la réalité. Brienne avait tu l'incident des photos que lui avait envoyé Cersei. Elle avait tenu à les effacer, mais Tyrion s'y était opposé, le temps de récupérer une copie de plusieurs clichés. « Le jour où j'aurais besoin d'un moyen de pression sur ma chère sœur, ce sera utile » avait-il justifié. Ensuite seulement, Brienne avait effacé les photos et clos le débat. Jaime avait eu peur pendant quelques jours que plus rien ne soit jamais comme avant, mais dès le lendemain de leur explication, pendant laquelle Jaime avait tout révélé à la jeune fille, dans un déluge de mots qu'il avait été incapable de retenir, dès le lendemain donc, Brienne s'était installée tout contre lui sur le canapé et avait passé un bras autour de lui. Puis, tout bas, elle avait murmuré :
- J'ai flashé sur Renly Baratheon les six premiers mois où on traînait ensemble, alors que je savais qu'il était gay. Quand on en a parlé, il m'a dit que le jour où il avait fait son coming-out à sa mère, elle lui avait dit que les gens ne choisissent pas qui ils aiment. Ça s'applique à toi aussi.
Et juste après, elle avait calé sa tête contre la sienne et avait déclaré d'un ton neutre qu'elle avait demandé à son père de les accueillir pour quelques jours, pour qu'ils prennent tous un peu l'air. Puis elle avait conclu :
- Si je croise un jour ta sœur et que je lui refais le portrait, tu m'en voudras beaucoup ?
Jaime avait été incapable de répondre à voix haute. Il avait simplement secoué la tête.
Selwyn poussa un soupir, et Jaime revint au présent. Face à lui, le père de Brienne avait le regard un peu lointain, immensément douloureux.
- Quand je vous ai vus débarquer, Tyrion et toi, j'ai cru à un acharnement. Une véritable malédiction contre ma famille. Après avoir perdu ma femme et trois enfants, voilà que ma fille unique se dégotait pour amis deux adultes d'une famille politiquement puissante et discutable. J'ai eu peur pour elle. J'ai toujours peur pour elle, corrigea Selwyn avec un sourire sans joie. Parce que je sais que maintenant, si toi et Tyrion la lâchez, elle ne s'en remettra pas. Moi non plus, d'ailleurs.
Le regard bleu saphir de Selwyn s'arrima à celui de Jaime, et celui-ci se demanda s'il n'allait pas sombrer dans l'éclat intense de ces yeux. Il y avait quelque chose chez Selwyn que Jaime n'avait jamais vu. Il avait toujours eu l'impression de faire face à un ancien militaire réformé pour il ne savait quelle raison, encore jeune mais déjà marqué par la vie, avec une droiture inébranlable et des exigences impressionnantes. Mais désormais, il apparaissait des fêlures, des lézardes qui s'ouvraient sur les ténèbres, sur un vide abyssal laissé par quatre décès successifs. Jaime n'avait perdu qu'une seule personne au cours de sa vie, et il ne gardait pas de grand souvenir de sa mère. Il n'avait que quatre ans quand elle était morte en donnant naissance à Tyrion, selon une expression vieillissante qui perdait tout son sens. Il tenta, une seconde durant, d'imaginer ce que pouvait ressentir Selwyn, avant de renoncer. Il n'avait pas d'enfant. Il ne pouvait pas comprendre.
Et Cersei... Cersei n'était pas sa femme. Cersei était un poison qui courait dans ses veines et lui donnait le sentiment de mourir à petits feux.
- Tu n'as pas idée de ce que vous avez fait, dit Selwyn en luttant contre une émotion qui lui nouait soudain la gorge et lui faisait briller les yeux. Ça ne remplacera jamais ma femme et mes fils, ça ne diminuera jamais notre peine. Mais le manque, oui. Depuis que vous êtes entrés dans sa vie, Haran, Eryn et Galladon lui manquent moins. Et...
Il prit une brusque inspiration, et Jaime sentit sa poigne se crisper sur sa nuque.
- A moi aussi, ils me manquent un peu moins. Alors quelle que soit la nature du manque qui te bouffe, et de ce qui te rend malade, ça finira par s'atténuer. Et si on peut faire quoi que ce soit pour t'aider à aller mieux, sache qu'on le fera. Tu seras toujours le bienvenu ici, et ton frère aussi. Vous faites partie de la famille, ajouta Selwyn d'une voix serrée.
Jaime sentit son estomac se retourner d'émotion, et face à lui, le père de Brienne sourit avec tout l'encouragement qu'il pouvait, et sa main sur l'épaule de Jaime se serra un peu plus. Le jeune homme avait la tête creuse. Il avait halluciné un peu plus chaque jour depuis que Brienne avait découvert la vérité, parce qu'il croyait toujours qu'elle finirait par lui tourner le dos et s'enfuir en courant. Mais même s'il ne savait pas tout, d'entendre Selwyn lui dire tout ça, de l'entendre littéralement l'inviter au sein de cette famille amputée, pleine de non-dits, mais si pleine d'affection aussi derrière la pudeur, Jaime avait le sentiment que sa poitrine se gonflait d'une manière exponentielle.
- Allez, fiston, dit Selwyn en lui donnant une tape dans le dos et en se relevant. Bouge-toi un peu. Je n'entends plus ton frère brailler, mieux vaut qu'on aille voir ce qu'il fabrique.
Jaime déglutit, et quand il parla, sa voix était encore éraillée :
- Je vous parie ce que vous voulez que Bri a fini par le noyer dans la crique.
- Je n'espère pas, répliqua Selwyn d'un air épouvanté. J'ai parié qu'elle tiendrait tout le week-end sans commettre de meurtre !
